Israël contre le Hezbollah, Chronique d’une défaite annoncée 12 juillet – 14 août 2006 (Michel GOYA, Marc-Antoine BRILLANT; Collection Lignes de feu, Editions du Rocher; décembre 2013)

ISRAEL_CONTRE_HEZBOLLAHL’armée d’Israël, Tsahal, est considérée comme l’une des meilleures au monde. Elle a fait la démonstration de son efficacité lors de nombreux conflits et guerres (Guerre des six jours, Guerre du Kippour…), permettant d’assurer la sécurité et la survie de l’Etat d’Israël, menacé de disparition à plusieurs reprises. Une certaine aura entoure cette armée, où hommes et femmes doivent accomplir leur service militaire, et où chaque famille a au moins un parent ayant servi sous les drapeaux et donc des histoires souvent dures à partager.

C’est pourtant cette même armée qui semble aujourd’hui inadaptée aux nouveaux théâtres d’opération, suivant des méthodes de combat ne permettant pas de remporter de victoires significatives dans des conflits de plus en plus asymétriques. Pour beaucoup d’experts, c’est la « guerre de 33 jours » entre Israël et le Hezbollah pendant l’été 2006 (12 juillet – 14 août) qui a marqué un tournant dans l’histoire militaire du pays, montrant aux yeux du monde entier qu’une armée, aussi perfectionnée technologiquement soit-elle, si elle n’a pas une connaissance précise de son ennemi et un commandement clair et réactif, elle ne peut gagner.

C’est à cette histoire que se sont attelés Marc-Antoine Brillant, diplômé de Saint-Cyr et analyste pour le retour d’expérience au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre, et Michel Goya, actuel directeur du bureau de recherche du Centre de doctrine et ancien directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Le sous-titre de l’ouvrage « chronique d’une défaite annoncée » peut laisser sceptique à première vue, car il est toujours aisé de prédire une réalité qui a déjà eu lieu… Néanmoins, à la lecture de l’ouvrage, on ne peut qu’être impressionné par la démonstration implacable des deux spécialistes militaires.

Ces derniers, dans un style très accessible, ce qui est surprenant pour ce genre de sujet, ne se contentent pas de raconter l’histoire de cette guerre : ils en tirent de façon constante des enseignements stratégiques concernant aussi bien les forces israéliennes que celles du Hezbollah de Hassan Nasrallah. Sans prendre parti pour tel ou tel camp, ce qui aurait à coup sûr délégitimé leur travail scientifique, les auteurs se livrent à un réquisitoire sévère contre Tsahal et nuancent la surinterprétation de la résistance du Hezbollah.

Du côté israélien, on retiendra plusieurs facteurs qui ont participé à cette non-victoire, devenue par la suite une défaite médiatique : un renseignement défaillant (les forces de Nasrallah ont été sous-estimées), des troupes mal organisées et insuffisamment entraînées (les réservistes, faute de moyens pour les entraîner correctement, n’ont guère été efficaces), une grave confusion des rôles entre les pouvoirs militaire et politique avec un manque de communication flagrant entre les deux, et enfin une doctrine militaire inadaptée, faisant la part belle à l’aviation et aux apports technologiques, mais sans assurer un vrai suivi sur le terrain, indispensable pour vraiment porter un coup au Hezbollah.

Du côté de ce dernier, la situation est toute autre. Les auteurs nous démontrent que les membres de l’organisation ont acquis des compétences militaires certaines, leur permettant de mener des opérations de renseignement au nord d’Israël, de connaître les positions exactes des forces adverses et enfin de se jouer des parades technologiques, telles que les drones. Leur force ne peut se comprendre sans l’aide extérieure, et en particulier de l’Iran et de la Syrie qui semblent bien leur avoir fourni des missiles et des roquettes. Leur nombre a surpris les forces israéliennes, plus que leur efficacité d’ailleurs en raison d’un manque de précision notable. Mais ce qui frappe le plus, c’est la capacité du Hezbollah à s’être approprié la géographie du sud du Liban, construisant des tunnels, s’assurant des points de repli dans les villes et villages situés à proximité de la frontière nord d’Israël. En intégrant dans leur stratégie les forces et faiblesses de Tsahal, ils ont pu avec des moyens peu onéreux (des charges explosives par exemple pour détruire les chars) faire douter un adversaire qui dépense des sommes considérables dans son budget de défense.

De façon assez cynique et juste, les auteurs rappellent que les pertes du Hezbollah sont facilement remplaçables, en raison de l’attirance pour le mouvement qui est aussi un acteur de la scène politique libanaise, contrairement à celles de Tsahal, où cela demande beaucoup de temps et d’argent pour former des soldats de qualité.

Ils notent également que l’on a affaire dans cette histoire à une résistance du Hezbollah qui s’est traduite en victoire indirectement, en dépit des pertes et des destructions des lanceurs. Pour Israël, qui cherchait à venger la mort de huit de ses soldats et à récupérer deux pris en otages, c’est un véritable échec à tous les niveaux : politique, militaire et surtout stratégique. A la fin de la guerre, les deux otages ne seront pas rendus ; il faudra attendre 2008 pour que leurs cercueils soient renvoyés en Israël. Cette guerre a été faite dans un empressement coupable, qui a coûté la vie à plus d’une centaine de soldats et une centaine de civils. Elle est également une honte pour Tsahal qui en a été réduit à utiliser des bombes à sous-minutions, ce qui ne manquera pas de causer de graves blessures aux locaux dans le sud Liban par la suite. De plus, la disproportion des moyens utilisés par Tsahal pour répondre à l’acte initial (une attaque du Hezbollah qui visait sans doute à un échange de prisonniers) a provoqué une crise politique, économique et humanitaire dans le Liban avec la destruction de nombreuses infrastructures sensibles, alimentant par la même occasion la propagande du Hezbollah.

Les auteurs, dans une dernière sous-partie évoquent l’opération Plomb durci (2008-2009) pour voir si Israël a su apprendre de ses erreurs, mais ils mesurent leur jugement devant les grandes différences existantes, aussi bien au niveau de la géographie (Gaza d’un côté, Liban de l’autre) que des caractéristiques des forces visées par Tsahal (Hamas et Hezbollah).

Le livre comporte des annexes de qualité avec des cartes, une chronologie des événements, des tableaux expliquant les armes en présence.

Très agréable à lire, le livre de Goya et Brillant est amené à devenir un classique, aussi bien pour le thème qu’il traite, que pour la méthodologie employée, qui le rend à la fois riche d’analyses pertinentes et simple dans sa compréhension. On ne peut que souhaiter que les auteurs poursuivent leur travail sur d’autres conflits, permettant ainsi au lecteur d’aller au-delà de ce qui est toujours énoncé dans les médias ou dans des ouvrages généralistes.


Recension rédigée le 23 février 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdurocher.fr/Israel-contre-Hezbollah_oeuvre_10977.html