L’année stratégique 2017 (Pascal Boniface; Editions Armand Colin; septembre 2016)

annee_strategique_2017Depuis plus de trente ans, l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), l’un des principaux think tanks français sur les questions stratégiques, édite chaque année l’Année stratégique, un ouvrage mêlant analyse de l’année écoulée, exercice de prospective et complété d’un riche annuaire statistique, de fiches-pays et de cartes. A l’heure du tout numérique où il est de plus en plus difficile de trouver une information fiable et précise, l’Année stratégique 2017 conserve toute sa pertinence pour l’étudiant en relations internationales ou pour le citoyen désireux d’aller au-delà de ce qu’il peut apprendre dans les médias, dont les analyses se bornent trop souvent au court voire moyen-terme.

Le cru 2017 se distingue des éditions passées par une volonté éditoriale de limiter en taille le format des analyses des chercheurs, l’objectif étant de condenser en quelques pages un bilan d’une zone géographique ou d’un thème stratégique et de donner quelques éléments prospectifs. L’exercice est globalement réussi, même si de manière inégale, la part de prospective étant fortement différente d’un chapitre à l’autre. Ainsi, les chapitres sur les Etats-Unis, la Russie et le Moyen-Orient sont les plus homogènes, liant un regard critique sur l’année écoulée avec des hypothèses sur le devenir de différentes réalités stratégiques, tandis que l’on est un peu frustré à la lecture des chapitres sur l’Afrique ou l’Union européenne, pourtant deux zones dont on aurait aimé avoir des pistes de réflexion, surtout avec le Brexit.

En revanche, les chapitres thématiques, situés à la fin de l’ouvrage après les chapitres d’ensembles géographiques, sont les plus intéressants d’un point de vue prospectif : qu’il s’agisse des enjeux militaires, économiques, énergétiques et environnementaux, la réflexion est riche et permet au lecteur de prendre du recul sur les faits de l’année passée et de distinguer des tendances de fond parmi les multiples informations à sa disposition. Il est dommage de notre point de vue que quelques chapitres manquent à l’appel : ainsi, les questions migratoires et humanitaires auraient mérité chacune un chapitre à part, de même qu’une réflexion sur la notion de communauté internationale dans sa dimension juridique (même si évoquée dans différents chapitres) aurait eu toute sa place, eu égard aux nombreuses actualités qui questionnent sa pertinence (Syrie, Yémen, questions environnementales et économiques…).

L’IRIS a fait le choix de confier la rédaction des chapitres aussi bien à des membres de son centre qu’à des externes, ce qui permet une pluralité des points de vue, mis en perspective par son directeur, Pascal Boniface dans son introduction. On pourrait suggérer pour de prochaines éditions de poursuivre cette tendance et même de l’accentuer, en permettant la confrontation des points de vue de chercheurs. Ainsi, pourquoi ne pas permettre à trois ou quatre chercheurs sur une zone géographique précise d’exprimer leurs points de vue, ces derniers étant synthétisés par un chercheur de l’Institut ? Cela permettrait une pluralité de grilles de lecture et rappellerait avec clarté au lecteur la nécessité de discuter chaque point de vue, de le remettre en question, pour affiner sa propre analyse.

Le format de l’ouvrage changerait légèrement mais cela éviterait une certaine frustration, la place laissée aux analyses nous paraissant sous-dimensionnée vu la multitude d’enjeux évoqués par les chercheurs. Soulignons la bonne idée d’insérer pour chaque chapitre des chronologies, très utiles pour les étudiants souhaitant avoir en peu de pages l’ensemble des faits marquants d’une zone ou d’un thème. Quant aux cartes régionales et thématiques, elles sont les bienvenues, même si l’on aurait souhaité là-encore en avoir davantage, surtout pour les chapitres thématiques où elles font cruellement défaut.

C’est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de l’ouvrage : proposer en un peu moins de quatre cent pages un panorama global des enjeux stratégiques actuels et futurs, près de deux cent fiches pays utiles à tout un chacun, mais avec le risque de ne pouvoir, faute d’espace, analyser plus en profondeur certaines thématiques.

Concis dans ses analyses et riche de ses ressources informatives, l’Année stratégique 2017 est un outil indispensable pour comprendre les enjeux internationaux. Bien que critiquable sur certains choix éditoriaux, il est recommandé à tous les publics, qu’il s’agisse d’étudiants, de journalistes, de décideurs ou de simples citoyens.


Recension réalisée le 7 octobre 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/lannee-strategique-2017-analyse-des-enjeux-internationaux-9782200615086

Goodbye Europe (Sylvie Goulard; Café Voltaire Editions Flammarion; mai 2016)

Goodbye_europeAlors que le Royaume-Uni vient de décider par référendum de sortir de l’Union européenne (le fameux Brexit), provoquant au passage la démission du Premier Ministre David Cameron et plongeant l’Union européenne dans son ensemble dans l’incertitude, la lecture de l’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension arrive à point nommé. Sylvie Goulard, députée européenne qui a travaillé en autres auprès de Romano Prodi lorsqu’il était président de la Commission européenne, signe un essai de grande qualité intitulé « Goodbye Europe ».

Contrairement à ce que le titre pourrait suggérer, il s’agit d’un plaidoyer pour l’Europe, où l’auteur s’emploie à en montrer ses contradictions, ses forces et ses faiblesses et ce qu’il faudrait pour qu’elle suscite de nouveau de l’intérêt chez les peuples européens. Sylvie Goulard part du cas britannique pour livrer son analyse qui ne prétend pas à l’exhaustivité mais qui a le grand mérite de mettre en évidence les responsabilités de chacun.

Articulé en trois chapitres thématiques (L’Union européenne dans le miroir britannique / Quelle que soit la décision des Britanniques / Refaire l’Europe), « Goodbye Europe » commence par questionner le lecteur en lui demandant : « Allons-nous confier aux seuls Britanniques le soin de décider, par défaut, du destin de l’Union européenne ? » (p11). La question est d’autant plus légitime que peu de commentateurs ont relevé cette incongruité : un membre de l’Union européenne peut, par sa seule volonté de la quitter, influencer dans une ampleur démesurée le devenir de cette structure politique. Mais l’auteur rappelle à juste titre page 14 que « le drame, ce n’est pas la force du Royaume-Uni, c’est la faiblesse de ses partenaires ».

Sylvie Goulard évite le piège trop fréquent de désigner un coupable isolé et cherche au contraire à montrer les réactions en chaîne qui ont abouti aux responsables des échecs. Elle rappelle que dès 1950, la Grande-Bretagne a éprouvé une certaine répugnance à participer à la construction européenne, mais que dans le même temps, la France, qui est présentée comme un des piliers de l’Europe n’a pas de constance dans son engagement européen. Cette réalité a poussé l’Allemagne à voir la Grande-Bretagne comme un bouclier face à une France trop dirigiste et trop protectionniste.

Par ailleurs, l’auteur déplore le mépris du droit et des institutions de la part de la Grande-Bretagne, dont le dirigeant encore en place a refusé de participer à un débat public dans l’hémicycle du Parlement européen, ce qui aurait été un acte démocratique fort et un moyen de relever le niveau du débat. Force est de constater qu’une solution était possible pour éviter ce qui se passe aujourd’hui, sans que celle-ci soit la panacée. La députée Sylvie Goulard propose ainsi de réviser les traités et de créer un statut de membre associé déchargé de certaines obligations avec évidemment des droits réduits. Ce projet d’une Europe multiple, très différenciée, peut être critiqué mais il avait le mérite d’éviter le fiasco actuel, dont David Cameron est en grande partie responsable. Rappelons que ce dernier a souvent présenté à ses électeurs des dérogations pour le Royaume-Uni comme une discrimination à leur détriment, participant ainsi à un euroscepticisme peu rationnel croissant, et qu’il est celui qui a promu l’idée du référendum, s’enfermant dans son propre piège.

L’auteur a fait le choix de partir du cas spécifique britannique pour aboutir à une réflexion plus large sur le devenir de l’Union européenne, et l’argumentaire est solide et peu sujet à critiques. Sylvie Goulard souligne que la question de l’avenir de l’UE reste entière, peu importe le résultat du référendum. Ce qu’il faut, c’est voir ce que l’on veut préserver, c’est-à-dire le système social européen, c’est prendre conscience de ses forces, en l’occurrence l’avance des Etats européens dans leur capacité à mettre en place une véritable gouvernance transfrontalière, et œuvrer à plus de coordination. L’auteur cite l’exemple de la France et de l’Allemagne qui chacune a fait voter une loi sur la stratégie numérique, sans se concerter, sans chercher à proposer une loi d’envergure européenne.

On reproche souvent à l’Union européenne de supprimer la souveraineté de ses membres, des différents peuples, prenant l’exemple de la Suisse qui aurait tous les avantages mais pas les contraintes du système, et dont le Royaume-Uni serait tenté de s’inspirer dans sa nouvelle relation avec l’Union européenne. Or, d’après l’auteur, il faut insister sur les illusions souverainistes que constituent des cas comme celui de la Suisse. Quitte à provoquer, Sylvie Goulard n’hésite pas à affirmer page 77 : « l’Union européenne, au contraire, nous restitue de la souveraineté ». Elle justifie son point de vue par la capacité qu’offre l’Union européenne à ses membres de faire partie d’un bloc puissant, capable de négocier avec de grandes puissances internationales. A titre d’exemple, elle rappelle que le gouverneur de la Banque de France est invité par Mario Draghi, Président de la BCE, alors qu’il y aurait peu de chances qu’il le soit au niveau international si la France suivait le chemin du Royaume-Uni. Autre exemple : les conflits juridiques avec des puissances comme les Etats-Unis, où les pays ne peuvent réellement peser sur les négociations et donc défendre leurs intérêts que par l’intermédiaire des instances européennes.

Dans une dernière partie, l’auteur vise à proposer quelques pistes pour rebâtir l’Union européenne, afin qu’elle réponde mieux aux attentes des peuples qui s’en éloignent toujours plus. Elle affirme que le sursaut ne viendra pas du niveau européen, en raison de la faiblesse des institutions, trop souvent discréditées par les dirigeants nationaux (la France étant une spécialiste dans le domaine). Concernant la France, elle explique de manière originale cette tactique par le mode de fonctionnement de nos institutions : alors qu’en Allemagne et en Italie, le chef du gouvernement assure le service après-vente des différents Conseils européens, la France conserve une forte distance à l’égard de l’Union européenne, où il n’y a pas de débat animé par le Président ou le Premier ministre, les quelques interventions étant réservées au Secrétaire d’Etat aux affaires européennes dont l’action est souvent méconnue et peu médiatisée. Cette distance est amplifiée d’après l’auteur par le peu de place accordée aux programmes européens par les médias français, ne permettant pas ainsi de créer une véritable culture européenne, voire à terme un début de conscience européenne.

En conclusion, Sylvie Goulard veut éviter une Union européenne au rabais, relancer cette dernière et ce peu importe la décision du Royaume-Uni qui peut, par un concours de circonstances, favoriser une véritable redéfinition de la stratégie de l’Union européenne. Comme le rappelle à juste titre l’auteur : « le problème de l’Union européenne n’est pas tant ce qu’elle est que ce qu’elle n’est toujours pas » (p.129).

« Goodbye Europe » est un excellent essai qui mérite d’être lu et relu, encore plus après le résultat du référendum britannique. Ce n’est pas un énième ouvrage sur le projet européen, mais bien une réflexion originale et solide sur les forces et faiblesses de la structure Union européenne qui peut éviter le chaos qui s’annonce, à condition de prendre en compte les aspirations des peuples et de leur proposer un véritable projet européen. On reste toutefois sur sa faim concernant les solutions proposées qui auraient mérité davantage de précisions et d’évaluations de faisabilité.


Recension réalisée le 24 juin 2016

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Le monde au défi (Hubert Védrine; Editions Fayard; mars 2016)

Le_monde_au_défi_VEDRINEParmi le brouhaha des experts en géopolitique, quelques voix se distinguent dans le paysage intellectuel français pour apporter de la hauteur et des analyses originales. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, en fait assurément partie et dévoile avec son dernier livre, « Le monde au défi », un nouvel élément à sa réflexion singulière sur l’état du monde.

Dans un essai d’une centaine de pages articulé autour de quatre chapitres thématiques, Hubert Védrine parvient brillamment à dresser un panorama des enjeux stratégiques mondiaux de manière concise mais non caricaturale tout en dénonçant quelques idées préconçues et en essayant de proposer une stratégie, à même de sortir par le haut notre monde décidément très chaotique.

Il commence par déconstruire le concept de « communauté internationale », expliquant de manière très directe qu’elle n’existe pas encore, allant à rebours des incantations politico-médiatiques qui utilisent ce concept sans s’interroger sur sa réalité concrète. Que ce soit en matière culturelle, économique, politique ou stratégique, il n’y a au mieux que des bribes de communauté internationale, mais rien de suffisamment solide et puissant pour accréditer cette idée.

L’auteur insiste sur la situation des Occidentaux qui semblent être désemparés devant un monde qui n’est pas ce qu’il devrait être selon leurs modes de pensée non universalistes. Il poursuit sur les causes de l’échec d’une communauté internationale en revenant entre autres sur la construction européenne avec une analyse forte, que peu de dirigeants osent dire : à savoir qu’elle s’est faite en niant les nations, les identités des peuples, l’idée même d’une puissance européenne (p.31). Son jugement peut paraître trop tranchant, car il néglige l’approche transnationale pourtant indispensable à une Union européenne autre qu’une simple association d’Etats mais la situation actuelle de cet ensemble tend à lui donner raison, avec la résurgence de divers nationalismes.

En listant tous les freins actuels à la mise en place d’une communauté internationale, Hubert Védrine en vient à souhaiter un choc créateur pour relancer un processus jamais vraiment abouti, jamais totalement soutenu, et qui ne répond d’ailleurs pas aux (trop nombreuses) attentes des populations. L’auteur, fidèle à son approche réaliste des relations internationales, constate que « nous allons devoir vivre durablement dans un système mondial chaotique, en permanence instable » (p.76). Pour résister à ce système négatif, il propose quelques solutions dont pour l’Union européenne un scénario en trois étapes : une pause, une mise à plat et un renforcement limité. Tout en adhérant à cette idée pleine de bon sens, on peut objecter que l’auteur sous-estime la faiblesse des dirigeants politiques, qui n’agissent qu’à court terme et dont le courage politique est trop souvent aux abonnés absents.

Face cette apparente aporie de solutions, Hubert Védrine défend une idée novatrice : favoriser un processus d’écologisation, c’est-à-dire passer « de la géopolitique à la géo-écologie » pour aboutir à terme à une véritable communauté internationale. En effet, l’auteur fait le constat (terrible) que seule la nécessité, vitale à proprement parler de garder la terre habitable pourra créer une convergence de points de vue. Mais cela ne se fera pas facilement et ce pour plusieurs raisons. Le risque écologique n’est pas apprécié de la même façon par tous, il est trop souvent résumé au changement climatique, négligeant la biodiversité qui est pourtant l’un sinon l’enjeu majeur de ce début de siècle. Au passage, l’auteur critique sévèrement le parti écologiste français, dont le dogmatisme a desservi les causes qu’il était censé défendre, rendant difficile l’acceptation par tous de changements sociétaux pourtant nécessaires. Il identifie au final trois résistances à cette révolution humaine : une idéologique liée à l’idée de progrès qui a structuré nos modèles de société depuis deux siècles, une pratique liée à un impératif de croissance (il est en effet difficile dans un contexte de crise de demander à des personnes de renoncer à ce modèle économique) et enfin une de précaution liée à la protection de l’emploi.

Hubert Védrine insiste fortement quant à la nécessité d’agir sur le long terme, évoquant un processus de plusieurs décennies qui ne réussira qu’avec une gestion consensuelle d’un processus systématique d’écologisation (p.104). De manière judicieuse, il propose même la création d’un nouvel indicateur de richesse, le PIB-E (comme écologique), qui permettrait de mieux apprécier les politiques des Etats et surtout d’inciter ces derniers à mettre au cœur de leurs stratégies l’approche écologiste. A terme, en cas de succès, nous pourrions avoir une « communauté écologique internationale » (p.112).

Très bien écrit, accessible à tous et stimulant d’un point de vue intellectuel, « Le monde au défi » détonne dans un paysage médiatique et intellectuel aseptisé, miné par une aporie de propositions, de stratégies. Le dernier livre d’Hubert Védrine démontre qu’en peu de pages, on peut proposer une analyse de qualité qui met des mots sur des difficultés trop souvent occultés tout en proposant des voies de sortie possibles. Sa lecture est à conseiller à tous, et en particulier à nos dirigeants politiques qui ont en effet un grand besoin de visions prospectives.


Recension réalisée le 6 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/le-monde-au-defi-9782213700892

François & Angela (Nicolas BAROTTE; Editions Grasset; septembre 2015)

François&AngelaLa construction européenne est étroitement liée à ce qu’on appelle le moteur ou le couple franco-allemand. En effet, depuis ses débuts dans les années 50, l’Europe s’est faite pour de bonnes et de mauvaises raisons autour des deux principales puissances que sont la France et l’Allemagne. Lorsqu’il y a eu des crises à surmonter ou au contraire de vraies avancées, cela s’est toujours fait avec l’équipe franco-allemande, comme si leur destin était irrémédiablement lié, après pourtant de nombreuses guerres qui les avaient opposées.

Lorsque les institutions européennes ne peuvent faire face à des crises (crise économique, crise migratoire, etc…), on fait « naturellement » appel aux dirigeants français et allemand pour impulser un projet à même de rassembler les autres membres de l’Union européenne. Cela ne veut pas dire que les dirigeants français et allemand sont systématiquement sur la même ligne politique. Bien au contraire, à de nombreuses reprises, des divergences plus ou moins fortes ont été visibles entre les deux pays, mais à chaque fois, ils sont parvenus à surmonter les obstacles et à faire suffisamment de compromis pour éviter la rupture, symbole de grave paralysie de l’Union européenne.

C’est à cette entité politique et géopolitique qu’est le couple franco-allemand que s’intéresse Nicolas Barotte, journaliste au Figaro, dans son livre « François & Angela ». Remarquons que le titre n’emploie que les prénoms des dirigeants politiques, comme pour souligner la proximité qui les lie, cette idée étant renforcée par la photographie de la couverture, où l’on voit les deux dirigeants se réconforter après les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015.

L’ouvrage est composé d’une vingtaine de chapitres assez courts (une dizaine de pages en moyenne) mais clairs et écrits dans un style agréable. L’auteur a eu la bonne idée de ne pas commencer son livre lors de l’élection de François Hollande en 2012, mais de revenir sur la situation de chacun des protagonistes lorsque le couple franco-allemand était composé de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel.

Tout au long de l’ouvrage, on remarque plusieurs tendances qui donnent des clés de compréhension de cette association politique par nécessité. Le couple franco-allemand se construit par l’effort, chacun devant apprendre à connaître l’autre, à comprendre son mode de fonctionnement et les limites de son pouvoir, souvent liées à des considérations nationales. C’est aussi une question de caractère, où la part de l’humain ne doit pas être sous-estimée, comme le souligne l’auteur. François Hollande et Angela Merkel ont des parcours personnels et professionnels très différents qui ont des conséquences sur leur manière de faire de la politique et de communiquer. Nicolas Barotte parvient à trouver les bonnes formules psychologiques pour montrer ce qui les rapproche et ce qui les éloigne.

Mais il ne se contente pas de faire un portrait croisé des caractères de chacun. A travers le récit des épreuves qu’ils ont dû surmonter (crise économique européenne, réforme des institutions européennes, crise ukrainienne, etc…), il montre avec brio les rapports de force qui sous-tendent la relation franco-allemande et qui expliquent indirectement la capacité du couple à peser efficacement ou non sur des choix stratégiques pour l’Union européenne. Ce qui transparaît en filigrane du livre, c’est que la France est une puissance politico-militaire qui perd de son influence en raison d’une situation économique problématique et inquiétante, tandis que l’Allemagne affirme son statut de puissance économique majeure mais sans oser devenir le leader politique européen que beaucoup attendent.

L’Allemagne mène une partition délicate avec son partenaire car elle ne peut fermer les yeux ni sur l’absence de réformes structurelles concrètes de ce dernier ni sur son non-respect des exigences européennes en matière de déficit, sous peine de perdre de sa crédibilité auprès des autres membres de l’Union européenne. Mais elle ne peut également être trop directe et menaçante dans ses critiques vis-à-vis de la France (ce dont profite allégrement cette dernière) sous peine de voir son image écornée au sein de l’opinion publique française qui y verrait un diktat. L’auteur ne cherche pas à choisir un camp qui serait « mieux » qu’un autre et ce qui fait la force du livre : il dresse un constat précis des forces et faiblesses de chacun, démontrant au final que ces deux pays voient les faiblesses de l’un compensées par les forces de l’autre. Ainsi, la France assume son statut de puissance militaire en intervenant sur de nombreux théâtres d’opérations (Afrique, Moyen-Orient) ce qui a un coût financier conséquent, et l’Allemagne apporte son soutien économique et logistique, mettant de côté dans ce cas ses critiques sur la rigueur budgétaire que la France devrait suivre.

On note à la lecture de l’ouvrage chez Angela Merkel un vrai sentiment européen, que l’on ne retrouve guère malheureusement chez les responsables politiques français qui font de l’Union européenne la raison des problèmes qu’ils ne parviennent pas à régler. L’Allemagne vise à renforcer l’Union européenne, un moyen pour elle de maintenir sa position économique, mais sans vouloir appliquer un modèle allemand à l’Union européenne ce qui est important de préciser. Le couple Hollande / Merkel a connu des hauts et des bas, comme le décrit très bien l’auteur, mais il se pérennise même si l’on peut craindre des distorsions de plus en plus fortes à contenir. Alors que le président français a une côte de popularité faible et ne parvient pas à fixer une stratégie à même de relancer l’économie française, la chancelière allemande bénéficie d’un soutien qui ne se dément pas malgré ses mandats successifs, aidée il est vrai par un modèle économique performant quoique perfectible.

Si la France ne parvient pas à se réformer (les conseillers d’Angela Merkel pensent qu’elle peut le faire pourtant !), elle risque de se crisper lors de ses échanges avec l’Allemagne car elle aura de moins en moins de marges de manœuvre, tandis que l’Allemagne devra, à contrecœur, assumer son rôle de première puissance européenne avec un risque de germanophobie nuisible à l’Union.

Au final, grâce à nombreux entretiens avec des responsables politiques et des conseillers des deux pays, Nicolas Barotte réussit à nous décrire les coulisses du couple franco-allemand, pivot de l’Union européenne. Malgré un plan qui nous semble perfectible et qui n’empêche pas les redites, l’auteur signe un livre très intéressant et utile pour qui veut comprendre la mécanique franco-allemande.


Recension réalisée le 13 novembre 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.grasset.fr/francois-et-angela-9782246811251

Géopolitiquement correct & incorrect (Harold HYMAN; Editions Tallandier; octobre 2014)

Géopolitiquement_correct_et_incorrect_HYMANLa géopolitique est une discipline en plein essor, qui fait l’objet d’une médiatisation accrue. De plus en plus de médias (radio, télévision) y consacrent des émissions, plusieurs heures par semaine, avec un objectif : permettre à l’auditeur ou au téléspectateur de comprendre le sens des événements de l’actualité internationale. L’exercice est périlleux car en quelques minutes ou dizaines de minutes, le journaliste doit réussir à donner les clés de compréhension d’une réalité géopolitique apparemment complexe à comprendre. Qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, des tensions diplomatiques entre la Chine et les Etats-Unis, de la propagation du terrorisme, l’analyse géopolitique permet de contextualiser ces événements afin de leur donner l’importante qu’ils méritent.

Un des journalistes qui réussit le mieux cet exercice est Harold Hyman, journaliste à BFM TV qui parvient, à l’aide de cartes claires et précises, à illustrer ce que d’autres ne font que décrire de manière factuelle. En effet, ses explications associées aux cartes permettent au téléspectateur de voir rapidement les enjeux de telle ou telle crise et de se forger sa propre opinion.

Suivant sans doute la mode des ouvrages de géopolitique « à clés » (« X idées reçues sur le monde », etc…), Harold Hyman publie fin 2014 un ouvrage intitulé « Géopolitiquement correct & incorrect », avec Alain Wang. Le défi est grand car le livre se doit de se démarquer de ce qui existe déjà et surtout, il doit tenir les promesses de son titre qui laisse à penser que le contenu sera par moments impertinent, ou tout du moins qu’il ira au-delà des idées reçues. Et autant dire que l’exercice est en grande partie réussi !

Dans douze chapitres courts et incisifs, articulés chacun avec une introduction, un développement et des focus sur les concepts clés, Harold Hyman parvient à rendre accessibles au plus grand nombre des situations géopolitiques aux ramifications multiples. On retrouve à l’écrit sa même capacité de synthèse qu’à la télévision, même si l’absence suffisante de cartes se fait sentir par moments.

L’auteur a du faire des choix pour essayer de donner des pistes de réflexion sur de nombreux sujets, allant de la Russie au terrorisme, en passant par la Chine et des considérations sur l’Afrique. Globalement, le panorama est dressé avec intelligence même si l’on peut estimer que la part accordée au terrorisme est disproportionnée et qu’à l’inverse, les émergeants sont insuffisamment traités, de même que les Etats-Unis (bien que l’auteur s’en explique à la fin de l’ouvrage). Les chapitres sur la Russie, l’Union européenne et les passages sur les Balkans sont sans doute les mieux réussis, car très clairs pour des enjeux qui ne le sont pas toujours…

Le livre promettait un style « impertinent » et il ne ment pas : à plusieurs reprises, qu’il s’agisse des passages sur l’Afrique ou sur la Chine, l’auteur a une manière bien à lui d’amener le sujet, formulant ses problématiques de manière parfois osée (« faut-il placer une partie de l’Afrique sous tutelle internationale ? », « faut-il mettre en place une « ingérence environnementale »  pour sauver la Chine d’elle-même ? »), ce qui pourra évidemment susciter des réactions contrastées chez le lecteur. Néanmoins, c’est le but recherché par l’auteur : faire du lecteur un interlocuteur curieux, actif, critique.

Cette critique peut d’ailleurs se manifester lors des passages sur la Russie, la Chine et surtout sur le conflit israélo-palestinien, où l’auteur est davantage dans un rôle d’éditorialiste engagé que dans celui d’un journaliste. Sa vision de Netanyahu, sa manière de considérer les différents protagonistes peuvent susciter le désaccord chez ceux qui s’intéressent depuis plusieurs années au sujet. De même, sa vision pour le moins négative de la situation aussi bien interne qu’externe de la Chine conduit à une analyse caricaturale de la seconde puissance mondiale.

Cependant, ces remarques sur le fond sont en grande partie dépendantes de la structure même de l’ouvrage qui privilégie une approche globale, en un peu plus de deux cent pages, avec le risque irréfragable de survoler parfois certains sujets ou d’aller trop rapidement dans l’analyse, le lecteur pouvant être perdu s’il n’a pas déjà certaines notions.

Une plus stricte sélection des thèmes à aborder, quitte à séquencer l’ouvrage en plusieurs volumes, aurait sans doute mieux permis au livre de remplir sa fonction didactique. Gageons que l’auteur poursuivra son travail d’analyse et de vulgarisation à l’écrit, en allant sur des thèmes peu médiatisés mais aux conséquences géopolitiques majeures : question de l’eau, des enjeux climatiques, des migrations, etc… Cela pourrait constituer un excellent second volume !


Recension réalisée le 12 mars 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021005341.htm