A nous d’écrire l’avenir, Comment les nouvelles technologies bouleversent le monde (Eric SCHMIDT, Jared COHEN; Editions Denoël; octobre 2013)

A_NOUS_DECRIRE_AVENIR_SCHMIDT_COHENLe titre de l’ouvrage présenté suscite à la fois la curiosité et la méfiance. S’agit-il d’un discours de « gourou » ou bien d’une volonté de présenter les grandes tendances qui vont bouleverser la vie des hommes ? Si c’est cette dernière hypothèse qui prévaut, les auteurs se mettent en danger, dans la mesure où ils cherchent à anticiper un futur proche, prenant le risque de se tromper lourdement (ou pas…).

Néanmoins, à première vue, leurs CV respectifs parlent pour eux. Eric Schmidt, après en avoir été le PDG, est aujourd’hui à la tête du conseil d’administration de Google, tandis que Jared Cohen dirige Google Ideas, le think tank de Google, après avoir travaillé auparavant au Département d’état et promu « la diplomatie numérique ». En d’autres termes, nous avons deux représentants de Google qui vont s’employer dans un livre à expliquer en quoi les nouvelles technologies sont capables de changer le monde. Notons déjà une singularité importante : les entreprises des NTIC, et Google en tête, ne sont pas que des entreprises du numérique. Par les outils qu’elles fabriquent, qu’elles partagent avec un nombre toujours croissant d’internautes, elles s’assurent une influence économique et politique irréfragable, allant même jusqu’à avoir des initiatives diplomatiques, en accord ou pas d’ailleurs avec celles de leurs Etats.

L’ouvrage commence par un chapitre intitulé « notre avenir personnel » qui séduira ou effraiera le lecteur, en fonction de son rapport aux nouvelles technologies. Les auteurs nous projettent dans quelques années, où tout sera numérique, avec une connectivité si élevée que quasiment chacune de nos actions sera assistée par un outil numérique. Ils dissimulent mal leur émerveillement devant cette (soi-disant) facilité pour améliorer notre existence, négligeant un peu trop selon notre point de vue la part de liberté d’action qui caractérise la nature humaine. Certes, les nouvelles technologies vont permettre des progrès importants, que ce soit pour les transports, la santé, l’éducation, mais cela ne se fera qu’avec une participation active des citoyens numériques qui devront consentir à renoncer à leur vie privée, partageant toujours plus d’informations personnelles, avec des identités numériques stockées pour toujours.

C’est ce que les auteurs expliquent avec une grande clarté dans leur second chapitre « l’avenir de l’identité, de la citoyenneté et du journalisme de reportage ». Ils affirment, et sans doute ont-ils malheureusement raison, que l’identité numérique sera prochainement une norme et que par la force des choses, ceux qui ne laisseraient aucune trace dans le cyberespace deviendraient des anomalies, des suspects. A cette dimension pour le moins inquiétante, voire dangereuse en termes de dérives possibles, les auteurs pensent que les citoyens vont agir davantage grâce aux outils numériques à leur disposition, participant à la vie de leur communauté et devenant à la fois des spectateurs, mais surtout des acteurs.

Cette transformation ne pourra se faire qu’avec un outil en particulier : le téléphone portable / smartphone ! Avec aujourd’hui environ deux milliards de personnes connectées, les auteurs entendent accroitre le nombre d’internautes en visant les cinq milliards restants grâce au téléphone portable, outil de moins en moins onéreux et permettant d’accomplir un nombre de tâches croissant : téléphoner, se repérer par GPS, payer en ligne, s’instruire, etc…

Sans nier le fait que les technologies ne sauraient être à elles seules la solution aux maux qui sévissent dans de nombreux pays, les auteurs les pensent comme des moyens permettant le progrès, leur conférant un pouvoir dont beaucoup n’en ont pas encore conscience, à commencer par les Etats qui, pour certains, les craignent et cherchent à les contrôler.

Les autres chapitres (« l’avenir des Etats », « l’avenir de la révolution », « l’avenir du terrorisme », « l’avenir du conflit, du combat et de l’ingérence ») rappellent au lecteur la dimension fortement géopolitique, voire géostratégique de l’ouvrage. Les auteurs se sont basés sur leur expérience professionnelle personnelle, mais également sur de nombreux échanges avec différents types d’acteurs (politiques, hacktivistes, chefs d’entreprises, militants, etc…), qui fournissent des arguments de poids à leur démonstration. De façon plus ou moins indirecte, les auteurs nous dressent un panorama des rapports de force dans le cyberespace, prenant soin de toujours revenir au citoyen / internaute, permettant au lecteur de comprendre les différentes strates d’enjeux qui caractérisent le cyberespace.

On notera avec une certaine ironie que les Etats-Unis ne semblent guère faire l’objet de critiques de la part des auteurs qui évoquent pourtant des dérives futures qui se sont déjà matérialisées avec l’affaire Snowden. Dans le même esprit, l’obsession des auteurs quant à la menace chinoise a des relents de Guerre froide, ce qui est dommage vu la qualité et la finesse d’analyse par ailleurs. En focalisant leurs critiques sur les régimes non-démocratiques qui feront un usage déraisonné des nouvelles technologies tel que ces dernières seront dans certains cas dangereuses pour leurs populations, ils minimisent (sans doute trop) les dérives qui peuvent exister dans les démocraties, faisant confiance à des cadres législatifs pourtant fragiles.

Le dernier chapitre (« l’avenir de la reconstruction ») est sans doute le meilleur du livre. Tout d’abord, c’est assurément le plus optimiste tant dans les autres chapitres, les auteurs craignent que le formidable potentiel des nouvelles technologies ne soit perverti par tel ou tel acteur (Etat, entreprise, groupe terroriste…). C’est aussi celui qui exprime le plus clairement les bouleversements possibles causés par les nouvelles technologies. En prenant l’exemple du travail des ONG dans des situations comme à Haïti, les auteurs démontrent aisément que l’emploi renforcé des nouvelles technologies, sans résoudre à lui seul les difficultés, serait un levier essentiel pour améliorer les conditions de vie des populations touchées par une catastrophe naturelle par exemple.

Le livre de Schmidt et Cohen est remarquable à plus d’un titre : très bien écrit (et très bien traduit !), il réussit le tour de force de proposer en un peu moins de quatre cent pages une prospective géopolitique des nouvelles technologies appliquées à l’humanité, rien de moins ! En mêlant analyses de phénomènes locaux et mises en perspective de tendances plus grandes, ils arrivent à couvrir l’ensemble des idées posées par le débat sur la place des nouvelles technologies dans nos sociétés.

Certains commentateurs se sont arrêtés sur quelques citations plus ou moins provocantes, en partie liées à la place de la vie privée, mais cela reviendrait à ne comprendre qu’une infime partie du travail opéré par Schmidt et Cohen dans ce livre. Certes, on peut facilement ne pas être d’accord avec les conceptions du cyberespace des auteurs (le Cloud est présenté comme une solution magique, sans que ses failles ne soient explicitées par exemple) et douter de certaines de leurs intuitions qui ne prendraient pas assez en compte les facteurs culturels, mais cela n’empêche pas ce livre d’être redoutablement intéressant, et utile pour avoir quelques clés d’analyse sur les prochaines tendances géopolitiques en matière de nouvelles technologies. En cherchant à comprendre les implications pour le cybernaute et non pas que pour les Etats ou les entreprises, les auteurs se démarquent des nombreux ouvrages sur le sujet.

On espère une prochaine réédition, prenant en compte les révélations de Snowden. Les nouveaux chapitres sur la cyberpuissance américaine, sur le rôle des lanceurs d’alerte seront très intéressants à analyser.


Recension rédigée le 7 avril 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Impacts/A-nous-d-ecrire-l-avenir