Think Tanks, quand les idées changent vraiment le monde (François-Bernard HUYGHE; Editions VUIBERT; novembre 2013)

THINK_TANKS_HUYGHEEncore peu connus du grand public il y a une dizaine d’années, on les voit désormais bien établis dans le paysage médiatique, multipliant leurs apparitions pour faire passer un message, défendre une idée. Il s’agit des think tanks, qui travaillent aussi bien sur des sujets de politique intérieure (Fondapol, Institut Montaigne, Terra Nova, etc…) que sur des thématiques liées exclusivement à la politique étrangère (IRIS, IFRI, FRS). Leurs chercheurs apportent leurs expertises et points de vue dans les médias, permettant de vulgariser des problèmes complexes, et contribuent également au débat intellectuel via des publications, des travaux de recherche, souvent commandés par des administrations et des entreprises.

Désormais bien implantés en France, on ne sait pourtant que peu de choses les concernant ce qui laisse le champ libre aux théories du complot, où manipulation et influence seraient les maîtres mots de leurs actions.

Le livre de François-Bernard Huyghe, spécialiste des questions d’influence, revêt donc un intérêt certain pour mettre à mal les fantasmes entourant les think tanks.

Dans un ouvrage court, très clair, et bien documenté, l’auteur s’emploie à s’interroger sur la notion de think tanks, sur leur rôle dans les sociétés et à tenter d’évaluer leur réel poids au niveau des décisions qui sont prises par la suite par les décideurs politiques. De façon générale, l’auteur est très prudent dans sa démonstration, rappelant la complexité du sujet (la définition du concept de think tank n’est pas aisée à établir, « boîte où penser » ou « réservoir où piocher des idées »), et pose souvent des questions sur ce qui peut sembler tomber sous le sens alors que ce n’est pas le cas.

Il commence par un large rappel des différentes formes qu’ont pu prendre dans l’histoire les circulations d’idées pour influencer les détenteurs du pouvoir, insistant sur l’impératif de savoir transmettre l’idée au bon moment et au bon interlocuteur, sous peine d’être inaudible.

Il fait le choix de se concentrer sur deux pays abritant des think tanks, les Etats-Unis car c’est le pays le plus emblématique en raison de leur nombre et de leur influence, et la France, dans la mesure où l’ouvrage est avant tout destiné à un public de francophones. La partie sur les Etats-Unis est passionnante avec une fine analyse des querelles d’idées entre Républicains et Démocrates, les premiers étant à l’initiative de l’émergence réelle des think tanks afin de contrebalancer le pouvoir intellectuel des démocrates, très bien implantés dans les universités et les administrations.

On est surpris de voir des documents programmatiques sortis par les think tanks pile au début des mandats de nouveaux présidents (Reagan avec le think tank Heritage et son programme de mille pages !), ceci afin de les « conseiller », ou plutôt de les orienter, dans les politiques à mener. Il ne faut pas voir cependant un lien direct entre ces préconisations et les politiques menées, qui ont très bien pu être élaborées par d’autres canaux, comme le rappelle judicieusement l’auteur.

On aurait aimé avoir davantage d’informations sur les erreurs que peuvent commettre les think tanks, et surtout comment ils gèrent ces « crises » qui peuvent affecter leur existence, celle-ci dépendant également des fonds qui leur sont attribués. D’ailleurs, une étude de leurs mécanismes de financement, du moins pour le côté américain où les budgets se comptent en dizaines de millions de dollars, aurait permis de renforcer l’idée de double-facette du chercheur de think tank, devant conjuguer sa rigueur intellectuelle avec les impératifs du commanditaire d’une étude. Les cas de manipulation sont nombreux au sein des think tanks financés par de grands groupes pétroliers par exemple.

L’auteur poursuit sa réflexion sur la notion d’intellectuel, perçu différemment des deux côtés de l’Atlantique, et sur celle d’idéologie, revendiquée par les think tanks (elle est d’ailleurs quasi exclusivement pro-occidentale) qui utilisent parfois le concept pour se critiquer, sous-entendant que l’autre a une démarche non scientifique. Mais la véritable question que l’on doit se poser à ce sujet est clairement : « sommes-nous maîtres de nos idéologies ou sont-elles nos maîtresses ? » (p.118). En d’autres termes, les think tanks créent-ils des idéologies ou bien ne sont-ils que des défenseurs d’idéologies déjà perceptibles ?

L’auteur termine son récit par une ouverture sur les OMI ou organisations matérialisées d’influence, où se côtoient ONG et lobbies dans une sorte de guerre où les think tanks ont un rôle à jouer, chacun devant calculer sa stratégie pour défendre au mieux ses objectifs. De façon générale, la société civile prend un poids politique (et stratégique) toujours plus grand.

Tout en reconnaissant la nécessité des think tanks et en leur prédisant une croissance soutenue, l’auteur reconnaît qu’il est difficile d’établir leur impact réel sur les politiques menées par les Etats. Il met en garde contre une inflation de think tanks, qui dénaturerait leur rôle, et contre une confusion possible entre les acteurs publics et privés, entre « les sachants » et les autres. Cela doit-il passer par un meilleur cadrage juridique et une meilleure pédagogie des think tanks ? C’est une hypothèse que nous soumettons.

En conclusion, le livre de François-Bernard Huyghe est remarquable de par les questions pertinentes qu’il pose sur la nature, le rôle et l’influence des think tanks dans nos sociétés. L’auteur permet de mettre en perspective ces acteurs de la vie publique dans une démarche d’histoire des idées et de leur propagation rarement effectuée. C’est un livre à conseiller évidemment à ceux qui travaillent sur la thématique du softpower mais aussi à ceux qui cherchent à comprendre de façon générale la production d’idées et leur transformation en initiatives politiques.


Recension rédigée le 17 février 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.vuibert.fr/ouvrage-9782311400601-think-tanks.html