Antisémite (Pascal Boniface; Editions Max Milo; décembre 2017)

La présente recension est assez particulière à rédiger dans la mesure où l’auteur du livre étudié, Pascal Boniface, est également le directeur de l’Institut où je travaille. J’entends déjà les critiques sur mon supposé manque de recul ou sur le fait que cette recension serait une publicité déguisée pour mon employeur. Il n’en est rien pourtant et si j’ai décidé de présenter cet ouvrage, c’est pour deux raisons que j’estime dignes d’intérêt pour le grand public : une mise en perspective de l’importation du conflit israélo-palestinien dans la sphère politique française et la description du parcours d’un universitaire français accusé d’antisémitisme pour discréditer ses prises de position, devant pourtant être prises en compte pour appréhender les enjeux du conflit israélo-palestinien.

Le titre du livre, « Antisémite », est volontairement provocateur, et peut être interprété comme un ras-le-bol de Pascal Boniface face à cette accusation infâme qui le poursuit depuis plus de quinze ans. En effet, depuis l’été 2001, suite à une note d’analyse pour le Parti socialiste (dont il était membre) dans laquelle il évoquait la nécessité d’appliquer une grille de lecture fondée sur le respect du droit international pour déterminer la position du Parti socialiste sur le conflit israélo-palestinien, il est présenté par ses adversaires comme un ennemi d’Israël, des Juifs, un homme dangereux dont le but serait d’orchestrer une politique communautariste en faveur des Musulmans.

Il suffit pourtant de lire la note en question, dont l’auteur a eu la bonne idée de la mettre en annexe, pour se rendre compte que les critiques formulées à son encontre sont totalement infondées, caricaturales, et que l’on est en droit de s’interroger sur les motivations de ses détracteurs.

Son analyse, qui peut évidemment faire l’objet de points de vue divergents, était pourtant claire et cohérente, et elle aurait mérité plutôt une série de débats au sein du Parti socialiste et dans la sphère publique plutôt que de voir une stratégie de diabolisation se développer autour de son auteur. Comme le rappelle Michel Wieviorka dans sa préface très stimulante, les médias ont condamné, l’opinion a suivi, sans que les citoyens puissent se faire leur propre jugement, à la fois de manière sereine et documentée.

Le parcours de l’auteur témoigne de sa volonté d’indépendance et d’une liberté de parole. Docteur en droit international, il a fondé en 1991 l’IRIS, l’Institut de relations internationales et stratégiques, un think tank sur les enjeux géopolitiques mondiaux, dont le travail est désormais reconnu à l’échelle internationale, comme en témoignent les différents classements de think tanks. A plusieurs reprises dans le livre, l’auteur rappelle qu’il a eu des prises de position à l’opposé de celles du pouvoir en place de l’époque (cf la reprise des essais nucléaires sous Jacques Chirac, la guerre au Kosovo), ce qui lui a sans doute fermé quelques portes pour le développement de l’Institut mais c’est ce qui a en même temps renforcé son image d’indépendance auprès du grand public.

Ce dernier est confronté cependant depuis de nombreuses années aux détracteurs de Pascal Boniface, dont certains ont cherché par tous les moyens à le réduire au silence, comme lors du conseil d’administration de l’IRIS en novembre 2002 où il a failli être démis de ses fonctions de directeur de l’Institut. Ses détracteurs se plaisent sur les réseaux sociaux à évoquer sa soi-disant « obsession juive », confondant volontairement critique d’un peuple et critique d’un pouvoir en place. Pascal Boniface reconnaît d’ailleurs page 39 que sa position a évolué durant sa carrière, passant d’un soutien fort à Israël à la prise de conscience du sort des Palestiniens.  Il déplore l’hystérisation des débats qui empêche tout débat contradictoire entre lui et des personnalités médiatiques qui ont comme point commun un soutien inconditionnel à Israël. Notons que ce dernier est au final contre-productif pour Israël et sa sécurité puisqu’en soutenant systématiquement la politique du pouvoir en place, les personnalités médiatiques concernées se refusent à porter un regard critique et légitime sur les politiques menées par Israël, pourtant indispensable pour toute personne se présentant comme un intellectuel.

Pascal Boniface rappelle dans son livre autobiographique qu’il a toujours veillé à éviter le piège des soutiens antisémites. En effet, ses propos sur la défense du peuple palestinien et ses critiques sur la politique menée par le pouvoir israélien ont parfois été récupérés, détournés par des groupes racistes et antisémites, ce dont se sont servis ses opposants, omettant volontairement ses engagements contre le racisme, l’antisémitisme, l’objectif étant de le caricaturer pour le rendre infréquentable. Le vrai combat en vérité n’est pas entre des Juifs et des non-Juifs, ce que cherchent à faire croire certains groupes d’extrême-droite, mais bien entre les universalistes et les Juifs communautaristes (page 63), qui refusent tout débat de fond pour beaucoup d’entre eux.

Il est frappant de constater que ce refus du débat et cette volonté de brider la parole d’un universitaire ne créent pas de réel émoi dans les médias traditionnels, qui semblent sélectionner leurs combats pour la liberté d’expression. La situation est d’autant plus choquante qu’il n’y a pas eu à notre connaissance de critiques des médias à l’encontre de Manuel Valls, ancien Premier Ministre, qui a dit publiquement vouloir agir pour que les ministères des Armées et des Affaires étrangères n’entretiennent plus de relations avec Pascal Boniface et l’Institut qu’il dirige.

Cet amalgame entre Pascal Boniface et l’Institut qu’il dirige témoigne d’une grande méconnaissance du fonctionnement de ce dernier. L’IRIS a ceci de très appréciable d’un point de vue intellectuel qu’il est possible d’exprimer n’importe quel point de vue, du moment qu’il est argumenté. Chaque semaine, l’IRIS organise des réunions où des chercheurs viennent présenter leurs analyses sur les différents enjeux géopolitiques du moment. J’ai assisté à de nombreux échanges, souvent contradictoires, et pas une seule fois en neuf ans je n’ai vu Pascal Boniface censurer la parole d’un chercheur, bien qu’il ne soit pas d’accord sur le fond. C’est d’ailleurs sa ligne de conduite depuis toutes ces années : favoriser les échanges, surtout s’ils sont contradictoires.

On comprend à la lecture de l’ouvrage une certaine frustration de l’universitaire de formation qui souhaiterait de vrais débats sur le conflit israélo-palestinien et son importation dans la vie politique française. Contrairement ce que l’on pourrait penser, l’organisation de ces débats apaiserait les tensions communautaires, car chacun pourrait s’exprimer sur le fond, plutôt que par médias interposés, où les propos sont rapidement déformés. Soulignons enfin que malgré les divergences sur le fond que l’on peut avoir avec Pascal Boniface, on ne peut lui ôter une qualité première : le courage de ses points de vue. Alors que certains de ses opposants d’aujourd’hui « oublient » d’évoquer leur soutien d’hier sur ce qu’ils lui reprochent aujourd’hui (les annexes sont à ce titre très éclairantes), Pascal Boniface a toujours fait preuve de constance, malgré le coût personnel et professionnel d’un tel engagement.

« Antisémite » n’est pas un livre de règlements de comptes, malgré quelques passages qui peuvent le suggérer. C’est davantage le récit de l’itinéraire d’un universitaire qui s’est donné les moyens d’avoir une parole libre sur une thématique très sensible et qui s’est retrouvé face à un mur, constitué de détracteurs aux méthodes moralement pour le moins contestables, et dont le courage est aux abonnés absents. Bien écrit, accessible à tous, que l’on s’intéresse ou non à la géopolitique, on ne peut que souhaiter que ce livre suscite le débat : ce serait une belle victoire pour son auteur…


Recension réalisée le 25 janvier 2018

Lien vers le site de la maison d’édition: https://www.maxmilo.com/produit/antisemite/