Pris dans la Toile, l’esprit aux temps du web (Raffaele SIMONE; Editions le Débat Gallimard; novembre 2012)

PRIS DANS LA TOILETout commence avec un voyage en train, où l’auteur observe avec intérêt les autres passagers et fait le constat suivant : comme pour se protéger de l’ennui, voire d’un vide, ses voisins écrivent message sur message sur leur téléphone, écoutent de la musique avec leurs baladeurs numériques, consultent des articles ou visionnent des films sur leurs ordinateurs, « forçant » d’une certaine façon les passagers qui n’utilisent pas ces outils à participer d’une façon ou d’une autre à leurs activités. L’auteur parle même de « pollution » pour désigner ce phénomène qui lui sert de base à son analyse, très pointue, de la médiasphère dans son ensemble.

Le titre de l’ouvrage donne le ton. Il n’est pas question ici d’une critique d’Internet au sens général où nous l’entendons, d’autres s’en sont déjà chargés avec plus ou moins de succès. L’objectif ici est tout autre : comprendre comment notre esprit, notre façon de penser en temps qu’homo sapiens, peut se retrouver emprisonné, voire aliéné, comme une proie dans une toile d’araignée, par les médias numériques. En d’autres termes, ce n’est pas tant la médiasphère qui est décrite que notre rapport, à la fois bénéfique et dangereux, qui nous lie à elle, sans que nous ne puissions réellement y échapper.

L’auteur, Raffaele Simone, professeur de linguistique à l’Université Roma Tre de Rome, sait pertinemment que son ouvrage va créer un débat, car sa vision de la situation est relativement pessimiste. Considérant qu’Internet et les médias numériques constituent la troisième révolution cognitive, après celle de l’écriture et de l’imprimerie, il estime que nous traversons une période dangereuse, capable de remettre en cause les facultés de l’homme qui, pour faire simple, est tellement assisté dans sa vie quotidienne par ces outils numériques qu’il en vient à ne plus faire d’efforts et à ne plus faire appel à son intellect (réflexion, examen de l’information, mémorisation…).

L’ouvrage se décompose en quatre grandes parties de longueur inégale : le sens et l’intelligence, le texte et son auteur, apprendre, se rappeler et oublier, le vrai, le faux et le trucage, avec un épilogue sur les démocraties numériques. L’auteur se livre à une véritable analyse minutieuse du fonctionnement de notre esprit vis-à-vis de nos sens et de notre capacité à s’en servir pour accomplir des actions telles que lire, écrire, regarder… Après en avoir fait une étude historique, il cherche à chaque fois à voir en quoi la médiasphère influe sur ces réalités et quels comportements nouveaux elle crée chez l’homme, mais aussi quels comportements elle fait perdre à l’homme (la mémorisation, la patience…). A travers le texte, l’on comprend que l’auteur fait l’éloge du livre qui, de par ses spécificités (format, potentiel, partage avec autrui…), semble demeurer l’un des rares moyens sûrs de diffuser des connaissances. A juste titre, l’auteur souligne le travail indispensable des maisons d’édition qui constituent une barrière irréfragable à toute publication jugée peu digne d’intérêt, alors qu’Internet incite chacun à écrire, même pour des banalités, renforçant un narcissisme dissimulé.

Le livre a ceci de fascinant qu’il arrive avec une acuité certaine à disséquer la moindre de nos actions sur la Toile et à en montrer les implications pratiques. A la lecture du livre, on se rend compte que notre activité de cybernaute répond à des automatismes qui n’ont rien d’évident, qui se sont créés en un laps de temps très court, sans que l’on puisse réellement déterminer s’il s’agit d’un progrès, l’auteur affichant clairement son scepticisme.

Ce dernier rappelle à plusieurs reprises qu’il n’a pas les compétences techniques suffisantes pour apprécier les nouvelles technologies qui rendent attractifs les outils d’Internet. Sans doute aurait-il été intéressant d’associer quelques experts du sujet qui auraient évité quelques approximations de l’auteur, en particulier sur la partie distinguant le livre classique du livre numérique. De même, l’épilogue sur les démocraties numériques laisse sur sa fin, car court et lançant quelques vagues pistes de réflexion sans apporter le regard critique nécessaire qui rend le reste du livre si intéressant.

Le livre de Raffaele Simone, que l’on adhère à l’ensemble de ses points de vue ou pas, est clairement à recommander. Il est l’un des rares ouvrages capable d’inciter le « cybernaute lecteur » à autant s’interroger sur son lien avec la médiasphère et sur soi-même en fin de compte.


Recension rédigée le 27 janvier 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/Pris-dans-la-Toile