Extension du domaine de la guerre (Pierre Servent; Editions Robert Laffont; janvier 2016)

Extension_du_domaine_de_la_guerre_SERVENTDe plus en plus de livres essaient de proposer des analyses géopolitiques prospectivistes pour remettre de l’ordre dans un monde qu’il est de plus en plus difficile à comprendre dans sa globalité. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’y fait pas exception et offre en plus une synthèse globalisante des faits géopolitiques marquants de ces dernières années. Intitulé « Extension du domaine de la guerre », ce livre focalise l’étude sur la dimension conflictuelle des relations internationales dans sa spécificité guerrière, laissant de côté les aspects économiques et sociétaux, ce qui nous semble empêcher toute analyse fine globalisante. L’auteur, Pierre Servent, est connu du grand public pour ses nombreuses participations à des émissions de débat (C dans l’air sur France 5 principalement) ; il a également derrière lui une carrière de militaire qui lui permet d’apporter son expertise sur les questions militaires stratégiques.

Le livre est organisé en trois grandes parties que l’on peut résumer schématiquement de la sorte : la première traite du « monde d’hier » et revient sur la première décennie du XXIème siècle en insistant sur les surprises stratégiques qui ont remis en cause les analyses prospectivistes de la fin des années 90. Dans un second temps, Pierre Servent traite du « monde d’aujourd’hui », mais en se focalisant sur les fondamentalismes qui selon lui, constituent la grille de lecture la plus pertinente des événements géopolitiques actuels (ce dont nous doutons en partie) pour enfin dans une dernière partie proposer une réflexion sur ce que sera le « monde de demain » en présentant également des pistes pour éviter une aggravation des conflictualités que nous connaissons actuellement.

Chaque partie est décomposée en une série de chapitres aux titres à la formulation pour le moins particulière : citons par exemple « Vladimir imperator », « Quand la Chine débordera », « Extension du domaine de la bigoterie », etc… Ces formulations sont caractéristiques du style de l’auteur qui a un avantage et un inconvénient : il permet une accessibilité au plus grand nombre, utilisant un vocabulaire simple (de temps en temps simpliste) et parfois très familier (« des branleurs pathologiques »), mais dans un même temps, son style nuit à l’argumentation qui devient parfois dépourvue de nuances. Certes, l’auteur apporte des précisions ici et là qui pondèrent son jugement, mais le style dans sa globalité divisera clairement le lectorat entre ceux qui en feront fi et ceux qui auront du mal à passer outre pour porter un regard critique sur le contenu. Il nous semble que l’auteur adopte le même style à l’écrit qu’à l’oral lors de ses interventions médiatiques, ce qui n’est pas forcément un choix pertinent lorsqu’on prétend apporter des clés de lecture argumentées à la géopolitique du monde.

Autre reproche structurel que nous pouvons formuler : le manque de hiérarchie des chapitres et la sélection trop limitée de l’auteur sur les événements géopolitiques qui peut donner l’impression qu’à part le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique et la Russie, il ne se passe pas grand-chose dans le reste du monde qui mérite d’être analysé ! Ainsi, dans la première partie, l’auteur met sur un même plan le Krach de 2008, Daesh et Vladimir Poutine : un plan plus rigoureux aurait clairement permis de mettre en valeur le récit de l’auteur.

Ce dernier réussit son exercice dans la première partie, où son récit (sélectif) des événements géopolitiques de ces dernières années est pertinent, clair et permet au lecteur qui aurait oublié certaines chronologies, certains enchaînements, de se les remémorer. C’est dans la seconde partie que l’auteur se démarque du reste des publications actuelles en se focalisant les différents fondamentalismes qui se développent. Il évoque ainsi dans un premier temps « le retour des messianistes » avec les portraits d’al-Baghdadi (le « fou de Dieu »), de Georges W Bush (le « born gain »), de Vladimir Poutine (le « tsar ») et enfin de Recep Tayyip Erdogan (le « sultan ». On peut être interpellé par ce rassemblement de personnalités aussi diverses dans une même catégorie mais Pierre Servent parvient à expliquer sa logique en détaillant les spécificités de chacun. L’analyse a le mérite d’exister, à défaut de susciter une adhésion collective, l’auteur étant à la limite parfois de la caricature, en particulier concernant Vladimir Poutine, où il reprend de nombreux poncifs à son encontre sans véritablement prendre de la hauteur.

Les chapitres suivants suivent une logique thématique même s’ils se reportent quasiment tous sur la question syrienne et Daesh. Ils se mélangent avec des chapitres thématiques de qualité, dont « L’esthétique du diable », où l’auteur décrit bien la stratégie de communication de Daesh. Dommage que le chapitre sur « la panne américaine » n’ait pas eu droit à un développement plus important car l’analyse était intéressante et aurait permis au lecteur de comprendre en profondeur la part de responsabilité des Etats-Unis dans le chaos que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

La dernière partie, la plus attendue pour ceux aux faits des enjeux géopolitiques précédemment cités, est assez déroutante dans son approche. L’auteur évoque ainsi en premier « la grenade à fragmentation algérienne », mettant en garde contre la fragilité de l’Etat algérien et le risque de déstabilisation qu’il crée. Sans nier les difficultés de ce pays, on peut douter qu’il s’agisse de l’enjeu géopolitique majeur numéro 1 à évoquer dans ce genre d’analyse. Pierre Servent analyse ensuite les perspectives de la Chine et la menace que représente cette dernière pour l’équilibre régional voire mondial. Dommage qu’il n’ait pas traité dans les deux premières parties les événements géopolitiques dans lesquels la Chine a été impliqué ces dernières années, sa démonstration en aurait été renforcée. L’analyse sur les conditions pour vaincre Daesh est très claire et peut susciter un consensus, même si l’on ne voit pas bien aujourd’hui comment inciter plus fermement les pays arabes à s’impliquer réellement dans la lutte contre cet ennemi qui s’étend à d’autres pays et régions.

Dans un second temps, l’auteur promeut les guerres spéciales et invisibles (du type cybernétiques) pour éliminer les menaces. Les opérations spéciales sont évidemment utiles et nécessaires pour neutraliser un ennemi précis, pour gagner des batailles, mais comme l’évoquait très justement le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France » (http://livres-et-geopolitique.fr/la-derniere-bataille-de-france-general-vincent-desportes-collection-le-debat-editions-gallimard-octobre-2015/), les opérations spéciales ne permettent pas de gagner des guerres si elles ne sont pas suivies d’objectifs politiques précis. Quant à la dimension cyber des conflits à venir, elle est indéniable mais elle ne demeurera qu’une dimension parmi d’autres, dont l’efficacité va aller à s’accroissant, sans pour autant suffire à elle-seule à remporter une victoire décisive.

Enfin, l’auteur se livre dans les derniers chapitres à la promotion d’un retour aux valeurs fondatrices de la nation, d’un peuple qui doit à nouveau vouloir s’engager pour défendre son pays pour éviter une nouvelle période de « drôle de guerre », car la paix se construit perpétuellement et la France demeure une cible de choix pour de nombreux ennemis, comme l’ont tristement rappelé les attentats de janvier et novembre 2015. Dommage que ce chapitre soit rempli de bons sentiments qui, tout en suscitant une adhésion de principe, ne sauraient constituer un socle suffisant pour remédier à la fragilité croissante de la France. C’est aux politiques d’élaborer de véritables stratégies, et non de simples tactiques qui perdent de leur force en peu de temps, et d’attribuer les budgets suffisants pour assurer le mieux possible à la France son intégrité physique et morale.

En résumé, « Extension du domaine de la guerre » est un livre à la fois intéressant et frustrant. Intéressant par la capacité de l’auteur à conter avec un certain talent les événements géopolitiques de ces dernières années avec une volonté de proposer une grille de lecture pour mieux en comprendre la complexité. Frustrant par la trop forte sélection des événements géopolitiques par l’auteur qui occulte des sous-continents entiers, des thèmes majeurs, un manque de hiérarchisation dans les priorités géopolitiques et un style qui affaiblit les analyses en nuance de l’auteur.


Recension réalisée le 29 mars 2016

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L’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat (Olivier HANNE, Thomas FLICHY DE LA NEUVILLE; Editions Bernard Giovanangeli Éditeur; novembre 2014)

etatislamiqueLa littérature sur l’Etat islamique ou Daesh commence à être de plus en plus riche, ce qui est une bonne chose pour qui cherche à comprendre la menace que constitue cette entité et contre qui aucune réelle stratégie n’a porté ses fruits, voire n’a été réellement élaborée jusqu’à présent. On côtoie des livres décevants (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-califat-du-sang-alexandre-adler-editions-grasset-novembre-2014/) et des livres de qualité (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-retour-des-djihadistes-patrick-cockburn-editions-equateurs-documents-novembre-2014/). L’ouvrage qui fait l’objet ici d’une recension s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie.

Le titre du livre, l’Etat islamique, et surtout son sous-titre Anatomie du nouveau Califat promettent beaucoup et ne déçoivent guère : en effet, les deux auteurs, Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, ont adopté une approche multifactorielle (historique, culturelle, religieuse, sociétale) à même de donner des clés pour mieux cerner la réalité dangereuse que constitue l’Etat islamique.

Leur analyse rappelle à juste titre que Daesh est né du chaos irakien en 2003 ; la faillite de l’Etat irakien a permis l’émergence de groupes terroristes djihadistes qui ont pu se développer relativement rapidement, profitant au passage d’une gouvernance catastrophique avec Nouri al-Maliki qui a favorisé l’opposition chiite / sunnite par sa politique communautariste. Mais à la différence d’un groupe comme Al-Qaïda qui avait pour stratégie d’agir sur tous les continents sans un réel ancrage local, l’Etat islamique (EIIL pour Etat islamique en Irak et au Levant créé en 2013 qui a succédé à l’Etat islamique d’Irak fondé en 2006) a pour but de s’implanter localement et durablement dans un espace qui se trouve aujourd’hui à cheval sur la Syrie et l’Irak.

Sa montée en puissance et sa prise de leadership sur Al-Qaïda se sont réalisées « grâce » à la guerre en Syrie, où Daesh a montré de redoutables qualités : à la tête de troupes toujours plus nombreuses et très motivées (à la différence de l’armée irakienne qui s’est enfuie lors de la bataille de Mossoul par exemple alors qu’elle était bien plus nombreuse et mieux équipée), Daesh parvient à s’emparer grâce à un armement efficace de villes stratégiques (Raqqa en Syrie par exemple) et à y imposer ses règles de vie. Ses victoires rapides et sa capacité à imposer sa loi s’expliquent par deux facteurs majeurs : une brutalité dans les combats et dans le traitement réservé aux ennemis (militaires, religieux, etc…), ainsi qu’une guerre de propagande parfaitement orchestrée (Daesh est l’organisation la plus efficace en la matière aujourd’hui) qui inspirent la crainte au sein des populations civiles.

Ce proto-état qui se dessine est évidemment source d’un accroissement des tensions dans la région avec une redistribution des pouvoirs. Le problème est que bien que les Etats de la région considèrent Daesh comme une menace pour la stabilité de leur pouvoir, ils ne sont pas forcément d’accord sur les raisons de cette menace et surtout beaucoup se satisfont des crises que pourraient connaître leurs voisins. Pourtant, il y urgence à agir collectivement, car après l’Irak (qui n’a d’état que le nom désormais), la Syrie (qui résiste grâce à Bachar Al-Assad et aux forces kurdes), d’autres pays risquent d’être les prochaines cibles de l’Etat islamique : l’Arabie Saoudite, la Jordanie et sans doute des pays du Maghreb, où les groupes terroristes se développent de plus en plus.

Cet état en construction a une dimension historique et religieuse importante, qui participe de sa tentative de légitimation. Le terme de califat n’est pas anodin, de même que les mots et les symboles employés par l’émir Abu Bakr al-Baghdadi qui s’emploie à établir des connexions avec une version (biaisée il est vrai) d’un islam médiéval rigoriste, voire fanatique. C’est sans doute la partie de l’ouvrage la plus intéressante car elle apporte un degré d’analyse sur cette dimension religieuse et surtout sur cette propagande religieuse que l’on ne retrouve pas ailleurs, et ce sans tomber dans la caricature. Sa lecture est tout à fait complémentaire d’autres bons livres comme celui de Patrick Cockburn.

Publié en novembre 2014, l’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat est un livre rigoureux aux analyses pertinentes qui se vérifient. L’exercice est d’autant plus périlleux que les événements sont en cours et qu’il est difficile d’avoir du recul et de sortir du simple factuel. Pourtant, les deux auteurs réussissent brillamment l’exercice via une réflexion historique qui révèle les tendances lourdes de cette entité terroriste et des enjeux géopolitiques de la région. C’est suffisamment rare pour être souligné.

Très bien écrit, adoptant un plan classique mais efficace (l’avènement de l’Etat islamique, le Califat islamique, la recomposition du Moyen-Orient), ce livre mérite d’être lu et relu pour aider à la réflexion et compléter les informations des médias. Tout au plus regrettera-t-on la clarté des cartes (pourtant très utiles) et le niveau des scénarii en guise de conclusion qui, bien que très intéressants, auraient mérité quelques pages de détails supplémentaires.


Recension réalisée le 22 juin 2015

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L’Aigle égyptien, Nasser (Gilbert SINOUE; Editions Tallandier; février 2015)

NASSER_TALLANDIERL’Egypte est un des pays qui a été le plus impacté par les Printemps arabes. Le départ forcé d’Hosni Moubarak a laissé place aux Frères musulmans (arrivés de manière légale et démocratique, ce qui est trop souvent oublié) qui ont été chassés du pouvoir par un coup d’Etat perpétré le 3 juillet 2013, permettant au Général al-Sissi de s’emparer de la présidence. Cette instabilité politique a plongé le pays dans un chaos économique sans précédent et ruiné les aspirations de ceux qui ont « fait » le Printemps arabe égyptien, qui se retrouvaient sur la place Tahrir au Caire pour signifier leur souhait d’un profond changement avec une vraie république démocratique. Cette situation politique et géopolitique singulière, fruit d’intérêts puissants et divergents au sein d’une Egypte où le poids de l’armée est considérable, est difficile à comprendre réellement si on ne se place pas dans une démarche d’historien. A ne se concentrer que sur les quatre dernières années de l’histoire de l’Egypte, on ne peut que se borner à du factuel et à des conjectures pour le moins hasardeuses.

Essayer de comprendre l’Egypte, cela peut se faire via l’étude de ceux qui ont cherché à la « façonner », à lui donner un sens et une direction. L’une des figures marquantes de l’Egypte est assurément Gamal Abdel Nasser (appelé en général simplement Nasser) qui a marqué de son empreinte pour de bonnes et de mauvaises raisons l’histoire de l’Egypte au XXème siècle. Le genre biographique n’est pas toujours le plus approprié pour avoir une réflexion géopolitique mais Gilbert Sinoué y parvient de manière remarquable dans sa biographie de Nasser intitulée « L’aigle égyptien ». Avec un vrai talent d’écriture, l’auteur fait du lecteur un spectateur de premier plan et averti de la vie de Nasser, personnage au final assez méconnu et souvent cantonné à des caricatures. Gilbert Sinoué a fait le choix de commencer sa biographie dès l’enfance de Nasser et d’y consacrer une partie conséquente, ce qui est judicieux car cela permet de comprendre les traits de caractère du futur président de la République d’Egypte. A l’inverse, on peut regretter que les dernières années de sa vie soient insuffisamment développées et qu’il n’y ait pas de véritable réflexion de l’auteur sur ce qu’est le « nassérisme » bien qu’il distille tout au long de l’ouvrage des éléments de réponse.

Suivant son père fonctionnaire durant l’enfance, Nasser décide ensuite de demeurer au Caire pour poursuivre ses études. Pas vraiment destiné à la carrière militaire, il va pourtant poursuivre dans cette voie, démontrant très rapidement des qualités de courage, de réflexion, qui lui seront bien utiles pour la suite. C’est également une personne qui veut s’opposer contre les injustices et permettre à l’Egypte de redevenir une grande nation, un tel changement passant nécessairement par le départ des Britanniques. Parfaitement conscient que ces derniers sont les vrais détenteurs du pouvoir en Egypte avec un roi Farouk n’ayant pas les qualités nécessaires pour être un grand dirigeant et surtout une armée mal organisée, corrompue à tous les niveaux, Nasser va méthodiquement mettre en place une stratégie visant à expulser les Britanniques de l’Egypte et à réduire les inégalités structurelles et dramatiques que connaissent les Egyptiens.

Militaire depuis 1938, Nasser participe à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 où il fait montre d’un courage et d’une détermination sans faille, mais il constate l’état déplorable de l’armée, mal équipée, mal dirigée, et qui essuie de lourdes défaites qui brisent le moral des troupes et de la population. Décidant d’agir de son propre chef (les canaux classiques de communication étant inefficaces), il fonde le mouvement des officiers libres où figure d’ailleurs Anouar el-Sadate, qui succèdera à Nasser à sa mort.

Patiemment, avec le risque permanent d’être dénoncés, les officiers libres s’organisent, se structurent malgré leurs différences idéologiques que parvient à apaiser Nasser, et qui est parfaitement décrit par l’auteur. Le passage sur le rôle des Frères musulmans et leur perception négative par Nasser est particulièrement éclairant vu le rapport de forces Armée / Frères musulmans aujourd’hui.

En juillet 1952, un coup d’état militaire est déclenché par les officiers libres qui réussissent au prix de peu de morts à faire abdiquer le roi Farouk mettant ainsi fin à la monarchie. Mais de manière prudente (et calculée ?), Nasser propulse sur le devant de la scène le Général Mohammed Naguib qui devient le premier président de la République d’Egypte un an après le coup d’état. Les deux hommes, bien que travaillant ensemble (Nasser est le Premier ministre adjoint de Naguib qui cumule les fonctions de Premier ministre et de Président), s’opposent de plus en plus sur la manière de conduire les affaires de l’Egypte, dont la situation économique est particulièrement préoccupante. Le président Naguib est contraint de démissionner en novembre 1954, laissant ainsi le champ libre à Nasser, qui crée une assemblée constituante chargée de rédiger la Constitution républicaine. Le référendum de 1956 valide la nouvelle constitution et permet à Nasser d’accéder à la présidence.

Son arrivée aux plus hautes fonctions suscite l’enthousiasme de la population et la crainte chez les Occidentaux qui se méfient de la politique panarabe qu’il souhaite mette en place. L’auteur explique très bien que la décision de Nasser de se tourner vers l’URSS pendant la Guerre Froide est moins dictée par un partage d’idées communes que par un délaissement des Etats-Unis qui n’ont pas pris Nasser au sérieux et qui ont joué le rapport de force au lieu d’avoir des relations diplomatiques apaisées avec le leader égyptien. Ce dernier provoque également la colère des Britanniques par son refus d’adhérer au Pacte de Bagdad (ou Traité d’organisation du Moyen-Orient), censé bloquer l’influence de l’URSS dans la région. Nasser y voit une manifestation de l’impérialisme occidental qui va à l’encontre de sa stratégie, qui consiste au contraire à ce que les pays arabes s’extraient des influences occidentales pour s’affirmer comme de véritables puissances indépendantes. Les tensions s’accroissent fortement avec le refus des Occidentaux de financer la construction du barrage d’Assouan, pourtant jugé utile pour le développement économique de l’Egypte (électricité, agriculture…).

S’en suit la crise de Suez avec la nationalisation de la compagnie du canal en 1956. Cette partie du livre est très intéressante car elle permet de voir un événement historique assez connu d’un autre point de vue que celui exprimé en général, à savoir celui des Occidentaux. La gestion calculée de cette crise par Nasser qui résiste suffisamment pour que la pression change de camp et porte sur la France, le Royaume-Uni et Israël qui seront contraints par les Etats-Unis et l’URSS à se replier permet au leader de l’Egypte d’accroître sa renommée dans l’ensemble du monde arabe (même si des pays demeurent opposés à sa stratégie à l’instar de l’Arabie saoudite). L’auteur évoque par ailleurs la création de la RAU ou République arabe unie en 1958 (qui disparaîtra en 1961), qui lie la Syrie et l’Egypte. C’est un épisode assez peu connu de l’histoire de ces deux pays et Gilbert Sinoué a bien fait de l’évoquer car il montre aussi bien l’étendue de l’aura de Nasser dans la région que les limites de sa vision panarabe qui ne répondait pas nécessairement aux aspirations des populations concernées.

Sur le front intérieur, Nasser entend moderniser l’économie et procède à plusieurs réformes à partir de 1962, mais elles se feront de manière brutale, en particulier pour celle sur la redistribution des terres agricoles, où les propriétaires de vastes superficies résisteront à la politique du président. Nasser semble prendre conscience que l’Egypte, bien qu’ayant besoin de réformes en profondeur, est un pays qui a besoin de temps pour changer. Ses difficultés au niveau national se cristallisent avec sa réélection en 1965, où le suspens était pour le moins absent puisqu’il n’y avait pas d’autres candidats autorisés à se présenter.

Celui qui fut président du mouvement des non-alignés en 1964 va connaître avec la guerre des Six jours de 1967 son pire revers, aussi bien politique, militaire, stratégique que diplomatique. Israël, en réaction au blocus du détroit de Tiran par l’Egypte le 23 mai 1967, va attaquer cette dernière, ainsi que la Jordanie et la Syrie. Nasser s’était préparé à cet affrontement et avait accumulé une quantité d’armements (soviétiques), de matériels qui étaient censés lui permettre d’infliger des lourdes pertes à l’ennemi. Au lieu de cela, en une journée, l’aviation égyptienne est détruite et les autres jours correspondent à des replis désordonnés de l’armée égyptienne qui essuie des pertes nombreuses. Nasser est anéanti : en plus de cette défaite militaire (cf responsabilité d’Abdel Hakim Amer), l’Egypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï. Lui qui entendait faire de l’Egypte une puissance forte et incontournable dans la région décide de démissionner après cette déflagration politico-militaire. Cependant, il se maintient au pouvoir suite à de grandes manifestations (organisées ?) de la population qui ne veut pas perdre celui qui a cherché à insuffler un nationalisme à l’Egypte. Les dernières années de son mandat sont pour le moins troubles avec des dérives autoritaires qui ralentissent le développement du pays. Il meurt en 1970 après le sommet de la ligue arabe, remarquablement décrit par l’auteur au passage.

Gilbert Sinoué a réussi un exercice compliqué : raconter l’histoire politique d’un personnage complexe, qui a divisé et qui divise encore. Il évite de tomber dans le piège de la glorification de son sujet et n’hésite pas à détailler les critiques qui ont été faites à Nasser. Il permet de comprendre le poids de cet homme qui souhaitait une plus grande justice sociale (la partie réformes sociales / économiques est peu détaillée malheureusement), la fin de l’impérialisme occidental et la grandeur de l’Egypte. Il est clair qu’à la lecture de l’ouvrage le bilan est très contrasté, mais un seul homme, même bien entouré, pouvait-il relever de tels défis ?

Agréable à lire, très bien documenté, « L’aigle égyptien » est une très bonne biographie qui évite de manière intelligente les limites structurelles du genre. C’est un ouvrage utile pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Egypte, au panarabisme et de manière générale à l’histoire de la région MENA au XXème siècle. Certes, Nasser est mort depuis plus de quarante ans, mais de nombreux aspects de l’Egypte de son temps se retrouvent aujourd’hui, aussi bien positivement que négativement.


Recension réalisée le 30 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021008533.htm

Le retour des djihadistes (Patrick COCKBURN; Editions Équateurs Documents; novembre 2014)

EI_COCKBURNL’Etat islamique ou Daesh occupe depuis un an une place spécifique dans les médias qui décrivent ses exactions, soulignent la surprise et les réactions peu efficaces des politiques, et participent indirectement à la reconnaissance de cette organisation terroriste en se bornant à du factuel au lieu d’analyser les véritables enjeux. Il est vrai que la tâche est difficile car le phénomène Daesh est récent et surtout dangereux à approcher. D’où des analyses d’ « experts » peu précises, et souvent fausses, entre exagération et sous-estimation.

Seule une poignée de personnes peuvent légitimement parler de Daesh. Il s’agit surtout de personnes ayant été « sur le terrain », ayant vécu plusieurs années en Syrie ou en Irak pour comprendre réellement les ressorts des sociétés et les rapports géostratégiques. Patrick Cockburn en fait clairement partie : correspondant au Moyen-Orient pour le quotidien The Independant, il connaît parfaitement la région et en particulier l’Irak, pays à qui il a consacré plusieurs ouvrages.

Son dernier livre qui fait ici l’objet d’une recension s’intitule « le retour des djihadistes » avec pour sous-titre « aux racines de l’Etat islamique ». Dans un ouvrage d’un peu moins de 180 pages, articulé autour de six chapitres, Patrick Cockburn dresse un remarquable (et grave !) panorama géopolitique de la zone Irak / Syrie / Arabie saoudite. Evitant le piège de simplement décrire les actions actuelles de Daesh, il s’intéresse aux tendances qui ont favorisé l’émergence de ce groupe terroriste qui entend s’ancrer dans un territoire pour mettre en pratique sa vision ultra-rigoriste de l’islam salafiste, à la différence d’Al-Qaïda qui souhaitait étendre le djihad au niveau mondial.

Passé le parallèle avec le nazisme des années 30 qui ne nous semble pas pertinent, l’analyse de Cockburn permet de comprendre que Daesh est né en partie des erreurs multiples des Occidentaux. En ne s’en prenant pas aux vrais financeurs du terrorisme après le 11 septembre 2001, à savoir l’Arabie saoudite et l’Afghanistan, les Américains se sont trompés d’ennemi et se sont aventurés dans une guerre en Afghanistan qui, au lieu de mettre fin au terrorisme, n’a fait que le renforcer. De même, l’intervention en Irak a été la première étape d’un chaos croissant dans la région, et qui va à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région (le rôle de l’Iran comme puissance régionale). En déstabilisant profondément et durablement l’Irak via la non-utilisation des forces armées irakiennes existantes, via la nomination de dirigeants qui ont divisé le pays d’un point de vue confessionnel, les Etats-Unis ont préparé le terrain pour des groupes terroristes qui ont pu profiter de la désorganisation générale des services de sécurité.

Le cas syrien est emblématique de l’incapacité stratégique des Occidentaux à favoriser la paix dans la région : en annonçant avec précipitation la chute de Bachar Al-Assad, sous-estimant sa force et ses soutiens régionaux, les Occidentaux ont plongé le pays dans une catastrophe humanitaire et politique. L’opposition, divisée, mal organisée, a été très rapidement gangrénée par des groupes terroristes djihadistes, ce qui a jeté le discrédit sur l’opposition dans son ensemble et limité au strict minimum l’aide logistique internationale.

Affaibli par une décennie de lutte sans merci contre les Etats-Unis, Al-Qaïda a perdu une bonne partie de ses cadres expérimentés et s’est vu débordé progressivement par d’autres groupes djihadistes terroristes, le plus important étant Daesh. Ce dernier dispose de troupes aguerries, d’un matériel de qualité souvent volé aux forces armées irakiennes ou aux Occidentaux lors des largages aux opposants à Bachar Al-Assad, d’une capacité sans égale à médiatiser son combat, adoptant les codes occidentaux en matière de communication. Son efficacité se vérifie sur le terrain, comme en atteste les récentes informations évoquant le choix tactique de Daesh d’attaquer frontalement Damas. Ce serait un moment historique et une nouvelle démonstration de la puissance militaire et stratégique de l’Etat islamique.

Mais Patrick Cockburn, dans une démarche d’historien, voit dans la date du 10 juin 2014, un moment historique clé dans ce conflit. A cette date, Daesh est parvenu avec environ 1300 hommes à s’emparer de Mossoul, l’une des plus grandes et importantes villes d’Irak, alors que l’armée irakienne comporte plus de 350000 soldats et bénéficie d’un budget supérieur à 40 milliards de dollars. L’auteur y voit « une des plus grandes débâcles militaires de tous les temps » ce qui est partiellement juste : en effet, si l’on se base sur le seul rapport de force, il est clair que c’est un exploit unique (et inquiétant). Mais si l’on entre dans le détail du fonctionnement de chaque protagoniste, on observe que l’armée irakienne est corrompue à tous les niveaux (c’est très bien décrit par l’auteur), démoralisée, mal formée. Tandis qu’en face, le recrutement en continu de nouveaux combattants motivés, formés avec du matériel récent, prêts à mourir dans des attentats suicides, permet à Daesh de prendre l’ascendant.

Très bien écrit (et traduit), parvenant à vulgariser des réalités complexes sans tomber dans le général et l’imprécis, l’ouvrage de Patrick Cockburn est à conseiller à tous ceux, étudiants, experts ou citoyens qui cherchent à comprendre le phénomène Daesh.


Recension réalisée le 2 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://editionsdesequateurs.fr/enLibrairie/Documents/LeRetourDesDjihadistes

Israël contre le Hezbollah, Chronique d’une défaite annoncée 12 juillet – 14 août 2006 (Michel GOYA, Marc-Antoine BRILLANT; Collection Lignes de feu, Editions du Rocher; décembre 2013)

ISRAEL_CONTRE_HEZBOLLAHL’armée d’Israël, Tsahal, est considérée comme l’une des meilleures au monde. Elle a fait la démonstration de son efficacité lors de nombreux conflits et guerres (Guerre des six jours, Guerre du Kippour…), permettant d’assurer la sécurité et la survie de l’Etat d’Israël, menacé de disparition à plusieurs reprises. Une certaine aura entoure cette armée, où hommes et femmes doivent accomplir leur service militaire, et où chaque famille a au moins un parent ayant servi sous les drapeaux et donc des histoires souvent dures à partager.

C’est pourtant cette même armée qui semble aujourd’hui inadaptée aux nouveaux théâtres d’opération, suivant des méthodes de combat ne permettant pas de remporter de victoires significatives dans des conflits de plus en plus asymétriques. Pour beaucoup d’experts, c’est la « guerre de 33 jours » entre Israël et le Hezbollah pendant l’été 2006 (12 juillet – 14 août) qui a marqué un tournant dans l’histoire militaire du pays, montrant aux yeux du monde entier qu’une armée, aussi perfectionnée technologiquement soit-elle, si elle n’a pas une connaissance précise de son ennemi et un commandement clair et réactif, elle ne peut gagner.

C’est à cette histoire que se sont attelés Marc-Antoine Brillant, diplômé de Saint-Cyr et analyste pour le retour d’expérience au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre, et Michel Goya, actuel directeur du bureau de recherche du Centre de doctrine et ancien directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Le sous-titre de l’ouvrage « chronique d’une défaite annoncée » peut laisser sceptique à première vue, car il est toujours aisé de prédire une réalité qui a déjà eu lieu… Néanmoins, à la lecture de l’ouvrage, on ne peut qu’être impressionné par la démonstration implacable des deux spécialistes militaires.

Ces derniers, dans un style très accessible, ce qui est surprenant pour ce genre de sujet, ne se contentent pas de raconter l’histoire de cette guerre : ils en tirent de façon constante des enseignements stratégiques concernant aussi bien les forces israéliennes que celles du Hezbollah de Hassan Nasrallah. Sans prendre parti pour tel ou tel camp, ce qui aurait à coup sûr délégitimé leur travail scientifique, les auteurs se livrent à un réquisitoire sévère contre Tsahal et nuancent la surinterprétation de la résistance du Hezbollah.

Du côté israélien, on retiendra plusieurs facteurs qui ont participé à cette non-victoire, devenue par la suite une défaite médiatique : un renseignement défaillant (les forces de Nasrallah ont été sous-estimées), des troupes mal organisées et insuffisamment entraînées (les réservistes, faute de moyens pour les entraîner correctement, n’ont guère été efficaces), une grave confusion des rôles entre les pouvoirs militaire et politique avec un manque de communication flagrant entre les deux, et enfin une doctrine militaire inadaptée, faisant la part belle à l’aviation et aux apports technologiques, mais sans assurer un vrai suivi sur le terrain, indispensable pour vraiment porter un coup au Hezbollah.

Du côté de ce dernier, la situation est toute autre. Les auteurs nous démontrent que les membres de l’organisation ont acquis des compétences militaires certaines, leur permettant de mener des opérations de renseignement au nord d’Israël, de connaître les positions exactes des forces adverses et enfin de se jouer des parades technologiques, telles que les drones. Leur force ne peut se comprendre sans l’aide extérieure, et en particulier de l’Iran et de la Syrie qui semblent bien leur avoir fourni des missiles et des roquettes. Leur nombre a surpris les forces israéliennes, plus que leur efficacité d’ailleurs en raison d’un manque de précision notable. Mais ce qui frappe le plus, c’est la capacité du Hezbollah à s’être approprié la géographie du sud du Liban, construisant des tunnels, s’assurant des points de repli dans les villes et villages situés à proximité de la frontière nord d’Israël. En intégrant dans leur stratégie les forces et faiblesses de Tsahal, ils ont pu avec des moyens peu onéreux (des charges explosives par exemple pour détruire les chars) faire douter un adversaire qui dépense des sommes considérables dans son budget de défense.

De façon assez cynique et juste, les auteurs rappellent que les pertes du Hezbollah sont facilement remplaçables, en raison de l’attirance pour le mouvement qui est aussi un acteur de la scène politique libanaise, contrairement à celles de Tsahal, où cela demande beaucoup de temps et d’argent pour former des soldats de qualité.

Ils notent également que l’on a affaire dans cette histoire à une résistance du Hezbollah qui s’est traduite en victoire indirectement, en dépit des pertes et des destructions des lanceurs. Pour Israël, qui cherchait à venger la mort de huit de ses soldats et à récupérer deux pris en otages, c’est un véritable échec à tous les niveaux : politique, militaire et surtout stratégique. A la fin de la guerre, les deux otages ne seront pas rendus ; il faudra attendre 2008 pour que leurs cercueils soient renvoyés en Israël. Cette guerre a été faite dans un empressement coupable, qui a coûté la vie à plus d’une centaine de soldats et une centaine de civils. Elle est également une honte pour Tsahal qui en a été réduit à utiliser des bombes à sous-minutions, ce qui ne manquera pas de causer de graves blessures aux locaux dans le sud Liban par la suite. De plus, la disproportion des moyens utilisés par Tsahal pour répondre à l’acte initial (une attaque du Hezbollah qui visait sans doute à un échange de prisonniers) a provoqué une crise politique, économique et humanitaire dans le Liban avec la destruction de nombreuses infrastructures sensibles, alimentant par la même occasion la propagande du Hezbollah.

Les auteurs, dans une dernière sous-partie évoquent l’opération Plomb durci (2008-2009) pour voir si Israël a su apprendre de ses erreurs, mais ils mesurent leur jugement devant les grandes différences existantes, aussi bien au niveau de la géographie (Gaza d’un côté, Liban de l’autre) que des caractéristiques des forces visées par Tsahal (Hamas et Hezbollah).

Le livre comporte des annexes de qualité avec des cartes, une chronologie des événements, des tableaux expliquant les armes en présence.

Très agréable à lire, le livre de Goya et Brillant est amené à devenir un classique, aussi bien pour le thème qu’il traite, que pour la méthodologie employée, qui le rend à la fois riche d’analyses pertinentes et simple dans sa compréhension. On ne peut que souhaiter que les auteurs poursuivent leur travail sur d’autres conflits, permettant ainsi au lecteur d’aller au-delà de ce qui est toujours énoncé dans les médias ou dans des ouvrages généralistes.


Recension rédigée le 23 février 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdurocher.fr/Israel-contre-Hezbollah_oeuvre_10977.html