L’Aigle égyptien, Nasser (Gilbert SINOUE; Editions Tallandier; février 2015)

NASSER_TALLANDIERL’Egypte est un des pays qui a été le plus impacté par les Printemps arabes. Le départ forcé d’Hosni Moubarak a laissé place aux Frères musulmans (arrivés de manière légale et démocratique, ce qui est trop souvent oublié) qui ont été chassés du pouvoir par un coup d’Etat perpétré le 3 juillet 2013, permettant au Général al-Sissi de s’emparer de la présidence. Cette instabilité politique a plongé le pays dans un chaos économique sans précédent et ruiné les aspirations de ceux qui ont « fait » le Printemps arabe égyptien, qui se retrouvaient sur la place Tahrir au Caire pour signifier leur souhait d’un profond changement avec une vraie république démocratique. Cette situation politique et géopolitique singulière, fruit d’intérêts puissants et divergents au sein d’une Egypte où le poids de l’armée est considérable, est difficile à comprendre réellement si on ne se place pas dans une démarche d’historien. A ne se concentrer que sur les quatre dernières années de l’histoire de l’Egypte, on ne peut que se borner à du factuel et à des conjectures pour le moins hasardeuses.

Essayer de comprendre l’Egypte, cela peut se faire via l’étude de ceux qui ont cherché à la « façonner », à lui donner un sens et une direction. L’une des figures marquantes de l’Egypte est assurément Gamal Abdel Nasser (appelé en général simplement Nasser) qui a marqué de son empreinte pour de bonnes et de mauvaises raisons l’histoire de l’Egypte au XXème siècle. Le genre biographique n’est pas toujours le plus approprié pour avoir une réflexion géopolitique mais Gilbert Sinoué y parvient de manière remarquable dans sa biographie de Nasser intitulée « L’aigle égyptien ». Avec un vrai talent d’écriture, l’auteur fait du lecteur un spectateur de premier plan et averti de la vie de Nasser, personnage au final assez méconnu et souvent cantonné à des caricatures. Gilbert Sinoué a fait le choix de commencer sa biographie dès l’enfance de Nasser et d’y consacrer une partie conséquente, ce qui est judicieux car cela permet de comprendre les traits de caractère du futur président de la République d’Egypte. A l’inverse, on peut regretter que les dernières années de sa vie soient insuffisamment développées et qu’il n’y ait pas de véritable réflexion de l’auteur sur ce qu’est le « nassérisme » bien qu’il distille tout au long de l’ouvrage des éléments de réponse.

Suivant son père fonctionnaire durant l’enfance, Nasser décide ensuite de demeurer au Caire pour poursuivre ses études. Pas vraiment destiné à la carrière militaire, il va pourtant poursuivre dans cette voie, démontrant très rapidement des qualités de courage, de réflexion, qui lui seront bien utiles pour la suite. C’est également une personne qui veut s’opposer contre les injustices et permettre à l’Egypte de redevenir une grande nation, un tel changement passant nécessairement par le départ des Britanniques. Parfaitement conscient que ces derniers sont les vrais détenteurs du pouvoir en Egypte avec un roi Farouk n’ayant pas les qualités nécessaires pour être un grand dirigeant et surtout une armée mal organisée, corrompue à tous les niveaux, Nasser va méthodiquement mettre en place une stratégie visant à expulser les Britanniques de l’Egypte et à réduire les inégalités structurelles et dramatiques que connaissent les Egyptiens.

Militaire depuis 1938, Nasser participe à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 où il fait montre d’un courage et d’une détermination sans faille, mais il constate l’état déplorable de l’armée, mal équipée, mal dirigée, et qui essuie de lourdes défaites qui brisent le moral des troupes et de la population. Décidant d’agir de son propre chef (les canaux classiques de communication étant inefficaces), il fonde le mouvement des officiers libres où figure d’ailleurs Anouar el-Sadate, qui succèdera à Nasser à sa mort.

Patiemment, avec le risque permanent d’être dénoncés, les officiers libres s’organisent, se structurent malgré leurs différences idéologiques que parvient à apaiser Nasser, et qui est parfaitement décrit par l’auteur. Le passage sur le rôle des Frères musulmans et leur perception négative par Nasser est particulièrement éclairant vu le rapport de forces Armée / Frères musulmans aujourd’hui.

En juillet 1952, un coup d’état militaire est déclenché par les officiers libres qui réussissent au prix de peu de morts à faire abdiquer le roi Farouk mettant ainsi fin à la monarchie. Mais de manière prudente (et calculée ?), Nasser propulse sur le devant de la scène le Général Mohammed Naguib qui devient le premier président de la République d’Egypte un an après le coup d’état. Les deux hommes, bien que travaillant ensemble (Nasser est le Premier ministre adjoint de Naguib qui cumule les fonctions de Premier ministre et de Président), s’opposent de plus en plus sur la manière de conduire les affaires de l’Egypte, dont la situation économique est particulièrement préoccupante. Le président Naguib est contraint de démissionner en novembre 1954, laissant ainsi le champ libre à Nasser, qui crée une assemblée constituante chargée de rédiger la Constitution républicaine. Le référendum de 1956 valide la nouvelle constitution et permet à Nasser d’accéder à la présidence.

Son arrivée aux plus hautes fonctions suscite l’enthousiasme de la population et la crainte chez les Occidentaux qui se méfient de la politique panarabe qu’il souhaite mette en place. L’auteur explique très bien que la décision de Nasser de se tourner vers l’URSS pendant la Guerre Froide est moins dictée par un partage d’idées communes que par un délaissement des Etats-Unis qui n’ont pas pris Nasser au sérieux et qui ont joué le rapport de force au lieu d’avoir des relations diplomatiques apaisées avec le leader égyptien. Ce dernier provoque également la colère des Britanniques par son refus d’adhérer au Pacte de Bagdad (ou Traité d’organisation du Moyen-Orient), censé bloquer l’influence de l’URSS dans la région. Nasser y voit une manifestation de l’impérialisme occidental qui va à l’encontre de sa stratégie, qui consiste au contraire à ce que les pays arabes s’extraient des influences occidentales pour s’affirmer comme de véritables puissances indépendantes. Les tensions s’accroissent fortement avec le refus des Occidentaux de financer la construction du barrage d’Assouan, pourtant jugé utile pour le développement économique de l’Egypte (électricité, agriculture…).

S’en suit la crise de Suez avec la nationalisation de la compagnie du canal en 1956. Cette partie du livre est très intéressante car elle permet de voir un événement historique assez connu d’un autre point de vue que celui exprimé en général, à savoir celui des Occidentaux. La gestion calculée de cette crise par Nasser qui résiste suffisamment pour que la pression change de camp et porte sur la France, le Royaume-Uni et Israël qui seront contraints par les Etats-Unis et l’URSS à se replier permet au leader de l’Egypte d’accroître sa renommée dans l’ensemble du monde arabe (même si des pays demeurent opposés à sa stratégie à l’instar de l’Arabie saoudite). L’auteur évoque par ailleurs la création de la RAU ou République arabe unie en 1958 (qui disparaîtra en 1961), qui lie la Syrie et l’Egypte. C’est un épisode assez peu connu de l’histoire de ces deux pays et Gilbert Sinoué a bien fait de l’évoquer car il montre aussi bien l’étendue de l’aura de Nasser dans la région que les limites de sa vision panarabe qui ne répondait pas nécessairement aux aspirations des populations concernées.

Sur le front intérieur, Nasser entend moderniser l’économie et procède à plusieurs réformes à partir de 1962, mais elles se feront de manière brutale, en particulier pour celle sur la redistribution des terres agricoles, où les propriétaires de vastes superficies résisteront à la politique du président. Nasser semble prendre conscience que l’Egypte, bien qu’ayant besoin de réformes en profondeur, est un pays qui a besoin de temps pour changer. Ses difficultés au niveau national se cristallisent avec sa réélection en 1965, où le suspens était pour le moins absent puisqu’il n’y avait pas d’autres candidats autorisés à se présenter.

Celui qui fut président du mouvement des non-alignés en 1964 va connaître avec la guerre des Six jours de 1967 son pire revers, aussi bien politique, militaire, stratégique que diplomatique. Israël, en réaction au blocus du détroit de Tiran par l’Egypte le 23 mai 1967, va attaquer cette dernière, ainsi que la Jordanie et la Syrie. Nasser s’était préparé à cet affrontement et avait accumulé une quantité d’armements (soviétiques), de matériels qui étaient censés lui permettre d’infliger des lourdes pertes à l’ennemi. Au lieu de cela, en une journée, l’aviation égyptienne est détruite et les autres jours correspondent à des replis désordonnés de l’armée égyptienne qui essuie des pertes nombreuses. Nasser est anéanti : en plus de cette défaite militaire (cf responsabilité d’Abdel Hakim Amer), l’Egypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï. Lui qui entendait faire de l’Egypte une puissance forte et incontournable dans la région décide de démissionner après cette déflagration politico-militaire. Cependant, il se maintient au pouvoir suite à de grandes manifestations (organisées ?) de la population qui ne veut pas perdre celui qui a cherché à insuffler un nationalisme à l’Egypte. Les dernières années de son mandat sont pour le moins troubles avec des dérives autoritaires qui ralentissent le développement du pays. Il meurt en 1970 après le sommet de la ligue arabe, remarquablement décrit par l’auteur au passage.

Gilbert Sinoué a réussi un exercice compliqué : raconter l’histoire politique d’un personnage complexe, qui a divisé et qui divise encore. Il évite de tomber dans le piège de la glorification de son sujet et n’hésite pas à détailler les critiques qui ont été faites à Nasser. Il permet de comprendre le poids de cet homme qui souhaitait une plus grande justice sociale (la partie réformes sociales / économiques est peu détaillée malheureusement), la fin de l’impérialisme occidental et la grandeur de l’Egypte. Il est clair qu’à la lecture de l’ouvrage le bilan est très contrasté, mais un seul homme, même bien entouré, pouvait-il relever de tels défis ?

Agréable à lire, très bien documenté, « L’aigle égyptien » est une très bonne biographie qui évite de manière intelligente les limites structurelles du genre. C’est un ouvrage utile pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Egypte, au panarabisme et de manière générale à l’histoire de la région MENA au XXème siècle. Certes, Nasser est mort depuis plus de quarante ans, mais de nombreux aspects de l’Egypte de son temps se retrouvent aujourd’hui, aussi bien positivement que négativement.


Recension réalisée le 30 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021008533.htm

Les combats des frères Klitschko (Leo G. LINDER; Editions du moment; mars 2014)

COMBATS_FRERES_KLITSCHKOL’Ukraine occupe actuellement, pour des raisons dramatiques, l’actualité européenne, voire internationale, tant le conflit qui y règne a des implications géostratégiques majeures. Tiraillée au sein même de sa population, l’Ukraine ne sait vers qui se tourner pour assurer son avenir : l’Union européenne (et indirectement les Etats-Unis) qui en échange de dons demande des réformes extrêmement puissantes dans un pays si corrompu, ou la Russie qui lui fournit son gaz à un prix largement négocié, lui propose une aide économique substantielle avec comme contrepartie une influence russe accrue dans le pays. Les récents événements (Crimée, soulèvement de mouvements pro-russes) ne gagent rien de bon pour l’Ukraine, dont la classe politique se partage entre incompétents et corrompus.

L’espoir semble d’autant plus faible que le 29 mars dernier, Vitali Klitschko, champion de boxe, figure admirée dans le pays pour le modèle qu’il s’est évertué à incarner, a renoncé à se présenter à la présidentielle de 2015, soutenant le milliardaire Petro Porochenko, mais se donnant la possibilité de conquérir la mairie de Kiev.

Hormis les cercles de fan de boxe, ce boxeur, au physique relativement impressionnant, n’était pas forcément connu du grand public. Pourtant, son vie symbolise à la fois les faiblesses de l’Ukraine et l’espoir que l’on peut malgré tout s’en sortir.

C’est cette histoire qu’a cherché à raconter Leo G. Linder, auteur, réalisateur et producteur pour des chaînes de TV allemandes. Pour être plus précis, c’est l’histoire des Klitschko qui est ici présentée car ils sont deux : Vitali et Wladimir (voire même trois si l’on considère l’influence de leur père sur leur conception de la vie).

Comme le rappelle à propos le titre de l’ouvrage, il s’agit d’en savoir plus sur « les combats » qu’ont menés les Klitschko, pas seulement sur le ring, mais dans leur vie en général pour se sortir par le haut dans un pays où on ne leur proposait rien.

L’auteur insiste dès les premiers chapitres sur la figure paternelle, militaire de formation au service de l’URSS, qui emmène avec lui femme et enfants au gré de ses affectations. On comprend que la discipline occupe une part prépondérante dans l’éducation des frères Klitschko. Vitali est le plus âgé, il affiche une certaine froideur et détermination, tandis que son frère Wladimir semble parfois moins sûr de lui, facilement influençable. En tout cas, tous deux partagent un physique impressionnant et se ressemblent très fortement, ce qui leur assurera une emprise médiatique certaine.

Bien que leurs parents se soient opposés à leurs projets, très rapidement, les frères se passionnent dans les sports de combat, dont le kick boxing pour Vitali, ce qui ne l’empêche pas d’étudier jusqu’à soutenir une thèse de doctorat. Leur ascension sportive en boxe (passant d’amateurs à professionnels) va se faire grâce à des mécènes qui ont pour la plupart eu des liens plus ou moins étroits avec la mafia ukrainienne. Des doutes d’ailleurs semblent subsister quant à certains « extras » qu’aurait effectués Vitali pour rendre service à ses anges gardiens. En tout cas, rien n’a été prouvé jusqu’à présent.

L’auteur insiste avec précision sur la relation qui lie les deux frères, refusant de combattre l’un contre l’autre, cherchant au contraire à avancer de concert pour conquérir le plus de titres mondiaux / olympiques possibles (seul Wladimir sera récompensé aux JO). Leur carrière va prendre un tournant avec leur arrivée en Allemagne, où ils vont devoir batailler ferme pour se faire aimer, mais cela vaut le coût en raison des gains financiers conséquents qu’ils obtiennent. Leur renommée les fait entrer dans une nouvelle dimension, même s’ils restent pour plusieurs années à l’écart des grandes compétitions américaines (pour des raisons financières principalement).

Les deux frères ont remporté un nombre impressionnant de victoires, mais l’auteur a l’intelligence d’insister également sur leurs défaites, car c’est lors de ces descriptions que l’on comprend le mieux la psychologie des deux frères, Vitali jouant clairement son rôle d’aîné lorsqu’il s’agit d’aider son frère à avoir les pieds sur terre, tandis que Wladimir s’engage à venger le sien lorsqu’il est défait dans un combat.

Wladimir continue de boxer (sa prochaine rencontre aura lieu le 26 avril contre Alex Leapai) tandis que son frère a préféré prendre sa retraite (même s’il a un moment repris les gants) pour se consacrer à la politique.

Cette décision lui a été déconseillée par tous ses proches en raison du climat malsain qui règne au sein de la classe politique ukrainienne, mais Vitali est têtu. A deux reprises, il réussit à intégrer le conseil municipal de Kiev, même s’il ne parvient pas à conserver ses troupes, fortement indisciplinées.

Son vrai problème est qu’il n’a pas à proprement parler de programme politique. Il peut certes mettre en avant son parcours, ses engagements humanitaires, ses investissements dans son pays (restauration d’un édifice religieux à Kiev), mais cela ne suffit pas. Notons au passage que bien que se revendiquant patriote, il paie la plupart de ses impôts en Allemagne, et déclare posséder très (trop ?) peu de biens matériels. Pour accéder au Parlement avec son parti UDAR (qui signifie « coup de poing » en ukrainien) en 2012, il a du s’allier avec des partis apparemment aux antipodes de ses convictions, dont le parti du nationaliste et antisémite Oleg Tiagnibok (rappelons que Vitali a des origines juives). La vie politique est assurément plus complexe pour lui que celle du sport et de la boxe.

C’est un livre très intéressant qu’a écrit Leo G. Linder, qui ne s’adresse pas nécessairement qu’aux fans des deux boxeurs et de la boxe en général, les passages sur les combats étant présentés de façon très pédagogique et techniquement compréhensible. Il nous propose l’histoire de deux frères, issus d’un pays ayant vécu sous l’URSS, qui ont cherché via le sport à se sortir d’une vie prédéterminée, oscillant entre une carrière militaire à l’image du père ou une vie de criminels au sein de la mafia ukrainienne. On regrettera quelques passages un peu superflus sur leur enfance et leur famille, mais on appréciera les présentations croisées des combats livrés qui permettent de bien percevoir la personnalité de chacun.

A travers ce livre, c’est aussi un portrait de l’Ukraine et de ses faiblesses qui est présenté. Très accessible, c’est un moyen certes détourné mais bon pour comprendre l’histoire d’un pays et de son peuple, plongés dans une actualité pour le moins compliquée et source d’instabilité majeure.


Recension réalisée le 25 avril 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdumoment.com/