Assad (Régis le Sommier; Editions de la Martinière; janvier 2018)

Comme citoyens, nous pensons connaître Bachar el-Assad. Depuis une décennie désormais, le président syrien occupe une part importante de l’actualité française en matière de politique étrangère pour ses relations avec la France, mais surtout pour son rôle dans le conflit syrien qui dure depuis 2011. A force de reportages, d’interviews, les éléments du puzzle apparaissent et de nombreux ouvrages sont déjà sortis pour donner des compléments d’information et d’analyse. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’est pas un énième livre sur Bachar el-Assad ou la guerre en Syrie, mais plutôt un essai sur le rôle du président syrien dans le conflit, une réflexion sur la perception de celui-ci en Occident et en filigrane un questionnement sur la place d’un journaliste, d’un reporter dans une guerre si complexe à traiter.

Précisons tout d’abord que le titre de l’ouvrage, simplement « Assad », est assez surprenant car il ne correspond pas véritablement au contenu. On peut y voir une logique de communication marketing, mais cela dessert au final le livre qui traite de multiples sujets. Comme l’indique l’auteur à la fin du livre, son but est de raconter la Syrie à travers son président controversé ; la démarche n’est pas véritablement académique comme pourrait l’être pour un universitaire, elle répond davantage à une logique d’approche pratique retenue par l’auteur qui est grand reporter et directeur adjoint de Paris Match. En un peu plus de deux cents pages, articulés autour d’une dizaine de chapitres thématiques, Régis le Sommier réussit de manière très pédagogique à relever plusieurs défis : rendre accessible la compréhension du conflit syrien, proposer un portrait nuancé du président syrien (sans passer sous silence sa responsabilité dans le drame que vit le peuple syrien) et enfin questionner la perception du lecteur d’un conflit complexe via le filtre des médias dont la méthodologie peut parfois être discutable.

Rappelons tout d’abord que l’image de Bachar el-Assad et de la Syrie en général auprès de la France a évolué au fil des années. Par le passé, les relations étaient excellentes, en particulier lorsque Roland Dumas était au Quai d’Orsay. Elles ont connu un point de rupture, temporaire mais marquant, sous la présidence de Jacques Chirac, lors de l’attentat de 2005 à Beyrouth contre le Premier ministre libanais Rafic Hariri ami du président français, attentat pour lequel la Syrie a été accusée d’être l’instigatrice. Pour autant, les relations vont se réchauffer sous la présidence de Nicolas Sarkozy, ce dernier allant même jusqu’à le convier au défilé du 14 juillet 2008, avant de se refroidir rapidement suite à la répression sanglante et aveugle opérée par les autorités syriennes dès mars 2011.

Ce changement d’approche diplomatique du président syrien est évidemment lié à la politique conduite par ce dernier dans son pays. Comme le rappelle Régis le Sommier à plusieurs reprises dans le livre, Bachar el-Assad n’avait pas vocation à devenir président. Après des études à l’étranger (Angleterre), il revient en Syrie en 1994 et est mis à la tête de la Société informatique syrienne où il va organiser le développement d’Internet et son accessibilité ; suite à la mort de son frère Bassel successeur prévu de leur père Hafez el-Assad, il succède à ce dernier en 2000. Il mène dans un premier temps une politique d’ouverture avec la constitution entre autres de montada, qui sont des forums de discussion entre opposants se tenant dans des habitations privées (page 25), signe d’une volonté de dialogue et de modernisation de la société, comme en témoigne également le programme informatique « Internet pour tous ». Cependant, cette politique ne va pas durer, en raison de l’élection d’Ariel Sharon en Israël, du sentiment anti-syrien au Liban, facteurs qui vont pousser le président syrien à mettre fin aux réformes.

Lorsque le Printemps arabe se fait sentir en Syrie en mars 2011, le pays vient de connaître une sécheresse terrible débutée en 2006 et qui a provoqué une crise agricole majeure, sans que le gouvernement ne parvienne à trouver de solutions efficaces. L’insurrection démarre dans la ville de Deraa, une ville pauvre qui a connu une très forte croissance démographique : le gouverneur en place réagit de manière totalement disproportionnée (nombreux morts dont des femmes et des enfants, emprisonnements arbitraires, etc…), ce qui conduit à l’expansion de l’insurrection à la base locale. Au lieu de calmer rapidement la situation en appelant à la retenue ses forces de sécurité, Bachar el-Assad va mener une stratégie de surenchère, basant sa politique sur la force et la répression, ne faisant ainsi que renforcer la détermination de l’opposition. La situation n’est évidemment pas manichéenne, dans les deux camps des exactions ont été commises (mais pas d’un point de vue comparable), mais en rapatriant plus tôt le gouverneur de la ville de Deraa et en faisant appliquer la justice de manière « éclairée », le conflit syrien aurait eu une chance de ne pas dégénérer en guerre complexe.

Les partisans de négociations avec les « rebelles » (terme employé par le pouvoir) vont être inaudibles à partir de juillet 2012, un des nombreux moments clés de la guerre, lorsque les rebelles parviennent à placer une bombe au siège de la Sécurité nationale à Damas, tuant sur le coup le ministre de la Défense. En effet, non seulement ils ont tué un proche du président occupant un poste stratégique, mais surtout ils sont parvenus à agir au sein même de la capitale, défiant ainsi la capacité de Bachar el-Assad à assurer la sécurité dans sa propre ville. Dans le même temps, l’insurrection va réussir à occuper une partie d’Alep, créant ainsi un nouveau front pour les forces militaires du président. Alep n’est pas juste une ville, c’est la plus grande métropole de Syrie et la plus riche, elle revêt à la fois une dimension stratégique et symbolique.

Très tôt, de nombreux médias et experts occidentaux tablent sur une défaite rapide de Bachar el-Assad, le jugeant inexpérimenté pour reprendre le contrôle du pays, mal conseillé, et appliquant au conflit une grille de lecture confessionnelle, le président syrien étant alaouite, une branche du chiisme, largement minoritaire dans le pays. Plusieurs remarques s’imposent : les événements ont montré que le président syrien a une capacité de résilience certaine, apprenant vite les mécanismes de la guerre pour rester en place et remporter des victoires. De plus, la grille de lecture confessionnelle n’est pas véritablement pertinente comme le note l’auteur page 25 : c’est davantage l’extrême pauvreté des campagnes qui explique la prise d’une partie d’Alep par l’insurrection que les questions confessionnelles. Rappelons par ailleurs que la femme du président, Asma el-Assad est originaire d’une famille sunnite, ce qui peut être vu comme une « caution » pour les 70% de sunnites qui composent la population syrienne. Dans le même esprit, une majorité des généraux, des ministres et des soldats sont sunnites. En vérité, même si une partie de la population souhaite le départ de Bachar el-Assad, elle craint davantage l’éclatement du pays et une prise de contrôle par Daech qui au fur et à mesure de ses opérations, accroît sa possession territoriale. Bachar el-Assad doit donc à la fois combattre les « rebelles » et les membres de Daech ; à de nombreuses reprises il fera de ses deux adversaires un ennemi commun, prétextant l’infiltration de terroristes au sein de l’insurrection (ce qui était vrai) pour refuser tout dialogue avec une opposition qualifiée systématiquement de terroristes.

Quant aux puissances occidentales, leur stratégie est à la fois confuse et contre-productive. Le président américain Obama avait fixé comme « ligne rouge », c’est-à-dire la limite à ne pas franchir sans quoi les Etats-Unis interviendraient, l’utilisation d’armes chimiques. Pourtant, lorsqu’en août 2013, une attaque au gaz sarin est menée dans la Ghouta près de Damas (Bachar el-Assad a toujours nié son implication… sans convaincre les experts sur le sujet) le président américain refuse au dernier moment d’intervenir. Il donne ainsi un double signal : à Bachar el-Assad en lui montrant que ses menaces ne sont pas suivies d’actions et à l’insurrection en lui faisant comprendre indirectement qu’elle l’abandonne. Il ne s’agit pas ici de discuter du bien fondé de l’ingérence, mais simplement de constater la perception qu’a eu la décision d’Obama au sein de chaque camp. La France par la voix de son ministre Laurent Fabius met Bachar el-Assad comme adversaire principal en Syrie, ce que déplore l’auteur pour qui il fallait avant tout lutter contre Daech. Il regrette également la surenchère verbale à l’encontre du président syrien, Laurent Fabius indiquant que ce dernier ne devrait pas avoir sa place sur terre… Sans atténuer un seul instant les crimes du président syrien, ce genre de propos n’est guère constructif d’un point de vue diplomatique…

Malgré les pressions internationales et un environnement géostratégique sur le terrain pour le moins complexe, Bachar el-Assad résiste et une des explications réside dans sa fine compréhension de la société syrienne. Lors d’une interview avec l’auteur, il ne dit pas comment fonctionne le pouvoir, mais indique comment il ne fonctionne pas, c’est-à-dire avec x qui tirerait les ficelles en s’appuyant sur y, contrairement à ce qu’évoquent certains analystes. Il définit la Syrie comme une entité organique en utilisant le terme de asabiyya (concept développé par le philosophe arabe du Moyen-Âge Ibn Khaldoun), qui implique une solidarité sociale et une conscience groupale (page 68).

La guerre connaît un tournant majeur le 3 septembre 2015 lorsque la Russie répond à la demande officielle d’ « aide militaire ». L’auteur juge la terminologie trompeuse car en vérité, il s’agit d’une authentique intervention militaire. La Russie utilise de fortes capacités militaires, faisant appel à des sociétés militaires privées (dont la société Wagner, surnom de son fondateur Dmitry Utkin, un ex des forces spéciales russes) envoyées en première ligne pour limiter les pertes chez les soldats réguliers. Leur efficacité est manifeste, comme en témoigne leur participation à la bataille de Palmyre (très médiatisée), qui sera reprise à l’Etat islamique en mars 2016, constituant pour ce dernier sa première grosse défaite (l’EI réoccupera la ville en décembre 2016).

L’auteur se focalise à partir du chapitre 7 (le plus réussi) sur la guerre à Alep qu’il définit à nouveau comme un tournant. Sa présentation des rapports de force est très précise et permet d’avoir une vision d’ensemble des engrenages tactiques. Les forces de Bachar el-Assad ont mis en place une stratégie d’encerclement et de reddition forcée : soit déposer les armes, soit partir vers la province d’Idlib. L’auteur note la dévastation de la ville des deux côtés, aussi bien chez les rebelles que chez les forces gouvernementales. Il évoque également la participation de groupes étrangers, dont des Palestiniens sunnites qui combattent main dans la main avec des Libanais chiites du Hezbollah, énième preuve de la faiblesse de la grille de lecture confessionnelle du conflit. Comme le souligne de manière pertinente l’auteur page 138, les « jeux d’alliance y ont transformé chaque camp en entités qui n’ont plus rien d’uniforme ». Etant sur place, Régis le Sommier a pu constater certains moments humainement marquants comme lorsqu’il échange avec des membres des Quds qui expliquent avoir vengé la décapitation du jeune militant Abdullah Issa. Il remarque que les rebelles refusent les journalistes, contrairement aux forces gouvernementales, mais tout en soulignant que cette stratégie du pouvoir peut avoir pour vocation d’être une communication d’influence, de propagande…

Sans nier le drame humain à Alep, l’auteur explique page 143 qu’Alep ne ressemble ni à Guernica ni à Srebrenica, comme de nombreux médias l’ont évoqué. Cette critique de certains médias est également visible lorsqu’il évoque le deux poids deux mesures dans le traitement des batailles d’Alep et de Mossoul : « le plus troublant dans cette affaire n’est pas la réalité des faits, mais plutôt, dans le cas d’Alep, que médias et les politiques occidentaux aient décidé « a priori » que le massacre avait eu lieu. Cela prenait un caractère inéluctable car le conquérant de la ville n’était autre que l’armée syrienne et ses alliés. A Mossoul, il s’agissait de l’armée irakienne, alliée aux Etats-Unis. Dans le cas d’Alep, on était prêt, en soutien à la révolution syrienne ou du moins à ce qu’il en reste, à grossir le trait abusivement et, au plus haut niveau, à dénoncer une horreur perpétrée par les Syriens et leurs alliés russes. Dans le cas de Mossoul, les mêmes commentateurs étaient disposés à taire les exactions bien réelles des Irakiens, appuyés par leurs alliés américains, en les reléguant au rang d’incidents regrettables, indissociables de la nature humaine en pareilles circonstances » (page 160).

Dans le même esprit, la plupart des médias occidentaux ont évoqué principalement les villes encerclées par les forces gouvernementales, laissant presque de côté celles où la situation était inversée comme dans la province d’Idlib avec les deux villages chiites de Foua et Kefraya. La situation était similaire à Deir Es-Zor, où 5000 soldats de l’armée régulière, protégeant 90000 habitants ont subi un siège conduit par l’Etat islamique pendant trois ans, jusqu’en septembre 2017 où les renforts de l’armée sont parvenus à briser le blocus et à déloger l’EI en novembre. Comme synthèse, on peut affirmer comme l’auteur que la bataille d’Alep aura marqué la fin des rebelles tandis que la bataille de Deir Es-Zor celle de l’EI.

En prenant du recul sur ce qu’il a vu et couvert pour son hebdomadaire, Régis le Sommier tire plusieurs enseignements de la situation en Syrie. Avec plus de 340000 morts et plus de douze millions de déplacés, les Syriens sont désormais prêts à accepter tout ce qui leur sera proposé, à condition que ce ne soit plus la guerre (page 168). Bachar el-Assad doit répondre de ses actes, mais exiger comme l’ont fait dès le début du conflit de nombreux dirigeants occidentaux son départ a été une stratégie contre-productive et simpliste. L’auteur explique ainsi, page 170, que le « problème principal est que les adversaires d’Assad ont toujours misé sur un règlement pacifique du conflit ne dépendant que de son départ, comme s’il suffisait qu’il s’en aille pour que la paix et la démocratie adviennent – comme par enchantement. » A ce problème politique s’ajoute un problème humanitaire avec le refus d’aide occidentale pour la Syrie, tant que son dirigeant sera en place. Outre le fait qu’il est difficile aujourd’hui de voir qui pourrait succéder à Bachar el-Assad (il a évidemment sa part dans cette absence de solution politique) pour maintenir l’intégrité territoriale du pays, la décision des puissances occidentales prend en otage une population qui est profondément dans le besoin. L’aider ne signifierait en rien légitimer les actes de son président.

A la fin de l’ouvrage, l’auteur dresse un parallèle intéressant avec l’Histoire en faisant de la guerre en Syrie « la guerre d’Espagne de notre génération », s’appuyant sur le nombre de victimes, de réfugiés, et l’implication de puissances étrangères rivales (cf le programme clandestin américain Timber Sycamore, qui s’est soldé par un échec cuisant). Et l’auteur d’ajouter page 208 que « de bout en bout, cette guerre fut une tromperie sanglante. Chacun est intervenu non pas en pensant au bien du peuple syrien, mais en recherchant ses intérêts. » Or, les choses vont se régler au final entre Syriens, gouvernement et rebelles, sous supervision russe et turque. Aucune solution ne sera satisfaisante, surtout d’un point de vue moral, mais les deux parties vont devoir faire des concessions douloureuses si elles souhaitent un avenir pour la Syrie, sans quoi le chaos reprendra de plus belle. Une trop grande intransigeance de Bachar el-Assad le conduira à sa perte à court moyen terme ; en faisant quelques ouvertures vis-à-vis de l’opposition, il pourra se donner un sursis.

Avec six séjours en Syrie en deux ans et plusieurs interviews avec Bachar el-Assad, Régis le Sommier a une sérieuse connaissance pratique du pays et du pouvoir syrien. Il livre ici un livre utile, qui ne s’arrête pas à des idées préconçues, qui pousse le lecteur à questionner sa manière de comprendre et de juger la guerre en Syrie. L’auteur s’interroge lui-même à plusieurs reprises dans l’ouvrage, questionnant la pertinence d’un entretien en off avec le président syrien, se demandant s’il n’est pas instrumentalisé par le pouvoir. Il tente de discerner les faits des actes de propagande de chaque camp (pouvoir en place, rebelles, Etat islamique, Russie, puissances occidentales…) pour parvenir à une analyse fine et nuancée.

« Assad » est à lire par tous ceux qui s’intéressent au conflit syrien et doit être comparé à d’autres ouvrages sur le sujet, afin d’avoir une pluralité d’analyses : c’est par cet exercice de confrontation des idées que le citoyen pourra mieux appréhender la complexité du conflit et comprendre qu’il n’y a pas de solution simple, binaire, morale.


Recension réalisée le 31 janvier 2018

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelamartiniere.fr/ouvrage/assad/9782732483627

La France russe (Nicolas Hénin; Editions Fayard; mai 2016)

La_France_russe_HENINLa Russie est un acteur géopolitique majeur qui revient sur le devant de la scène internationale suite à son conflit avec l’Ukraine et son intervention dans le conflit syrien. Les traitements médiatiques de son actualité, de sa stratégie diplomatique, suscitent de vifs débats en France, entre ceux accusés de ne prendre en considération que les opinions des opposants à Vladimir Poutine et ceux à l’inverse présentés comme des défenseurs acharnés du Kremlin, occultant les aspects négatifs du pouvoir russe. Cette absence de modération conduit à une réflexion biaisée sur la Russie et à une impasse, chaque camp se proclamant détenteur de la vérité et accusant l’autre d’être instrumentalisé par des acteurs russes. Cela s’est vérifié lors du conflit ukrainien où chaque information était discutée, remise en cause, discréditée, tant et si bien qu’il était parfois impossible d’obtenir des données de base fiables pour produire une analyse raisonnée. Cela doit nous interroger quant à notre rapport avec la Russie et comment cette dernière mène à notre encontre une politique d’influence de grande envergure.

C’est dans ce contexte que nous présentons le dernier ouvrage de Nicolas Hénin, « La France russe ». L’auteur est connu du grand public pour avoir été otage en Syrie de juin 2013 à avril 2014 et pour avoir écrit l’excellent essai « Jihad Academy » (éditions Fayard, 2015). Ce grand reporter et journaliste d’investigation livre ici une enquête fouillée sur la stratégie russe en France en matière de politique d’influence et cherche à démontrer en quoi cette dernière est différente des autres politiques de puissances comme celles des Etats-Unis ou de la Chine.

Le livre se compose de onze chapitres thématiques permettant d’avoir une vue d’ensemble de la stratégie d’influence russe en France : diplomatie, religion, médias, etc…  Dans une première partie, Nicolas Hénin commence par rappeler la spécificité du cas russe puisque la Russie exerce un soft power alors que son modèle n’est pas vraiment attractif (cf situation de l’économie, respect des droits de l’homme, etc…). L’auteur évoque à bon escient le concept de « maskirovka », technique qui couvre à la fois les opérations psychologiques et la notion de « déception » (envoi d’un message informant l’ennemi que l’on a une intention, alors que l’on souhaite en réalité agir d’une autre façon). La Russie cherche à proposer un discours multiforme pour draguer un public large et vend l’idée qu’elle peut constituer un modèle alternatif.

Cette stratégie s’incarne à travers un homme, Vladimir Poutine, qui se présente « comme l’homme qui redresse la Russie après une grosse décennie de décadence » (p.25). Nicolas Hénin questionne le concept de « poutinisme » et livre une analyse précise et subtile du dirigeant russe qui a l’art de concilier la nostalgie d’un glorieux passé avec la nécessité d’une politique stratégique pragmatique. Cela peut s’observer lorsque l’auteur cite Vladimir Poutine : « celui qui ne regrette pas la dissolution de l’Union soviétique n’a pas de cœur. Celui qui veut ressusciter l’Union soviétique n’a pas de cerveau » (p.38).

Nicolas Hénin présente ensuite la liste des structures en France, plus ou moins visibles, plus ou moins puissantes, qui œuvrent au renforcement de l’influence de la Russie en France : associations, clubs et think tanks ont ainsi été créés par des étrangers ou des Français avec le soutien d’intermédiaires russes afin accroître la visibilité de la parole russe sur le territoire national. Citons de manière non-exhaustive l’Institut de la démocratie et de la coopération (IDC fondé en 2008), la fondation Monde russe (qui subventionne entre autres des cours de langue), le Centre de Russie pour la science et la culture (CRSC), le Conseil de coordination du Forum des Russes de France (CCFRF) et enfin l’association Dialogue franco-russe, co-présidée par le député Thierry Mariani, et présentée par l’auteur comme la « vitrine la plus efficace » de la politique d’influence russe. L’auteur ne se contente pas de lister ces relais d’influence, il décrit avec minutie leurs modes de fonctionnement, leurs réussites et leurs limites.

Il poursuit son enquête en abordant le rapport des hommes politiques français avec Vladimir Poutine, constatant qu’une bonne partie de la droite française est sous le charme du dirigeant russe, mais aussi l’extrême droite avec Jean-Marie Le Pen (chapitre 5) et l’extrême gauche avec Jean-Luc Mélenchon. En d’autres termes, le message politique et sociétal porté par Vladimir Poutine est suffisamment « souple » pour s’adapter aux différentes sensibilités politiques. L’auteur livre une anecdote intéressante et amusante sur celui qu’il présente comme le « converti le plus spectaculaire » (p.109) : Nicolas Sarkozy. D’abord très atlantiste et souhaitant montrer sa puissance diplomatique à son homologue russe, l’ex président français va radicalement changer de point de vue suite à une entrevue avec Vladimir Poutine lors du sommet du G8 de Heiligendamm en 2007. Ce dernier va faire comprendre d’après l’auteur en des termes peu diplomatiques que Nicolas Sarkozy va devoir cesser ses provocations verbales et rentrer dans le rang, c’est-à-dire à ne pas s’opposer aux positions russes.

Le président russe renforce sa stratégie en France avec la présence de nombreux agents des services secrets (la moitié des diplomates russes en poste en France en feraient partie), la France étant considérée par la Russie comme un terrain facile à pénétrer pour ses agents, d’après une note sur les activités des renseignements russes qu’a pu consulter l’auteur.

La guerre d’influence menée par la Russie se matérialise également par la création d’un lobby aux multiples dimensions dont l’objectif est de diviser les opinions, et de manière plus grave de proposer un discours alternatif qui abolit la différence entre le vrai et le faux. Pour mener à bien cette politique, la Russie s’appuie sur les médias russes ou des médias français pro-russes, sur des hackers dans une démarche de stratégie numérique offensive (cf le virus Snake qui a infecté les ordinateurs ukrainiens) mais également sur l’Eglise russe qui est un très puissant outil d’influence, renforçant par un argumentaire religieux les positions diplomatiques du Kremlin auprès du public français, comme en témoigne la rhétorique sur la protection des Chrétiens d’Orient.

Face à ce constat pour le moins inquiétant, l’auteur conclut pourtant son analyse de manière assez mesurée, notant que bien que « la Russie se joue de la France », les réseaux russes ont cependant leurs limites. Les enquêtes dénonçant le lobby russe sont nombreuses et mettent en évidence le jeu de la Russie, ce qui lui nuit mécaniquement. Nicolas Hénin n’est toutefois pas très optimiste pour l’avenir puisqu’il indique, page 318, que « l’influence russe, de fait, ne vise pas une « rentabilité immédiate » ». Il s’agit donc d’un combat et d’une vigilance à opérer sur le long terme pour y faire face efficacement.

 A travers ce livre, Nicolas Hénin propose une enquête passionnante sur la guerre d’influence russe en France. Son talent d’écrivain et sa capacité à rendre son ouvrage accessible à tous sont indéniables. Il évite intelligemment de tomber dans le piège d’une analyse engagée, stéréotypée, caricaturale, prenant le parti au contraire d’être mesuré à chaque instant et de baser systématiquement son analyse sur des faits. Les chapitres sont d’un niveau équivalent, même si les chapitres 7 et 8 (sur l’influence du religieux et des mafieux) nous semblent par moments un peu déconnectés du sujet, à savoir la matérialisation de l’influence russe sur le territoire français.

« La France russe » a de grandes chances de connaître un fort succès, bien mérité, auprès d’un public très large. Ce livre est vivement recommandé, car il participe, de manière plus proche qu’on ne l’imagine avant sa lecture, à notre formation de citoyen en nous donnant les clés pour ne pas subir la stratégie d’influence d’une puissance étrangère. C’est un pari intellectuel et éditorial risqué qu’a pris Nicolas Hénin avec ce projet littéraire, mais c’est un pari largement remporté !


Recension réalisée le 28 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/la-france-russe-9782213701134

My Way (Silvio Berlusconi avec Alan Friedman; Editions Michel Lafon; octobre 2015)

My_way_Berlusconi_hdMembre fondateur de l’Union européenne, pays qui jouit d’une position géographique stratégique dans l’espace méditerranéen, l’Italie est une puissance moyenne dont on parle pourtant peu, hormis pour les stéréotypes (corruption, mafias) et les scandales qui ont émaillé la scène de la vie politique italienne à la fin du XXème siècle. Une personne incarne (tristement) à merveille les travers de l’Italie des dernières décennies : Silvio Berlusconi.

Cet homme politique est mondialement connu, moins pour ses talents de réformateur que pour ses frasques, ses multiples procès, son sens de la formule parfois malheureuse mais aussi pour l’empire médiatique qu’il a su créer et faire prospérer jusqu’à maintenant. Considéré désormais par de nombreux politologues italiens comme fini ou quasi-fini, il peut être intéressant de revenir sur le parcours du plus médiatique des dirigeants politiques italiens et de comprendre à quel point il a façonné l’Italie depuis les années 80. Le livre qui fait ici l’objet d’une recension peut nous aider dans cette initiative. Il s’agit d’une biographie / autobiographie autorisée entre Silvio Berlusconi et Alan Friedman, qui fut correspondant pour le Financial Times à Milan et qui connaît Il Cavaliere depuis plus de trente ans. C’est donc un témoignage important que propose Berlusconi et qui offre sur plusieurs thèmes une grille de lecture différente de ce qu’on a l’habitude de lire dans la presse française.

L’ouvrage s’articule autour de treize chapitres, les premiers revenant sur le parcours de Berlusconi d’un point de vue chronologique avant d’être suivis d’une dizaine de chapitres thématiques où sont traités par exemple les rapports du Cavaliere avec Vladimir Poutine, George W Bush, sa relation avec les femmes, son intervention dans le conflit libyen. Cette mise sur le même plan de sujets dits sérieux avec des parties plus personnelles peut perturber à première vue, mais cela correspond à la dimension du personnage Berlusconi qui n’est pas parvenu durant sa vie à séparer ses actions politiques de son mode de vie personnel.

Le parcours de Silvio Berlusconi débute dans l’immobilier avec une première affaire en 1961 qui lui apporte rapidement le succès à Milan (construction de Milano 2). Ses investissements lui permettent de se constituer une solide fortune (il fonde la holding familiale Fininvest) qu’il entend faire prospérer dans d’autres secteurs, et en particulier dans les médias. En effet, l’Italie des années 70 est encore sous l’emprise de la télévision d’Etat avec la RAI et Berlusconi cherche à proposer autre chose aux Italiens. Par des manœuvres habiles lui permettant de contourner le cadre juridique très rigide en matière audiovisuel, il réussit à lancer Tele Milano 58 qui, par des subterfuges techniques, donne l’impression d’être diffusée au niveau national (ce qui est illégal à l’époque) alors qu’elle n’est en fait diffusée qu’en local. Le succès est croissant avec la naissance de Canale 5 (1980) qui fait la part belle aux séries américaines, les téléspectateurs de Berlusconi partageant ainsi son américanophilie affichée. Au fur et à mesure, Berlusconi grappille des parts d’audience à la RAI, cette dernière voyant son monopole s’effriter dangereusement.

Ce succès dans les médias (avec l’empire télévisuel Mediaset que l’on connaît) est complété par une incursion dans le monde du sport avec le rachat en 1986 de l’AC Milan. Dans un pays où l’amour du football est irréfragable, Berlusconi va faire de son club une machine à succès au service de sa communication qui va lui donner les clés pour son entrée en politique. La plupart de ses détracteurs voient dans sa volonté de faire de la politique un moyen de sauver ses affaires qui faisaient déjà l’objet à l’époque d’une attention pour le moins soutenue des magistrats. Il affirme de son côté vouloir relancer l’Italie sur la voie du progrès et lui éviter le fameux « péril communiste ».

Pour les élections législatives de 1994, il fonde son parti politique de centre-droit, Forza Italia, et promet des solutions pour le chômage, l’endettement de l’Etat. Comme le rappelle Alan Friedman page 134, c’est la première fois dans « l’histoire de l’Occident, qu’un parti politique venait à être imaginé, conçu, fondé et finalement lancé à partir d’une firme importante ». Grâce à ses médias et au softpower qu’il exerce avec son équipe de football, il mène une campagne où il se met efficacement en scène, n’hésitant jamais à évoquer sa réussite personnelle pour que les électeurs lui confient leur vote. C’est une réussite et le 11 mai 1994, Berlusconi prête serment pour être président du Conseil : il ne le sera que pour un an, sa coalition se désintégrant très rapidement. Il reviendra aux affaires de 2001 à 2006, détenant le record de durée au Palais Chigi, puis de 2008 à 2011.

Son bilan politique est pour le moins négatif : le peu de réformes mises en place ne l’ont été que pour se conformer aux directives européennes. En revanche, Silvio Berlusconi a été particulièrement actif concernant sa propre personne avec la mise en place d’une dizaine de dispositifs légaux pour se protéger. Ils ont été assez efficaces puisqu’au final, Berlusconi a été reconnu plusieurs fois coupable, condamné une fois, innocenté neuf fois mais surtout, il a profité à trente-cinq autres reprises d’annulations de procédures ou de prescription. A de nombreuses reprises dans le livre, il Cavaliere évoque ces « procureurs militants » qui lui ont coûté des centaines de millions d’euros en frais de justice pour un résultat maigre au final. Pourtant, les accusations à son encontre étaient graves : liens avec la mafia, corruption, subordination de témoins, pots de vin, etc…

L’intérêt de ce « livre portrait » réside en vérité dans la vision de Berlusconi de son action en matière de politique étrangère. Il livre des éléments clés qui sont certes discutables, mais qui ont le mérite de présenter une autre analyse des faits présentés dans les médias européens par exemple. Il est de notoriété publique que Berlusconi est l’ami de George Bush Junior et de Vladimir Poutine, deux dirigeants politiques guères appréciés des opinions publiques européennes, ce qui a renforcé le côté sulfureux du personnage. Pourtant, c’est cette amitié qui a permis selon Berlusconi le succès du Sommet de Rome du 28 mai 2002 sur les relations OTAN / Russie. Il se met évidemment en scène dans le livre et exagère la portée de son action, mais force est de constater qu’il a en fin de compte été un acteur diplomatique souvent sous-estimé. Dans le même registre, il raconte avec des détails à la fois intéressants et comiques pour certains comment il a tenté de sauver Kadhafi et son régime, sans succès. Le plus intéressant dans ce récit est qu’il explique clairement que la France avait déjà tout planifié et que la fin de Kadhafi était inéluctable, car actée par Nicolas Sarkozy.

Le chapitre le plus intéressant (et le mieux construit) est le numéro 11 : « l’intrigue internationale ». Silvio Berlusconi raconte comment selon lui un complot a été monté par Nicolas Sarkozy, alors Président de la République française, et Angela Merkel, la chancelière allemande, pour l’écarter du pouvoir avec la complicité discrète mais efficace du Président de la République italienne Giorgio Napolitano. Il rappelle qu’à l’été 2011, la Deutsche Bank s’était  débarrassée de 80% de ses avoirs en obligations italiennes, fragilisant mécaniquement l’Italie qui subissait déjà de plein fouet la crise économique et financière de 2008. Il Cavaliere est donc arrivé au Sommet du G20 à Cannes (novembre 2011) affaibli politiquement, avec en face de lui un bloc uni pour le faire chuter. La directrice du FMI, Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel font pression sur le dirigeant italien pour qu’il accepte l’aide du FMI, ce qui reviendrait à une humiliation pour lui et le pays ainsi qu’à une perte de puissance, le pays devant suivre scrupuleusement les règles édictées par l’organisation. Berlusconi résiste même s’il se doute que son sort est déjà scellé. En effet, quelques jours après le Sommet de Cannes, Giorgio Napolitano nomme Mario Monti sénateur à vie pour siéger au Parlement ce qui lui permet de le nommer Président du Conseil. La manœuvre est habile (on peut se demander si elle est démocratique, vu que Mario Monti n’a pas été élu…) car elle permet à l’Italie d’avoir un dirigeant plus en phase avec les stratégies européennes de l’époque et surtout, elle précipite la chute de Silvio Berlusconi.

Ce dernier ne va pas s’en relever, malgré quelques demi-succès électoraux. Elu pour la première fois sénateur en 2013, il est déchu de son mandat quelques mois après en raison de sa condamnation définitive dans l’affaire Mediaset. La même année, il est condamné pour incitation à la prostitution de mineure et abus de pouvoir dans l’affaire du Rubygate avant de bénéficier d’un acquittement par la Cour d’appel de Milan en 2014. Il parvient à un retour à la scène politique grâce au jeune dirigeant du PD Matteo Renzi avec qui il fonde le pacte de Nazareno (18 janvier 2014) qui fixe le cadre de la nouvelle loi électorale, mais sans parvenir à garder une influence suffisante au sein de ses rangs. On ne peut se risquer à parler de mort politique pour Silvio Berlusconi car il est toujours capable de revenir, même pour un bref instant, sur la scène politico-médiatique, mais force est de constater que l’on assiste malgré tout au crépuscule d’un homme politique complexe.

Le livre « My Way » est intéressant dans son approche, à condition de garder systématiquement une distance critique, ce que ne fait pas nécessairement le journaliste Alan Friedman qui ne s’attarde guère sur ses procès et qui n’évoque quasiment rien de l’action politique du Cavaliere. Les interviews auraient pu être construites de manière plus incisive avec des échanges directs entre les deux interlocuteurs au lieu d’une reformulation trop poussée qui fait perdre de l’intensité au discours. L’ouvrage évite l’écueil du voyeurisme et de ne se focaliser que sur les frasques de Berlusconi au profit de passages remarquables sur le parcours professionnel du dirigeant italien et sur ses initiatives en matière diplomatique. On aurait aimé plus de chapitres sur cette dimension pour laquelle les auteurs semblent avoir pris du plaisir à commenter.

Agréable à lire malgré quelques répétitions et passages descriptifs inutiles, « My Way » de Silvio Berlusconi avec Alan Friedman mérite d’être lu pour deux raisons : comprendre l’ascension et les échecs d’un dirigeant politique majeur de l’Italie et avoir des éléments de réflexion sur la société italienne qui, d’une façon ou d’autre, entre les pro et les anti Berlusconi, a été durablement marquée par le berlusconisme.


Recension réalisée le 7 février 2016

Lien vers le site de la maison d’édition:http://www.michel-lafon.fr/livre/1636-My_way.html

Sarkozy Kadhafi, histoire secrète d’une trahison (Catherine GRACIET; Editions Seuil; septembre 2013)

SARKOZY KADHAFI TRAHISONTout le monde se souvient de la visite du Colonel Kadhafi à Paris en décembre 2007, rencontrant le Président Nicolas Sarkozy qui dut faire face à une polémique déclenchée par son propre camp (Rama Yade en tête), s’offusquant qu’un homme comme Kadhafi puisse être accueilli de la sorte en France, pays des droits de l’homme.

Tout le monde se souvient également de l’année 2011, qui a vu la France participer à une coalition internationale en Libye, faisant chuter le pouvoir de Kadhafi, ce dernier mourant en octobre 2011 suite à une attaque en partie française contre son convoi qui fuyait vers le sud du pays.

En un peu plus de trois ans, celui qui avait eu les honneurs de la République française était abandonné de tous, laissant son pays dans une situation dramatique. Beaucoup se sont interrogés quant aux événements qui ont participé à un tel renversement de situation, mais sans parvenir à une démonstration irréfragable.

La journaliste Catherine Graciet, par ailleurs auteur de précédents ouvrages sur l’histoire politique du Maroc, cherche dans son dernier livre à expliquer la mécanique qui a abouti à la « trahison » de Sarkozy à l’encontre de Kadhafi. On peut déjà s’interroger quant à la pertinence d’un tel qualificatif qui, même s’il n’est pas dénué de sens, simplifie une relation interétatique bien plus complexe qu’il n’y paraît, et où la realpolitik semble plutôt supplanter la notion de trahison.

Saluons déjà le choix de l’auteure de ne pas se contenter de la période où Nicolas Sarkozy a été aux affaires, mais bien de procéder de temps à autres, à des incursions dans le passé pour mettre en exergue la relation ambivalente entre la Libye et la France, où des initiatives non négligeables ont été entreprises sous la présidence de Jacques Chirac et sous le mandat de l’ancien Premier ministre Lionel Jospin.

Il est vrai cependant que l’intensité des relations franco-libyennes atteint son paroxysme lorsque Nicolas Sarkozy est Ministre de l’intérieur puis Président de la République. Mais ce qui ressort de l’ouvrage de Catherine Graciet, c’est avant tout le rôle de tous ces intermédiaires, au premier rang desquels figurent Ziad Takiedinne et Alexandre Djouhri, chacun défendant un camp (Sarkozy / Chirac), qui moyennant de très grasses commissions ont permis à la France de remporter des contrats, avec plus ou moins de succès d’ailleurs.

L’auteur explique avec une rare maîtrise à ce sujet les erreurs françaises, lorsque les entreprises ne s’adressaient pas au bon interlocuteur, en général un des fils Kadhafi qui avait sous sa responsabilité un secteur industriel bien déterminé. Le récit de l’affaire des Rafales est à ce titre particulièrement éloquent.

En revanche, bien que plusieurs chapitres y soient consacrés, il est difficile d’être entièrement convaincu par l’idée selon laquelle le régime de Kadhafi aurait financé une partie de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Certes, des éléments factuels, des coïncidences sont suffisamment troublants pour semer le doute, mais l’auteur, faute de témoins ayant à leur disposition des preuves concrètes (copies de documents par exemple), ne parvient pas à fournir des preuves majeures. Un faisceau d’indices ne fait pas une démonstration.

C’est d’ailleurs le problème majeur de l’ouvrage : les sources sont peu nombreuses et quand elles existent, très peu refusent d’être nommées, très peu peuvent prouver leurs dires, et surtout certaines doivent être écoutées avec beaucoup de prudence, car elles ont tendance à manipuler la vérité. Ce dernier point est toujours rappelé par l’auteure qui reconnaît douter par moments de certaines informations fournies.

Les parties IV (sur le « Sarko show », titre people qui ne reflète en rien la qualité de l’analyse de l’auteure) et VI (sur « que sont-ils devenus ? » au sujet des kadhafistes) sont les plus riches en révélations et analyses. Dans le chapitre 14 sur « les aventures de Total en Libye », l’auteure livre un cas d’étude très précis qui fait par ailleurs froid dans le dos, où se mêlent transferts d’argent suspects et intérêts géostratégiques majeurs.

Au final, l’ouvrage de Catherine Graciet ne remplit que partiellement sa mission (démontrer de façon irréfutable le financement par la Libye de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007), faute de preuves suffisantes ; mais est-ce seulement possible aujourd’hui? Peut-être que dans quelques années, avec la découverte de documents et l’avancement des enquêtes en cours, les pistes avancées dans ce livre seront vérifiées. L’auteur en tout cas formule à plusieurs reprises dans son livre des hypothèses très intéressantes (liens Libye / Asie du Sud-est par exemple, liste des avoirs financiers libyens en Europe, rôle exact du Qatar…) qui mériteraient, à n’en pas douter, à être développées dans un futur proche.


Recension rédigée le 6 octobre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021102628.htm

Sahelistan (Samuel LAURENT; Editions Seuil; mai 2013)

SAHELISTANLes Printemps arabes constituent aujourd’hui encore une énigme pour les analystes des relations internationales, les spécialistes du Maghreb et du Moyen-Orient. Certes, l’on parvient de plus en plus à établir les mécanismes expliquant tel ou tel événement, tel ou tel soulèvement, telle ou telle réponse du pouvoir, mais il s’agit trop souvent de réactions a posteriori, qui corrigent les imprécisions, ou carrément les erreurs, énoncées quelques semaines ou mois auparavant. Cela s’explique par le fait que de nombreux processus dits révolutionnaires sont en cours et qu’on ne peut par conséquent les étudier dans leur globalité, mais également parce qu’il y a une tendance générale à vouloir simplifier des réalités qui ne le supportent pas, sous peine de se fourvoyer.

L’intervention française en Libye, médiatisée à l’extrême en France grâce aux multiples interventions de l’ancien Président Nicolas Sarkozy et de l’intellectuel Bernard-Henry Lévy qui s’est engagé particulièrement dans ce conflit, a été présentée comme un grand succès pour la France, et de façon plus générale pour l’Occident dans son soutien aux processus révolutionnaires. La rapide défaite militaire des forces kadhafistes a démontré la puissance de l’armée française, qui s’est « illustrée » également dans l’assassinat du Colonel Kadhafi en attaquant son convoi en fuite. La victoire française fut présentée comme une victoire sur la dictature et le début d’une Libye plus démocratique, capable de prendre son destin en main grâce à un gouvernement démocratiquement élu. Or, comme pour de nombreuses guerres dans le monde, les médias se plaisent à suivre quasiment en direct, heure par heure, le déroulement des opérations militaires, mais se lassent avec une rapidité surprenante lorsqu’il s’agit d’évaluer à moyen et long terme les conséquences d’une intervention militaire. Aujourd’hui, peu d’informations circulent sur la situation en Libye post-Kadhafi : des argumentaires sont assénés en boucle à ceux qui s’y intéressent, où l’on fait état de progrès constants du pouvoir en place et où l’on minimise les faiblesses du pays, pourtant critiques…

C’est à une tâche compliquée à laquelle s’est livré Samuel Laurent. Consultant en risque-pays pour des investisseurs internationaux, il s’est rendu en 2012 en Libye afin d’évaluer la situation sur place pour les commanditaires asiatiques de sa mission. D’une mission censée être secrète, il en fait un récit de voyage où il compte comprendre la Libye de l’intérieur, en se confrontant à ceux qui y font aujourd’hui la loi: des représentants du CNT, des membres de brigades « révolutionnaires », des Touaregs, des Toubous, des membres d’Al-Qaïda…

Le récit qu’il livre est d’une rigueur intellectuelle puissante : il ne s’agit pas d’énoncer des vérités toutes faites, de donner « sa » vision de la Libye, mais bien d’offrir à chacun des témoignages de premier ordre de ceux qui font aujourd’hui la Libye, quitte à ce que ce soit au péril de sa vie lorsqu’il est question de personnalités ne souhaitant pas que leur influence soit connue à l’étranger. Grâce aux informations qu’il recueille, il déconstruit ainsi les mythes créés par le CNT et l’Occident, qui enjolivent une situation pourtant profondément dramatique.

Dans les sept chapitres que comporte son ouvrage, Samuel Laurent s’entretient avec toutes les forces en présence en Libye, nouant des amitiés avec certains, mettant en danger sa vie en portant la contradiction à d’autres. De ses rencontres, il en ressort que la Libye est dans un état catastrophique, livrée à elle-même à cause d’un pouvoir en place qui n’a de pouvoir que le nom, de brigades révolutionnaires qui se sont partagées le pays en régions, villes, quartiers et qui refusent de déposer les armes sous peine de perdre de leur influence, mais persistant par conséquent à affaiblir davantage le CNT, marionnette que l’Occident aime à présenter aux médias.

A cette absence d’autorité nationale, où l’armée nationale est davantage un concept qu’une réalité concrète, l’auteur met en évidence avec brio les fléaux qui frappent un pays dont les frontières sont devenues des passoires, et désormais des lieux privilégiés pour les trafics en tout genre, comme dans la passe de Salvador par exemple : drogues, armes, produits contrefaits, esclaves constituent ainsi les nouveaux moyens pour les groupes armés de s’enrichir et de continuer à s’affronter pour le contrôle de tel ou tel point stratégique. La Libye devient ainsi la base arrière de tous ceux qui se livrent à des trafics dans la région ou qui planifient des opérations armées dans les pays voisins, à l’image de la prise d’otages d’In Amenas en Algérie par des membres d’Al-Qaïda qui ont organisé leur logistique en Libye. L’auteur parle désormais de Sahelistan (titre de l’ouvrage) pour qualifier cette région transnationale, hors de contrôle des pouvoirs en place, et qui devient une base arrière idéale pour le terrorisme international, l’Europe étant une cible toujours plus facile d’accès.

Samuel Laurent montre par ailleurs que la chute de Kadhafi a permis à des entités racistes de se livrer à des massacres, les Toubous en étant les premières victimes car accusés de ne pas être des Libyens et surtout d’avoir été un possible recours pour Kadhafi lors de sa tentative de reprise en main du pays : la propagande affirmant que le Colonel voulait faire intervenir des Africains pour mater les révolutionnaires a fonctionné à merveille… Mais l’auteur évite de tomber dans le manichéisme en démontrant avec force que tous profitent à des degrés divers du chaos, que des unions contre-nature peuvent se faire lorsque des enjeux financiers sont présents. Les révolutionnaires anti-Kadhafi ont laissé place à des criminels en puissance, qui s’organisent en brigades ne pensant qu’à leur force à court terme. Samuel Laurent rappelle à juste titre que les brigades ont gagné la guerre, mais qu’elles ont perdu la paix, faisant le jeu d’Al-Qaïda qui profite des divisions du pays et d’un discours différent de celui des brigades : ces dernières avaient fondé leur légitimité sur la chute de Kadhafi ; maintenant que celle-ci a eu lieu, les brigades ne sont devenues que des gestionnaires de leur trésor de guerre, tandis qu’Al-Qaïda propose le jihad international, l’instauration d’un califat islamique mondial à des jeunes qui n’ont plus de repères ni d’espoir dans un pays en ruine.

« Sahelistan » est un livre fascinant, qui livre une lumière crue sur la situation d’un pays, où la France semble avoir agi sans réellement tenir compte des conséquences aussi bien pour les Libyens que pour sa propre sécurité. Riche en détails, prenant soin d’expliciter les spécifiés des organisations rencontrées, l’auteur offre une analyse solide des enjeux en cours, même si l’on aurait aimé qu’il prenne le risque de proposer des pistes pour sortir de la crise dans laquelle s’enfonce le pays, grâce à sa connaissance malheureusement si rare d’un pays stratégique.

« Sahelistan » est assurément amené à devenir un classique, un témoignage majeur d’un pays en plein chaos, que tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique de cette région fascinante devraient lire en préambule à toute tentative d’analyse.


Recension rédigée le 16 août 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021113358.htm