La cyberstratégie russe (Yannick HARREL; Editions Nuvis; février 2013)

CYBERSTRATEGIE_RUSSELorsqu’on parle de cyberstratégie, on pense d’instinct aux Etats-Unis qui, par leur poids dans le cyberespace lié à leur puissance économique entre autres, par la riche documentation en matière de doctrine cybernétique qu’ils développent, laissent à imaginer qu’ils seraient les seuls à avoir atteints un niveau de réflexion aussi poussé en matière de stratégie dans le cyberespace.

A l’inverse, l’évocation de la Russie dans l’étude du cyberespace est malheureusement trop souvent liée aux hackers russes, à la censure, à la cybercriminalité, caricaturant ainsi un pays bien plus complexe que ce que à quoi les médias le réduisent généralement. C’est donc à une tâche salutaire que s’est livrée Yannick Harrel, spécialiste du monde russophone et de cyberstratégie, comblant ainsi un vide intellectuel certain.

L’ouvrage s’articule autour de quatre parties : un bref essai généraliste de cyberstratégie, une remarquable présentation du rapport services secrets / cyber, une étude historique du cyber russe de Khrouchtchev à Poutine et enfin une analyse des capacités de la Russie pour sortir de son « cyber cocon » et rééquilibrer le jeu des puissances numériques.

La première partie n’apportera pas d’éléments réellement nouveaux pour les familiers du cyber ; elle demeure en revanche indispensable pour les néophytes désireux d’apprécier à leur juste valeur les autres parties de l’ouvrage, et en particulier l’historique socio-militaire de la cybernétique que Yannick Harrel fait débuter peu de temps après la Seconde Guerre mondiale. On y découvre un savoir-faire -méconnu de l’Occident- impressionnant, un foisonnement scientifique qui a permis l’invention de machines intéressantes, parfois plus prometteuses que celles des homologues américains. L’auteur rend d’ailleurs hommage à plusieurs figures de la cybernétique russe dont Sergeï Alexeïevitch Lebedev (père de l’informatique soviétique) et Boris Babaian pour ses travaux sur l’amélioration des supercalculateurs, utilisés au départ pour calculer la trajectoire des missiles balistiques.

La cybernétique soviétique est liée profondément aux services secrets (KGB en tête) et au pouvoir militaire, ce qui est à la fois une force et une faiblesse : des moyens sont ainsi accordés aux structures en charge de la cybernétique, pensée comme au service du communisme, mais le développement du cyber se voit freiné par un refus d’impliquer le civil dans ces projets (particulièrement sous Brejnev), à l’inverse des Américains qui profitent des innovations technologiques des entreprises comme Intel et son premier microprocesseur.

De plus, il semble à la lecture de l’ouvrage de Yannick Harrel que les considérations de politique intérieure sont fondamentales pour comprendre l’intérêt fluctuant pour le cyber, l’effondrement de l’Union soviétique ayant profondément redistribué les cartes au sein des services de sécurité russes. Qui plus est, la fin de l’URSS va coïncider avec l’essor de la cybercriminalité russe (première cyberattaque de Vladimir Levin en 1994 contre Citibank, rapportant 7.6 millions d’euros), toujours d’actualité avec des entités comme le Russian Business Network.

Le retour en force du cyber va se faire sous l’impulsion des deux derniers présidents russes : Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev (« le Président 2.0 »). Le premier va avoir une approche de stratégie informationnelle très marquée tandis que le second sera beaucoup plus porté sur la nécessité de développer les infrastructures du pays, avec la création d’une « Silicon Valley » russe basée à Skolkovo.

La politique présidentielle russe en matière de cyber s’appuie sur trois documents majeurs, le premier datant du 9 septembre 2000 et s’intitulant : « Doctrine de sécurité informationnelle de la Fédération de Russie ». Poutine y développe l’aspect civilisationnel lié au cyber, très intéressant car inexistant chez les Américains pour qui prime l’approche techniciste, définit l’ère informationnelle et dresse une typologie des menaces qui pèsent sur le cyberespace russe. Deux autres documents (2010 & 2012), issus du monde militaire cette fois, se focalisent davantage sur le cyberespace à proprement parler, sans pour autant remettre en cause la vision pour le moins juste du document de l’an 2000.

L’auteur revient avec intérêt sur les coopérations entreprises par Moscou avec d’autres pays comme l’Inde ou la Chine, ou des entités comme l’Organisation de coopération de Shanghai, signe que la Russie cherche à proposer une autre conception du cyberespace que celle quasiment imposée par les Etats-Unis. Elle peut s’appuyer sur un savoir-faire réel (songeons à des entreprises comme Kaspersky), une réputation accrue (elle organise le championnat mondial de programmation où elle occupe le haut du classement) et une forte volonté politique.

L’ouvrage de Yannick Harrel, remarquable par son érudition sur l’histoire de la cybernétique soviétique, doté de très riches annexes, laisse un peu sur sa faim pour une raison : l’analyse géostratégique des textes fondateurs de la cyberstratégie russe ne va pas assez loin alors qu’on aurait pu s’attendre à davantage de comparaisons avec les cyberstratégies américaine et européenne, simplement survolées, à une critique argumentée des réactions russes aux initiatives européennes et otaniennes en matière de cyber. « La cyberstratégie russe » demeure pour autant un ouvrage essentiel pour qui souhaite comprendre la pluralité des perceptions du cyberespace, et la spécificité du cas russe.


Recension rédigée le 4 juin 2013

Lien vers le site de la maison d’édition (auteur): http://harrel-yannick.blogspot.fr/

Smart, enquête sur les internets (Frédéric MARTEL; Editions Stock; avril 2014)

SMARTIl arrive parfois que l’on éprouve les plus grandes difficultés à faire la recension d’un ouvrage. Cela peut être dû au fait qu’il est de piètre qualité, ou au contraire qu’il est extrêmement riche dans son contenu et que l’analyse produite par l’auteur est remarquable. Le livre de Frédéric Martel, « Smart, enquête sur les internets » s’inscrit assurément dans cette seconde catégorie.

C’est clairement un livre unique, à part, qui peut être lu aussi bien par un lecteur curieux, soucieux de comprendre le monde d’Internet, que par un chercheur sur les enjeux géopolitiques du cyberespace qui cherche de la « matière première » de qualité pour construire une analyse. Le livre, fort de ses quatre cent pages agrémentées d’annexes numériques, se lit assez rapidement grâce à un style d’écriture pédagogique tout en demeurant toujours précis.

Beaucoup de livres sont sortis récemment sur la géopolitique d’Internet, sur les enjeux en général du cyberespace, mais aucun jusqu’à présent n’a proposé une analyse au niveau de l’être humain, de l’internaute, de l’homme comme acteur à son échelle du cyberespace. Frédéric Martel réussit ce tour de force en donnant aux réalités d’Internet des visages, afin de mieux en comprendre les interactions et les applications dans notre vie quotidienne.

Pour son enquête, l’auteur, par ailleurs présentateur de l’émission Soft Power sur France Culture, a voyagé dans de nombreux pays, rencontré des dizaines de blogueurs, de militants, de fondateurs de startup. Sans prétendre à l’exhaustivité, l’enquête de Frédéric Martel est la première aussi globalisante sur le sujet.

Articulé autour d’une dizaine de chapitres thématiques (dont « IT signifie Indian Technologies », My Isl@m, le régulateur, etc…), le livre défend la thèse d’un Internet en mouvement constant, « smart » (au sens d’intelligent), pénétrant les sociétés toujours plus, mais tout respectant les frontières, les territoires, les cultures. Contrairement aux cours d’histoire de la mondialisation qui lorsqu’ils abordent Internet le présentent comme une entité homogène et surtout homogénéisant, l’auteur démontre avec des exemples précis qu’il convient désormais de parler des internets et non d’Internet, pour mettre en évidence les réalités locales du cyberespace.

Tout en partageant l’enthousiasme de nombre de ses interlocuteurs qui voient dans le développement des nouvelles technologies un formidable vecteur de croissance économique et de développement social, l’auteur sait prendre de la distance quand nécessaire, en particulier lorsqu’il présente (et critique) les projets de « Silicon Valley bis » en Russie et au Kénya, pour lesquels il manque clairement une âme, un esprit à même de faire émerger de futures pépites technologiques. Il serait fastidieux de citer tous les pays, entreprises, groupes analysés par l’auteur, mais on relèvera la qualité de ses analyses sur le cas indien, les jeux de pouvoir et d’influence au Moyen-Orient, et surtout sa présentation à la fois technique et passionnante des régulateurs américains, la plus complète à ce jour.

Une fois le livre lu, on en ressort rempli d’anecdotes, de clés de compréhension pour ne plus être un spectateur des révolutions numériques, mais bien un acteur, certes à une petite échelle, éveillé.

Le livre de Frédéric Martel est destiné à être un grand succès public et scientifique et deviendra sans aucun doute un classique de l’analyse micro du cyberespace. On ne peut que souhaiter une suite à cet ouvrage exceptionnel.


Recension rédigée le 3 septembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editions-stock.fr/smart-9782234077348