Le monde au défi (Hubert Védrine; Editions Fayard; mars 2016)

Le_monde_au_défi_VEDRINEParmi le brouhaha des experts en géopolitique, quelques voix se distinguent dans le paysage intellectuel français pour apporter de la hauteur et des analyses originales. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, en fait assurément partie et dévoile avec son dernier livre, « Le monde au défi », un nouvel élément à sa réflexion singulière sur l’état du monde.

Dans un essai d’une centaine de pages articulé autour de quatre chapitres thématiques, Hubert Védrine parvient brillamment à dresser un panorama des enjeux stratégiques mondiaux de manière concise mais non caricaturale tout en dénonçant quelques idées préconçues et en essayant de proposer une stratégie, à même de sortir par le haut notre monde décidément très chaotique.

Il commence par déconstruire le concept de « communauté internationale », expliquant de manière très directe qu’elle n’existe pas encore, allant à rebours des incantations politico-médiatiques qui utilisent ce concept sans s’interroger sur sa réalité concrète. Que ce soit en matière culturelle, économique, politique ou stratégique, il n’y a au mieux que des bribes de communauté internationale, mais rien de suffisamment solide et puissant pour accréditer cette idée.

L’auteur insiste sur la situation des Occidentaux qui semblent être désemparés devant un monde qui n’est pas ce qu’il devrait être selon leurs modes de pensée non universalistes. Il poursuit sur les causes de l’échec d’une communauté internationale en revenant entre autres sur la construction européenne avec une analyse forte, que peu de dirigeants osent dire : à savoir qu’elle s’est faite en niant les nations, les identités des peuples, l’idée même d’une puissance européenne (p.31). Son jugement peut paraître trop tranchant, car il néglige l’approche transnationale pourtant indispensable à une Union européenne autre qu’une simple association d’Etats mais la situation actuelle de cet ensemble tend à lui donner raison, avec la résurgence de divers nationalismes.

En listant tous les freins actuels à la mise en place d’une communauté internationale, Hubert Védrine en vient à souhaiter un choc créateur pour relancer un processus jamais vraiment abouti, jamais totalement soutenu, et qui ne répond d’ailleurs pas aux (trop nombreuses) attentes des populations. L’auteur, fidèle à son approche réaliste des relations internationales, constate que « nous allons devoir vivre durablement dans un système mondial chaotique, en permanence instable » (p.76). Pour résister à ce système négatif, il propose quelques solutions dont pour l’Union européenne un scénario en trois étapes : une pause, une mise à plat et un renforcement limité. Tout en adhérant à cette idée pleine de bon sens, on peut objecter que l’auteur sous-estime la faiblesse des dirigeants politiques, qui n’agissent qu’à court terme et dont le courage politique est trop souvent aux abonnés absents.

Face cette apparente aporie de solutions, Hubert Védrine défend une idée novatrice : favoriser un processus d’écologisation, c’est-à-dire passer « de la géopolitique à la géo-écologie » pour aboutir à terme à une véritable communauté internationale. En effet, l’auteur fait le constat (terrible) que seule la nécessité, vitale à proprement parler de garder la terre habitable pourra créer une convergence de points de vue. Mais cela ne se fera pas facilement et ce pour plusieurs raisons. Le risque écologique n’est pas apprécié de la même façon par tous, il est trop souvent résumé au changement climatique, négligeant la biodiversité qui est pourtant l’un sinon l’enjeu majeur de ce début de siècle. Au passage, l’auteur critique sévèrement le parti écologiste français, dont le dogmatisme a desservi les causes qu’il était censé défendre, rendant difficile l’acceptation par tous de changements sociétaux pourtant nécessaires. Il identifie au final trois résistances à cette révolution humaine : une idéologique liée à l’idée de progrès qui a structuré nos modèles de société depuis deux siècles, une pratique liée à un impératif de croissance (il est en effet difficile dans un contexte de crise de demander à des personnes de renoncer à ce modèle économique) et enfin une de précaution liée à la protection de l’emploi.

Hubert Védrine insiste fortement quant à la nécessité d’agir sur le long terme, évoquant un processus de plusieurs décennies qui ne réussira qu’avec une gestion consensuelle d’un processus systématique d’écologisation (p.104). De manière judicieuse, il propose même la création d’un nouvel indicateur de richesse, le PIB-E (comme écologique), qui permettrait de mieux apprécier les politiques des Etats et surtout d’inciter ces derniers à mettre au cœur de leurs stratégies l’approche écologiste. A terme, en cas de succès, nous pourrions avoir une « communauté écologique internationale » (p.112).

Très bien écrit, accessible à tous et stimulant d’un point de vue intellectuel, « Le monde au défi » détonne dans un paysage médiatique et intellectuel aseptisé, miné par une aporie de propositions, de stratégies. Le dernier livre d’Hubert Védrine démontre qu’en peu de pages, on peut proposer une analyse de qualité qui met des mots sur des difficultés trop souvent occultés tout en proposant des voies de sortie possibles. Sa lecture est à conseiller à tous, et en particulier à nos dirigeants politiques qui ont en effet un grand besoin de visions prospectives.


Recension réalisée le 6 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/le-monde-au-defi-9782213700892

Comprendre le monde, les relations internationales pour tous (Pascal BONIFACE; Editions Armand Colin; mars 2015)

Comprendre_le_mondeLa part des événements géopolitiques dans le traitement de l’actualité internationale est de plus en plus conséquente. Les médias, conscients de l’intérêt des citoyens pour ces événements, cherchent à faire preuve de pédagogie en expliquant les enjeux géopolitiques de tel ou tel conflit armé, de telle ou telle négociation diplomatique. Ils sont cependant bridés dans leur démarche salutaire par trois facteurs : la nécessité d’expliquer dans l’instant, voire en continu, la limite temporelle (quelques minutes à la télévision ou à la radio) et physique (quelques milliers de signes pour la presse) des formats des médias, le manque chez certains d’une prise de recul suffisante pour apprécier à sa juste valeur un événement géopolitique.

Ces trois facteurs peuvent conduire à une sous ou à une sur-interprétation des phénomènes géopolitiques, voire carrément à des erreurs d’analyse. Dans un ouvrage intitulé 50 idées reçues sur l’état du monde (Recension disponible à cette adresse http://livres-et-geopolitique.fr/50-idees-recues-sur-letat-du-monde-edition-2015-pascal-boniface-editions-armand-colin-avril-2015/), Pascal Boniface revenait sur ces argumentaires répétés en boucle mais qui n’étaient que des caricatures de la réalité. Poursuivant son travail de vulgarisation auprès du grand public de l’analyse géopolitique, l’auteur propose à travers l’ouvrage ici présenté un véritable manuel de géopolitique accessible à tous, comme le rappelle le sous-titre (« les relations internationales pour tous »).

Le titre de l’ouvrage (« Comprendre le monde ») laisse suggérer une forte ambition au niveau du contenu et on peut dire que le pari est réussi. Pascal Boniface a construit son livre autour de quatre grandes thématiques : le cadre la vie internationale (mise en perspective de la mondialisation, définition des acteurs), les puissances, les défis globaux (réchauffement climatique, distorsions économiques, etc…) et enfin le débat sur les valeurs qui aborde la question de la démocratie (son universalité et sa perception), les enjeux juridiques et géopolitiques de la souveraineté et de l’ingérence, et pour finir la place de la morale et de la Realpolitik dans les relations internationales.

Bien que structuré de manière thématique et autonome, il convient de lire dans l’ordre et dans l’intégralité le livre car de nombreux arguments et démonstrations font écho aux chapitres précédents. Il y a une certaine progression qui permet au lecteur, et c’est le but ultime de l’ouvrage, de se forger sa propre réflexion sur les enjeux qui façonnent les relations internationales. L’auteur veille à lier systématiquement approche factuelle et analyse critique pour en tirer des enseignements. Les parties sur les notions de souveraineté et d’ingérence sont les plus réussies, de même que celles sur la morale et la Realpolitik où l’auteur évite soigneusement une approche binaire.

Les cartes proposées sont claires, mais insuffisantes au regard des enjeux évoqués dans le livre. On peut regretter également l’absence d’une bibliographie qui aurait permis au lecteur d’approfondir à sa guise certains chapitres. Parmi les défis globaux, on pourrait suggérer en vue d’une nouvelle réédition (la recension se base sur la troisième réédition, preuve du succès du livre) un chapitre spécifique sur les enjeux énergétiques, voire un sur les nouvelles technologiques qui sont certes évoquées tout au long du livre mais qui ne font pas l’objet d’un traitement spécifique.

Bien que la géopolitique soit devenue un champ d’études « à la mode », il n’y a que peu de livres qui proposent une vision d’ensemble des enjeux géopolitiques en étant à la fois accessibles au grand public et très utiles pour des étudiants de licence et de master souhaitant questionner leurs connaissances des relations internationales. Pascal Boniface comble ce vide brillamment et son livre est amené à devenir un classique, comme en témoignent ses multiples rééditions.

PS : L’auteur de la recension précise travailler dans le Think Tank (IRIS) dirigé par l’auteur du livre.


Recension réalisée le 23 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/comprendre-le-monde-3e-edition-les-relations-internationales-pour-tous-9782200600839