L’Amérique latine, idées reçues sur un continent contrasté (Olivier Dabène; Editions Le Cavalier Bleu; juin 2017)

Bien qu’éloignée géographiquement et dans une certaine mesure culturellement, l’Amérique latine nous semble très familière. Par son histoire en lien avec celle de l’Europe, par la forte médiatisation de son actualité politique, économique, culturelle, elle nous semble plus proche que certains espaces géographiques moins éloignés de l’Europe. Pourtant, comme l’indique Olivier Dabène dans son ouvrage « L’Amérique latine, idées reçues sur un continent contrasté », les Français sont victimes d’une familiarité trompeuse, l’Amérique latine est un faux ami.

L’auteur, professeur des universités et président de l’OPALC (Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes), auteur de nombreux ouvrages sur l’Amérique latine, propose ici un ouvrage bref de 130 pages autour de vingt thèmes, regroupés en quatre ensembles : histoire (figures et tendances), culture (diversité et métissage), société (la fête pour oublier) et politique (la démocratie malgré le populisme).

L’auteur précise bien le but du livre : il ne s’agit pas de rétablir des vérités mais de questionner le lecteur sur la représentation qu’il a du continent. En effet, « toutes les images ne sont pas infondées : elles témoignent toutefois au mieux d’une vision figée, passéiste et folklorique de l’Amérique latine, au pire d’un culturalisme de bas étage frisant parfois le racisme » (page 12).

On apprend ainsi que la paternité de l’expression « Amérique latine » revient à un Chilien (Francisco Bilbao) et à un Colombien (José Maria Torres Caicedo), et non à Napoléon III présenté parfois comme l’auteur, en raison de ses visées interventionnistes sur ce continent au XIXème siècle. La première partie, portant sur l’histoire, est la plus intéressante d’après nous, l’auteur déconstruisant avec limpidité et érudition les idées toutes faites qui continuent à circuler : ainsi, il montre que l’idée selon laquelle Christophe Colomb a découvert l’Amérique est pour le moins erronée, l’Amérique ayant été découverte par d’autres peuples plusieurs siècles auparavant, de même qu’il rappelle que les Indiens n’étaient pas tous hostiles avec les arrivants, certains comme les Tlaxcalans et les Huancas s’alliant avec eux pour lutter contre les empires inca et aztèque. Dans le même esprit, l’auteur indique que même si le phénomène de « destructuration » dans les domaines économique, religieux et social a eu un impact considérable sur l’affaiblissement et la mortalité élevée, c’est le choc microbien qui a été le plus destructeur pour les populations locales.

L’Amérique latine est composée de vingt-deux pays au sens culturel et de trente-quatre pays au sens géopolitique. Indépendants pour la plupart depuis les années 1810-1820 suite aux guerres napoléoniennes qui ont bouleversé la structure de l’empire espagnol, les Etats d’Amérique latine partagent une « communauté de destin » (page 7), même si l’auteur insiste à de nombreuses reprises pour indiquer leur diversité. En effet, il n’y a pas une identité, mais plusieurs avec des particularismes très spécifiques. Le Mexique reconnaît par exemple 62 langues parlées tandis que la Bolivie se compose de « 36 nations » ou groupes ethniques.

Le phénomène est identique pour la pauvreté avec des écarts considérables entre Etats : à titre d’exemple, le Brésil a un taux de pauvreté de 7% tandis que le Honduras atteint un taux dramatique de 62.8%. L’auteur questionne avec pertinence la notion de pauvreté, la relativisant dans le contexte sud-américain et insistant sur la richesse potentielle du continent et l’espoir d’un avenir meilleur.

Une partie très intéressante de l’ouvrage a trait aux enjeux environnementaux, où Olivier Dabène décrit l’importance de la forêt amazonienne. Cette dernière représente les deux tiers des espaces boisés tropicaux sur terre et possède 15% des espèces animales et végétales connues. En revanche, malgré ce qu’on pourrait penser à première vue, les sols de l’Amazonie sont relativement pauvres et peu propices à l’agriculture. L’auteur rappelle l’urgence d’éviter que l’ « enfer vert » ne se transforme en « désert rouge » tout en prenant en compte les impératifs économiques locaux et régionaux, certaines populations aspirant à un travail au prix d’une dégradation de l’environnement. En d’autres termes, « l’enjeu est de donner des terres aux hommes sans terre, des hommes aux terres sans homme » (page 75). Il note toutefois que les programmes mis en place contre la déforestation sont efficaces, la déforestation continuant mais à un niveau bien inférieur par rapport au début des années 2000.

L’auteur termine son panorama des idées préconçues par une contextualisation des situations politiques diverses des Etats d’Amérique latine, discutant la notion d’un « continent de gauche » et rappelant que les bases démocratiques restent dangereusement fragiles, en référence à la situation au Venezuela. Ces bases sont d’autant plus fragilisées que le continent est touché dans son ensemble par la violence, mais à des niveaux très différents, la violence étant transnationale et utilisée parfois par des Etats pour en déstabiliser d’autres. Cette violence est également alimentée par le trafic de drogues qui a des conséquences économiques, sociales et politiques très néfastes pour les populations et les Etats, souvent impuissants dans cette lutte car utilisant des moyens peu efficaces (une militarisation excessive des forces de police au détriment d’investissements dans l’éducation) face à des acteurs qui se jouent des frontières.

Le format du livre conduit aux mêmes forces et faiblesses d’ouvrages thématiques visant à questionner des idées reçues : les quelques pages par thème permettent d’avoir rapidement les éléments d’analyse (et l’auteur évite de caricaturer son propos ou de le rendre simpliste), mais l’absence de hiérarchie parmi les thèmes met sur un même plan des thèmes « légers » (Les Latinos sont tous des machos !, Vamos a la playa !) et des thèmes dont certains auraient mérité des développements supplémentaires (en particulier ceux sur les enjeux politiques).

Olivier Dabène réussit en tout cas son pari : faire découvrir le continent de Gabriel Garcia Marquez et de Mario Vargas Llosa au grand public et questionner les certitudes de ceux qui pensent connaître cet espace géographique et géopolitique qui se définit avant tout par sa diversité. Très bien écrit, accessible à tous, il est vivement recommandé aux étudiants et au grand public soucieux de mieux comprendre un continent toujours plus important dans les relations internationales.


Recension réalisée le 25 octobre 2017

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lecavalierbleu.com/livre/lamerique-latine-2/

Le nouveau capitalisme criminel, Crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence (Jean-François GAYRAUD; Editions Odile Jacob; février 2014)

CAPITALISME_GAYRAUDIl arrive souvent que des brèves dans la presse fassent état d’actes de corruption, de criminalité de la part d’institutions privées ou publiques, mais dans de trop nombreux cas, le lecteur n’a accès qu’à des bribes d’informations, sans réelle analyse ou mise en perspective. Le livre de Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel, peut être perçu comme un manuel particulièrement utile pour déchiffrer ce que l’on ne voit pas, ce que l’on ne sait pas mais que l’on suppose.

Haut fonctionnaire de la police nationale, Jean-François Gayraud est un fin connaisseur des mafias et du crime organisé en général, comme en témoignent ses premières publications. Plus récemment, ses recherches se sont portées sur la dimension criminelle du capitalisme financier. L’ouvrage qui fait ici l’objet de la recension s’inscrit clairement dans cette dynamique.

Le livre se compose de six chapitres, mais on peut diviser le livre en deux grandes parties : la première, composé des chapitres 1 et 2, traite de différentes crises financières et de cas de criminalité organisée ; la seconde porte plus spécifiquement sur le trading de haute fréquence, pratique financière de plus en plus utilisée par les banques et dont l’auteur dissèque les mécanismes pour mieux les dénoncer.

Dans le chapitre 1, Jean-François Gayraud analyse la récession Yakusa au Japon et les « pyramides » albanaises. A la lecture des explications fournies, on comprend l’ampleur du désastre causé par ces actes criminels au sein des sociétés, et on est frappé de voir qu’en fin de compte, les vrais coupables ne sont guère punis et que ce sont les citoyens de chaque pays qui paient pour les erreurs volontaires ou non des organismes financiers corrompus, et qui ont des ramifications dans toutes les strates de la société.

Le chapitre 2 s’attarde sur les «narco-banques », c’est-à-dire des banques ayant financé directement ou indirectement les narcotrafics, l’auteur les accusant même, avec des arguments précis et irréfutables, d’être dévoyées et au service du crime organisé. Les histoires de la Wachovia, de la HSBC et en particulier de sa branche mexicaine liée au trafic de drogue montrent la perméabilité de ces banques, dont la pérennité dépend de leur réputation et leurs capacités financières. Or, il semble bien, du moins dans les cas évoqués par l’auteur, que leur réputation ne soit ternie que de façon momentanée et qu’elle poursuive par la suite leurs activités, sans être réellement inquiétées. On pourrait donc y supposer une certaine forme d’impunité que les amendes et les procès étalés sur plusieurs années ne sauraient empêcher sérieusement.

Mais le cas le plus emblématique de ces banques dévoyées est assurément celui de la BCCI (Bank of Credit and Commerce International), banque fondée en 1972 par un Pakistanais chiite du nom d’Agha Hasan Abedi, et qui a connu la faillite en 1991. Présentée comme « la banque du et pour le monde en développement », elle prônait la finance islamique, élaborant un marketing religieux audacieux aussi bien dans et en dehors de l’entreprise. Mais dès ses origines, la prudence aurait dû être de mise. Avec des financements peu clairs, des implantations juridico-financières (Luxembourg, Caïmans) pour le moins habiles, la banque ne correspondait pas à l’image qu’elle véhiculait. Usant et abusant du système de Ponzi, elle n’a été qu’un colosse aux pieds d’argile qui a travaillé main dans la main avec des groupes criminels, blanchissant de l’argent sale, œuvrant aux trafics de cocaïne sud-américains. Le plus problématique dans cette affaire est qu’il ne s’agissait pas d’une petite banque : à la veille de sa disparition, elle comptait plus de 800 000 clients, 400 succursales. Parmi ses clients figurait des Etats (la plupart africains), des collectivités (Grande Bretagne par exemple…). Selon l’auteur, elle figurait parmi les dix plus grandes banques au monde et l’analyse des récents scandales financiers impliquant des banques nous laisse clairement penser que la leçon n’a pas été retenue !

La seconde partie de l’ouvrage pourrait en fait faire l’objet à elle seule d’un livre tant elle est à la fois spécifique, riche mais aussi un peu déconnectée des deux premiers chapitres. Elle porte intégralement sur le trading de haute fréquence, technique adoptée massivement par les banques qui se livrent une guerre impitoyable sur les marchés financiers. Cette technique consiste à avoir les outils technologiques les plus rapides et puissants possibles afin d’avoir l’information juste au moment T et de pouvoir ainsi influencer le cours d’une valeur X. L’auteur nous apprend d’ailleurs que les opérateurs en charge du trading de haute fréquence effectuent des millions d’opérations dans un temps extrêmement bref, mais que seulement une infime partie d’entre elles se réalisent effectivement (sans réel contrôle, les informations étant classées confidentielles). Cela leur permet d’influencer le cours d’une valeur dans un but purement spéculatif, pervertissant ainsi les fondamentaux des échanges boursiers.

L’apport technologique au trading de haute fréquence est évident, mais l’auteur insiste sur deux aspects importants : la course aux machines toujours plus puissantes qui diminue graduellement la marge de manœuvre de l’humain, ce dernier se retrouvant lié à l’algorithme régissant les machines, mais aussi la possibilité de commettre des erreurs graves (le fameux « gros doigt ») qui peuvent déstabiliser fortement les marchés financiers. Ces derniers ressemblent désormais à une jungle, où seuls les plus forts survivent, ayant la capacité de résister à des effondrements partiels, voire systémiques, comme le craint l’auteur.

Ce dernier s’interroge de façon rhétorique quant à la possibilité que le trading de haute fréquence ne soit en fin de compte qu’une vaste fraude. Il met en évidence le fait que ce système favorise la spéculation, rend la fraude systémique, fait fuir les investisseurs à long terme, et participe à l’émergence de « dark pools », places financières connues des initiés, dépourvues de contrôle, et véritables plaques-tournantes de la criminalité internationale.

Le tableau dressé par l’auteur est noir, sans doute trop d’ailleurs, mais ses arguments sont si précis et justes qu’il est difficile de les nuancer. Sa mise en perspective de l’incapacité des pouvoirs publics à contrôler un pouvoir financier globalisé qui agit à sa guise, payant de façon sporadique des amendes pour recommencer de plus belle ses dérives, donne l’impression que le citoyen se trouve seul face à un capitalisme financiarisé, mondialisé et dérégulé.

L’auteur fait le vœu (pieux ?) d’une « définanciarisation » de l’économie mondiale, seul moyen de redonner un sens à l’économie et de canaliser le pouvoir des entreprises financières qui sont aujourd’hui, pour certaines d’entre elles, largement plus puissantes que des Etats.

Le livre de Jean-François Gayraud est assurément amené à devenir un classique sur le thème du capitalisme criminel. Fruit d’un long travail de recherche (les sources sont nombreuses et de qualité), il offre au néophyte comme à l’initié les clés de compréhension d’événements qui ne font pas la Une des journaux mais qui ont des conséquences énormes sur nos modes de vie. Très bien écrit quoique par moments un peu complexe à suivre en raison de la densité des informations données, on ne pourra que « reprocher » que les notes se trouvent enfin d’ouvrage et non à chaque page.


Recension réalisée le 21 août 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/droit-justice/nouveau-capitalisme-criminel_9782738130723.php