Assad (Régis le Sommier; Editions de la Martinière; janvier 2018)

Comme citoyens, nous pensons connaître Bachar el-Assad. Depuis une décennie désormais, le président syrien occupe une part importante de l’actualité française en matière de politique étrangère pour ses relations avec la France, mais surtout pour son rôle dans le conflit syrien qui dure depuis 2011. A force de reportages, d’interviews, les éléments du puzzle apparaissent et de nombreux ouvrages sont déjà sortis pour donner des compléments d’information et d’analyse. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’est pas un énième livre sur Bachar el-Assad ou la guerre en Syrie, mais plutôt un essai sur le rôle du président syrien dans le conflit, une réflexion sur la perception de celui-ci en Occident et en filigrane un questionnement sur la place d’un journaliste, d’un reporter dans une guerre si complexe à traiter.

Précisons tout d’abord que le titre de l’ouvrage, simplement « Assad », est assez surprenant car il ne correspond pas véritablement au contenu. On peut y voir une logique de communication marketing, mais cela dessert au final le livre qui traite de multiples sujets. Comme l’indique l’auteur à la fin du livre, son but est de raconter la Syrie à travers son président controversé ; la démarche n’est pas véritablement académique comme pourrait l’être pour un universitaire, elle répond davantage à une logique d’approche pratique retenue par l’auteur qui est grand reporter et directeur adjoint de Paris Match. En un peu plus de deux cents pages, articulés autour d’une dizaine de chapitres thématiques, Régis le Sommier réussit de manière très pédagogique à relever plusieurs défis : rendre accessible la compréhension du conflit syrien, proposer un portrait nuancé du président syrien (sans passer sous silence sa responsabilité dans le drame que vit le peuple syrien) et enfin questionner la perception du lecteur d’un conflit complexe via le filtre des médias dont la méthodologie peut parfois être discutable.

Rappelons tout d’abord que l’image de Bachar el-Assad et de la Syrie en général auprès de la France a évolué au fil des années. Par le passé, les relations étaient excellentes, en particulier lorsque Roland Dumas était au Quai d’Orsay. Elles ont connu un point de rupture, temporaire mais marquant, sous la présidence de Jacques Chirac, lors de l’attentat de 2005 à Beyrouth contre le Premier ministre libanais Rafic Hariri ami du président français, attentat pour lequel la Syrie a été accusée d’être l’instigatrice. Pour autant, les relations vont se réchauffer sous la présidence de Nicolas Sarkozy, ce dernier allant même jusqu’à le convier au défilé du 14 juillet 2008, avant de se refroidir rapidement suite à la répression sanglante et aveugle opérée par les autorités syriennes dès mars 2011.

Ce changement d’approche diplomatique du président syrien est évidemment lié à la politique conduite par ce dernier dans son pays. Comme le rappelle Régis le Sommier à plusieurs reprises dans le livre, Bachar el-Assad n’avait pas vocation à devenir président. Après des études à l’étranger (Angleterre), il revient en Syrie en 1994 et est mis à la tête de la Société informatique syrienne où il va organiser le développement d’Internet et son accessibilité ; suite à la mort de son frère Bassel successeur prévu de leur père Hafez el-Assad, il succède à ce dernier en 2000. Il mène dans un premier temps une politique d’ouverture avec la constitution entre autres de montada, qui sont des forums de discussion entre opposants se tenant dans des habitations privées (page 25), signe d’une volonté de dialogue et de modernisation de la société, comme en témoigne également le programme informatique « Internet pour tous ». Cependant, cette politique ne va pas durer, en raison de l’élection d’Ariel Sharon en Israël, du sentiment anti-syrien au Liban, facteurs qui vont pousser le président syrien à mettre fin aux réformes.

Lorsque le Printemps arabe se fait sentir en Syrie en mars 2011, le pays vient de connaître une sécheresse terrible débutée en 2006 et qui a provoqué une crise agricole majeure, sans que le gouvernement ne parvienne à trouver de solutions efficaces. L’insurrection démarre dans la ville de Deraa, une ville pauvre qui a connu une très forte croissance démographique : le gouverneur en place réagit de manière totalement disproportionnée (nombreux morts dont des femmes et des enfants, emprisonnements arbitraires, etc…), ce qui conduit à l’expansion de l’insurrection à la base locale. Au lieu de calmer rapidement la situation en appelant à la retenue ses forces de sécurité, Bachar el-Assad va mener une stratégie de surenchère, basant sa politique sur la force et la répression, ne faisant ainsi que renforcer la détermination de l’opposition. La situation n’est évidemment pas manichéenne, dans les deux camps des exactions ont été commises (mais pas d’un point de vue comparable), mais en rapatriant plus tôt le gouverneur de la ville de Deraa et en faisant appliquer la justice de manière « éclairée », le conflit syrien aurait eu une chance de ne pas dégénérer en guerre complexe.

Les partisans de négociations avec les « rebelles » (terme employé par le pouvoir) vont être inaudibles à partir de juillet 2012, un des nombreux moments clés de la guerre, lorsque les rebelles parviennent à placer une bombe au siège de la Sécurité nationale à Damas, tuant sur le coup le ministre de la Défense. En effet, non seulement ils ont tué un proche du président occupant un poste stratégique, mais surtout ils sont parvenus à agir au sein même de la capitale, défiant ainsi la capacité de Bachar el-Assad à assurer la sécurité dans sa propre ville. Dans le même temps, l’insurrection va réussir à occuper une partie d’Alep, créant ainsi un nouveau front pour les forces militaires du président. Alep n’est pas juste une ville, c’est la plus grande métropole de Syrie et la plus riche, elle revêt à la fois une dimension stratégique et symbolique.

Très tôt, de nombreux médias et experts occidentaux tablent sur une défaite rapide de Bachar el-Assad, le jugeant inexpérimenté pour reprendre le contrôle du pays, mal conseillé, et appliquant au conflit une grille de lecture confessionnelle, le président syrien étant alaouite, une branche du chiisme, largement minoritaire dans le pays. Plusieurs remarques s’imposent : les événements ont montré que le président syrien a une capacité de résilience certaine, apprenant vite les mécanismes de la guerre pour rester en place et remporter des victoires. De plus, la grille de lecture confessionnelle n’est pas véritablement pertinente comme le note l’auteur page 25 : c’est davantage l’extrême pauvreté des campagnes qui explique la prise d’une partie d’Alep par l’insurrection que les questions confessionnelles. Rappelons par ailleurs que la femme du président, Asma el-Assad est originaire d’une famille sunnite, ce qui peut être vu comme une « caution » pour les 70% de sunnites qui composent la population syrienne. Dans le même esprit, une majorité des généraux, des ministres et des soldats sont sunnites. En vérité, même si une partie de la population souhaite le départ de Bachar el-Assad, elle craint davantage l’éclatement du pays et une prise de contrôle par Daech qui au fur et à mesure de ses opérations, accroît sa possession territoriale. Bachar el-Assad doit donc à la fois combattre les « rebelles » et les membres de Daech ; à de nombreuses reprises il fera de ses deux adversaires un ennemi commun, prétextant l’infiltration de terroristes au sein de l’insurrection (ce qui était vrai) pour refuser tout dialogue avec une opposition qualifiée systématiquement de terroristes.

Quant aux puissances occidentales, leur stratégie est à la fois confuse et contre-productive. Le président américain Obama avait fixé comme « ligne rouge », c’est-à-dire la limite à ne pas franchir sans quoi les Etats-Unis interviendraient, l’utilisation d’armes chimiques. Pourtant, lorsqu’en août 2013, une attaque au gaz sarin est menée dans la Ghouta près de Damas (Bachar el-Assad a toujours nié son implication… sans convaincre les experts sur le sujet) le président américain refuse au dernier moment d’intervenir. Il donne ainsi un double signal : à Bachar el-Assad en lui montrant que ses menaces ne sont pas suivies d’actions et à l’insurrection en lui faisant comprendre indirectement qu’elle l’abandonne. Il ne s’agit pas ici de discuter du bien fondé de l’ingérence, mais simplement de constater la perception qu’a eu la décision d’Obama au sein de chaque camp. La France par la voix de son ministre Laurent Fabius met Bachar el-Assad comme adversaire principal en Syrie, ce que déplore l’auteur pour qui il fallait avant tout lutter contre Daech. Il regrette également la surenchère verbale à l’encontre du président syrien, Laurent Fabius indiquant que ce dernier ne devrait pas avoir sa place sur terre… Sans atténuer un seul instant les crimes du président syrien, ce genre de propos n’est guère constructif d’un point de vue diplomatique…

Malgré les pressions internationales et un environnement géostratégique sur le terrain pour le moins complexe, Bachar el-Assad résiste et une des explications réside dans sa fine compréhension de la société syrienne. Lors d’une interview avec l’auteur, il ne dit pas comment fonctionne le pouvoir, mais indique comment il ne fonctionne pas, c’est-à-dire avec x qui tirerait les ficelles en s’appuyant sur y, contrairement à ce qu’évoquent certains analystes. Il définit la Syrie comme une entité organique en utilisant le terme de asabiyya (concept développé par le philosophe arabe du Moyen-Âge Ibn Khaldoun), qui implique une solidarité sociale et une conscience groupale (page 68).

La guerre connaît un tournant majeur le 3 septembre 2015 lorsque la Russie répond à la demande officielle d’ « aide militaire ». L’auteur juge la terminologie trompeuse car en vérité, il s’agit d’une authentique intervention militaire. La Russie utilise de fortes capacités militaires, faisant appel à des sociétés militaires privées (dont la société Wagner, surnom de son fondateur Dmitry Utkin, un ex des forces spéciales russes) envoyées en première ligne pour limiter les pertes chez les soldats réguliers. Leur efficacité est manifeste, comme en témoigne leur participation à la bataille de Palmyre (très médiatisée), qui sera reprise à l’Etat islamique en mars 2016, constituant pour ce dernier sa première grosse défaite (l’EI réoccupera la ville en décembre 2016).

L’auteur se focalise à partir du chapitre 7 (le plus réussi) sur la guerre à Alep qu’il définit à nouveau comme un tournant. Sa présentation des rapports de force est très précise et permet d’avoir une vision d’ensemble des engrenages tactiques. Les forces de Bachar el-Assad ont mis en place une stratégie d’encerclement et de reddition forcée : soit déposer les armes, soit partir vers la province d’Idlib. L’auteur note la dévastation de la ville des deux côtés, aussi bien chez les rebelles que chez les forces gouvernementales. Il évoque également la participation de groupes étrangers, dont des Palestiniens sunnites qui combattent main dans la main avec des Libanais chiites du Hezbollah, énième preuve de la faiblesse de la grille de lecture confessionnelle du conflit. Comme le souligne de manière pertinente l’auteur page 138, les « jeux d’alliance y ont transformé chaque camp en entités qui n’ont plus rien d’uniforme ». Etant sur place, Régis le Sommier a pu constater certains moments humainement marquants comme lorsqu’il échange avec des membres des Quds qui expliquent avoir vengé la décapitation du jeune militant Abdullah Issa. Il remarque que les rebelles refusent les journalistes, contrairement aux forces gouvernementales, mais tout en soulignant que cette stratégie du pouvoir peut avoir pour vocation d’être une communication d’influence, de propagande…

Sans nier le drame humain à Alep, l’auteur explique page 143 qu’Alep ne ressemble ni à Guernica ni à Srebrenica, comme de nombreux médias l’ont évoqué. Cette critique de certains médias est également visible lorsqu’il évoque le deux poids deux mesures dans le traitement des batailles d’Alep et de Mossoul : « le plus troublant dans cette affaire n’est pas la réalité des faits, mais plutôt, dans le cas d’Alep, que médias et les politiques occidentaux aient décidé « a priori » que le massacre avait eu lieu. Cela prenait un caractère inéluctable car le conquérant de la ville n’était autre que l’armée syrienne et ses alliés. A Mossoul, il s’agissait de l’armée irakienne, alliée aux Etats-Unis. Dans le cas d’Alep, on était prêt, en soutien à la révolution syrienne ou du moins à ce qu’il en reste, à grossir le trait abusivement et, au plus haut niveau, à dénoncer une horreur perpétrée par les Syriens et leurs alliés russes. Dans le cas de Mossoul, les mêmes commentateurs étaient disposés à taire les exactions bien réelles des Irakiens, appuyés par leurs alliés américains, en les reléguant au rang d’incidents regrettables, indissociables de la nature humaine en pareilles circonstances » (page 160).

Dans le même esprit, la plupart des médias occidentaux ont évoqué principalement les villes encerclées par les forces gouvernementales, laissant presque de côté celles où la situation était inversée comme dans la province d’Idlib avec les deux villages chiites de Foua et Kefraya. La situation était similaire à Deir Es-Zor, où 5000 soldats de l’armée régulière, protégeant 90000 habitants ont subi un siège conduit par l’Etat islamique pendant trois ans, jusqu’en septembre 2017 où les renforts de l’armée sont parvenus à briser le blocus et à déloger l’EI en novembre. Comme synthèse, on peut affirmer comme l’auteur que la bataille d’Alep aura marqué la fin des rebelles tandis que la bataille de Deir Es-Zor celle de l’EI.

En prenant du recul sur ce qu’il a vu et couvert pour son hebdomadaire, Régis le Sommier tire plusieurs enseignements de la situation en Syrie. Avec plus de 340000 morts et plus de douze millions de déplacés, les Syriens sont désormais prêts à accepter tout ce qui leur sera proposé, à condition que ce ne soit plus la guerre (page 168). Bachar el-Assad doit répondre de ses actes, mais exiger comme l’ont fait dès le début du conflit de nombreux dirigeants occidentaux son départ a été une stratégie contre-productive et simpliste. L’auteur explique ainsi, page 170, que le « problème principal est que les adversaires d’Assad ont toujours misé sur un règlement pacifique du conflit ne dépendant que de son départ, comme s’il suffisait qu’il s’en aille pour que la paix et la démocratie adviennent – comme par enchantement. » A ce problème politique s’ajoute un problème humanitaire avec le refus d’aide occidentale pour la Syrie, tant que son dirigeant sera en place. Outre le fait qu’il est difficile aujourd’hui de voir qui pourrait succéder à Bachar el-Assad (il a évidemment sa part dans cette absence de solution politique) pour maintenir l’intégrité territoriale du pays, la décision des puissances occidentales prend en otage une population qui est profondément dans le besoin. L’aider ne signifierait en rien légitimer les actes de son président.

A la fin de l’ouvrage, l’auteur dresse un parallèle intéressant avec l’Histoire en faisant de la guerre en Syrie « la guerre d’Espagne de notre génération », s’appuyant sur le nombre de victimes, de réfugiés, et l’implication de puissances étrangères rivales (cf le programme clandestin américain Timber Sycamore, qui s’est soldé par un échec cuisant). Et l’auteur d’ajouter page 208 que « de bout en bout, cette guerre fut une tromperie sanglante. Chacun est intervenu non pas en pensant au bien du peuple syrien, mais en recherchant ses intérêts. » Or, les choses vont se régler au final entre Syriens, gouvernement et rebelles, sous supervision russe et turque. Aucune solution ne sera satisfaisante, surtout d’un point de vue moral, mais les deux parties vont devoir faire des concessions douloureuses si elles souhaitent un avenir pour la Syrie, sans quoi le chaos reprendra de plus belle. Une trop grande intransigeance de Bachar el-Assad le conduira à sa perte à court moyen terme ; en faisant quelques ouvertures vis-à-vis de l’opposition, il pourra se donner un sursis.

Avec six séjours en Syrie en deux ans et plusieurs interviews avec Bachar el-Assad, Régis le Sommier a une sérieuse connaissance pratique du pays et du pouvoir syrien. Il livre ici un livre utile, qui ne s’arrête pas à des idées préconçues, qui pousse le lecteur à questionner sa manière de comprendre et de juger la guerre en Syrie. L’auteur s’interroge lui-même à plusieurs reprises dans l’ouvrage, questionnant la pertinence d’un entretien en off avec le président syrien, se demandant s’il n’est pas instrumentalisé par le pouvoir. Il tente de discerner les faits des actes de propagande de chaque camp (pouvoir en place, rebelles, Etat islamique, Russie, puissances occidentales…) pour parvenir à une analyse fine et nuancée.

« Assad » est à lire par tous ceux qui s’intéressent au conflit syrien et doit être comparé à d’autres ouvrages sur le sujet, afin d’avoir une pluralité d’analyses : c’est par cet exercice de confrontation des idées que le citoyen pourra mieux appréhender la complexité du conflit et comprendre qu’il n’y a pas de solution simple, binaire, morale.


Recension réalisée le 31 janvier 2018

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelamartiniere.fr/ouvrage/assad/9782732483627

L’année stratégique 2017 (Pascal Boniface; Editions Armand Colin; septembre 2016)

annee_strategique_2017Depuis plus de trente ans, l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), l’un des principaux think tanks français sur les questions stratégiques, édite chaque année l’Année stratégique, un ouvrage mêlant analyse de l’année écoulée, exercice de prospective et complété d’un riche annuaire statistique, de fiches-pays et de cartes. A l’heure du tout numérique où il est de plus en plus difficile de trouver une information fiable et précise, l’Année stratégique 2017 conserve toute sa pertinence pour l’étudiant en relations internationales ou pour le citoyen désireux d’aller au-delà de ce qu’il peut apprendre dans les médias, dont les analyses se bornent trop souvent au court voire moyen-terme.

Le cru 2017 se distingue des éditions passées par une volonté éditoriale de limiter en taille le format des analyses des chercheurs, l’objectif étant de condenser en quelques pages un bilan d’une zone géographique ou d’un thème stratégique et de donner quelques éléments prospectifs. L’exercice est globalement réussi, même si de manière inégale, la part de prospective étant fortement différente d’un chapitre à l’autre. Ainsi, les chapitres sur les Etats-Unis, la Russie et le Moyen-Orient sont les plus homogènes, liant un regard critique sur l’année écoulée avec des hypothèses sur le devenir de différentes réalités stratégiques, tandis que l’on est un peu frustré à la lecture des chapitres sur l’Afrique ou l’Union européenne, pourtant deux zones dont on aurait aimé avoir des pistes de réflexion, surtout avec le Brexit.

En revanche, les chapitres thématiques, situés à la fin de l’ouvrage après les chapitres d’ensembles géographiques, sont les plus intéressants d’un point de vue prospectif : qu’il s’agisse des enjeux militaires, économiques, énergétiques et environnementaux, la réflexion est riche et permet au lecteur de prendre du recul sur les faits de l’année passée et de distinguer des tendances de fond parmi les multiples informations à sa disposition. Il est dommage de notre point de vue que quelques chapitres manquent à l’appel : ainsi, les questions migratoires et humanitaires auraient mérité chacune un chapitre à part, de même qu’une réflexion sur la notion de communauté internationale dans sa dimension juridique (même si évoquée dans différents chapitres) aurait eu toute sa place, eu égard aux nombreuses actualités qui questionnent sa pertinence (Syrie, Yémen, questions environnementales et économiques…).

L’IRIS a fait le choix de confier la rédaction des chapitres aussi bien à des membres de son centre qu’à des externes, ce qui permet une pluralité des points de vue, mis en perspective par son directeur, Pascal Boniface dans son introduction. On pourrait suggérer pour de prochaines éditions de poursuivre cette tendance et même de l’accentuer, en permettant la confrontation des points de vue de chercheurs. Ainsi, pourquoi ne pas permettre à trois ou quatre chercheurs sur une zone géographique précise d’exprimer leurs points de vue, ces derniers étant synthétisés par un chercheur de l’Institut ? Cela permettrait une pluralité de grilles de lecture et rappellerait avec clarté au lecteur la nécessité de discuter chaque point de vue, de le remettre en question, pour affiner sa propre analyse.

Le format de l’ouvrage changerait légèrement mais cela éviterait une certaine frustration, la place laissée aux analyses nous paraissant sous-dimensionnée vu la multitude d’enjeux évoqués par les chercheurs. Soulignons la bonne idée d’insérer pour chaque chapitre des chronologies, très utiles pour les étudiants souhaitant avoir en peu de pages l’ensemble des faits marquants d’une zone ou d’un thème. Quant aux cartes régionales et thématiques, elles sont les bienvenues, même si l’on aurait souhaité là-encore en avoir davantage, surtout pour les chapitres thématiques où elles font cruellement défaut.

C’est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de l’ouvrage : proposer en un peu moins de quatre cent pages un panorama global des enjeux stratégiques actuels et futurs, près de deux cent fiches pays utiles à tout un chacun, mais avec le risque de ne pouvoir, faute d’espace, analyser plus en profondeur certaines thématiques.

Concis dans ses analyses et riche de ses ressources informatives, l’Année stratégique 2017 est un outil indispensable pour comprendre les enjeux internationaux. Bien que critiquable sur certains choix éditoriaux, il est recommandé à tous les publics, qu’il s’agisse d’étudiants, de journalistes, de décideurs ou de simples citoyens.


Recension réalisée le 7 octobre 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/lannee-strategique-2017-analyse-des-enjeux-internationaux-9782200615086

La France russe (Nicolas Hénin; Editions Fayard; mai 2016)

La_France_russe_HENINLa Russie est un acteur géopolitique majeur qui revient sur le devant de la scène internationale suite à son conflit avec l’Ukraine et son intervention dans le conflit syrien. Les traitements médiatiques de son actualité, de sa stratégie diplomatique, suscitent de vifs débats en France, entre ceux accusés de ne prendre en considération que les opinions des opposants à Vladimir Poutine et ceux à l’inverse présentés comme des défenseurs acharnés du Kremlin, occultant les aspects négatifs du pouvoir russe. Cette absence de modération conduit à une réflexion biaisée sur la Russie et à une impasse, chaque camp se proclamant détenteur de la vérité et accusant l’autre d’être instrumentalisé par des acteurs russes. Cela s’est vérifié lors du conflit ukrainien où chaque information était discutée, remise en cause, discréditée, tant et si bien qu’il était parfois impossible d’obtenir des données de base fiables pour produire une analyse raisonnée. Cela doit nous interroger quant à notre rapport avec la Russie et comment cette dernière mène à notre encontre une politique d’influence de grande envergure.

C’est dans ce contexte que nous présentons le dernier ouvrage de Nicolas Hénin, « La France russe ». L’auteur est connu du grand public pour avoir été otage en Syrie de juin 2013 à avril 2014 et pour avoir écrit l’excellent essai « Jihad Academy » (éditions Fayard, 2015). Ce grand reporter et journaliste d’investigation livre ici une enquête fouillée sur la stratégie russe en France en matière de politique d’influence et cherche à démontrer en quoi cette dernière est différente des autres politiques de puissances comme celles des Etats-Unis ou de la Chine.

Le livre se compose de onze chapitres thématiques permettant d’avoir une vue d’ensemble de la stratégie d’influence russe en France : diplomatie, religion, médias, etc…  Dans une première partie, Nicolas Hénin commence par rappeler la spécificité du cas russe puisque la Russie exerce un soft power alors que son modèle n’est pas vraiment attractif (cf situation de l’économie, respect des droits de l’homme, etc…). L’auteur évoque à bon escient le concept de « maskirovka », technique qui couvre à la fois les opérations psychologiques et la notion de « déception » (envoi d’un message informant l’ennemi que l’on a une intention, alors que l’on souhaite en réalité agir d’une autre façon). La Russie cherche à proposer un discours multiforme pour draguer un public large et vend l’idée qu’elle peut constituer un modèle alternatif.

Cette stratégie s’incarne à travers un homme, Vladimir Poutine, qui se présente « comme l’homme qui redresse la Russie après une grosse décennie de décadence » (p.25). Nicolas Hénin questionne le concept de « poutinisme » et livre une analyse précise et subtile du dirigeant russe qui a l’art de concilier la nostalgie d’un glorieux passé avec la nécessité d’une politique stratégique pragmatique. Cela peut s’observer lorsque l’auteur cite Vladimir Poutine : « celui qui ne regrette pas la dissolution de l’Union soviétique n’a pas de cœur. Celui qui veut ressusciter l’Union soviétique n’a pas de cerveau » (p.38).

Nicolas Hénin présente ensuite la liste des structures en France, plus ou moins visibles, plus ou moins puissantes, qui œuvrent au renforcement de l’influence de la Russie en France : associations, clubs et think tanks ont ainsi été créés par des étrangers ou des Français avec le soutien d’intermédiaires russes afin accroître la visibilité de la parole russe sur le territoire national. Citons de manière non-exhaustive l’Institut de la démocratie et de la coopération (IDC fondé en 2008), la fondation Monde russe (qui subventionne entre autres des cours de langue), le Centre de Russie pour la science et la culture (CRSC), le Conseil de coordination du Forum des Russes de France (CCFRF) et enfin l’association Dialogue franco-russe, co-présidée par le député Thierry Mariani, et présentée par l’auteur comme la « vitrine la plus efficace » de la politique d’influence russe. L’auteur ne se contente pas de lister ces relais d’influence, il décrit avec minutie leurs modes de fonctionnement, leurs réussites et leurs limites.

Il poursuit son enquête en abordant le rapport des hommes politiques français avec Vladimir Poutine, constatant qu’une bonne partie de la droite française est sous le charme du dirigeant russe, mais aussi l’extrême droite avec Jean-Marie Le Pen (chapitre 5) et l’extrême gauche avec Jean-Luc Mélenchon. En d’autres termes, le message politique et sociétal porté par Vladimir Poutine est suffisamment « souple » pour s’adapter aux différentes sensibilités politiques. L’auteur livre une anecdote intéressante et amusante sur celui qu’il présente comme le « converti le plus spectaculaire » (p.109) : Nicolas Sarkozy. D’abord très atlantiste et souhaitant montrer sa puissance diplomatique à son homologue russe, l’ex président français va radicalement changer de point de vue suite à une entrevue avec Vladimir Poutine lors du sommet du G8 de Heiligendamm en 2007. Ce dernier va faire comprendre d’après l’auteur en des termes peu diplomatiques que Nicolas Sarkozy va devoir cesser ses provocations verbales et rentrer dans le rang, c’est-à-dire à ne pas s’opposer aux positions russes.

Le président russe renforce sa stratégie en France avec la présence de nombreux agents des services secrets (la moitié des diplomates russes en poste en France en feraient partie), la France étant considérée par la Russie comme un terrain facile à pénétrer pour ses agents, d’après une note sur les activités des renseignements russes qu’a pu consulter l’auteur.

La guerre d’influence menée par la Russie se matérialise également par la création d’un lobby aux multiples dimensions dont l’objectif est de diviser les opinions, et de manière plus grave de proposer un discours alternatif qui abolit la différence entre le vrai et le faux. Pour mener à bien cette politique, la Russie s’appuie sur les médias russes ou des médias français pro-russes, sur des hackers dans une démarche de stratégie numérique offensive (cf le virus Snake qui a infecté les ordinateurs ukrainiens) mais également sur l’Eglise russe qui est un très puissant outil d’influence, renforçant par un argumentaire religieux les positions diplomatiques du Kremlin auprès du public français, comme en témoigne la rhétorique sur la protection des Chrétiens d’Orient.

Face à ce constat pour le moins inquiétant, l’auteur conclut pourtant son analyse de manière assez mesurée, notant que bien que « la Russie se joue de la France », les réseaux russes ont cependant leurs limites. Les enquêtes dénonçant le lobby russe sont nombreuses et mettent en évidence le jeu de la Russie, ce qui lui nuit mécaniquement. Nicolas Hénin n’est toutefois pas très optimiste pour l’avenir puisqu’il indique, page 318, que « l’influence russe, de fait, ne vise pas une « rentabilité immédiate » ». Il s’agit donc d’un combat et d’une vigilance à opérer sur le long terme pour y faire face efficacement.

 A travers ce livre, Nicolas Hénin propose une enquête passionnante sur la guerre d’influence russe en France. Son talent d’écrivain et sa capacité à rendre son ouvrage accessible à tous sont indéniables. Il évite intelligemment de tomber dans le piège d’une analyse engagée, stéréotypée, caricaturale, prenant le parti au contraire d’être mesuré à chaque instant et de baser systématiquement son analyse sur des faits. Les chapitres sont d’un niveau équivalent, même si les chapitres 7 et 8 (sur l’influence du religieux et des mafieux) nous semblent par moments un peu déconnectés du sujet, à savoir la matérialisation de l’influence russe sur le territoire français.

« La France russe » a de grandes chances de connaître un fort succès, bien mérité, auprès d’un public très large. Ce livre est vivement recommandé, car il participe, de manière plus proche qu’on ne l’imagine avant sa lecture, à notre formation de citoyen en nous donnant les clés pour ne pas subir la stratégie d’influence d’une puissance étrangère. C’est un pari intellectuel et éditorial risqué qu’a pris Nicolas Hénin avec ce projet littéraire, mais c’est un pari largement remporté !


Recension réalisée le 28 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/la-france-russe-9782213701134

Extension du domaine de la guerre (Pierre Servent; Editions Robert Laffont; janvier 2016)

Extension_du_domaine_de_la_guerre_SERVENTDe plus en plus de livres essaient de proposer des analyses géopolitiques prospectivistes pour remettre de l’ordre dans un monde qu’il est de plus en plus difficile à comprendre dans sa globalité. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’y fait pas exception et offre en plus une synthèse globalisante des faits géopolitiques marquants de ces dernières années. Intitulé « Extension du domaine de la guerre », ce livre focalise l’étude sur la dimension conflictuelle des relations internationales dans sa spécificité guerrière, laissant de côté les aspects économiques et sociétaux, ce qui nous semble empêcher toute analyse fine globalisante. L’auteur, Pierre Servent, est connu du grand public pour ses nombreuses participations à des émissions de débat (C dans l’air sur France 5 principalement) ; il a également derrière lui une carrière de militaire qui lui permet d’apporter son expertise sur les questions militaires stratégiques.

Le livre est organisé en trois grandes parties que l’on peut résumer schématiquement de la sorte : la première traite du « monde d’hier » et revient sur la première décennie du XXIème siècle en insistant sur les surprises stratégiques qui ont remis en cause les analyses prospectivistes de la fin des années 90. Dans un second temps, Pierre Servent traite du « monde d’aujourd’hui », mais en se focalisant sur les fondamentalismes qui selon lui, constituent la grille de lecture la plus pertinente des événements géopolitiques actuels (ce dont nous doutons en partie) pour enfin dans une dernière partie proposer une réflexion sur ce que sera le « monde de demain » en présentant également des pistes pour éviter une aggravation des conflictualités que nous connaissons actuellement.

Chaque partie est décomposée en une série de chapitres aux titres à la formulation pour le moins particulière : citons par exemple « Vladimir imperator », « Quand la Chine débordera », « Extension du domaine de la bigoterie », etc… Ces formulations sont caractéristiques du style de l’auteur qui a un avantage et un inconvénient : il permet une accessibilité au plus grand nombre, utilisant un vocabulaire simple (de temps en temps simpliste) et parfois très familier (« des branleurs pathologiques »), mais dans un même temps, son style nuit à l’argumentation qui devient parfois dépourvue de nuances. Certes, l’auteur apporte des précisions ici et là qui pondèrent son jugement, mais le style dans sa globalité divisera clairement le lectorat entre ceux qui en feront fi et ceux qui auront du mal à passer outre pour porter un regard critique sur le contenu. Il nous semble que l’auteur adopte le même style à l’écrit qu’à l’oral lors de ses interventions médiatiques, ce qui n’est pas forcément un choix pertinent lorsqu’on prétend apporter des clés de lecture argumentées à la géopolitique du monde.

Autre reproche structurel que nous pouvons formuler : le manque de hiérarchie des chapitres et la sélection trop limitée de l’auteur sur les événements géopolitiques qui peut donner l’impression qu’à part le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique et la Russie, il ne se passe pas grand-chose dans le reste du monde qui mérite d’être analysé ! Ainsi, dans la première partie, l’auteur met sur un même plan le Krach de 2008, Daesh et Vladimir Poutine : un plan plus rigoureux aurait clairement permis de mettre en valeur le récit de l’auteur.

Ce dernier réussit son exercice dans la première partie, où son récit (sélectif) des événements géopolitiques de ces dernières années est pertinent, clair et permet au lecteur qui aurait oublié certaines chronologies, certains enchaînements, de se les remémorer. C’est dans la seconde partie que l’auteur se démarque du reste des publications actuelles en se focalisant les différents fondamentalismes qui se développent. Il évoque ainsi dans un premier temps « le retour des messianistes » avec les portraits d’al-Baghdadi (le « fou de Dieu »), de Georges W Bush (le « born gain »), de Vladimir Poutine (le « tsar ») et enfin de Recep Tayyip Erdogan (le « sultan ». On peut être interpellé par ce rassemblement de personnalités aussi diverses dans une même catégorie mais Pierre Servent parvient à expliquer sa logique en détaillant les spécificités de chacun. L’analyse a le mérite d’exister, à défaut de susciter une adhésion collective, l’auteur étant à la limite parfois de la caricature, en particulier concernant Vladimir Poutine, où il reprend de nombreux poncifs à son encontre sans véritablement prendre de la hauteur.

Les chapitres suivants suivent une logique thématique même s’ils se reportent quasiment tous sur la question syrienne et Daesh. Ils se mélangent avec des chapitres thématiques de qualité, dont « L’esthétique du diable », où l’auteur décrit bien la stratégie de communication de Daesh. Dommage que le chapitre sur « la panne américaine » n’ait pas eu droit à un développement plus important car l’analyse était intéressante et aurait permis au lecteur de comprendre en profondeur la part de responsabilité des Etats-Unis dans le chaos que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

La dernière partie, la plus attendue pour ceux aux faits des enjeux géopolitiques précédemment cités, est assez déroutante dans son approche. L’auteur évoque ainsi en premier « la grenade à fragmentation algérienne », mettant en garde contre la fragilité de l’Etat algérien et le risque de déstabilisation qu’il crée. Sans nier les difficultés de ce pays, on peut douter qu’il s’agisse de l’enjeu géopolitique majeur numéro 1 à évoquer dans ce genre d’analyse. Pierre Servent analyse ensuite les perspectives de la Chine et la menace que représente cette dernière pour l’équilibre régional voire mondial. Dommage qu’il n’ait pas traité dans les deux premières parties les événements géopolitiques dans lesquels la Chine a été impliqué ces dernières années, sa démonstration en aurait été renforcée. L’analyse sur les conditions pour vaincre Daesh est très claire et peut susciter un consensus, même si l’on ne voit pas bien aujourd’hui comment inciter plus fermement les pays arabes à s’impliquer réellement dans la lutte contre cet ennemi qui s’étend à d’autres pays et régions.

Dans un second temps, l’auteur promeut les guerres spéciales et invisibles (du type cybernétiques) pour éliminer les menaces. Les opérations spéciales sont évidemment utiles et nécessaires pour neutraliser un ennemi précis, pour gagner des batailles, mais comme l’évoquait très justement le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France » (http://livres-et-geopolitique.fr/la-derniere-bataille-de-france-general-vincent-desportes-collection-le-debat-editions-gallimard-octobre-2015/), les opérations spéciales ne permettent pas de gagner des guerres si elles ne sont pas suivies d’objectifs politiques précis. Quant à la dimension cyber des conflits à venir, elle est indéniable mais elle ne demeurera qu’une dimension parmi d’autres, dont l’efficacité va aller à s’accroissant, sans pour autant suffire à elle-seule à remporter une victoire décisive.

Enfin, l’auteur se livre dans les derniers chapitres à la promotion d’un retour aux valeurs fondatrices de la nation, d’un peuple qui doit à nouveau vouloir s’engager pour défendre son pays pour éviter une nouvelle période de « drôle de guerre », car la paix se construit perpétuellement et la France demeure une cible de choix pour de nombreux ennemis, comme l’ont tristement rappelé les attentats de janvier et novembre 2015. Dommage que ce chapitre soit rempli de bons sentiments qui, tout en suscitant une adhésion de principe, ne sauraient constituer un socle suffisant pour remédier à la fragilité croissante de la France. C’est aux politiques d’élaborer de véritables stratégies, et non de simples tactiques qui perdent de leur force en peu de temps, et d’attribuer les budgets suffisants pour assurer le mieux possible à la France son intégrité physique et morale.

En résumé, « Extension du domaine de la guerre » est un livre à la fois intéressant et frustrant. Intéressant par la capacité de l’auteur à conter avec un certain talent les événements géopolitiques de ces dernières années avec une volonté de proposer une grille de lecture pour mieux en comprendre la complexité. Frustrant par la trop forte sélection des événements géopolitiques par l’auteur qui occulte des sous-continents entiers, des thèmes majeurs, un manque de hiérarchisation dans les priorités géopolitiques et un style qui affaiblit les analyses en nuance de l’auteur.


Recension réalisée le 29 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/extension_du_domaine_de_la_guerre_&100&9782221191224.html

Fabricants d’intox (Christian Harbulot; Editions Lemieux éditeur; janvier 2016)

Fabricants_d'intox_HarbulotLes nouvelles technologies ont favorisé un accès démultiplié à l’information, permettant à toujours plus d’individus de pouvoir s’informer rapidement sur des événements qui ont pourtant parfois lieu à des milliers de kilomètres de chez eux. Pourtant, force est de constater que cette accessibilité renforcée n’est pas vraiment un gage de qualité et de véracité de l’information. En ce début de XXIème siècle, nous avons connu de nombreux cas d’intox et de stratégies de propagande qui ont abouti à des conséquences géopolitiques désastreuses, l’exemple le plus éclatant étant le mensonge américain sur la présence d’armes de destruction massive en Irak pour justifier l’invasion de ce pays.

Les stratégies de propagande ont toujours existé, mais aujourd’hui, en raison des capacités offertes de vérification de l’information, on arrive de plus en plus rapidement à repérer l’intox, même si le projet a bien été conçu à la base. Comment parvenir à être suffisamment sensible à l’analyse des informations qui nous sont quotidiennement communiquées pour éviter de croire des informations fausses et de participer involontairement à des stratégies de propagande ?

C’est l’un des objectifs du livre qui fait ici l’objet d’une recension. Son auteur Christian Harbulot est l’un des plus grands experts français de l’intelligence économique et le fondateur de l’EGE, l’école de guerre économique. Il a choisi d’intituler son ouvrage « Fabricants d’intox » avec pour sous-titre « La guerre mondialisée des propagandes », laissant à penser que son analyse portera sur les acteurs de la fabrication de l’intox et l’intérêt de cet outil dans des stratégies informationnelles. Organisé en six chapitres thématiques, il dresse un panorama général des réalités des stratégies d’intox et de propagande, prenant le risque de survoler des thématiques pourtant essentielles à la compréhension du sujet et passant trop vite sur les exemples, qui perdent parfois de leur force.

Le premier chapitre est assez théorique dans son approche et pourra en rebuter certains mais il a le mérite de poser efficacement les bases du sujet et de rappeler avant tout le dur combat des promoteurs de la guerre psychologique qui ont pendant des années étaient incompris ou plus simplement peu voire pas écoutés. Dans un second temps, l’auteur détaille le fonctionnement de la guerre de l’information des Etats-Unis qui s’est faite par le contenu dans les années 80, recouvrant « les opérations de propagande et de contre-propagande, les techniques de pression psychologique, les méthodes de désinformation, la manipulation par la production de connaissances de nature institutionnelle, académique, médiatique, sociétale (fondations, ONG) » (p.26).

C’est à partir du chapitre 2 que le propos de l’auteur se prête à une réflexion stratégique intéressante qui, à défaut d’être nouvelle, a le grand mérite de rappeler le poids de l’information dans les rapports de force. Ainsi, dans ce chapitre intitulé « l’information au bout du fusil », Christian Harbulot démontre efficacement que « la société de l’information a modifié le rapport au combat et la finalité de la guerre (…) : le fort cache l’image qui peut choquer les esprits, le faible montre celle qui sert ses intérêts » (p.41). Il cite à bon escient la période coloniale où l’on assistait à une situation pour le moins inégale : « le fort devait s’expliquer sur ses actes. Le faible avait la légitimité de la riposte » (p.45). Le fort était perdant car il était incapable de se mettre dans la peau du faible et surtout de chercher des contradictions dans la rhétorique de ce dernier, afin de l’affaiblir.

Le chapitre suivant est le plus intéressant de l’ouvrage ; il s’intitule « les fabricants de démocratie »  et permet à l’auteur de déconstruire les discours convenus répétés en boucle dans les médias et parfois dans les manuels d’histoire. Christian Harbulot remet ainsi en cause l’idée selon laquelle les Etats-Unis, contrairement à de nombreuses puissances européennes (France, Angleterre, Portugal, etc…) n’ont pas été une puissance coloniale. Il démontre avec clarté qu’entre 1846 et 1926, les Etats-Unis ont suivi une stratégie qui s’apparente clairement à du colonialisme, intervenant directement dans les affaires intérieures de pays comme le Nicaragua, l’Uruguay, la République dominicaine pour défendre leurs propres intérêts.

Dans ce même chapitre, l’auteur livre un réquisitoire précis contre le traitement de l’information appliqué à la Russie, qui fait écho entre autres au traitement par la presse française du conflit ukrainien qui n’est clairement pas un exemple de journalisme de qualité. Il revient sur le contexte des affrontements informationnels opposant les Etats-Unis à la Russie que l’on peut résumer ainsi : pour affaiblir la Russie, on insiste sur ses dérives totalitaires et la liberté d’expression que parvient difficilement à conserver la presse ; puis la presse occidentale écrit uniquement sur des aspects négatifs, omettant (sciemment ?) de contextualiser son propos, et enfin, aucune information ne sort sur les actions souterraines entreprises par les Etats-Unis dans leur stratégie de déstabilisation.

 Dans un autre registre, mais où les Etats-Unis occupent toujours un rôle essentiel, Christian Harbulot aborde la dimension géoéconomique de l’intox avec entre autres l’industrie de la sécurité informatique qui constitue selon l’auteur un enjeu majeur pour les Américains qui ont mené des attaques informationnelles d’envergure contre des entreprises comme Amesys et Vupen, utilisant des relais pour discréditer leurs concurrents, sans qu’une contre stratégie d’information soit mise en place pour les neutraliser.

Les deux derniers chapitres (« les dérapages de la société civile » et « les pertes de repère ») traitent des autres acteurs qui participent aux stratégies d’intox comme certaines ONG ou des lanceurs d’alerte qui peuvent être manipulés malgré une noble cause. L’auteur présente l’affaire du retrait de l’Accord multilatéral sur l’investissement comme la première victoire significative de campagnes de protestation organisées par la société civile. Dans une autre perspective, il évoque l’erreur de Greenpeace qui, en 1995, proféra des accusations à tort Shell et dut s’excuser. Cela montre que des ONG peuvent mal agir au nom de leurs intérêts, mais également qu’il est de plus en plus difficile de masquer ses erreurs et qu’une intox révélée peut avoir des conséquences néfastes pour son instigateur.

Une fois le livre terminé, on est assez partagé. Le livre manque sa cible, ou plutôt il s’adresse à deux types de lecteurs très différents sans répondre totalement aux attentes. Pour un novice, il peut sembler abscons par moments, l’auteur fonctionnant beaucoup par allusions, sans faire preuve de suffisamment de pédagogie. Pour un lecteur initié à ces thématiques, il pourra avoir le sentiment que les sujets sont survolés et qu’à vouloir traiter tant de thèmes dans un format assez court, on reste sur sa faim. C’est d’autant plus frustrant et dommage que l’auteur est un excellent expert de ces questions et qu’il a déjà démontré dans de précédents écrits et présentations orales qu’il peut parfaitement expliquer au plus grand nombre tout en étant rigoureux les enjeux des stratégies informationnelles.

Sans doute un autre plan eut été envisageable : pourquoi ne pas être parti de cas d’études emblématiques pour en tirer des enseignements à même d’alimenter la réflexion sur le sujet ? En abordant moins de thèmes mais en développant davantage ceux retenus, le propos aurait ainsi gagné en densité.

En conclusion, « Fabricants d’intox » est un livre utile pour exercer sa pensée critique à l’égard des médias, mais faute de développements et d’argumentaires nécessaires, il ne réussit que partiellement sa mission, à savoir « désintoxiquer le citoyen et lui apprendre à se prémunir de tous ces enfumages sophistiqués dont il est parfois la cible, parfois la victime collatérale » (4ème de couverture).


Recension réalisée le 12 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lemieux-editeur.fr/Fabricants-d-intox.html

Comprendre le monde, les relations internationales pour tous (Pascal BONIFACE; Editions Armand Colin; mars 2015)

Comprendre_le_mondeLa part des événements géopolitiques dans le traitement de l’actualité internationale est de plus en plus conséquente. Les médias, conscients de l’intérêt des citoyens pour ces événements, cherchent à faire preuve de pédagogie en expliquant les enjeux géopolitiques de tel ou tel conflit armé, de telle ou telle négociation diplomatique. Ils sont cependant bridés dans leur démarche salutaire par trois facteurs : la nécessité d’expliquer dans l’instant, voire en continu, la limite temporelle (quelques minutes à la télévision ou à la radio) et physique (quelques milliers de signes pour la presse) des formats des médias, le manque chez certains d’une prise de recul suffisante pour apprécier à sa juste valeur un événement géopolitique.

Ces trois facteurs peuvent conduire à une sous ou à une sur-interprétation des phénomènes géopolitiques, voire carrément à des erreurs d’analyse. Dans un ouvrage intitulé 50 idées reçues sur l’état du monde (Recension disponible à cette adresse http://livres-et-geopolitique.fr/50-idees-recues-sur-letat-du-monde-edition-2015-pascal-boniface-editions-armand-colin-avril-2015/), Pascal Boniface revenait sur ces argumentaires répétés en boucle mais qui n’étaient que des caricatures de la réalité. Poursuivant son travail de vulgarisation auprès du grand public de l’analyse géopolitique, l’auteur propose à travers l’ouvrage ici présenté un véritable manuel de géopolitique accessible à tous, comme le rappelle le sous-titre (« les relations internationales pour tous »).

Le titre de l’ouvrage (« Comprendre le monde ») laisse suggérer une forte ambition au niveau du contenu et on peut dire que le pari est réussi. Pascal Boniface a construit son livre autour de quatre grandes thématiques : le cadre la vie internationale (mise en perspective de la mondialisation, définition des acteurs), les puissances, les défis globaux (réchauffement climatique, distorsions économiques, etc…) et enfin le débat sur les valeurs qui aborde la question de la démocratie (son universalité et sa perception), les enjeux juridiques et géopolitiques de la souveraineté et de l’ingérence, et pour finir la place de la morale et de la Realpolitik dans les relations internationales.

Bien que structuré de manière thématique et autonome, il convient de lire dans l’ordre et dans l’intégralité le livre car de nombreux arguments et démonstrations font écho aux chapitres précédents. Il y a une certaine progression qui permet au lecteur, et c’est le but ultime de l’ouvrage, de se forger sa propre réflexion sur les enjeux qui façonnent les relations internationales. L’auteur veille à lier systématiquement approche factuelle et analyse critique pour en tirer des enseignements. Les parties sur les notions de souveraineté et d’ingérence sont les plus réussies, de même que celles sur la morale et la Realpolitik où l’auteur évite soigneusement une approche binaire.

Les cartes proposées sont claires, mais insuffisantes au regard des enjeux évoqués dans le livre. On peut regretter également l’absence d’une bibliographie qui aurait permis au lecteur d’approfondir à sa guise certains chapitres. Parmi les défis globaux, on pourrait suggérer en vue d’une nouvelle réédition (la recension se base sur la troisième réédition, preuve du succès du livre) un chapitre spécifique sur les enjeux énergétiques, voire un sur les nouvelles technologiques qui sont certes évoquées tout au long du livre mais qui ne font pas l’objet d’un traitement spécifique.

Bien que la géopolitique soit devenue un champ d’études « à la mode », il n’y a que peu de livres qui proposent une vision d’ensemble des enjeux géopolitiques en étant à la fois accessibles au grand public et très utiles pour des étudiants de licence et de master souhaitant questionner leurs connaissances des relations internationales. Pascal Boniface comble ce vide brillamment et son livre est amené à devenir un classique, comme en témoignent ses multiples rééditions.

PS : L’auteur de la recension précise travailler dans le Think Tank (IRIS) dirigé par l’auteur du livre.


Recension réalisée le 23 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/comprendre-le-monde-3e-edition-les-relations-internationales-pour-tous-9782200600839 

Géopolitiquement correct & incorrect (Harold HYMAN; Editions Tallandier; octobre 2014)

Géopolitiquement_correct_et_incorrect_HYMANLa géopolitique est une discipline en plein essor, qui fait l’objet d’une médiatisation accrue. De plus en plus de médias (radio, télévision) y consacrent des émissions, plusieurs heures par semaine, avec un objectif : permettre à l’auditeur ou au téléspectateur de comprendre le sens des événements de l’actualité internationale. L’exercice est périlleux car en quelques minutes ou dizaines de minutes, le journaliste doit réussir à donner les clés de compréhension d’une réalité géopolitique apparemment complexe à comprendre. Qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, des tensions diplomatiques entre la Chine et les Etats-Unis, de la propagation du terrorisme, l’analyse géopolitique permet de contextualiser ces événements afin de leur donner l’importante qu’ils méritent.

Un des journalistes qui réussit le mieux cet exercice est Harold Hyman, journaliste à BFM TV qui parvient, à l’aide de cartes claires et précises, à illustrer ce que d’autres ne font que décrire de manière factuelle. En effet, ses explications associées aux cartes permettent au téléspectateur de voir rapidement les enjeux de telle ou telle crise et de se forger sa propre opinion.

Suivant sans doute la mode des ouvrages de géopolitique « à clés » (« X idées reçues sur le monde », etc…), Harold Hyman publie fin 2014 un ouvrage intitulé « Géopolitiquement correct & incorrect », avec Alain Wang. Le défi est grand car le livre se doit de se démarquer de ce qui existe déjà et surtout, il doit tenir les promesses de son titre qui laisse à penser que le contenu sera par moments impertinent, ou tout du moins qu’il ira au-delà des idées reçues. Et autant dire que l’exercice est en grande partie réussi !

Dans douze chapitres courts et incisifs, articulés chacun avec une introduction, un développement et des focus sur les concepts clés, Harold Hyman parvient à rendre accessibles au plus grand nombre des situations géopolitiques aux ramifications multiples. On retrouve à l’écrit sa même capacité de synthèse qu’à la télévision, même si l’absence suffisante de cartes se fait sentir par moments.

L’auteur a du faire des choix pour essayer de donner des pistes de réflexion sur de nombreux sujets, allant de la Russie au terrorisme, en passant par la Chine et des considérations sur l’Afrique. Globalement, le panorama est dressé avec intelligence même si l’on peut estimer que la part accordée au terrorisme est disproportionnée et qu’à l’inverse, les émergeants sont insuffisamment traités, de même que les Etats-Unis (bien que l’auteur s’en explique à la fin de l’ouvrage). Les chapitres sur la Russie, l’Union européenne et les passages sur les Balkans sont sans doute les mieux réussis, car très clairs pour des enjeux qui ne le sont pas toujours…

Le livre promettait un style « impertinent » et il ne ment pas : à plusieurs reprises, qu’il s’agisse des passages sur l’Afrique ou sur la Chine, l’auteur a une manière bien à lui d’amener le sujet, formulant ses problématiques de manière parfois osée (« faut-il placer une partie de l’Afrique sous tutelle internationale ? », « faut-il mettre en place une « ingérence environnementale »  pour sauver la Chine d’elle-même ? »), ce qui pourra évidemment susciter des réactions contrastées chez le lecteur. Néanmoins, c’est le but recherché par l’auteur : faire du lecteur un interlocuteur curieux, actif, critique.

Cette critique peut d’ailleurs se manifester lors des passages sur la Russie, la Chine et surtout sur le conflit israélo-palestinien, où l’auteur est davantage dans un rôle d’éditorialiste engagé que dans celui d’un journaliste. Sa vision de Netanyahu, sa manière de considérer les différents protagonistes peuvent susciter le désaccord chez ceux qui s’intéressent depuis plusieurs années au sujet. De même, sa vision pour le moins négative de la situation aussi bien interne qu’externe de la Chine conduit à une analyse caricaturale de la seconde puissance mondiale.

Cependant, ces remarques sur le fond sont en grande partie dépendantes de la structure même de l’ouvrage qui privilégie une approche globale, en un peu plus de deux cent pages, avec le risque irréfragable de survoler parfois certains sujets ou d’aller trop rapidement dans l’analyse, le lecteur pouvant être perdu s’il n’a pas déjà certaines notions.

Une plus stricte sélection des thèmes à aborder, quitte à séquencer l’ouvrage en plusieurs volumes, aurait sans doute mieux permis au livre de remplir sa fonction didactique. Gageons que l’auteur poursuivra son travail d’analyse et de vulgarisation à l’écrit, en allant sur des thèmes peu médiatisés mais aux conséquences géopolitiques majeures : question de l’eau, des enjeux climatiques, des migrations, etc… Cela pourrait constituer un excellent second volume !


Recension réalisée le 12 mars 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021005341.htm

Les combats des frères Klitschko (Leo G. LINDER; Editions du moment; mars 2014)

COMBATS_FRERES_KLITSCHKOL’Ukraine occupe actuellement, pour des raisons dramatiques, l’actualité européenne, voire internationale, tant le conflit qui y règne a des implications géostratégiques majeures. Tiraillée au sein même de sa population, l’Ukraine ne sait vers qui se tourner pour assurer son avenir : l’Union européenne (et indirectement les Etats-Unis) qui en échange de dons demande des réformes extrêmement puissantes dans un pays si corrompu, ou la Russie qui lui fournit son gaz à un prix largement négocié, lui propose une aide économique substantielle avec comme contrepartie une influence russe accrue dans le pays. Les récents événements (Crimée, soulèvement de mouvements pro-russes) ne gagent rien de bon pour l’Ukraine, dont la classe politique se partage entre incompétents et corrompus.

L’espoir semble d’autant plus faible que le 29 mars dernier, Vitali Klitschko, champion de boxe, figure admirée dans le pays pour le modèle qu’il s’est évertué à incarner, a renoncé à se présenter à la présidentielle de 2015, soutenant le milliardaire Petro Porochenko, mais se donnant la possibilité de conquérir la mairie de Kiev.

Hormis les cercles de fan de boxe, ce boxeur, au physique relativement impressionnant, n’était pas forcément connu du grand public. Pourtant, son vie symbolise à la fois les faiblesses de l’Ukraine et l’espoir que l’on peut malgré tout s’en sortir.

C’est cette histoire qu’a cherché à raconter Leo G. Linder, auteur, réalisateur et producteur pour des chaînes de TV allemandes. Pour être plus précis, c’est l’histoire des Klitschko qui est ici présentée car ils sont deux : Vitali et Wladimir (voire même trois si l’on considère l’influence de leur père sur leur conception de la vie).

Comme le rappelle à propos le titre de l’ouvrage, il s’agit d’en savoir plus sur « les combats » qu’ont menés les Klitschko, pas seulement sur le ring, mais dans leur vie en général pour se sortir par le haut dans un pays où on ne leur proposait rien.

L’auteur insiste dès les premiers chapitres sur la figure paternelle, militaire de formation au service de l’URSS, qui emmène avec lui femme et enfants au gré de ses affectations. On comprend que la discipline occupe une part prépondérante dans l’éducation des frères Klitschko. Vitali est le plus âgé, il affiche une certaine froideur et détermination, tandis que son frère Wladimir semble parfois moins sûr de lui, facilement influençable. En tout cas, tous deux partagent un physique impressionnant et se ressemblent très fortement, ce qui leur assurera une emprise médiatique certaine.

Bien que leurs parents se soient opposés à leurs projets, très rapidement, les frères se passionnent dans les sports de combat, dont le kick boxing pour Vitali, ce qui ne l’empêche pas d’étudier jusqu’à soutenir une thèse de doctorat. Leur ascension sportive en boxe (passant d’amateurs à professionnels) va se faire grâce à des mécènes qui ont pour la plupart eu des liens plus ou moins étroits avec la mafia ukrainienne. Des doutes d’ailleurs semblent subsister quant à certains « extras » qu’aurait effectués Vitali pour rendre service à ses anges gardiens. En tout cas, rien n’a été prouvé jusqu’à présent.

L’auteur insiste avec précision sur la relation qui lie les deux frères, refusant de combattre l’un contre l’autre, cherchant au contraire à avancer de concert pour conquérir le plus de titres mondiaux / olympiques possibles (seul Wladimir sera récompensé aux JO). Leur carrière va prendre un tournant avec leur arrivée en Allemagne, où ils vont devoir batailler ferme pour se faire aimer, mais cela vaut le coût en raison des gains financiers conséquents qu’ils obtiennent. Leur renommée les fait entrer dans une nouvelle dimension, même s’ils restent pour plusieurs années à l’écart des grandes compétitions américaines (pour des raisons financières principalement).

Les deux frères ont remporté un nombre impressionnant de victoires, mais l’auteur a l’intelligence d’insister également sur leurs défaites, car c’est lors de ces descriptions que l’on comprend le mieux la psychologie des deux frères, Vitali jouant clairement son rôle d’aîné lorsqu’il s’agit d’aider son frère à avoir les pieds sur terre, tandis que Wladimir s’engage à venger le sien lorsqu’il est défait dans un combat.

Wladimir continue de boxer (sa prochaine rencontre aura lieu le 26 avril contre Alex Leapai) tandis que son frère a préféré prendre sa retraite (même s’il a un moment repris les gants) pour se consacrer à la politique.

Cette décision lui a été déconseillée par tous ses proches en raison du climat malsain qui règne au sein de la classe politique ukrainienne, mais Vitali est têtu. A deux reprises, il réussit à intégrer le conseil municipal de Kiev, même s’il ne parvient pas à conserver ses troupes, fortement indisciplinées.

Son vrai problème est qu’il n’a pas à proprement parler de programme politique. Il peut certes mettre en avant son parcours, ses engagements humanitaires, ses investissements dans son pays (restauration d’un édifice religieux à Kiev), mais cela ne suffit pas. Notons au passage que bien que se revendiquant patriote, il paie la plupart de ses impôts en Allemagne, et déclare posséder très (trop ?) peu de biens matériels. Pour accéder au Parlement avec son parti UDAR (qui signifie « coup de poing » en ukrainien) en 2012, il a du s’allier avec des partis apparemment aux antipodes de ses convictions, dont le parti du nationaliste et antisémite Oleg Tiagnibok (rappelons que Vitali a des origines juives). La vie politique est assurément plus complexe pour lui que celle du sport et de la boxe.

C’est un livre très intéressant qu’a écrit Leo G. Linder, qui ne s’adresse pas nécessairement qu’aux fans des deux boxeurs et de la boxe en général, les passages sur les combats étant présentés de façon très pédagogique et techniquement compréhensible. Il nous propose l’histoire de deux frères, issus d’un pays ayant vécu sous l’URSS, qui ont cherché via le sport à se sortir d’une vie prédéterminée, oscillant entre une carrière militaire à l’image du père ou une vie de criminels au sein de la mafia ukrainienne. On regrettera quelques passages un peu superflus sur leur enfance et leur famille, mais on appréciera les présentations croisées des combats livrés qui permettent de bien percevoir la personnalité de chacun.

A travers ce livre, c’est aussi un portrait de l’Ukraine et de ses faiblesses qui est présenté. Très accessible, c’est un moyen certes détourné mais bon pour comprendre l’histoire d’un pays et de son peuple, plongés dans une actualité pour le moins compliquée et source d’instabilité majeure.


Recension réalisée le 25 avril 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdumoment.com/