Trafiquants d’hommes (Andrea DI NICOLA, Giampaolo MUSUMECI; Editions Liana Levi; mai 2015)

Wet Eye GlassesL’actualité internationale est marquée de manière intense ces derniers mois par la catastrophe humanitaire des migrants qui tentent au péril de leur vie de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe via l’Italie. Des milliers réussissent, des milliers d’autres meurent après un voyage de plusieurs mois, de milliers de kilomètres pour certains qui ont traversé des pays, pris de grands risques pour espérer un avenir meilleur pour eux et leurs familles.

Les médias multiplient les reportages, décrivant les conditions de vie difficiles des migrants une fois arrivés en Europe (souvent d’abord à Lampedusa), filmant les bateaux qui attendent les secours, les centres d’accueil bondés, etc… Mais ils ne font que décrire (et de manière partielle trop souvent) la fin d’un processus complexe, ce qui a pour effet chez le spectateur d’éprouver de l’empathie pour le sort des migrants mais sans lui permettre d’avoir une vraie réflexion sur un phénomène aux conséquences géopolitiques puissantes et largement sous-estimées.

C’est tout le mérite du livre d’Andrea Di Nicola et de Giampaolo Musumeci, « Trafiquants d’hommes » : partir des passeurs ou plus précisément des « trafiquants d’hommes » (titre de l’ouvrage) pour mieux comprendre la mécanique redoutablement efficace de ce commerce qui, selon les estimations, rapporte entre 3 et 10 milliards de dollars par an. Les auteurs, l’un enseignant à l’Université de Trente, l’autre reporter, n’hésitent d’ailleurs pas à employer l’expression provocatrice d’ « agence de voyages » pour qualifier ce trafic d’êtres humains.

Le livre évite plusieurs écueils : faire du sensationnalisme (à l’image de Roberto Saviano dans Gomorra), se concentrer sur Lampedusa et simplifier les problématiques posées par ce phénomène pour être accessible. A sa lecture, on est frappé par l’aspect tentaculaire et en grande partie décentralisé de ce commerce parfaitement illégal, qui semble dans certains pays participer pourtant à la structuration de l’économie tant il est vrai que beaucoup de familles vivent de ce système. A la manière d’un roman policier, on suit différents personnages, tous des acteurs de ce commerce aux rôles plus ou moins importants, qu’ils soient en Europe de l’Ouest, en Afrique centrale, en Libye, en Croatie, etc… Les auteurs se sont entretenus avec eux et ont retranscrit leurs témoignages tout en contextualisant ces derniers, afin de rester toujours en alerte devant les dires de certains qui cherchent à se vanter ou à se dédouaner de leurs actions coupables.

Les auteurs, après un travail difficile d’enquête et de mise en confiance avec les différents protagonistes, proposent (pour la première fois en France à notre connaissance) une description d’une précision sans commune mesure du trafic d’êtres humains : qu’il s’agisse de la manière dont les migrants cherchent leurs passeurs, la façon dont ces derniers s’organisent entre eux (chacun a une tâche et une spécialisation bien déterminées, c’est qui fait leur efficacité), comment les chefs blanchissent l’argent perçu, les auteurs analysent chaque processus en démontrant qu’une approche binaire serait absurde et qu’il convient plutôt de penser en terme d’ « intérêts » pour chaque protagoniste.

En une dizaine de chapitres, on a un panorama du « trafic d’hommes » avec les spécificités de chaque entité, que cela soit lié à des considérations géographiques, culturelles économiques ou géopolitiques : on y côtoie des figures connues comme Josip Loncaric, à la tête d’un véritable empire et qui semble incarner à lui tout seul la puissance de ce commerce et surtout la faiblesse de la coopération européenne pour mettre un terme à ses agissements, de même que l’on suit El Douly, originaire d’Egypte qui a monté son « commerce », ou bien Tom un quadragénaire irlandais qui s’est lancé aussi dans cette aventure. Certains sont lucides sur le caractère illégal de leur démarche, d’autres moins, indiquant que grâce à eux, les migrants peuvent aspirer à une vie meilleure…

On ressort du livre frappé par la puissante structure de ce commerce, qui s’adapte rapidement aux événements géopolitiques, dont les membres s’équipent pour aider ceux qui sont arrêtés par la justice, et dont la « prospérité » semble malheureusement irréfragablement acquise. Le choix éditorial des auteurs de se mettre à hauteur des trafiquants est très pertinent car ils livrent une lumière crue et complexe sur un phénomène mondial.

Qui veut essayer de comprendre le trafic qui se cache (de moins en moins) derrière les voyages des migrants a tout intérêt à lire ce livre intelligent, passionnant, et parfaitement traduit. On ne peut qu’espérer un second tome, où les auteurs s’attarderaient cette fois à décrire en profondeur les freins que la justice et la police rencontrent pour limiter (mettre fin semble impossible) la croissance de « la plus grande et la plus impitoyable « agence de voyages » du monde ».


Recension réalisée le 21 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lianalevi.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=532

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