Assad (Régis le Sommier; Editions de la Martinière; janvier 2018)

Comme citoyens, nous pensons connaître Bachar el-Assad. Depuis une décennie désormais, le président syrien occupe une part importante de l’actualité française en matière de politique étrangère pour ses relations avec la France, mais surtout pour son rôle dans le conflit syrien qui dure depuis 2011. A force de reportages, d’interviews, les éléments du puzzle apparaissent et de nombreux ouvrages sont déjà sortis pour donner des compléments d’information et d’analyse. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’est pas un énième livre sur Bachar el-Assad ou la guerre en Syrie, mais plutôt un essai sur le rôle du président syrien dans le conflit, une réflexion sur la perception de celui-ci en Occident et en filigrane un questionnement sur la place d’un journaliste, d’un reporter dans une guerre si complexe à traiter.

Précisons tout d’abord que le titre de l’ouvrage, simplement « Assad », est assez surprenant car il ne correspond pas véritablement au contenu. On peut y voir une logique de communication marketing, mais cela dessert au final le livre qui traite de multiples sujets. Comme l’indique l’auteur à la fin du livre, son but est de raconter la Syrie à travers son président controversé ; la démarche n’est pas véritablement académique comme pourrait l’être pour un universitaire, elle répond davantage à une logique d’approche pratique retenue par l’auteur qui est grand reporter et directeur adjoint de Paris Match. En un peu plus de deux cents pages, articulés autour d’une dizaine de chapitres thématiques, Régis le Sommier réussit de manière très pédagogique à relever plusieurs défis : rendre accessible la compréhension du conflit syrien, proposer un portrait nuancé du président syrien (sans passer sous silence sa responsabilité dans le drame que vit le peuple syrien) et enfin questionner la perception du lecteur d’un conflit complexe via le filtre des médias dont la méthodologie peut parfois être discutable.

Rappelons tout d’abord que l’image de Bachar el-Assad et de la Syrie en général auprès de la France a évolué au fil des années. Par le passé, les relations étaient excellentes, en particulier lorsque Roland Dumas était au Quai d’Orsay. Elles ont connu un point de rupture, temporaire mais marquant, sous la présidence de Jacques Chirac, lors de l’attentat de 2005 à Beyrouth contre le Premier ministre libanais Rafic Hariri ami du président français, attentat pour lequel la Syrie a été accusée d’être l’instigatrice. Pour autant, les relations vont se réchauffer sous la présidence de Nicolas Sarkozy, ce dernier allant même jusqu’à le convier au défilé du 14 juillet 2008, avant de se refroidir rapidement suite à la répression sanglante et aveugle opérée par les autorités syriennes dès mars 2011.

Ce changement d’approche diplomatique du président syrien est évidemment lié à la politique conduite par ce dernier dans son pays. Comme le rappelle Régis le Sommier à plusieurs reprises dans le livre, Bachar el-Assad n’avait pas vocation à devenir président. Après des études à l’étranger (Angleterre), il revient en Syrie en 1994 et est mis à la tête de la Société informatique syrienne où il va organiser le développement d’Internet et son accessibilité ; suite à la mort de son frère Bassel successeur prévu de leur père Hafez el-Assad, il succède à ce dernier en 2000. Il mène dans un premier temps une politique d’ouverture avec la constitution entre autres de montada, qui sont des forums de discussion entre opposants se tenant dans des habitations privées (page 25), signe d’une volonté de dialogue et de modernisation de la société, comme en témoigne également le programme informatique « Internet pour tous ». Cependant, cette politique ne va pas durer, en raison de l’élection d’Ariel Sharon en Israël, du sentiment anti-syrien au Liban, facteurs qui vont pousser le président syrien à mettre fin aux réformes.

Lorsque le Printemps arabe se fait sentir en Syrie en mars 2011, le pays vient de connaître une sécheresse terrible débutée en 2006 et qui a provoqué une crise agricole majeure, sans que le gouvernement ne parvienne à trouver de solutions efficaces. L’insurrection démarre dans la ville de Deraa, une ville pauvre qui a connu une très forte croissance démographique : le gouverneur en place réagit de manière totalement disproportionnée (nombreux morts dont des femmes et des enfants, emprisonnements arbitraires, etc…), ce qui conduit à l’expansion de l’insurrection à la base locale. Au lieu de calmer rapidement la situation en appelant à la retenue ses forces de sécurité, Bachar el-Assad va mener une stratégie de surenchère, basant sa politique sur la force et la répression, ne faisant ainsi que renforcer la détermination de l’opposition. La situation n’est évidemment pas manichéenne, dans les deux camps des exactions ont été commises (mais pas d’un point de vue comparable), mais en rapatriant plus tôt le gouverneur de la ville de Deraa et en faisant appliquer la justice de manière « éclairée », le conflit syrien aurait eu une chance de ne pas dégénérer en guerre complexe.

Les partisans de négociations avec les « rebelles » (terme employé par le pouvoir) vont être inaudibles à partir de juillet 2012, un des nombreux moments clés de la guerre, lorsque les rebelles parviennent à placer une bombe au siège de la Sécurité nationale à Damas, tuant sur le coup le ministre de la Défense. En effet, non seulement ils ont tué un proche du président occupant un poste stratégique, mais surtout ils sont parvenus à agir au sein même de la capitale, défiant ainsi la capacité de Bachar el-Assad à assurer la sécurité dans sa propre ville. Dans le même temps, l’insurrection va réussir à occuper une partie d’Alep, créant ainsi un nouveau front pour les forces militaires du président. Alep n’est pas juste une ville, c’est la plus grande métropole de Syrie et la plus riche, elle revêt à la fois une dimension stratégique et symbolique.

Très tôt, de nombreux médias et experts occidentaux tablent sur une défaite rapide de Bachar el-Assad, le jugeant inexpérimenté pour reprendre le contrôle du pays, mal conseillé, et appliquant au conflit une grille de lecture confessionnelle, le président syrien étant alaouite, une branche du chiisme, largement minoritaire dans le pays. Plusieurs remarques s’imposent : les événements ont montré que le président syrien a une capacité de résilience certaine, apprenant vite les mécanismes de la guerre pour rester en place et remporter des victoires. De plus, la grille de lecture confessionnelle n’est pas véritablement pertinente comme le note l’auteur page 25 : c’est davantage l’extrême pauvreté des campagnes qui explique la prise d’une partie d’Alep par l’insurrection que les questions confessionnelles. Rappelons par ailleurs que la femme du président, Asma el-Assad est originaire d’une famille sunnite, ce qui peut être vu comme une « caution » pour les 70% de sunnites qui composent la population syrienne. Dans le même esprit, une majorité des généraux, des ministres et des soldats sont sunnites. En vérité, même si une partie de la population souhaite le départ de Bachar el-Assad, elle craint davantage l’éclatement du pays et une prise de contrôle par Daech qui au fur et à mesure de ses opérations, accroît sa possession territoriale. Bachar el-Assad doit donc à la fois combattre les « rebelles » et les membres de Daech ; à de nombreuses reprises il fera de ses deux adversaires un ennemi commun, prétextant l’infiltration de terroristes au sein de l’insurrection (ce qui était vrai) pour refuser tout dialogue avec une opposition qualifiée systématiquement de terroristes.

Quant aux puissances occidentales, leur stratégie est à la fois confuse et contre-productive. Le président américain Obama avait fixé comme « ligne rouge », c’est-à-dire la limite à ne pas franchir sans quoi les Etats-Unis interviendraient, l’utilisation d’armes chimiques. Pourtant, lorsqu’en août 2013, une attaque au gaz sarin est menée dans la Ghouta près de Damas (Bachar el-Assad a toujours nié son implication… sans convaincre les experts sur le sujet) le président américain refuse au dernier moment d’intervenir. Il donne ainsi un double signal : à Bachar el-Assad en lui montrant que ses menaces ne sont pas suivies d’actions et à l’insurrection en lui faisant comprendre indirectement qu’elle l’abandonne. Il ne s’agit pas ici de discuter du bien fondé de l’ingérence, mais simplement de constater la perception qu’a eu la décision d’Obama au sein de chaque camp. La France par la voix de son ministre Laurent Fabius met Bachar el-Assad comme adversaire principal en Syrie, ce que déplore l’auteur pour qui il fallait avant tout lutter contre Daech. Il regrette également la surenchère verbale à l’encontre du président syrien, Laurent Fabius indiquant que ce dernier ne devrait pas avoir sa place sur terre… Sans atténuer un seul instant les crimes du président syrien, ce genre de propos n’est guère constructif d’un point de vue diplomatique…

Malgré les pressions internationales et un environnement géostratégique sur le terrain pour le moins complexe, Bachar el-Assad résiste et une des explications réside dans sa fine compréhension de la société syrienne. Lors d’une interview avec l’auteur, il ne dit pas comment fonctionne le pouvoir, mais indique comment il ne fonctionne pas, c’est-à-dire avec x qui tirerait les ficelles en s’appuyant sur y, contrairement à ce qu’évoquent certains analystes. Il définit la Syrie comme une entité organique en utilisant le terme de asabiyya (concept développé par le philosophe arabe du Moyen-Âge Ibn Khaldoun), qui implique une solidarité sociale et une conscience groupale (page 68).

La guerre connaît un tournant majeur le 3 septembre 2015 lorsque la Russie répond à la demande officielle d’ « aide militaire ». L’auteur juge la terminologie trompeuse car en vérité, il s’agit d’une authentique intervention militaire. La Russie utilise de fortes capacités militaires, faisant appel à des sociétés militaires privées (dont la société Wagner, surnom de son fondateur Dmitry Utkin, un ex des forces spéciales russes) envoyées en première ligne pour limiter les pertes chez les soldats réguliers. Leur efficacité est manifeste, comme en témoigne leur participation à la bataille de Palmyre (très médiatisée), qui sera reprise à l’Etat islamique en mars 2016, constituant pour ce dernier sa première grosse défaite (l’EI réoccupera la ville en décembre 2016).

L’auteur se focalise à partir du chapitre 7 (le plus réussi) sur la guerre à Alep qu’il définit à nouveau comme un tournant. Sa présentation des rapports de force est très précise et permet d’avoir une vision d’ensemble des engrenages tactiques. Les forces de Bachar el-Assad ont mis en place une stratégie d’encerclement et de reddition forcée : soit déposer les armes, soit partir vers la province d’Idlib. L’auteur note la dévastation de la ville des deux côtés, aussi bien chez les rebelles que chez les forces gouvernementales. Il évoque également la participation de groupes étrangers, dont des Palestiniens sunnites qui combattent main dans la main avec des Libanais chiites du Hezbollah, énième preuve de la faiblesse de la grille de lecture confessionnelle du conflit. Comme le souligne de manière pertinente l’auteur page 138, les « jeux d’alliance y ont transformé chaque camp en entités qui n’ont plus rien d’uniforme ». Etant sur place, Régis le Sommier a pu constater certains moments humainement marquants comme lorsqu’il échange avec des membres des Quds qui expliquent avoir vengé la décapitation du jeune militant Abdullah Issa. Il remarque que les rebelles refusent les journalistes, contrairement aux forces gouvernementales, mais tout en soulignant que cette stratégie du pouvoir peut avoir pour vocation d’être une communication d’influence, de propagande…

Sans nier le drame humain à Alep, l’auteur explique page 143 qu’Alep ne ressemble ni à Guernica ni à Srebrenica, comme de nombreux médias l’ont évoqué. Cette critique de certains médias est également visible lorsqu’il évoque le deux poids deux mesures dans le traitement des batailles d’Alep et de Mossoul : « le plus troublant dans cette affaire n’est pas la réalité des faits, mais plutôt, dans le cas d’Alep, que médias et les politiques occidentaux aient décidé « a priori » que le massacre avait eu lieu. Cela prenait un caractère inéluctable car le conquérant de la ville n’était autre que l’armée syrienne et ses alliés. A Mossoul, il s’agissait de l’armée irakienne, alliée aux Etats-Unis. Dans le cas d’Alep, on était prêt, en soutien à la révolution syrienne ou du moins à ce qu’il en reste, à grossir le trait abusivement et, au plus haut niveau, à dénoncer une horreur perpétrée par les Syriens et leurs alliés russes. Dans le cas de Mossoul, les mêmes commentateurs étaient disposés à taire les exactions bien réelles des Irakiens, appuyés par leurs alliés américains, en les reléguant au rang d’incidents regrettables, indissociables de la nature humaine en pareilles circonstances » (page 160).

Dans le même esprit, la plupart des médias occidentaux ont évoqué principalement les villes encerclées par les forces gouvernementales, laissant presque de côté celles où la situation était inversée comme dans la province d’Idlib avec les deux villages chiites de Foua et Kefraya. La situation était similaire à Deir Es-Zor, où 5000 soldats de l’armée régulière, protégeant 90000 habitants ont subi un siège conduit par l’Etat islamique pendant trois ans, jusqu’en septembre 2017 où les renforts de l’armée sont parvenus à briser le blocus et à déloger l’EI en novembre. Comme synthèse, on peut affirmer comme l’auteur que la bataille d’Alep aura marqué la fin des rebelles tandis que la bataille de Deir Es-Zor celle de l’EI.

En prenant du recul sur ce qu’il a vu et couvert pour son hebdomadaire, Régis le Sommier tire plusieurs enseignements de la situation en Syrie. Avec plus de 340000 morts et plus de douze millions de déplacés, les Syriens sont désormais prêts à accepter tout ce qui leur sera proposé, à condition que ce ne soit plus la guerre (page 168). Bachar el-Assad doit répondre de ses actes, mais exiger comme l’ont fait dès le début du conflit de nombreux dirigeants occidentaux son départ a été une stratégie contre-productive et simpliste. L’auteur explique ainsi, page 170, que le « problème principal est que les adversaires d’Assad ont toujours misé sur un règlement pacifique du conflit ne dépendant que de son départ, comme s’il suffisait qu’il s’en aille pour que la paix et la démocratie adviennent – comme par enchantement. » A ce problème politique s’ajoute un problème humanitaire avec le refus d’aide occidentale pour la Syrie, tant que son dirigeant sera en place. Outre le fait qu’il est difficile aujourd’hui de voir qui pourrait succéder à Bachar el-Assad (il a évidemment sa part dans cette absence de solution politique) pour maintenir l’intégrité territoriale du pays, la décision des puissances occidentales prend en otage une population qui est profondément dans le besoin. L’aider ne signifierait en rien légitimer les actes de son président.

A la fin de l’ouvrage, l’auteur dresse un parallèle intéressant avec l’Histoire en faisant de la guerre en Syrie « la guerre d’Espagne de notre génération », s’appuyant sur le nombre de victimes, de réfugiés, et l’implication de puissances étrangères rivales (cf le programme clandestin américain Timber Sycamore, qui s’est soldé par un échec cuisant). Et l’auteur d’ajouter page 208 que « de bout en bout, cette guerre fut une tromperie sanglante. Chacun est intervenu non pas en pensant au bien du peuple syrien, mais en recherchant ses intérêts. » Or, les choses vont se régler au final entre Syriens, gouvernement et rebelles, sous supervision russe et turque. Aucune solution ne sera satisfaisante, surtout d’un point de vue moral, mais les deux parties vont devoir faire des concessions douloureuses si elles souhaitent un avenir pour la Syrie, sans quoi le chaos reprendra de plus belle. Une trop grande intransigeance de Bachar el-Assad le conduira à sa perte à court moyen terme ; en faisant quelques ouvertures vis-à-vis de l’opposition, il pourra se donner un sursis.

Avec six séjours en Syrie en deux ans et plusieurs interviews avec Bachar el-Assad, Régis le Sommier a une sérieuse connaissance pratique du pays et du pouvoir syrien. Il livre ici un livre utile, qui ne s’arrête pas à des idées préconçues, qui pousse le lecteur à questionner sa manière de comprendre et de juger la guerre en Syrie. L’auteur s’interroge lui-même à plusieurs reprises dans l’ouvrage, questionnant la pertinence d’un entretien en off avec le président syrien, se demandant s’il n’est pas instrumentalisé par le pouvoir. Il tente de discerner les faits des actes de propagande de chaque camp (pouvoir en place, rebelles, Etat islamique, Russie, puissances occidentales…) pour parvenir à une analyse fine et nuancée.

« Assad » est à lire par tous ceux qui s’intéressent au conflit syrien et doit être comparé à d’autres ouvrages sur le sujet, afin d’avoir une pluralité d’analyses : c’est par cet exercice de confrontation des idées que le citoyen pourra mieux appréhender la complexité du conflit et comprendre qu’il n’y a pas de solution simple, binaire, morale.


Recension réalisée le 31 janvier 2018

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelamartiniere.fr/ouvrage/assad/9782732483627

Manifeste pour les Palestiniens (sous la direction de Rony BRAUMAN; Editions Autrement; octobre 2014)

POUR_LES_PALESTINIENS_BRAUMAN« Manifeste pour les Palestiniens », un énième livre sur le conflit israélo-palestinien ? A première vue, on serait pensé de le croire, tant ce conflit persistant a fait l’objet d’une littérature abondante et bien souvent inégale. Pourtant, de par sa nature, ses auteurs et son contenu surtout, l’ouvrage collectif de Rony Brauman est unique à plus d’un titre. En un mot, il est absolument remarquable. L’avis positif est d’autant plus mérité qu’écrire sur le sujet est extrêmement compliqué, l’auteur cherchant généralement à prendre toujours plus de distance pour éviter (sans effet) d’être accusé d’être partisan de tel ou tel camp, mais en agissant de la sorte, il s’éloigne parfois du sujet et ne met pas les mots adéquats sur les concepts clés.

Soulignons en premier lieu la forme de l’ouvrage qui a fait l’objet d’un vrai travail de la part de l’éditeur, avec une conception graphique de qualité, ce qui permet, pour certains chapitres, d’être véritablement mis en valeur.

L’ouvrage se décompose en dix parties, la première étant rédigée par Rony Brauman et s’intitulant « Sortir de l’Apartheid ». Ce spécialiste de l’action humanitaire s’est entouré de neuf personnalités aux parcours personnels et professionnels divers et complémentaires qui correspondent aux neuf autres chapitres de l’ouvrage. De façon générale, ce dernier, en dépit de son titre qui peut paraître par moments un peu réducteur, constitue un magnifique plaidoyer pour la paix, qui nécessite des conditions de vie décentes pour les Palestiniens et qui assurerait par voie de conséquence la sécurité même d’Israël.

Le premier chapitre écrit par Rony Brauman est une démonstration implacable des limites de la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens depuis plusieurs décennies. L’auteur rappelle qu’il n’y a pas de système binaire simple dans ce conflit et que la responsabilité des échecs multiples pour une paix durable est partagée (à égalité, certainement pas toutefois), mais il insiste à juste titre sur la notion de « deux poids, deux mesures » qui radicalise encore plus les positions de chacun. Il pointe les erreurs des Occidentaux qui utilisent des « concepts flottants » pour qualifier les actes des Palestiniens et des Israéliens, ce qui ne fait qu’alimenter la rancœur au sein des opinions publiques.

Le titre de son chapitre, « sortir de l’Apartheid », est marquant car il établit ainsi un parallèle net et très bien démontré des similitudes entre ce qui s’est passé en Afrique du Sud et ce que réalise Israël actuellement avec sa politique discriminante à l’égard des Palestiniens, toujours plus expulsés de leurs terres, privés des droits fondamentaux et vivant au final dans une prison à ciel ouvert. Le rappel minutieux fait par l’auteur des différentes tentatives de paix montre que plus l’on tarde, plus la situation devient intenable et les solutions moins nombreuses et plus difficiles à mettre en place.

Le second chapitre rédigé par Frank Eskenazi interroge de façon brève mais puissante l’identité juive et surtout le rapport à l’autre, c’est-à-dire au voisin palestinien que l’on ne nomme quasiment jamais, sans quoi (l’histoire personnelle de l’auteur le montre), son propre jugement se verrait morcelé face aux actes commis.

Le chapitre suivant du chercheur Gilbert Achcar traite le conflit israélo-palestinien à travers le prisme du droit international. Il réussit parfaitement le tour de force de faire apparaître les nombreux non respects du droit par Israël, y compris pour des néophytes. Israël est ainsi une puissance qui fait fi des règles internationales (sa fondation étant déjà à la base en contradiction avec six articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme), emprisonnant arbitrairement et indéfiniment des Palestiniens, faisant de ces derniers des citoyens de seconde zone. Mais le plus grave est que cette entreprise n’est que peu critiquée par les puissances internationales et les Nations unies qui ont fini par renoncer à un principe majeur en droit international, « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre » (p.62), laissant ainsi aux adversaires d’Israël penser que cet Etat pouvait agir à sa guise.

Le chapitre 4 est rédigé par Shlomo Sand, bien connu pour ses ouvrages sur les notions d’identité et de peuple juif. C’est un chapitre clé de l’ouvrage car il porte sur les réponses politiques à ce conflit et en particulier sur le futur de l’Etat d’Israël et de l’Etat palestinien. Selon lui, la solution ne peut résider dans l’existence de deux Etats, le rapport de force étant profondément inégal entre les deux protagonistes, ni dans un Etat binational où le racisme de la société israélienne hypothèque un avenir commun lié et où les Israéliens savent qu’ils seraient dans un temps proche minoritaires en raison de la démographie palestinienne. Sa proposition, peu médiatisée et qui pourtant mérite réflexion, résiderait dans la création d’une confédération, où les souverainetés de chacun seraient respectées mais où les échanges sur des projets communs se multiplieraient afin de créer des partenaires indiscutables. Le projet est intéressant mais quels interlocuteurs pourraient le porter ?

Le chapitre 5 de Caroline Abu Sa’Da apporte là encore un éclairage peu connu mais indispensable sur le conflit israélo-palestinien, à travers la question de la souveraineté alimentaire. Cette humanitaire raconte avec précision les conséquences en terme d’alimentation pour la population palestinienne qui dépend de l’aide des puissances occidentales, sans que cette dernière ne serve à autre chose qu’à palier pendant un instant à un problème structurel : les Palestiniens aujourd’hui ne peuvent produire librement leur nourriture ; en raison des murs érigés par Israël, il est même parfois moins cher d’acheter à des producteurs israéliens qu’à des Palestiniens ! On a imposé à ces derniers la culture des OGM, aux conséquences environnementales et économiques désastreuses, alors qu’il y a moyen d’assurer une alimentation pour tous via une production locale.

Le chapitre suivant est une mini BD de Guy Delisle, bien connu pour son succès « Chroniques de Jérusalem », qui traite du cas problématique de la zone E1, espace entre Jérusalem et Ma’aleh Adumim qui attise la convoitise des colons israéliens. Cette énième colonie, si elle voit le jour malgré les protestations américaines, couperait quasiment la Cisjordanie en deux, mettant fin à la continuité territoriale pour les Palestiniens. Ce projet n’est pas unique ; il participe à une stratégie globale d’Israël visant à prendre toujours plus de terres aux Palestiniens et à les isoler davantage.

Le chapitre 7 est de René Backmann, très connu par les lecteurs du Nouvel Observateur pour ses chroniques sur le Moyen-Orient, qui traite ici du mur à l’intérieur de la Cisjordanie, dont l’édification a commencé en 2002 et n’est toujours pas terminée d’ailleurs. S’agit-il d’une « barrière de sécurité » comme les officiels israéliens ont cherché à le présenter ? En partie seulement car même les stratèges de l’armée concèdent que cette initiative est loin d’être efficace et les trous dans son édification sont autant de faiblesses en matière sécuritaire, pour un coût colossal qui plus est (René Backmann parle de trois millions de dollars par kilomètre).

L’auteur y voit également une sorte de rideau, permettant aux Israéliens de se « protéger » de la vision de ce qu’il y a derrière, c’est-à-dire d’une population qui manque de tout, qui souffre, et dont une partie pourtant parvient à passer à travers les failles du mur pour aller travailler en territoire israélien…

Le chapitre suivant est une étude étourdissante des politiques architecturales israéliennes par Eyal Weizman. Ce dernier démontre brillamment que les constructions de colonies (par exemple celle de Shaked) répondent à des règles strictes qui sont aussi bien d’ordre urbanistique que politique, faisant de ces colonies des Mitzpe (des postes de guet), les colons devenant de facto des agents de surveillance qui se sentent investis d’une mission de sécurité.

L’avant dernier chapitre est une série de magnifiques photographies d’Anne Paq qui présente ici son regard sur les conséquences du mur pour les populations, ce mur qui défigure les paysages, qui contraint des écoliers à des détours absurdes, mais ce mur qui devient un symbole de la contestation, mais aussi de la honte pour un pays comme Israël.

Le dernier chapitre enfin est un exercice, plaisant et rigoureux d’un point de vue intellectuel, de prospective sur le conflit israélo-palestinien. Réalisé par Jean-Paul Chagnollaud, directeur de l’iReMMO, il s’agit d’une sorte de rêve retranscrit où l’auteur imagine la paix au 30 février 2016. En évoquant des incroyables bouleversements et surtout une temporalité complètement accélérée, l’auteur imagine l’union du Hamas et du Fatah, la victoire de Marwan Barghouti à la présidentielle (il est toujours en détention en Israël) qui appellerait à la paix avec Israël. Celui-ci connaît également une sorte de révolution avec la victoire du centre-gauche aux élections qui amènent Avraham Burg, ancien président de la Knesset, au pouvoir. En allant rencontrer le nouveau président palestinien dans sa prison, le Premier ministre israélien accomplit un acte fort, aux conséquences politiques et médiatiques internationales.

Pour conclure, « Manifeste pour les Palestiniens » est un livre magnifique, qui devrait être lu aussi bien par des étudiants que par des politiques afin d’avoir les mots justes pour voir un conflit qui n’a que trop duré. Il nous paraît clair que ce livre, sans aucun doute l’un des meilleurs sortis ces dernières années en France, a tout pour devenir un classique.


Recension réalisée le 6 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.autrement.com/ouvrage/pour-les-palestiniens-rony-brauman

Justice pour la Palestine!, Tribunal Russel sur la Palestine (Ouvrage coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat; Editions L’Herne; mars 2013)

JUSTICE_POUR_LA_PALESTINEL’été 2014 a été tristement marqué par un nouvel épisode guerrier entre Israël et Gaza. Il semble désormais que l’on s’achemine vers un cessez-le-feu permanent, après deux mois de combats violents, asymétriques, et profondément meurtriers pour la population de Gaza. Il est question de plus de deux mille morts côté Palestiniens (essentiellement des civils) et d’une soixantaine de morts côté Israéliens (essentiellement des militaires). Comme à chaque affrontement entre ces deux protagonistes, une véritable guerre de l’information a vu le jour, avec un écho médiatique international, chacun accusant l’autre camp d’être responsable du drame humain qui est irréfragable. Des manifestations ont appelé à l’arrêt immédiat des opérations militaires israéliennes considérées par beaucoup comme disproportionnées, à la paix durable, mais l’espoir semble bien faible de voir cette situation historique (à la fois par sa durée que par sa singularité / intensité) évoluer positivement.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension tombe « à pic », car il permet, de façon claire et argumentée, de comprendre les enjeux profonds et lourds ce conflit permanent. Son titre donne le ton : « Justice pour la Palestine ! ». Mais c’est son sous-titre qui est le plus intéressant : « Tribunal Russel sur la Palestine ». Il s’agit d’une référence directe au Tribunal Russel sur le Vietnam (1966) de Lord Russel qui organisa un tribunal sur le modèle de celui de Nuremberg afin de juger l’action des Américains au Vietnam (son président exécutif fut Jean-Paul Sartre). Il ne s’agissait pas d’un véritable tribunal aux compétences juridiques établies, mais davantage d’un outil (ou Tribunal de conscience) permettant à des intellectuels d’échanger sur la question et surtout de médiatiser leur point de vue et de mobiliser la société civile.

Le Tribunal Russel sur la Palestine s’inscrit dans la même logique avec pour objectif de dénoncer les entraves à la paix et de favoriser une conscience collective, à même de faire pression sur les gouvernements, peu enclins à agir. Composé de personnalités aussi variées que prestigieuses (Stéphane Hessel, Desmond Tutu, Noam Chomsky, etc…), ce Tribunal s’est réuni à plusieurs reprises pour faire état de ses travaux et le constat est sans appel.

Rappelant très justement que l’Etat d’Israël doit sa création aux Nations Unies, le collectif indique dans la foulée que ce même Etat fait fi depuis sa création de la Charte des Nations Unies, bafouant le droit international et ne tenant jamais compte des résolutions de l’ONU à son encontre. Le problème est d’autant plus grave que cette injustice se double d’une impunité unique en son genre, ce qui constitue d’après le collectif le principal obstacle à la paix.

Le collectif insiste également sur la responsabilité, directe et indirecte, des Etats et des entreprises qui ont des liens avec Israël et qui se refusent à entreprendre toute action pouvant infléchir une ligne politique très à droite, à court terme, et qui dessert au final l’intérêt du peuple israélien. Face à ce silence coupable, le collectif place ses espoirs dans la société civile et souhaite une prise / crise de conscience collective face à ce que certains appellent, tout en sachant que l’expression fait débat, une situation d’apartheid que connaît le peuple palestinien.

Construit sous la forme de courtes tribunes ou de questions / réponses quant à l’engagement des auteurs auprès de ce Tribunal, le livre coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat permet aisément à chacun de comprendre les blocages à la paix entre la Palestine et Israël, mais surtout la responsabilité politique, morale et juridique de ce dernier. Soulignons la qualité des annexes (carte de la colonisation israélienne, récapitulatif des résolutions non respectées par Israël, document non officiel de la CIJ sur l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, etc…) qui appuient encore plus la force d’argumentation des auteurs.

On aurait aimé connaître la suite de ce Tribunal, surtout depuis le décès de Stéphane Hessel, ainsi qu’avoir un retour plus approfondi sur l’influence de ce Tribunal auprès de la société civile, groupe d’ailleurs bien difficile à cerner tant il est le produit de réalités multiples.


Recension réalisée le 27 août 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelherne.com/index.php?option=com_k2&view=item&id=371:justice-pour-la-palestine&Itemid=59