L’année stratégique 2017 (Pascal Boniface; Editions Armand Colin; septembre 2016)

annee_strategique_2017Depuis plus de trente ans, l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), l’un des principaux think tanks français sur les questions stratégiques, édite chaque année l’Année stratégique, un ouvrage mêlant analyse de l’année écoulée, exercice de prospective et complété d’un riche annuaire statistique, de fiches-pays et de cartes. A l’heure du tout numérique où il est de plus en plus difficile de trouver une information fiable et précise, l’Année stratégique 2017 conserve toute sa pertinence pour l’étudiant en relations internationales ou pour le citoyen désireux d’aller au-delà de ce qu’il peut apprendre dans les médias, dont les analyses se bornent trop souvent au court voire moyen-terme.

Le cru 2017 se distingue des éditions passées par une volonté éditoriale de limiter en taille le format des analyses des chercheurs, l’objectif étant de condenser en quelques pages un bilan d’une zone géographique ou d’un thème stratégique et de donner quelques éléments prospectifs. L’exercice est globalement réussi, même si de manière inégale, la part de prospective étant fortement différente d’un chapitre à l’autre. Ainsi, les chapitres sur les Etats-Unis, la Russie et le Moyen-Orient sont les plus homogènes, liant un regard critique sur l’année écoulée avec des hypothèses sur le devenir de différentes réalités stratégiques, tandis que l’on est un peu frustré à la lecture des chapitres sur l’Afrique ou l’Union européenne, pourtant deux zones dont on aurait aimé avoir des pistes de réflexion, surtout avec le Brexit.

En revanche, les chapitres thématiques, situés à la fin de l’ouvrage après les chapitres d’ensembles géographiques, sont les plus intéressants d’un point de vue prospectif : qu’il s’agisse des enjeux militaires, économiques, énergétiques et environnementaux, la réflexion est riche et permet au lecteur de prendre du recul sur les faits de l’année passée et de distinguer des tendances de fond parmi les multiples informations à sa disposition. Il est dommage de notre point de vue que quelques chapitres manquent à l’appel : ainsi, les questions migratoires et humanitaires auraient mérité chacune un chapitre à part, de même qu’une réflexion sur la notion de communauté internationale dans sa dimension juridique (même si évoquée dans différents chapitres) aurait eu toute sa place, eu égard aux nombreuses actualités qui questionnent sa pertinence (Syrie, Yémen, questions environnementales et économiques…).

L’IRIS a fait le choix de confier la rédaction des chapitres aussi bien à des membres de son centre qu’à des externes, ce qui permet une pluralité des points de vue, mis en perspective par son directeur, Pascal Boniface dans son introduction. On pourrait suggérer pour de prochaines éditions de poursuivre cette tendance et même de l’accentuer, en permettant la confrontation des points de vue de chercheurs. Ainsi, pourquoi ne pas permettre à trois ou quatre chercheurs sur une zone géographique précise d’exprimer leurs points de vue, ces derniers étant synthétisés par un chercheur de l’Institut ? Cela permettrait une pluralité de grilles de lecture et rappellerait avec clarté au lecteur la nécessité de discuter chaque point de vue, de le remettre en question, pour affiner sa propre analyse.

Le format de l’ouvrage changerait légèrement mais cela éviterait une certaine frustration, la place laissée aux analyses nous paraissant sous-dimensionnée vu la multitude d’enjeux évoqués par les chercheurs. Soulignons la bonne idée d’insérer pour chaque chapitre des chronologies, très utiles pour les étudiants souhaitant avoir en peu de pages l’ensemble des faits marquants d’une zone ou d’un thème. Quant aux cartes régionales et thématiques, elles sont les bienvenues, même si l’on aurait souhaité là-encore en avoir davantage, surtout pour les chapitres thématiques où elles font cruellement défaut.

C’est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de l’ouvrage : proposer en un peu moins de quatre cent pages un panorama global des enjeux stratégiques actuels et futurs, près de deux cent fiches pays utiles à tout un chacun, mais avec le risque de ne pouvoir, faute d’espace, analyser plus en profondeur certaines thématiques.

Concis dans ses analyses et riche de ses ressources informatives, l’Année stratégique 2017 est un outil indispensable pour comprendre les enjeux internationaux. Bien que critiquable sur certains choix éditoriaux, il est recommandé à tous les publics, qu’il s’agisse d’étudiants, de journalistes, de décideurs ou de simples citoyens.


Recension réalisée le 7 octobre 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/lannee-strategique-2017-analyse-des-enjeux-internationaux-9782200615086

Extension du domaine de la guerre (Pierre Servent; Editions Robert Laffont; janvier 2016)

Extension_du_domaine_de_la_guerre_SERVENTDe plus en plus de livres essaient de proposer des analyses géopolitiques prospectivistes pour remettre de l’ordre dans un monde qu’il est de plus en plus difficile à comprendre dans sa globalité. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’y fait pas exception et offre en plus une synthèse globalisante des faits géopolitiques marquants de ces dernières années. Intitulé « Extension du domaine de la guerre », ce livre focalise l’étude sur la dimension conflictuelle des relations internationales dans sa spécificité guerrière, laissant de côté les aspects économiques et sociétaux, ce qui nous semble empêcher toute analyse fine globalisante. L’auteur, Pierre Servent, est connu du grand public pour ses nombreuses participations à des émissions de débat (C dans l’air sur France 5 principalement) ; il a également derrière lui une carrière de militaire qui lui permet d’apporter son expertise sur les questions militaires stratégiques.

Le livre est organisé en trois grandes parties que l’on peut résumer schématiquement de la sorte : la première traite du « monde d’hier » et revient sur la première décennie du XXIème siècle en insistant sur les surprises stratégiques qui ont remis en cause les analyses prospectivistes de la fin des années 90. Dans un second temps, Pierre Servent traite du « monde d’aujourd’hui », mais en se focalisant sur les fondamentalismes qui selon lui, constituent la grille de lecture la plus pertinente des événements géopolitiques actuels (ce dont nous doutons en partie) pour enfin dans une dernière partie proposer une réflexion sur ce que sera le « monde de demain » en présentant également des pistes pour éviter une aggravation des conflictualités que nous connaissons actuellement.

Chaque partie est décomposée en une série de chapitres aux titres à la formulation pour le moins particulière : citons par exemple « Vladimir imperator », « Quand la Chine débordera », « Extension du domaine de la bigoterie », etc… Ces formulations sont caractéristiques du style de l’auteur qui a un avantage et un inconvénient : il permet une accessibilité au plus grand nombre, utilisant un vocabulaire simple (de temps en temps simpliste) et parfois très familier (« des branleurs pathologiques »), mais dans un même temps, son style nuit à l’argumentation qui devient parfois dépourvue de nuances. Certes, l’auteur apporte des précisions ici et là qui pondèrent son jugement, mais le style dans sa globalité divisera clairement le lectorat entre ceux qui en feront fi et ceux qui auront du mal à passer outre pour porter un regard critique sur le contenu. Il nous semble que l’auteur adopte le même style à l’écrit qu’à l’oral lors de ses interventions médiatiques, ce qui n’est pas forcément un choix pertinent lorsqu’on prétend apporter des clés de lecture argumentées à la géopolitique du monde.

Autre reproche structurel que nous pouvons formuler : le manque de hiérarchie des chapitres et la sélection trop limitée de l’auteur sur les événements géopolitiques qui peut donner l’impression qu’à part le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique et la Russie, il ne se passe pas grand-chose dans le reste du monde qui mérite d’être analysé ! Ainsi, dans la première partie, l’auteur met sur un même plan le Krach de 2008, Daesh et Vladimir Poutine : un plan plus rigoureux aurait clairement permis de mettre en valeur le récit de l’auteur.

Ce dernier réussit son exercice dans la première partie, où son récit (sélectif) des événements géopolitiques de ces dernières années est pertinent, clair et permet au lecteur qui aurait oublié certaines chronologies, certains enchaînements, de se les remémorer. C’est dans la seconde partie que l’auteur se démarque du reste des publications actuelles en se focalisant les différents fondamentalismes qui se développent. Il évoque ainsi dans un premier temps « le retour des messianistes » avec les portraits d’al-Baghdadi (le « fou de Dieu »), de Georges W Bush (le « born gain »), de Vladimir Poutine (le « tsar ») et enfin de Recep Tayyip Erdogan (le « sultan ». On peut être interpellé par ce rassemblement de personnalités aussi diverses dans une même catégorie mais Pierre Servent parvient à expliquer sa logique en détaillant les spécificités de chacun. L’analyse a le mérite d’exister, à défaut de susciter une adhésion collective, l’auteur étant à la limite parfois de la caricature, en particulier concernant Vladimir Poutine, où il reprend de nombreux poncifs à son encontre sans véritablement prendre de la hauteur.

Les chapitres suivants suivent une logique thématique même s’ils se reportent quasiment tous sur la question syrienne et Daesh. Ils se mélangent avec des chapitres thématiques de qualité, dont « L’esthétique du diable », où l’auteur décrit bien la stratégie de communication de Daesh. Dommage que le chapitre sur « la panne américaine » n’ait pas eu droit à un développement plus important car l’analyse était intéressante et aurait permis au lecteur de comprendre en profondeur la part de responsabilité des Etats-Unis dans le chaos que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

La dernière partie, la plus attendue pour ceux aux faits des enjeux géopolitiques précédemment cités, est assez déroutante dans son approche. L’auteur évoque ainsi en premier « la grenade à fragmentation algérienne », mettant en garde contre la fragilité de l’Etat algérien et le risque de déstabilisation qu’il crée. Sans nier les difficultés de ce pays, on peut douter qu’il s’agisse de l’enjeu géopolitique majeur numéro 1 à évoquer dans ce genre d’analyse. Pierre Servent analyse ensuite les perspectives de la Chine et la menace que représente cette dernière pour l’équilibre régional voire mondial. Dommage qu’il n’ait pas traité dans les deux premières parties les événements géopolitiques dans lesquels la Chine a été impliqué ces dernières années, sa démonstration en aurait été renforcée. L’analyse sur les conditions pour vaincre Daesh est très claire et peut susciter un consensus, même si l’on ne voit pas bien aujourd’hui comment inciter plus fermement les pays arabes à s’impliquer réellement dans la lutte contre cet ennemi qui s’étend à d’autres pays et régions.

Dans un second temps, l’auteur promeut les guerres spéciales et invisibles (du type cybernétiques) pour éliminer les menaces. Les opérations spéciales sont évidemment utiles et nécessaires pour neutraliser un ennemi précis, pour gagner des batailles, mais comme l’évoquait très justement le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France » (http://livres-et-geopolitique.fr/la-derniere-bataille-de-france-general-vincent-desportes-collection-le-debat-editions-gallimard-octobre-2015/), les opérations spéciales ne permettent pas de gagner des guerres si elles ne sont pas suivies d’objectifs politiques précis. Quant à la dimension cyber des conflits à venir, elle est indéniable mais elle ne demeurera qu’une dimension parmi d’autres, dont l’efficacité va aller à s’accroissant, sans pour autant suffire à elle-seule à remporter une victoire décisive.

Enfin, l’auteur se livre dans les derniers chapitres à la promotion d’un retour aux valeurs fondatrices de la nation, d’un peuple qui doit à nouveau vouloir s’engager pour défendre son pays pour éviter une nouvelle période de « drôle de guerre », car la paix se construit perpétuellement et la France demeure une cible de choix pour de nombreux ennemis, comme l’ont tristement rappelé les attentats de janvier et novembre 2015. Dommage que ce chapitre soit rempli de bons sentiments qui, tout en suscitant une adhésion de principe, ne sauraient constituer un socle suffisant pour remédier à la fragilité croissante de la France. C’est aux politiques d’élaborer de véritables stratégies, et non de simples tactiques qui perdent de leur force en peu de temps, et d’attribuer les budgets suffisants pour assurer le mieux possible à la France son intégrité physique et morale.

En résumé, « Extension du domaine de la guerre » est un livre à la fois intéressant et frustrant. Intéressant par la capacité de l’auteur à conter avec un certain talent les événements géopolitiques de ces dernières années avec une volonté de proposer une grille de lecture pour mieux en comprendre la complexité. Frustrant par la trop forte sélection des événements géopolitiques par l’auteur qui occulte des sous-continents entiers, des thèmes majeurs, un manque de hiérarchisation dans les priorités géopolitiques et un style qui affaiblit les analyses en nuance de l’auteur.


Recension réalisée le 29 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/extension_du_domaine_de_la_guerre_&100&9782221191224.html

Le Califat du sang (Alexandre ADLER; Editions Grasset; novembre 2014)

ADLER_CALIFAT_DU_SANGL’actualité internationale est en partie dominée depuis plusieurs mois par Daesh qui sévit au Moyen-Orient et qui semble demeurer un « objet géopolitique non identifié ». Outre le débat, un peu stérile il faut en convenir, quant à l’appellation même de cette organisation terroriste, beaucoup s’interrogent quant à sa réalité politique, son histoire et ses perspectives à moyen terme.

Peu de réponses sont apportées car il est extrêmement difficile d’avoir des informations de qualité et surtout le recul nécessaire à toute analyse pertinente. Entre ceux qui y voient un groupe terroriste un peu mieux organisé que d’autres plus anciens (ils sont peu nombreux) et ceux qui perçoivent Daesh comme une menace pour la sécurité régionale voire internationale, il est important d’essayer d’avoir un point de vue raisonnable et « froid », ce qui n’est guère évident lorsqu’il s’agit d’une « entité nouvelle » qui ne correspond pas à la grille d’analyse habituelle.

C’est ce que tente de faire Alexandre Adler dans son dernier ouvrage « Le Califat du sang ». Historien spécialiste des relations internationales, auteur de nombreux ouvrages sur les enjeux stratégiques, Alexandre Adler livre ici une analyse originale, que l’on soit d’accord ou pas avec ses conclusions. La nature même de l’ouvrage pose problème : les 125 pages correspondent-elles à un essai ? Un très long éditorial ? Une introduction à une analyse plus poussée ? Voire une lettre à un ami imaginaire ?

La réponse n’est guère évidente, et cela est en partie dû à la manière d’écrire de l’auteur. Possédant une connaissance encyclopédique du Moyen-Orient, de la géopolitique des religions, il part du principe que le lecteur comprendra les allusions et surtout les raccourcis opérés ici et là. Or, son analyse aurait été plus pertinente s’il avait pris le temps de développer certains arguments qui s’apparentent à des idées irréfragables dans son ouvrage. A titre d’exemple, lorsqu’il évoque les relations Etats-Unis / Frères musulmans en Egypte, il passe très vite sur le sujet alors que son idée ne va pas de soi.

Le livre se décompose en cinq chapitres numérotés mais non nommés, ce qui laisse à penser qu’il s’agit plus de paragraphes au sein d’une argumentation continue que de chapitres balisés et traitant d’un thème spécifique.

L’approche historique de l’auteur sur les différentes tentatives de restaurer le Califat (chapitres 1 à 3) est intéressante (à l’exception du parallèle avec le régime nazi et la 2ème guerre mondiale, peu pertinent au niveau de la réflexion stratégique) et permet une bonne mise en perspective du sujet.

Le chapitre 4 porte sur Daesh et a attiré l’attention des médias car l’auteur y voit la dernière résurgence de l’islamisme et son proche et futur échec dans le monde arabo-musulman. Insister sur les faiblesses de Daesh est pertinent, mais en n’y consacrant que trois pages, l’auteur fait perdre de la force à son analyse alors que l’on pouvait penser que ce serait le cœur du sujet. Il n’entre d’ailleurs pas suffisamment dans les détails au sujet de la nature même de Daesh et de ses perspectives à court et moyen terme.

Sa thèse est intéressante (les derniers soubresauts avant la fin de l’islamisme), quoique discutable à plus d’un titre, mais en ne la développant pas comme elle le mériterait, il la transforme malheureusement en simple opinion. Soulignons en revanche sa volonté louable de mettre en évidence le rôle fondamental que doit jouer l’Iran pour la stabilité régionale, c’est suffisamment rare dans les analyses pour être souligné.

En conclusion, le livre d’Alexandre Adler aurait pu être un apport intéressant à la réflexion sur Daesh et l’islamisme de manière générale (passons sur le titre trop « médiatique » et qui ne fait pas honneur au traitement du sujet), s’il avait été davantage détaillé dans son argumentation, enrichi d’exemples précis, afin de permettre au final la contradiction sur des bases de recherche saines.


Recension réalisée le 4 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/le-califat-du-sang-9782246854579