Islamistan, visages du radicalisme (Claude Guibal; Editions Stock; février 2016)

IslamistanIslamisme, islamisme politique, terrorisme islamiste, etc… Ce mot « islamisme » et ses dérivés sont repris en boucle dans le débat public depuis des mois, sans que les protagonistes ne questionnent les concepts qu’ils emploient. Le résultat est simple et malsain : des confusions sémantiques en tout genre qui conduisent à une caricature et à une stigmatisation d’une religion et de ses croyants. Ces derniers sont ainsi de plus en plus souvent réduits à un titre, « islamistes », sans que cela ne reflète leur mode de pensée.

C’est dans ce contexte que doit s’apprécier la lecture de l’essai « Islamistan, Visages du radicalisme » de Claude Guibal, journaliste à Radio France. Le titre peut surprendre dans un premier temps, car on craint une volonté de généraliser un monde musulman ô combien multiple, mais le sous-titre rassure et esquisse la fine analyse de l’auteur. Il est question des visages du radicalisme, en d’autres termes d’étudier le polymorphisme de l’islamisme, que ce soit au niveau géographique, sociétal, etc…

La force principale de l’ouvrage réside dans l’approche terrain revendiquée par l’auteur. Longtemps correspondante terrain (en particulier en Egypte), elle offre au lecteur des témoignages multiples, à même de nous aider à comprendre la complexité du concept d’islamisme. Elle fait ainsi appel à des témoins issus de différents pays, de différentes cultures, de différents milieux professionnels, leur donnant longuement la parole pour tenter d’expliquer l’évolution de la réalité de l’islamisme, dont le sens peut varier à chaque rencontre de l’auteur.

Le livre s’articule autour d’une dizaine de chapitres thématiques, permettant au lecteur d’entrevoir les réalités de l’islamisme en Egypte principalement, mais aussi en Arabie saoudite, en Syrie, en Iran, etc… Le cas égyptien est le plus longuement et le mieux traité de l’ouvrage. L’auteur constate page 11 qu’il n’a fallu qu’une « poignée d’années à peine pour que, en Egypte, le voile ne devienne la norme chez les musulmanes, et le niqab, presque une banalité. (…) Pas un milieu qui n’ait été épargné ». Ce phénomène s’explique en partie d’après l’auteur par une « réislamisation du pays entamée dans les années 1970, entretenue par les travailleurs partis pour le Golfe et revenus, au début des années 1990, avec la guerre du Golfe, pétris des normes wahhabites en vigueur en Arabie saoudite et dans les Emirats ».

L’auteur déplore que l’islamisme soit devenu un mot fourre-tout, dont la puissance d’évocation écrase tout (page 16) et qui n’est pas forcément utilisé par les musulmans. Claude Guibal donne ainsi la parole à un Egyptien pour qui personne ne se définit comme islamiste. Certes, ce n’est qu’un témoignage mais il montre que la perception même de l’islamisme est tout sauf unique.

Dans sa présentation de la situation en Egypte, l’auteur livre une analyse de grande qualité sur le rôle et la perte de puissance des Frères musulmans (elle parle même de crépuscule dans le chapitre 3), bien qu’ils aient essayé d’adopter différentes stratégies afin de ne plus susciter la crainte au sein de la population en changeant leur image. Le portrait fait de Mohamed Morsi al-Ayat, surnommé « la roue de secours », avant son accession au pouvoir, éclaire sous un jour très intéressant le destin de cet homme et explique en partie les raisons de son échec. Sa rencontre avec Gamal al-Banna, frère d’Hassan al-Banna fondateur des Frères musulmans, rappelle les dissensions internes chez les Frères musulmans, Gamal al-Banna étant très critique sur la dérive autoritaire et la gouvernance aveugle incarnées par Mohamed Morsi, dont le slogan était : «L’islam est la solution, le Coran est notre constitution ».

Les portraits se suivent et se complètent de leurs différences pour aboutir à une volonté partagée par de nombreux interlocuteurs de repenser l’islam aujourd’hui figé. Cela ne peut se faire facilement, le renouveau religieux passant parfois pour une réislamisation à grands pas, provoquant une réaction de rejet. Au travers des portraits proposés par l’auteur, on remarque un même phénomène : il y a deux réalités, le visible et l’invisible. Ainsi, en Arabie saoudite à  Jeddah se trouve l’université de Dar al-Hekma réservée aux femmes. Ces dernières bénéficient d’une éducation supérieure de bon niveau, mais doivent toujours se couvrir devant un homme (mais est-ce contradictoire pour elles ?). Un des témoins, Nauf (chapitre 6), conduit mais a passé le permis à l’étranger. Il y a donc des débuts de libertés supplémentaires, mais cela se fait toujours par petites étapes, en intégrant les règles religieuses dans des proportions plus ou moins importantes, le tout étant de ne pas se faire arrêter par les muttawas, la police religieuse.

Comme le rappelle l’auteur à juste titre page 86, les Saoud ont laissé le contrôle de la société aux religieux, en échange d’une forme d’adoubement, un « sceau de légitimité divine », tandis qu’eux gardaient la main sur le reste, l’argent, la guerre et la politique étrangère. Les passages sur l’Arabie saoudite nous poussent à voir ce royaume comme un pays de contrastes, à la fois rétrograde sur de nombreux aspects, mais capable en même temps de nommer une femme (présentée dans l’ouvrage), chef de clinique.

L’un des chapitres les plus intéressants porte sur l’islam 2.0 avec une étude précise et documentée du site IslamOnline, qui était diffusé en arabe et en anglais, attirant plus de trois millions de visiteurs par mois. L’objectif de ce site, dont le projet est né au Qatar, était de remettre l’islam au centre de tout. Son succès s’est brutalement arrêté peu de temps avant les Printemps arabes, lorsque les investisseurs qataris ont décidé de la fermeture du site, jugeant ce dernier trop moderniste. Encore un exemple des tiraillements qui secouent l’islam entre ceux qui souhaitent le figer et ceux qui souhaitent l’adapter au monde actuel.

Au terme de cet ouvrage, force est de constater que l’auteur a réussi son pari. Loin de vouloir donner des leçons et imposer une définition de l’islamisme (une seule définition globalisante ferait-elle sens d’ailleurs ?), Claude Guibal incite le lecteur à penser d’une autre manière le radicalisme islamique, qui doit être considéré comme multiple pour éviter approximations et contrevérités. Son choix éditorial, basé sur des portraits et des mises en contexte, est excellent et devrait être vivement conseillé aux chercheurs qui travaillent sur ce thème et sur le Moyen-Orient en général. Très bien écrit, accessible à tous sans tomber dans le simplisme, « Islamistan, visages du radicalisme » est à conseiller aussi bien à des étudiants qui s’intéressent à l’islam, au Moyen-Orient, qu’aux citoyens soucieux d’avoir des éléments de réflexion pour participer au débat public.

Souhaitons que dans une réédition, l’auteur puisse ajouter un chapitre sur la perception de l’islamisme dans d’autres aires géographiques que le Moyen-Orient, en Asie par exemple, où l’islam occupe dans certains états une place importante.


Recension réalisée le 6 août 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editions-stock.fr/islamistan-9782234077171

Le Califat du sang (Alexandre ADLER; Editions Grasset; novembre 2014)

ADLER_CALIFAT_DU_SANGL’actualité internationale est en partie dominée depuis plusieurs mois par Daesh qui sévit au Moyen-Orient et qui semble demeurer un « objet géopolitique non identifié ». Outre le débat, un peu stérile il faut en convenir, quant à l’appellation même de cette organisation terroriste, beaucoup s’interrogent quant à sa réalité politique, son histoire et ses perspectives à moyen terme.

Peu de réponses sont apportées car il est extrêmement difficile d’avoir des informations de qualité et surtout le recul nécessaire à toute analyse pertinente. Entre ceux qui y voient un groupe terroriste un peu mieux organisé que d’autres plus anciens (ils sont peu nombreux) et ceux qui perçoivent Daesh comme une menace pour la sécurité régionale voire internationale, il est important d’essayer d’avoir un point de vue raisonnable et « froid », ce qui n’est guère évident lorsqu’il s’agit d’une « entité nouvelle » qui ne correspond pas à la grille d’analyse habituelle.

C’est ce que tente de faire Alexandre Adler dans son dernier ouvrage « Le Califat du sang ». Historien spécialiste des relations internationales, auteur de nombreux ouvrages sur les enjeux stratégiques, Alexandre Adler livre ici une analyse originale, que l’on soit d’accord ou pas avec ses conclusions. La nature même de l’ouvrage pose problème : les 125 pages correspondent-elles à un essai ? Un très long éditorial ? Une introduction à une analyse plus poussée ? Voire une lettre à un ami imaginaire ?

La réponse n’est guère évidente, et cela est en partie dû à la manière d’écrire de l’auteur. Possédant une connaissance encyclopédique du Moyen-Orient, de la géopolitique des religions, il part du principe que le lecteur comprendra les allusions et surtout les raccourcis opérés ici et là. Or, son analyse aurait été plus pertinente s’il avait pris le temps de développer certains arguments qui s’apparentent à des idées irréfragables dans son ouvrage. A titre d’exemple, lorsqu’il évoque les relations Etats-Unis / Frères musulmans en Egypte, il passe très vite sur le sujet alors que son idée ne va pas de soi.

Le livre se décompose en cinq chapitres numérotés mais non nommés, ce qui laisse à penser qu’il s’agit plus de paragraphes au sein d’une argumentation continue que de chapitres balisés et traitant d’un thème spécifique.

L’approche historique de l’auteur sur les différentes tentatives de restaurer le Califat (chapitres 1 à 3) est intéressante (à l’exception du parallèle avec le régime nazi et la 2ème guerre mondiale, peu pertinent au niveau de la réflexion stratégique) et permet une bonne mise en perspective du sujet.

Le chapitre 4 porte sur Daesh et a attiré l’attention des médias car l’auteur y voit la dernière résurgence de l’islamisme et son proche et futur échec dans le monde arabo-musulman. Insister sur les faiblesses de Daesh est pertinent, mais en n’y consacrant que trois pages, l’auteur fait perdre de la force à son analyse alors que l’on pouvait penser que ce serait le cœur du sujet. Il n’entre d’ailleurs pas suffisamment dans les détails au sujet de la nature même de Daesh et de ses perspectives à court et moyen terme.

Sa thèse est intéressante (les derniers soubresauts avant la fin de l’islamisme), quoique discutable à plus d’un titre, mais en ne la développant pas comme elle le mériterait, il la transforme malheureusement en simple opinion. Soulignons en revanche sa volonté louable de mettre en évidence le rôle fondamental que doit jouer l’Iran pour la stabilité régionale, c’est suffisamment rare dans les analyses pour être souligné.

En conclusion, le livre d’Alexandre Adler aurait pu être un apport intéressant à la réflexion sur Daesh et l’islamisme de manière générale (passons sur le titre trop « médiatique » et qui ne fait pas honneur au traitement du sujet), s’il avait été davantage détaillé dans son argumentation, enrichi d’exemples précis, afin de permettre au final la contradiction sur des bases de recherche saines.


Recension réalisée le 4 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/le-califat-du-sang-9782246854579