La France russe (Nicolas Hénin; Editions Fayard; mai 2016)

La_France_russe_HENINLa Russie est un acteur géopolitique majeur qui revient sur le devant de la scène internationale suite à son conflit avec l’Ukraine et son intervention dans le conflit syrien. Les traitements médiatiques de son actualité, de sa stratégie diplomatique, suscitent de vifs débats en France, entre ceux accusés de ne prendre en considération que les opinions des opposants à Vladimir Poutine et ceux à l’inverse présentés comme des défenseurs acharnés du Kremlin, occultant les aspects négatifs du pouvoir russe. Cette absence de modération conduit à une réflexion biaisée sur la Russie et à une impasse, chaque camp se proclamant détenteur de la vérité et accusant l’autre d’être instrumentalisé par des acteurs russes. Cela s’est vérifié lors du conflit ukrainien où chaque information était discutée, remise en cause, discréditée, tant et si bien qu’il était parfois impossible d’obtenir des données de base fiables pour produire une analyse raisonnée. Cela doit nous interroger quant à notre rapport avec la Russie et comment cette dernière mène à notre encontre une politique d’influence de grande envergure.

C’est dans ce contexte que nous présentons le dernier ouvrage de Nicolas Hénin, « La France russe ». L’auteur est connu du grand public pour avoir été otage en Syrie de juin 2013 à avril 2014 et pour avoir écrit l’excellent essai « Jihad Academy » (éditions Fayard, 2015). Ce grand reporter et journaliste d’investigation livre ici une enquête fouillée sur la stratégie russe en France en matière de politique d’influence et cherche à démontrer en quoi cette dernière est différente des autres politiques de puissances comme celles des Etats-Unis ou de la Chine.

Le livre se compose de onze chapitres thématiques permettant d’avoir une vue d’ensemble de la stratégie d’influence russe en France : diplomatie, religion, médias, etc…  Dans une première partie, Nicolas Hénin commence par rappeler la spécificité du cas russe puisque la Russie exerce un soft power alors que son modèle n’est pas vraiment attractif (cf situation de l’économie, respect des droits de l’homme, etc…). L’auteur évoque à bon escient le concept de « maskirovka », technique qui couvre à la fois les opérations psychologiques et la notion de « déception » (envoi d’un message informant l’ennemi que l’on a une intention, alors que l’on souhaite en réalité agir d’une autre façon). La Russie cherche à proposer un discours multiforme pour draguer un public large et vend l’idée qu’elle peut constituer un modèle alternatif.

Cette stratégie s’incarne à travers un homme, Vladimir Poutine, qui se présente « comme l’homme qui redresse la Russie après une grosse décennie de décadence » (p.25). Nicolas Hénin questionne le concept de « poutinisme » et livre une analyse précise et subtile du dirigeant russe qui a l’art de concilier la nostalgie d’un glorieux passé avec la nécessité d’une politique stratégique pragmatique. Cela peut s’observer lorsque l’auteur cite Vladimir Poutine : « celui qui ne regrette pas la dissolution de l’Union soviétique n’a pas de cœur. Celui qui veut ressusciter l’Union soviétique n’a pas de cerveau » (p.38).

Nicolas Hénin présente ensuite la liste des structures en France, plus ou moins visibles, plus ou moins puissantes, qui œuvrent au renforcement de l’influence de la Russie en France : associations, clubs et think tanks ont ainsi été créés par des étrangers ou des Français avec le soutien d’intermédiaires russes afin accroître la visibilité de la parole russe sur le territoire national. Citons de manière non-exhaustive l’Institut de la démocratie et de la coopération (IDC fondé en 2008), la fondation Monde russe (qui subventionne entre autres des cours de langue), le Centre de Russie pour la science et la culture (CRSC), le Conseil de coordination du Forum des Russes de France (CCFRF) et enfin l’association Dialogue franco-russe, co-présidée par le député Thierry Mariani, et présentée par l’auteur comme la « vitrine la plus efficace » de la politique d’influence russe. L’auteur ne se contente pas de lister ces relais d’influence, il décrit avec minutie leurs modes de fonctionnement, leurs réussites et leurs limites.

Il poursuit son enquête en abordant le rapport des hommes politiques français avec Vladimir Poutine, constatant qu’une bonne partie de la droite française est sous le charme du dirigeant russe, mais aussi l’extrême droite avec Jean-Marie Le Pen (chapitre 5) et l’extrême gauche avec Jean-Luc Mélenchon. En d’autres termes, le message politique et sociétal porté par Vladimir Poutine est suffisamment « souple » pour s’adapter aux différentes sensibilités politiques. L’auteur livre une anecdote intéressante et amusante sur celui qu’il présente comme le « converti le plus spectaculaire » (p.109) : Nicolas Sarkozy. D’abord très atlantiste et souhaitant montrer sa puissance diplomatique à son homologue russe, l’ex président français va radicalement changer de point de vue suite à une entrevue avec Vladimir Poutine lors du sommet du G8 de Heiligendamm en 2007. Ce dernier va faire comprendre d’après l’auteur en des termes peu diplomatiques que Nicolas Sarkozy va devoir cesser ses provocations verbales et rentrer dans le rang, c’est-à-dire à ne pas s’opposer aux positions russes.

Le président russe renforce sa stratégie en France avec la présence de nombreux agents des services secrets (la moitié des diplomates russes en poste en France en feraient partie), la France étant considérée par la Russie comme un terrain facile à pénétrer pour ses agents, d’après une note sur les activités des renseignements russes qu’a pu consulter l’auteur.

La guerre d’influence menée par la Russie se matérialise également par la création d’un lobby aux multiples dimensions dont l’objectif est de diviser les opinions, et de manière plus grave de proposer un discours alternatif qui abolit la différence entre le vrai et le faux. Pour mener à bien cette politique, la Russie s’appuie sur les médias russes ou des médias français pro-russes, sur des hackers dans une démarche de stratégie numérique offensive (cf le virus Snake qui a infecté les ordinateurs ukrainiens) mais également sur l’Eglise russe qui est un très puissant outil d’influence, renforçant par un argumentaire religieux les positions diplomatiques du Kremlin auprès du public français, comme en témoigne la rhétorique sur la protection des Chrétiens d’Orient.

Face à ce constat pour le moins inquiétant, l’auteur conclut pourtant son analyse de manière assez mesurée, notant que bien que « la Russie se joue de la France », les réseaux russes ont cependant leurs limites. Les enquêtes dénonçant le lobby russe sont nombreuses et mettent en évidence le jeu de la Russie, ce qui lui nuit mécaniquement. Nicolas Hénin n’est toutefois pas très optimiste pour l’avenir puisqu’il indique, page 318, que « l’influence russe, de fait, ne vise pas une « rentabilité immédiate » ». Il s’agit donc d’un combat et d’une vigilance à opérer sur le long terme pour y faire face efficacement.

 A travers ce livre, Nicolas Hénin propose une enquête passionnante sur la guerre d’influence russe en France. Son talent d’écrivain et sa capacité à rendre son ouvrage accessible à tous sont indéniables. Il évite intelligemment de tomber dans le piège d’une analyse engagée, stéréotypée, caricaturale, prenant le parti au contraire d’être mesuré à chaque instant et de baser systématiquement son analyse sur des faits. Les chapitres sont d’un niveau équivalent, même si les chapitres 7 et 8 (sur l’influence du religieux et des mafieux) nous semblent par moments un peu déconnectés du sujet, à savoir la matérialisation de l’influence russe sur le territoire français.

« La France russe » a de grandes chances de connaître un fort succès, bien mérité, auprès d’un public très large. Ce livre est vivement recommandé, car il participe, de manière plus proche qu’on ne l’imagine avant sa lecture, à notre formation de citoyen en nous donnant les clés pour ne pas subir la stratégie d’influence d’une puissance étrangère. C’est un pari intellectuel et éditorial risqué qu’a pris Nicolas Hénin avec ce projet littéraire, mais c’est un pari largement remporté !


Recension réalisée le 28 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/la-france-russe-9782213701134

Les combats des frères Klitschko (Leo G. LINDER; Editions du moment; mars 2014)

COMBATS_FRERES_KLITSCHKOL’Ukraine occupe actuellement, pour des raisons dramatiques, l’actualité européenne, voire internationale, tant le conflit qui y règne a des implications géostratégiques majeures. Tiraillée au sein même de sa population, l’Ukraine ne sait vers qui se tourner pour assurer son avenir : l’Union européenne (et indirectement les Etats-Unis) qui en échange de dons demande des réformes extrêmement puissantes dans un pays si corrompu, ou la Russie qui lui fournit son gaz à un prix largement négocié, lui propose une aide économique substantielle avec comme contrepartie une influence russe accrue dans le pays. Les récents événements (Crimée, soulèvement de mouvements pro-russes) ne gagent rien de bon pour l’Ukraine, dont la classe politique se partage entre incompétents et corrompus.

L’espoir semble d’autant plus faible que le 29 mars dernier, Vitali Klitschko, champion de boxe, figure admirée dans le pays pour le modèle qu’il s’est évertué à incarner, a renoncé à se présenter à la présidentielle de 2015, soutenant le milliardaire Petro Porochenko, mais se donnant la possibilité de conquérir la mairie de Kiev.

Hormis les cercles de fan de boxe, ce boxeur, au physique relativement impressionnant, n’était pas forcément connu du grand public. Pourtant, son vie symbolise à la fois les faiblesses de l’Ukraine et l’espoir que l’on peut malgré tout s’en sortir.

C’est cette histoire qu’a cherché à raconter Leo G. Linder, auteur, réalisateur et producteur pour des chaînes de TV allemandes. Pour être plus précis, c’est l’histoire des Klitschko qui est ici présentée car ils sont deux : Vitali et Wladimir (voire même trois si l’on considère l’influence de leur père sur leur conception de la vie).

Comme le rappelle à propos le titre de l’ouvrage, il s’agit d’en savoir plus sur « les combats » qu’ont menés les Klitschko, pas seulement sur le ring, mais dans leur vie en général pour se sortir par le haut dans un pays où on ne leur proposait rien.

L’auteur insiste dès les premiers chapitres sur la figure paternelle, militaire de formation au service de l’URSS, qui emmène avec lui femme et enfants au gré de ses affectations. On comprend que la discipline occupe une part prépondérante dans l’éducation des frères Klitschko. Vitali est le plus âgé, il affiche une certaine froideur et détermination, tandis que son frère Wladimir semble parfois moins sûr de lui, facilement influençable. En tout cas, tous deux partagent un physique impressionnant et se ressemblent très fortement, ce qui leur assurera une emprise médiatique certaine.

Bien que leurs parents se soient opposés à leurs projets, très rapidement, les frères se passionnent dans les sports de combat, dont le kick boxing pour Vitali, ce qui ne l’empêche pas d’étudier jusqu’à soutenir une thèse de doctorat. Leur ascension sportive en boxe (passant d’amateurs à professionnels) va se faire grâce à des mécènes qui ont pour la plupart eu des liens plus ou moins étroits avec la mafia ukrainienne. Des doutes d’ailleurs semblent subsister quant à certains « extras » qu’aurait effectués Vitali pour rendre service à ses anges gardiens. En tout cas, rien n’a été prouvé jusqu’à présent.

L’auteur insiste avec précision sur la relation qui lie les deux frères, refusant de combattre l’un contre l’autre, cherchant au contraire à avancer de concert pour conquérir le plus de titres mondiaux / olympiques possibles (seul Wladimir sera récompensé aux JO). Leur carrière va prendre un tournant avec leur arrivée en Allemagne, où ils vont devoir batailler ferme pour se faire aimer, mais cela vaut le coût en raison des gains financiers conséquents qu’ils obtiennent. Leur renommée les fait entrer dans une nouvelle dimension, même s’ils restent pour plusieurs années à l’écart des grandes compétitions américaines (pour des raisons financières principalement).

Les deux frères ont remporté un nombre impressionnant de victoires, mais l’auteur a l’intelligence d’insister également sur leurs défaites, car c’est lors de ces descriptions que l’on comprend le mieux la psychologie des deux frères, Vitali jouant clairement son rôle d’aîné lorsqu’il s’agit d’aider son frère à avoir les pieds sur terre, tandis que Wladimir s’engage à venger le sien lorsqu’il est défait dans un combat.

Wladimir continue de boxer (sa prochaine rencontre aura lieu le 26 avril contre Alex Leapai) tandis que son frère a préféré prendre sa retraite (même s’il a un moment repris les gants) pour se consacrer à la politique.

Cette décision lui a été déconseillée par tous ses proches en raison du climat malsain qui règne au sein de la classe politique ukrainienne, mais Vitali est têtu. A deux reprises, il réussit à intégrer le conseil municipal de Kiev, même s’il ne parvient pas à conserver ses troupes, fortement indisciplinées.

Son vrai problème est qu’il n’a pas à proprement parler de programme politique. Il peut certes mettre en avant son parcours, ses engagements humanitaires, ses investissements dans son pays (restauration d’un édifice religieux à Kiev), mais cela ne suffit pas. Notons au passage que bien que se revendiquant patriote, il paie la plupart de ses impôts en Allemagne, et déclare posséder très (trop ?) peu de biens matériels. Pour accéder au Parlement avec son parti UDAR (qui signifie « coup de poing » en ukrainien) en 2012, il a du s’allier avec des partis apparemment aux antipodes de ses convictions, dont le parti du nationaliste et antisémite Oleg Tiagnibok (rappelons que Vitali a des origines juives). La vie politique est assurément plus complexe pour lui que celle du sport et de la boxe.

C’est un livre très intéressant qu’a écrit Leo G. Linder, qui ne s’adresse pas nécessairement qu’aux fans des deux boxeurs et de la boxe en général, les passages sur les combats étant présentés de façon très pédagogique et techniquement compréhensible. Il nous propose l’histoire de deux frères, issus d’un pays ayant vécu sous l’URSS, qui ont cherché via le sport à se sortir d’une vie prédéterminée, oscillant entre une carrière militaire à l’image du père ou une vie de criminels au sein de la mafia ukrainienne. On regrettera quelques passages un peu superflus sur leur enfance et leur famille, mais on appréciera les présentations croisées des combats livrés qui permettent de bien percevoir la personnalité de chacun.

A travers ce livre, c’est aussi un portrait de l’Ukraine et de ses faiblesses qui est présenté. Très accessible, c’est un moyen certes détourné mais bon pour comprendre l’histoire d’un pays et de son peuple, plongés dans une actualité pour le moins compliquée et source d’instabilité majeure.


Recension réalisée le 25 avril 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdumoment.com/