L’Aigle égyptien, Nasser (Gilbert SINOUE; Editions Tallandier; février 2015)

NASSER_TALLANDIERL’Egypte est un des pays qui a été le plus impacté par les Printemps arabes. Le départ forcé d’Hosni Moubarak a laissé place aux Frères musulmans (arrivés de manière légale et démocratique, ce qui est trop souvent oublié) qui ont été chassés du pouvoir par un coup d’Etat perpétré le 3 juillet 2013, permettant au Général al-Sissi de s’emparer de la présidence. Cette instabilité politique a plongé le pays dans un chaos économique sans précédent et ruiné les aspirations de ceux qui ont « fait » le Printemps arabe égyptien, qui se retrouvaient sur la place Tahrir au Caire pour signifier leur souhait d’un profond changement avec une vraie république démocratique. Cette situation politique et géopolitique singulière, fruit d’intérêts puissants et divergents au sein d’une Egypte où le poids de l’armée est considérable, est difficile à comprendre réellement si on ne se place pas dans une démarche d’historien. A ne se concentrer que sur les quatre dernières années de l’histoire de l’Egypte, on ne peut que se borner à du factuel et à des conjectures pour le moins hasardeuses.

Essayer de comprendre l’Egypte, cela peut se faire via l’étude de ceux qui ont cherché à la « façonner », à lui donner un sens et une direction. L’une des figures marquantes de l’Egypte est assurément Gamal Abdel Nasser (appelé en général simplement Nasser) qui a marqué de son empreinte pour de bonnes et de mauvaises raisons l’histoire de l’Egypte au XXème siècle. Le genre biographique n’est pas toujours le plus approprié pour avoir une réflexion géopolitique mais Gilbert Sinoué y parvient de manière remarquable dans sa biographie de Nasser intitulée « L’aigle égyptien ». Avec un vrai talent d’écriture, l’auteur fait du lecteur un spectateur de premier plan et averti de la vie de Nasser, personnage au final assez méconnu et souvent cantonné à des caricatures. Gilbert Sinoué a fait le choix de commencer sa biographie dès l’enfance de Nasser et d’y consacrer une partie conséquente, ce qui est judicieux car cela permet de comprendre les traits de caractère du futur président de la République d’Egypte. A l’inverse, on peut regretter que les dernières années de sa vie soient insuffisamment développées et qu’il n’y ait pas de véritable réflexion de l’auteur sur ce qu’est le « nassérisme » bien qu’il distille tout au long de l’ouvrage des éléments de réponse.

Suivant son père fonctionnaire durant l’enfance, Nasser décide ensuite de demeurer au Caire pour poursuivre ses études. Pas vraiment destiné à la carrière militaire, il va pourtant poursuivre dans cette voie, démontrant très rapidement des qualités de courage, de réflexion, qui lui seront bien utiles pour la suite. C’est également une personne qui veut s’opposer contre les injustices et permettre à l’Egypte de redevenir une grande nation, un tel changement passant nécessairement par le départ des Britanniques. Parfaitement conscient que ces derniers sont les vrais détenteurs du pouvoir en Egypte avec un roi Farouk n’ayant pas les qualités nécessaires pour être un grand dirigeant et surtout une armée mal organisée, corrompue à tous les niveaux, Nasser va méthodiquement mettre en place une stratégie visant à expulser les Britanniques de l’Egypte et à réduire les inégalités structurelles et dramatiques que connaissent les Egyptiens.

Militaire depuis 1938, Nasser participe à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 où il fait montre d’un courage et d’une détermination sans faille, mais il constate l’état déplorable de l’armée, mal équipée, mal dirigée, et qui essuie de lourdes défaites qui brisent le moral des troupes et de la population. Décidant d’agir de son propre chef (les canaux classiques de communication étant inefficaces), il fonde le mouvement des officiers libres où figure d’ailleurs Anouar el-Sadate, qui succèdera à Nasser à sa mort.

Patiemment, avec le risque permanent d’être dénoncés, les officiers libres s’organisent, se structurent malgré leurs différences idéologiques que parvient à apaiser Nasser, et qui est parfaitement décrit par l’auteur. Le passage sur le rôle des Frères musulmans et leur perception négative par Nasser est particulièrement éclairant vu le rapport de forces Armée / Frères musulmans aujourd’hui.

En juillet 1952, un coup d’état militaire est déclenché par les officiers libres qui réussissent au prix de peu de morts à faire abdiquer le roi Farouk mettant ainsi fin à la monarchie. Mais de manière prudente (et calculée ?), Nasser propulse sur le devant de la scène le Général Mohammed Naguib qui devient le premier président de la République d’Egypte un an après le coup d’état. Les deux hommes, bien que travaillant ensemble (Nasser est le Premier ministre adjoint de Naguib qui cumule les fonctions de Premier ministre et de Président), s’opposent de plus en plus sur la manière de conduire les affaires de l’Egypte, dont la situation économique est particulièrement préoccupante. Le président Naguib est contraint de démissionner en novembre 1954, laissant ainsi le champ libre à Nasser, qui crée une assemblée constituante chargée de rédiger la Constitution républicaine. Le référendum de 1956 valide la nouvelle constitution et permet à Nasser d’accéder à la présidence.

Son arrivée aux plus hautes fonctions suscite l’enthousiasme de la population et la crainte chez les Occidentaux qui se méfient de la politique panarabe qu’il souhaite mette en place. L’auteur explique très bien que la décision de Nasser de se tourner vers l’URSS pendant la Guerre Froide est moins dictée par un partage d’idées communes que par un délaissement des Etats-Unis qui n’ont pas pris Nasser au sérieux et qui ont joué le rapport de force au lieu d’avoir des relations diplomatiques apaisées avec le leader égyptien. Ce dernier provoque également la colère des Britanniques par son refus d’adhérer au Pacte de Bagdad (ou Traité d’organisation du Moyen-Orient), censé bloquer l’influence de l’URSS dans la région. Nasser y voit une manifestation de l’impérialisme occidental qui va à l’encontre de sa stratégie, qui consiste au contraire à ce que les pays arabes s’extraient des influences occidentales pour s’affirmer comme de véritables puissances indépendantes. Les tensions s’accroissent fortement avec le refus des Occidentaux de financer la construction du barrage d’Assouan, pourtant jugé utile pour le développement économique de l’Egypte (électricité, agriculture…).

S’en suit la crise de Suez avec la nationalisation de la compagnie du canal en 1956. Cette partie du livre est très intéressante car elle permet de voir un événement historique assez connu d’un autre point de vue que celui exprimé en général, à savoir celui des Occidentaux. La gestion calculée de cette crise par Nasser qui résiste suffisamment pour que la pression change de camp et porte sur la France, le Royaume-Uni et Israël qui seront contraints par les Etats-Unis et l’URSS à se replier permet au leader de l’Egypte d’accroître sa renommée dans l’ensemble du monde arabe (même si des pays demeurent opposés à sa stratégie à l’instar de l’Arabie saoudite). L’auteur évoque par ailleurs la création de la RAU ou République arabe unie en 1958 (qui disparaîtra en 1961), qui lie la Syrie et l’Egypte. C’est un épisode assez peu connu de l’histoire de ces deux pays et Gilbert Sinoué a bien fait de l’évoquer car il montre aussi bien l’étendue de l’aura de Nasser dans la région que les limites de sa vision panarabe qui ne répondait pas nécessairement aux aspirations des populations concernées.

Sur le front intérieur, Nasser entend moderniser l’économie et procède à plusieurs réformes à partir de 1962, mais elles se feront de manière brutale, en particulier pour celle sur la redistribution des terres agricoles, où les propriétaires de vastes superficies résisteront à la politique du président. Nasser semble prendre conscience que l’Egypte, bien qu’ayant besoin de réformes en profondeur, est un pays qui a besoin de temps pour changer. Ses difficultés au niveau national se cristallisent avec sa réélection en 1965, où le suspens était pour le moins absent puisqu’il n’y avait pas d’autres candidats autorisés à se présenter.

Celui qui fut président du mouvement des non-alignés en 1964 va connaître avec la guerre des Six jours de 1967 son pire revers, aussi bien politique, militaire, stratégique que diplomatique. Israël, en réaction au blocus du détroit de Tiran par l’Egypte le 23 mai 1967, va attaquer cette dernière, ainsi que la Jordanie et la Syrie. Nasser s’était préparé à cet affrontement et avait accumulé une quantité d’armements (soviétiques), de matériels qui étaient censés lui permettre d’infliger des lourdes pertes à l’ennemi. Au lieu de cela, en une journée, l’aviation égyptienne est détruite et les autres jours correspondent à des replis désordonnés de l’armée égyptienne qui essuie des pertes nombreuses. Nasser est anéanti : en plus de cette défaite militaire (cf responsabilité d’Abdel Hakim Amer), l’Egypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï. Lui qui entendait faire de l’Egypte une puissance forte et incontournable dans la région décide de démissionner après cette déflagration politico-militaire. Cependant, il se maintient au pouvoir suite à de grandes manifestations (organisées ?) de la population qui ne veut pas perdre celui qui a cherché à insuffler un nationalisme à l’Egypte. Les dernières années de son mandat sont pour le moins troubles avec des dérives autoritaires qui ralentissent le développement du pays. Il meurt en 1970 après le sommet de la ligue arabe, remarquablement décrit par l’auteur au passage.

Gilbert Sinoué a réussi un exercice compliqué : raconter l’histoire politique d’un personnage complexe, qui a divisé et qui divise encore. Il évite de tomber dans le piège de la glorification de son sujet et n’hésite pas à détailler les critiques qui ont été faites à Nasser. Il permet de comprendre le poids de cet homme qui souhaitait une plus grande justice sociale (la partie réformes sociales / économiques est peu détaillée malheureusement), la fin de l’impérialisme occidental et la grandeur de l’Egypte. Il est clair qu’à la lecture de l’ouvrage le bilan est très contrasté, mais un seul homme, même bien entouré, pouvait-il relever de tels défis ?

Agréable à lire, très bien documenté, « L’aigle égyptien » est une très bonne biographie qui évite de manière intelligente les limites structurelles du genre. C’est un ouvrage utile pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Egypte, au panarabisme et de manière générale à l’histoire de la région MENA au XXème siècle. Certes, Nasser est mort depuis plus de quarante ans, mais de nombreux aspects de l’Egypte de son temps se retrouvent aujourd’hui, aussi bien positivement que négativement.


Recension réalisée le 30 avril 2015

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Occupy (Noam CHOMSKY; Editions L’Herne; janvier 2013)

OCCUPYDans le sillage des Printemps arabes, des mouvements de protestation ont émergé en Occident, qu’il s’agisse de l’Europe avec les Indignés (en référence à l’ouvrage de Stéphane Hessel « Indignez-vous ! ») ou des Etats-Unis avec le mouvement Occupy (et Occupy Wall Street dirigé spécifiquement contre l’establishment financier). De nombreux médias se sont penchés sur ces nouveaux acteurs de la société civile, mais pour une très grande majorité d’entre eux, leur analyse restait en surface, voire correspondait davantage à un jugement de valeur (quasi exclusivement négatif).

Certes, ces mouvements avaient des faiblesses et le fait qu’ils se soient essoufflés aujourd’hui tend à démontrer que leurs détracteurs avaient vu juste. Mais ce serait ignorer des événements majeurs, peu médiatisés, qui offrent pourtant une autre voie dans le développement de nos sociétés, que celle que nous suivons jusqu’à présent.

Pour faire œuvre de pédagogie et incarner cette émergence du mouvement Occupy, la figure de Noam Chomsky était sans doute parmi les plus indiquées. Intellectuel brillant, engagé, il est ici l’auteur d’un ouvrage bref (une centaine de pages) et éclairant sur ce qu’est le mouvement Occupy.

Il ne faut pas chercher dans l’ouvrage une réelle structure d’analyse. Ce fut peut-être le choix de l’auteur, cherchant à créer un parallèle avec le mouvement Occupy qui, bien qu’hétérogène de par ses membres et leurs idées, laissant suggérer même qu’il était un peu « brouillon », est parvenu à faire passer son message.

L’ouvrage se compose ainsi d’une excellente préface de Jean Bricmont qui rappelle que le monde fait aujourd’hui face à trois types de force : ceux qui pensent que la crise est passagère et gérable, ceux comme Noam Chomsky pour qui il est impératif de dépasser le système capitaliste actuel pour revenir aux idéaux des Lumières et enfin ceux qui adoptent un attitude réactionnaire, évoquant une crise des valeurs qui conduit inévitablement à un repli sur soi. Il semble clair que c’est la seconde voie qui est privilégiée dans l’ouvrage qui comprend : un chapitre sur l’économie américaine, un chapitre sur Occupy à Boston, un entretien avec un étudiant sur trente années de lutte des classes, un chapitre sur Interoccupy.org (un site internet où sont hébergées les contributions du mouvement), un chapitre sur la manière de peser sur la politique étrangère et enfin un hommage à Howard Zinn, historien américain et défenseur acharné du mouvement des droits civiques.

Ces chapitres apparemment déconnectés ne font qu’un si l’on accepte que la compréhension du mouvement Occupy passe par l’assemblage d’un puzzle intellectuel où dominent quelques constantes. Le mouvement est le premier grand soulèvement populaire de ces dernières années ; il cherche à créer un élan de solidarité en donnant la parole aux 99% de la population qui trop souvent se tait devant la puissance économique et financière des 1% restants, laissant ainsi suggérer que nous avons affaire aux Etats-Unis (et dans d’autres pays) à une ploutocratie.

De nombreuses mesures sont réclamées par Noam Chomsky qui se fait le porte-parole direct et indirect du mouvement Occupy : fin de la personnification des entreprises (ce qui crée des problèmes juridiques considérables), fin du financement par les entreprises des campagnes électorales, refonte du modèle économique en partant du constat que ce n’est pas l’argent qui manque mais bien les outils d’une production réelle. De ce dernier point découle la nécessite d’une autogestion des usines lorsque ces dernières sont condamnées par des investisseurs qui pensent avant tout à leur profit à court terme et qui négligent les réalités humaines de villes entières.

A plusieurs reprises dans l’ouvrage (qui prend souvent la forme d’entretiens entre l’auteur et des participants au mouvement) est évoquée la problématique de la diffusion des idées du mouvement. La réponse de l’auteur est simple, voire sans doute trop pour ses modalités pratiques : favoriser le débat participatif en mettant en place des réseaux à taille humaine. Noam Chomsky incite chaque participant à aller discuter, argumenter avec des inconnus pour leur exposer les idées du mouvement, car seul un nombre croissant de personnes convaincues pourra faire infléchir les politiques des dirigeants.

L’auteur privilégie la capacité de l’homme, alors que beaucoup misent aujourd’hui sur le pouvoir des nouvelles technologies (sans doute à tort), à changer les choses, à repartir sur des bases saines pour partager équitablement le pouvoir, en permettant localement d’élire des représentants qui pourraient être démis de leurs fonctions rapidement et simplement en cas d’échec. Noam Chomsky reconnaît que le combat est difficile mais il insiste sur la nécessité de le poursuivre sur le long terme, quitte à aller à contre-courant de l’opinion véhiculée par les médias et ceux mis en accusation par le mouvement. Rappelons au passage que plus de six mille personnes ont été arrêtées pour avoir soutenu le mouvement Occupy, et ce au sein même de la démocratie américaine.

Déroutant dans sa structure, Occupy de Noam Chomsky n’en demeure pas moins intéressant et profondément actuel. Il suffit de lire les quelques passages critiquant les politiques d’austérité pour voir que ce livre accessible à tous mériterait d’être davantage repris par les médias pour évoquer un autre modèle de développement et de société. Sans prétendre fixer un agenda politique (ce qui serait assez dogmatique et contraire à sa démarche intellectuelle), l’auteur donne des bases solides pour que chacun agisse à son niveau et permette au plus grand nombre de s’en sortir par le haut. C’est un livre utile pour qui s’intéresse aux différents visages de la société civile.


Recension réalisée le 12 septembre 2014

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Du Printemps arabe… à l’automne islamiste? (Walid PHARES; Editions Hugo et Compagnie; octobre 2013)

PRINTEMPS_ARABE_AUTOMNE_ISLAMISTE_PHARESLes livres sur le Printemps arabe commencent à remplir les librairies, pour le meilleur et pour le pire, certains écrits « à chaud » avec un fort risque de faire une analyse erronée, tandis que d’autres demeurent dans le général pour donner une vision d’ensemble, mais où manquent des clés de compréhension essentielles. A cette collection d’ouvrages relatant le Printemps arabe, d’autres se prennent à faire de la prospective avec un angle intellectuel très orienté et souvent tourné sur le fameux « automne islamiste ». Sans juger de la véracité d’une telle affirmation (que je ne partage pas néanmoins), je soulignerai simplement que nous parlons de phénomènes extrêmement complexes, qui doivent s’apprécier sur la durée, et où il faut éviter le dogme des médias qui veulent des réponses simplistes en un temps extrêmement court.

Le livre qui fait ici l’objet d’une recension semble à son titre tomber dans ce travers, laissant supposer qu’il s’agit d’une énième analyse du Printemps arabe avec pour conclusion (même si le point d’interrogation est présent !) la victoire de l’islamisme. Or, il n’en est rien, preuve qu’un titre peut parfois desservir un livre. Le titre retenu est extrêmement réducteur et ne reflète en aucun cas la richesse d’analyse produite par l’auteur.

Ce dernier, Walid Pharès (d’origine libanaise), est un expert des questions géopolitiques au Proche et Moyen-Orient qui a, entre autres, été le conseiller de Mitt Romney sur cette partie du monde pour le moins conflictuelle. A première vue, pour un lecteur européen, une certaine appréhension peut se faire jour vu l’ « obamania » qui existe depuis plusieurs années. Mais c’est au contraire une chance d’avoir accessible en français la pensée stratégique d’un spécialiste américain classé du côté Républicain et qui intervient notamment sur la chaîne conservatrice américaine Fox News. L’idée n’est pas d’être d’accord ou pas avec lui, mais bien de prendre conscience qu’il y a plusieurs manières de voir les événements géopolitiques au Proche et Moyen-Orient.

Dans un premier temps, les premiers chapitres créent une certaine inquiétude devant le vocable idéologique employé par l’auteur, où l’on a l’impression d’avoir à faire à un discours pour un militant républicain, avec des partis pris assez discutables et une vision des événements pour le moins orientée (ses comparaisons entre les anciennes républiques soviétiques et les pays du Printemps arabe sont pour le moins problématiques).

Mais très vite, l’ouvrage de Walid Pharès gagne en intérêt grâce à une analyse passionnante de la stratégie (ou plutôt dans certaines situations de la non-stratégie) des Administrations Bush & Obama et des structures gouvernementales concernées pour la question du Proche-Orient, trop concentrée sur le conflit israélo-palestinien comme le déplore l’auteur. Ce dernier insiste également à de nombreuses reprises sur les influences que subissent les universitaires spécialistes de la région, en raison de fonds provenant des sociétés pétrolières. On aurait aimé que l’auteur aille plus loin dans sa dénonciation des connivences entre intellectuels américains et sociétés ayant des intérêts au Moyen-Orient, en expliquant les circuits de financement par exemple.

Walid Pharès démontre avec brio que les Etats-Unis, et l’Occident dans son ensemble, ont considéré les événements du Printemps arabe d’un point de vue binaire, ne prenant en compte que les opposants islamistes (qui sont en réalité les ennemis de l’Occident) et les dictateurs encore en place. En rappelant de façon assez froide les actions d’islamistes à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région, l’auteur montre que l’Occident s’est fourvoyé et qu’il a aidé des adversaires de ses propres valeurs à s’attaquer à lui. Il insiste, ce qui fera réagir beaucoup de personnes, sur l’impossibilité pour les islamistes de diriger de manière démocratique un pays. On peut d’ailleurs lui reprocher, et cela se vérifie à de nombreuses reprises dans l’ouvrage, d’adopter une grille de lecture occidentale de ce qui est bon ou pas, ce qui est un comble vu son histoire personnelle et sa connaissance des enjeux géopolitiques régionaux. On distingue clairement sa tendance « interventionniste » (l’ingérence ne semble pas lui poser de problème, du moment que c’est pour établir des démocraties) et sa ligne d’action marquée par la protection des droits de l’homme.

A ce sujet, Walid Pharès est un des rares experts à véritablement parler des minorités dans les pays touchés par les Printemps arabes. Il évoque leur sort peu enviable et regrette que l’on ne prenne pas les mesures suffisantes pour les protéger. Dans le même esprit, il indique être partisan d’une troisième voie (autre que celle des dictateurs ou que celle des islamistes), laïque, cherchant le compromis pour une sortie politique par le haut (en d’autres termes plus de démocratie). Toutefois, il est conscient également que cette solution est difficile à mettre en place, en raison de la désorganisation manifeste de ces mouvements de la société civile face à des islamistes très bien structurés, ce qui ne les empêchera pas d’être incapables de gouverner correctement la Tunisie et l’Egypte. A cette première raison, il convient d’en ajouter une autre, rarement évoquée par l’auteur : le réel poids politique de cette opposition laïque… Est-elle réellement représentative de l’opinion majoritaire du peuple, ou bien n’est-ce qu’un groupe adhérent aux valeurs occidentales mais déconnecté de la base ?

Il est en tout cas trop tôt pour distinguer la trajectoire des Printemps arabes que l’auteur avait prédits dans un précédent livre. Il est clair que des soubresauts sont à prévoir, en raison des luttes entre islamistes, partisans des anciens dirigeants renversés, défenseurs de la démocratie. L’auteur ne tire pas de conclusion hâtive, mais met clairement en garde l’Occident qui est aujourd’hui davantage spectateur qu’acteur, ne comprenant pas les conséquences d’une prise de pouvoir généralisée des islamistes. Mais ces derniers ne semblent pas être aussi forts que l’affirme l’auteur, comme en témoignent leur recul (même temporaire…) en Tunisie et en Egypte. Certes, ils reviendront, mais ils savent, et le monde entier également, qu’ils devront faire avec des opposants déterminés. C’est le message d’espoir indirectement évoqué par l’auteur.

Pour conclure, que l’on soit d’accord ou pas avec lui, le livre de Walid Pharès mérite d’être lu par tous et travaillé par les étudiants en sciences politiques ou en relations internationales. Il permet d’élargir son champ d’analyse sur une région complexe, en pleine mutation, et donne des clés pour expliquer une politique étrangère américaine pas toujours comprise en Europe.

Agréable à lire, très bien traduit, c’est à la fois un livre sérieux de géopolitique régionale mais également un témoignage fort d’un intellectuel engagé, aux idées intéressantes et sortant des lieux communs.


Recension rédigée le 11 février 2014

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Sahelistan (Samuel LAURENT; Editions Seuil; mai 2013)

SAHELISTANLes Printemps arabes constituent aujourd’hui encore une énigme pour les analystes des relations internationales, les spécialistes du Maghreb et du Moyen-Orient. Certes, l’on parvient de plus en plus à établir les mécanismes expliquant tel ou tel événement, tel ou tel soulèvement, telle ou telle réponse du pouvoir, mais il s’agit trop souvent de réactions a posteriori, qui corrigent les imprécisions, ou carrément les erreurs, énoncées quelques semaines ou mois auparavant. Cela s’explique par le fait que de nombreux processus dits révolutionnaires sont en cours et qu’on ne peut par conséquent les étudier dans leur globalité, mais également parce qu’il y a une tendance générale à vouloir simplifier des réalités qui ne le supportent pas, sous peine de se fourvoyer.

L’intervention française en Libye, médiatisée à l’extrême en France grâce aux multiples interventions de l’ancien Président Nicolas Sarkozy et de l’intellectuel Bernard-Henry Lévy qui s’est engagé particulièrement dans ce conflit, a été présentée comme un grand succès pour la France, et de façon plus générale pour l’Occident dans son soutien aux processus révolutionnaires. La rapide défaite militaire des forces kadhafistes a démontré la puissance de l’armée française, qui s’est « illustrée » également dans l’assassinat du Colonel Kadhafi en attaquant son convoi en fuite. La victoire française fut présentée comme une victoire sur la dictature et le début d’une Libye plus démocratique, capable de prendre son destin en main grâce à un gouvernement démocratiquement élu. Or, comme pour de nombreuses guerres dans le monde, les médias se plaisent à suivre quasiment en direct, heure par heure, le déroulement des opérations militaires, mais se lassent avec une rapidité surprenante lorsqu’il s’agit d’évaluer à moyen et long terme les conséquences d’une intervention militaire. Aujourd’hui, peu d’informations circulent sur la situation en Libye post-Kadhafi : des argumentaires sont assénés en boucle à ceux qui s’y intéressent, où l’on fait état de progrès constants du pouvoir en place et où l’on minimise les faiblesses du pays, pourtant critiques…

C’est à une tâche compliquée à laquelle s’est livré Samuel Laurent. Consultant en risque-pays pour des investisseurs internationaux, il s’est rendu en 2012 en Libye afin d’évaluer la situation sur place pour les commanditaires asiatiques de sa mission. D’une mission censée être secrète, il en fait un récit de voyage où il compte comprendre la Libye de l’intérieur, en se confrontant à ceux qui y font aujourd’hui la loi: des représentants du CNT, des membres de brigades « révolutionnaires », des Touaregs, des Toubous, des membres d’Al-Qaïda…

Le récit qu’il livre est d’une rigueur intellectuelle puissante : il ne s’agit pas d’énoncer des vérités toutes faites, de donner « sa » vision de la Libye, mais bien d’offrir à chacun des témoignages de premier ordre de ceux qui font aujourd’hui la Libye, quitte à ce que ce soit au péril de sa vie lorsqu’il est question de personnalités ne souhaitant pas que leur influence soit connue à l’étranger. Grâce aux informations qu’il recueille, il déconstruit ainsi les mythes créés par le CNT et l’Occident, qui enjolivent une situation pourtant profondément dramatique.

Dans les sept chapitres que comporte son ouvrage, Samuel Laurent s’entretient avec toutes les forces en présence en Libye, nouant des amitiés avec certains, mettant en danger sa vie en portant la contradiction à d’autres. De ses rencontres, il en ressort que la Libye est dans un état catastrophique, livrée à elle-même à cause d’un pouvoir en place qui n’a de pouvoir que le nom, de brigades révolutionnaires qui se sont partagées le pays en régions, villes, quartiers et qui refusent de déposer les armes sous peine de perdre de leur influence, mais persistant par conséquent à affaiblir davantage le CNT, marionnette que l’Occident aime à présenter aux médias.

A cette absence d’autorité nationale, où l’armée nationale est davantage un concept qu’une réalité concrète, l’auteur met en évidence avec brio les fléaux qui frappent un pays dont les frontières sont devenues des passoires, et désormais des lieux privilégiés pour les trafics en tout genre, comme dans la passe de Salvador par exemple : drogues, armes, produits contrefaits, esclaves constituent ainsi les nouveaux moyens pour les groupes armés de s’enrichir et de continuer à s’affronter pour le contrôle de tel ou tel point stratégique. La Libye devient ainsi la base arrière de tous ceux qui se livrent à des trafics dans la région ou qui planifient des opérations armées dans les pays voisins, à l’image de la prise d’otages d’In Amenas en Algérie par des membres d’Al-Qaïda qui ont organisé leur logistique en Libye. L’auteur parle désormais de Sahelistan (titre de l’ouvrage) pour qualifier cette région transnationale, hors de contrôle des pouvoirs en place, et qui devient une base arrière idéale pour le terrorisme international, l’Europe étant une cible toujours plus facile d’accès.

Samuel Laurent montre par ailleurs que la chute de Kadhafi a permis à des entités racistes de se livrer à des massacres, les Toubous en étant les premières victimes car accusés de ne pas être des Libyens et surtout d’avoir été un possible recours pour Kadhafi lors de sa tentative de reprise en main du pays : la propagande affirmant que le Colonel voulait faire intervenir des Africains pour mater les révolutionnaires a fonctionné à merveille… Mais l’auteur évite de tomber dans le manichéisme en démontrant avec force que tous profitent à des degrés divers du chaos, que des unions contre-nature peuvent se faire lorsque des enjeux financiers sont présents. Les révolutionnaires anti-Kadhafi ont laissé place à des criminels en puissance, qui s’organisent en brigades ne pensant qu’à leur force à court terme. Samuel Laurent rappelle à juste titre que les brigades ont gagné la guerre, mais qu’elles ont perdu la paix, faisant le jeu d’Al-Qaïda qui profite des divisions du pays et d’un discours différent de celui des brigades : ces dernières avaient fondé leur légitimité sur la chute de Kadhafi ; maintenant que celle-ci a eu lieu, les brigades ne sont devenues que des gestionnaires de leur trésor de guerre, tandis qu’Al-Qaïda propose le jihad international, l’instauration d’un califat islamique mondial à des jeunes qui n’ont plus de repères ni d’espoir dans un pays en ruine.

« Sahelistan » est un livre fascinant, qui livre une lumière crue sur la situation d’un pays, où la France semble avoir agi sans réellement tenir compte des conséquences aussi bien pour les Libyens que pour sa propre sécurité. Riche en détails, prenant soin d’expliciter les spécifiés des organisations rencontrées, l’auteur offre une analyse solide des enjeux en cours, même si l’on aurait aimé qu’il prenne le risque de proposer des pistes pour sortir de la crise dans laquelle s’enfonce le pays, grâce à sa connaissance malheureusement si rare d’un pays stratégique.

« Sahelistan » est assurément amené à devenir un classique, un témoignage majeur d’un pays en plein chaos, que tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique de cette région fascinante devraient lire en préambule à toute tentative d’analyse.


Recension rédigée le 16 août 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021113358.htm