Occupy (Noam CHOMSKY; Editions L’Herne; janvier 2013)

OCCUPYDans le sillage des Printemps arabes, des mouvements de protestation ont émergé en Occident, qu’il s’agisse de l’Europe avec les Indignés (en référence à l’ouvrage de Stéphane Hessel « Indignez-vous ! ») ou des Etats-Unis avec le mouvement Occupy (et Occupy Wall Street dirigé spécifiquement contre l’establishment financier). De nombreux médias se sont penchés sur ces nouveaux acteurs de la société civile, mais pour une très grande majorité d’entre eux, leur analyse restait en surface, voire correspondait davantage à un jugement de valeur (quasi exclusivement négatif).

Certes, ces mouvements avaient des faiblesses et le fait qu’ils se soient essoufflés aujourd’hui tend à démontrer que leurs détracteurs avaient vu juste. Mais ce serait ignorer des événements majeurs, peu médiatisés, qui offrent pourtant une autre voie dans le développement de nos sociétés, que celle que nous suivons jusqu’à présent.

Pour faire œuvre de pédagogie et incarner cette émergence du mouvement Occupy, la figure de Noam Chomsky était sans doute parmi les plus indiquées. Intellectuel brillant, engagé, il est ici l’auteur d’un ouvrage bref (une centaine de pages) et éclairant sur ce qu’est le mouvement Occupy.

Il ne faut pas chercher dans l’ouvrage une réelle structure d’analyse. Ce fut peut-être le choix de l’auteur, cherchant à créer un parallèle avec le mouvement Occupy qui, bien qu’hétérogène de par ses membres et leurs idées, laissant suggérer même qu’il était un peu « brouillon », est parvenu à faire passer son message.

L’ouvrage se compose ainsi d’une excellente préface de Jean Bricmont qui rappelle que le monde fait aujourd’hui face à trois types de force : ceux qui pensent que la crise est passagère et gérable, ceux comme Noam Chomsky pour qui il est impératif de dépasser le système capitaliste actuel pour revenir aux idéaux des Lumières et enfin ceux qui adoptent un attitude réactionnaire, évoquant une crise des valeurs qui conduit inévitablement à un repli sur soi. Il semble clair que c’est la seconde voie qui est privilégiée dans l’ouvrage qui comprend : un chapitre sur l’économie américaine, un chapitre sur Occupy à Boston, un entretien avec un étudiant sur trente années de lutte des classes, un chapitre sur Interoccupy.org (un site internet où sont hébergées les contributions du mouvement), un chapitre sur la manière de peser sur la politique étrangère et enfin un hommage à Howard Zinn, historien américain et défenseur acharné du mouvement des droits civiques.

Ces chapitres apparemment déconnectés ne font qu’un si l’on accepte que la compréhension du mouvement Occupy passe par l’assemblage d’un puzzle intellectuel où dominent quelques constantes. Le mouvement est le premier grand soulèvement populaire de ces dernières années ; il cherche à créer un élan de solidarité en donnant la parole aux 99% de la population qui trop souvent se tait devant la puissance économique et financière des 1% restants, laissant ainsi suggérer que nous avons affaire aux Etats-Unis (et dans d’autres pays) à une ploutocratie.

De nombreuses mesures sont réclamées par Noam Chomsky qui se fait le porte-parole direct et indirect du mouvement Occupy : fin de la personnification des entreprises (ce qui crée des problèmes juridiques considérables), fin du financement par les entreprises des campagnes électorales, refonte du modèle économique en partant du constat que ce n’est pas l’argent qui manque mais bien les outils d’une production réelle. De ce dernier point découle la nécessite d’une autogestion des usines lorsque ces dernières sont condamnées par des investisseurs qui pensent avant tout à leur profit à court terme et qui négligent les réalités humaines de villes entières.

A plusieurs reprises dans l’ouvrage (qui prend souvent la forme d’entretiens entre l’auteur et des participants au mouvement) est évoquée la problématique de la diffusion des idées du mouvement. La réponse de l’auteur est simple, voire sans doute trop pour ses modalités pratiques : favoriser le débat participatif en mettant en place des réseaux à taille humaine. Noam Chomsky incite chaque participant à aller discuter, argumenter avec des inconnus pour leur exposer les idées du mouvement, car seul un nombre croissant de personnes convaincues pourra faire infléchir les politiques des dirigeants.

L’auteur privilégie la capacité de l’homme, alors que beaucoup misent aujourd’hui sur le pouvoir des nouvelles technologies (sans doute à tort), à changer les choses, à repartir sur des bases saines pour partager équitablement le pouvoir, en permettant localement d’élire des représentants qui pourraient être démis de leurs fonctions rapidement et simplement en cas d’échec. Noam Chomsky reconnaît que le combat est difficile mais il insiste sur la nécessité de le poursuivre sur le long terme, quitte à aller à contre-courant de l’opinion véhiculée par les médias et ceux mis en accusation par le mouvement. Rappelons au passage que plus de six mille personnes ont été arrêtées pour avoir soutenu le mouvement Occupy, et ce au sein même de la démocratie américaine.

Déroutant dans sa structure, Occupy de Noam Chomsky n’en demeure pas moins intéressant et profondément actuel. Il suffit de lire les quelques passages critiquant les politiques d’austérité pour voir que ce livre accessible à tous mériterait d’être davantage repris par les médias pour évoquer un autre modèle de développement et de société. Sans prétendre fixer un agenda politique (ce qui serait assez dogmatique et contraire à sa démarche intellectuelle), l’auteur donne des bases solides pour que chacun agisse à son niveau et permette au plus grand nombre de s’en sortir par le haut. C’est un livre utile pour qui s’intéresse aux différents visages de la société civile.


Recension réalisée le 12 septembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelherne.com/index.php?option=com_k2&view=item&id=359:occupy&Itemid=32

Justice pour la Palestine!, Tribunal Russel sur la Palestine (Ouvrage coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat; Editions L’Herne; mars 2013)

JUSTICE_POUR_LA_PALESTINEL’été 2014 a été tristement marqué par un nouvel épisode guerrier entre Israël et Gaza. Il semble désormais que l’on s’achemine vers un cessez-le-feu permanent, après deux mois de combats violents, asymétriques, et profondément meurtriers pour la population de Gaza. Il est question de plus de deux mille morts côté Palestiniens (essentiellement des civils) et d’une soixantaine de morts côté Israéliens (essentiellement des militaires). Comme à chaque affrontement entre ces deux protagonistes, une véritable guerre de l’information a vu le jour, avec un écho médiatique international, chacun accusant l’autre camp d’être responsable du drame humain qui est irréfragable. Des manifestations ont appelé à l’arrêt immédiat des opérations militaires israéliennes considérées par beaucoup comme disproportionnées, à la paix durable, mais l’espoir semble bien faible de voir cette situation historique (à la fois par sa durée que par sa singularité / intensité) évoluer positivement.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension tombe « à pic », car il permet, de façon claire et argumentée, de comprendre les enjeux profonds et lourds ce conflit permanent. Son titre donne le ton : « Justice pour la Palestine ! ». Mais c’est son sous-titre qui est le plus intéressant : « Tribunal Russel sur la Palestine ». Il s’agit d’une référence directe au Tribunal Russel sur le Vietnam (1966) de Lord Russel qui organisa un tribunal sur le modèle de celui de Nuremberg afin de juger l’action des Américains au Vietnam (son président exécutif fut Jean-Paul Sartre). Il ne s’agissait pas d’un véritable tribunal aux compétences juridiques établies, mais davantage d’un outil (ou Tribunal de conscience) permettant à des intellectuels d’échanger sur la question et surtout de médiatiser leur point de vue et de mobiliser la société civile.

Le Tribunal Russel sur la Palestine s’inscrit dans la même logique avec pour objectif de dénoncer les entraves à la paix et de favoriser une conscience collective, à même de faire pression sur les gouvernements, peu enclins à agir. Composé de personnalités aussi variées que prestigieuses (Stéphane Hessel, Desmond Tutu, Noam Chomsky, etc…), ce Tribunal s’est réuni à plusieurs reprises pour faire état de ses travaux et le constat est sans appel.

Rappelant très justement que l’Etat d’Israël doit sa création aux Nations Unies, le collectif indique dans la foulée que ce même Etat fait fi depuis sa création de la Charte des Nations Unies, bafouant le droit international et ne tenant jamais compte des résolutions de l’ONU à son encontre. Le problème est d’autant plus grave que cette injustice se double d’une impunité unique en son genre, ce qui constitue d’après le collectif le principal obstacle à la paix.

Le collectif insiste également sur la responsabilité, directe et indirecte, des Etats et des entreprises qui ont des liens avec Israël et qui se refusent à entreprendre toute action pouvant infléchir une ligne politique très à droite, à court terme, et qui dessert au final l’intérêt du peuple israélien. Face à ce silence coupable, le collectif place ses espoirs dans la société civile et souhaite une prise / crise de conscience collective face à ce que certains appellent, tout en sachant que l’expression fait débat, une situation d’apartheid que connaît le peuple palestinien.

Construit sous la forme de courtes tribunes ou de questions / réponses quant à l’engagement des auteurs auprès de ce Tribunal, le livre coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat permet aisément à chacun de comprendre les blocages à la paix entre la Palestine et Israël, mais surtout la responsabilité politique, morale et juridique de ce dernier. Soulignons la qualité des annexes (carte de la colonisation israélienne, récapitulatif des résolutions non respectées par Israël, document non officiel de la CIJ sur l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, etc…) qui appuient encore plus la force d’argumentation des auteurs.

On aurait aimé connaître la suite de ce Tribunal, surtout depuis le décès de Stéphane Hessel, ainsi qu’avoir un retour plus approfondi sur l’influence de ce Tribunal auprès de la société civile, groupe d’ailleurs bien difficile à cerner tant il est le produit de réalités multiples.


Recension réalisée le 27 août 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelherne.com/index.php?option=com_k2&view=item&id=371:justice-pour-la-palestine&Itemid=59