Chronique géopolitique: 2018, une année clé pour l’Italie

Pays à l’histoire quasi trimillénaire, à la culture riche et influente dans le monde entier, membre fondateur de l’Union européenne, l’Italie est clairement à la croisée des chemins en ce début d’année 2018. Un véritable « alignement des planètes » se présente, l’Italie ayant des cartes importantes à jouer pour redevenir un acteur de premier plan sur la scène européenne. Ce ne sera pas en tout cas un jeu à somme nulle : soit l’Italie sortira renforcée des défis qui l’attendent, soit elle sombrera dans une instabilité politico-économique qu’elle subit depuis trop d’années déjà. Tentons d’analyser les enjeux politiques et géopolitiques en cours.

Sur la scène politique intérieure tout d’abord, soulignons en premier lieu l’instabilité politique qui caractérise le système de gouvernance en Italie. Depuis le départ de Silvio Berlusconi du pouvoir en novembre 2011, pas moins de quatre présidents du Conseil se sont succédé : Mario Monti, Enrico Letta, Matteo Renzi et enfin Paolo Gentiloni depuis décembre 2016 qui restera en poste jusqu’aux prochaines législatives qui auront lieu le 4 mars 2018. Ces dernières, appelées également élections générales, seront les premières à se tenir suite à l’adoption de la nouvelle loi électorale d’octobre 2017 (appelée Rosatellum bis).

Elles s’annoncent particulièrement incertaines avec pour simplifier trois blocs : un centre gauche mené pour le PD (Parti démocrate) par Matteo Renzi mais fragilisé par de nombreuses divisions internes, un centre droit puissant dirigé par Silvio Berlusconi, souvent présenté comme fini mais toujours influent, qui englobe au passage des mouvements d’extrême-droite dont la Ligue du Nord de Matteo Salvini et enfin le Mouvement 5 étoiles (M5S) de Beppe Grillo avec comme candidat Luigi di Maio, mouvement profondément contestataire, antisystème, qui accumule les succès électoraux depuis plusieurs années, parvenant à conquérir des mairies importantes dont celle de Rome. A ces blocs principaux qui sont à peu près au même niveau actuellement dans les sondages d’opinion, il convient d’ajouter un dernier acteur, sans doute le plus important et le plus dangereux : l’abstention. Estimée aujourd’hui à environ 30%, elle peut redistribuer les cartes du jeu politique et favoriser le bloc qui saura répondre aux indécis et aux déçus de la politique.

Force est de constater que ces derniers sont très nombreux et que leurs motifs de mécontentement sont légitimes : une classe politique à l’image détestable, jugée incompétente et soucieuse davantage de ses intérêts que de l’amélioration des conditions de vie des Italiens, des réformes peu efficaces à l’image du Jobs Act de Matteo Renzi qui n’a pas mis fin à la précarité de l’emploi, un taux de chômage à 11% et qui explose à 32.7% chez les jeunes, malgré quelques secteurs de l’économie qui se portent bien (le secteur industriel surtout).

Cette situation pousse les partis à promettre tout et n’importe quoi, le candidat du centre gauche Matteo Renzi allant jusqu’à déclarer : « on dirait la campagne électorale de la Laponie, le pays du Père Noël ». Le propos n’est guère exagéré : c’est à celui qui supprimera le plus de taxes (suppression de la taxe foncière, de la vignette automobile, etc… pour Silvio Berlusconi), qui supprimera le plus de lois inutiles (400 pour le M5S), et qui surtout offrira le plus à chaque catégorie d’électeurs : pas de frais universitaires pour le parti Liberi e Uguali, hausse des retraites les plus basses à 1000 euros pour le centre droit, embauche de 10000 fonctionnaires de police pour le M5S qui propose également le remboursement des frais de crèche… L’inventaire est conséquent et interroge clairement le sérieux des programmes des candidats, et inquiète également l’Union européenne qui compte sur l’Italie tout en s’interrogeant sur ses faiblesses structurelles (secteur bancaire, administration…).

Dans ce micmac politique, le M5S semble tirer son épingle du jeu (malgré une gestion pour le moins calamiteuse des villes qu’il dirige), faisant preuve de souplesse sur ses principes et sa stratégie dans le but de gagner : la ligne intransigeante qui refusait tout accord avec d’autres petits partis ne semble plus à l’ordre du jour, de même que le projet d’un référendum de sortie de l’euro, mis aux oubliettes par le leader Luigi di Maio. Ce dernier a clairement compris que le sujet était clivant et il n’a pas voulu tomber dans le piège du Front national en France avec Marine Le Pen, dont les errements sur la monnaie européenne ont participé à sa défaite.

Il est aujourd’hui impossible d’avoir une estimation claire et réaliste des élections du 4 mars : près d’une centaine de partis ont procédé aux démarches administratives pour participer aux élections et la nouvelle loi électorale (mix scrutin majoritaire et proportionnel) va rendre nécessaire la mise en place de coalitions, d’où des tractations ardues entre petits et grands partis, les premiers moyennant cher leur ralliement. La campagne d’une quarantaine de jours qui vient de débuter est extrêmement courte et il n’est pas absurde de penser que des retournements de situation vont avoir lieu dans les prochaines semaines avec une reconfiguration des rapports de force pour la journée du 4 mars.

Le résultat sera scruté par les Italiens mais également par les Européens, dont les dirigeants attendent de savoir avec qui ils vont pouvoir travailler facilement ou non pendant les cinq prochaines années : une victoire du M5S constituerait un séisme politique à l’échelle européenne, avec des inconnues politiques et économiques potentiellement très déstabilisantes pour l’Italie et ses partenaires. Une victoire du centre droit ou du centre gauche rassurerait les partenaires de l’Italie mais ne résoudrait pas pour autant la défiance des Italiens vis-à-vis de leur classe politique. En fin de compte, c’est l’abstention qui conditionnera la légitimité du vainqueur et qui lui permettra d’être audible sur la scène nationale et auprès des voisins européens.

Pour ce qui est de la politique étrangère, l’Italie fait preuve d’un activisme certain, à défaut d’avoir des résultats immédiats. Son premier pari porte sur son souhait de renforcer ses relations avec la France, consciente du poids croissant de cette dernière en Europe avec un nouveau président de la République particulièrement actif, Emmanuel Macron, afin de créer un contrepoids face au classique tandem franco-allemand à l’influence déclinante actuellement devant les incertitudes politiques en Allemagne, où la Chancelière Angela Merkel cherche à constituer de nouveau une coalition. C’est une stratégie audacieuse et qui fait sens, mais qui ne doit pas pour autant faire oublier que la France et l’Italie sont certes des partenaires de premier plan, mais également des concurrents sur les dossiers économiques (en particulier ces derniers mois dans les secteurs des communications et des chantiers navals…).

Les deux dirigeants, Emmanuel Macron et Paolo Gentiloni, ont en tout cas la même vision : aller plus loin dans la coopération entre les deux pays avec l’élaboration d’un traité bilatéral, appelé traité du « Quirinal » (siège de la présidence italienne), qui serait le pendant du Traité de l’Elysée entre la France et l’Allemagne. Ce projet qui avance plutôt vite pourrait à terme redonner du poids à l’Europe du Sud sur la scène continentale, souvent présentée comme le maillon faible de l’Union européenne pour ses faiblesses économiques. C’est dans cet esprit que doit être analysé le Sommet des pays du Sud de l’Union européenne qui s’est tenu à Rome le 10 janvier 2018, où la France et l’Italie ont véritablement montré leur volonté d’aller de l’avant, de ne plus subir mais d’agir afin de proposer une autre Europe.

Ce pari a de fortes chances de réussir, même si deux inconnues demeurent : est-ce que le prochain dirigeant italien sera aussi impliqué que son prédécesseur sur ces dossiers ? Et par conséquent, les deux pays sauront-ils mener des politiques économiques cohérentes et complémentaires afin d’éviter toute distorsion, source mécanique de refroidissement des relations ?

Le second pari porte sur la sphère d’influence géopolitique de l’Italie en Afrique du Nord ; il y a deux objectifs majeurs : limiter l’arrivée des migrants sur le sol italien, développer les coopérations politiques et militaires (en particulier avec la Libye) pour œuvrer à la pacification de la région. Pour la question migratoire, l’Italie a fait l’objet de nombreuses critiques aussi bien au sein de la population qu’au niveau européen dans sa gestion des flux migratoires, même si force est de constater que ces derniers diminuent. Cela ne règle en rien le drame humanitaire que connaissent les migrants, mais cela permet au gouvernement de faire croire que le problème tend à se résoudre, afin d’apaiser une opinion publique qui entend régulièrement des discours pour le moins critiquables des différents partis politiques. Ce « résultat » s’explique entre autres par la coopération accrue entre l’Italie et la Libye. Après avoir misé initialement sur Faïez Sarraj, le dirigeant du gouvernement « officiel » de Tripoli, l’Italie a changé de stratégie en recevant fin septembre 2017 le maréchal Haftar qui contrôle la Cyrénaïque (l’Est de la Libye). Ce revirement s’explique entre autres par l’action diplomatique d’Emmanuel Macron en juillet 2017 qui a reçu les deux dirigeants libyens, ce qui n’avait pas été apprécié par Rome, qui souhaite ainsi ne pas perdre sa sphère d’influence sur ce pays clé. En traitant avec les deux interlocuteurs majeurs de la Libye, l’Italie s’assure une place de médiatrice et peut espérer que la Libye continue de bloquer les migrants sur son sol (ce qui a été dénoncé par de nombreuses ONG, conscientes que cela ne réglait en rien le problème de fond !).

Enfin, le président du Conseil Paolo Gentiloni a annoncé fin décembre le déploiement de 470 militaires au Niger pour « renforcer le contrôle du territoire » dans ce pays, où transitent de nombreux migrants. Cette projection de forces militaires peut sembler anecdotique et faible, mais en vérité, elle montre la volonté de l’Italie de « redevenir » un acteur géopolitique clé dans la région, en menant des actions similaires à ce que fait la France au Mali, dans des proportions moindres il est vrai. C’est un risque politique fort qu’a pris Gentiloni, car cette force militaire sera particulièrement exposée aux groupes terroristes dans la région (dont Boko Haram), avec le risque de pertes ce qui ferait mécaniquement questionner l’opinion publique italienne quant au bien-fondé d’une telle opération. Toujours est-il qu’en agissant ainsi, l’Italie montre à la France qu’elle n’est pas seule dans la région, et il est fort probable que cet acte sera fortement apprécié à Paris.

Présenté comme un gouvernement Renzi-bis, sans véritable autre but que celui de « gérer les affaires courantes », le gouvernement de Gentiloni a démontré au contraire que l’Italie n’entendait pas rester immobile et qu’elle se devait d’agir dans un contexte européen potentiellement favorable à ses intérêts. La défense de ces derniers sera cependant conditionnée aux élections de mars : quelque soit le résultat, les déçus se feront entendre (le M5S dénoncera la connivence des partis classiques en cas de défaite, les centres droit et gauche crieront à la faillite du pays en cas d’arrivée au pouvoir du M5S), mais le plus important sera pour le vainqueur de construire un projet de société pour et avec les Italiens. Ces derniers ont des atouts considérables qu’il convient d’utiliser à bon escient (un positionnement géostratégique majeur, un savoir-faire industriel manifeste, une culture profondément riche, etc…), sous peine de voir le flux de jeunes Italiens diplômés et prometteurs quitter l’Italie se poursuivre… L’année 2018 sera clairement une année charnière pour l’Italie ; à ses dirigeants de créer un nouvel élan, à la fois politique, économique et sociétal !

Trafiquants d’hommes (Andrea DI NICOLA, Giampaolo MUSUMECI; Editions Liana Levi; mai 2015)

Wet Eye GlassesL’actualité internationale est marquée de manière intense ces derniers mois par la catastrophe humanitaire des migrants qui tentent au péril de leur vie de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe via l’Italie. Des milliers réussissent, des milliers d’autres meurent après un voyage de plusieurs mois, de milliers de kilomètres pour certains qui ont traversé des pays, pris de grands risques pour espérer un avenir meilleur pour eux et leurs familles.

Les médias multiplient les reportages, décrivant les conditions de vie difficiles des migrants une fois arrivés en Europe (souvent d’abord à Lampedusa), filmant les bateaux qui attendent les secours, les centres d’accueil bondés, etc… Mais ils ne font que décrire (et de manière partielle trop souvent) la fin d’un processus complexe, ce qui a pour effet chez le spectateur d’éprouver de l’empathie pour le sort des migrants mais sans lui permettre d’avoir une vraie réflexion sur un phénomène aux conséquences géopolitiques puissantes et largement sous-estimées.

C’est tout le mérite du livre d’Andrea Di Nicola et de Giampaolo Musumeci, « Trafiquants d’hommes » : partir des passeurs ou plus précisément des « trafiquants d’hommes » (titre de l’ouvrage) pour mieux comprendre la mécanique redoutablement efficace de ce commerce qui, selon les estimations, rapporte entre 3 et 10 milliards de dollars par an. Les auteurs, l’un enseignant à l’Université de Trente, l’autre reporter, n’hésitent d’ailleurs pas à employer l’expression provocatrice d’ « agence de voyages » pour qualifier ce trafic d’êtres humains.

Le livre évite plusieurs écueils : faire du sensationnalisme (à l’image de Roberto Saviano dans Gomorra), se concentrer sur Lampedusa et simplifier les problématiques posées par ce phénomène pour être accessible. A sa lecture, on est frappé par l’aspect tentaculaire et en grande partie décentralisé de ce commerce parfaitement illégal, qui semble dans certains pays participer pourtant à la structuration de l’économie tant il est vrai que beaucoup de familles vivent de ce système. A la manière d’un roman policier, on suit différents personnages, tous des acteurs de ce commerce aux rôles plus ou moins importants, qu’ils soient en Europe de l’Ouest, en Afrique centrale, en Libye, en Croatie, etc… Les auteurs se sont entretenus avec eux et ont retranscrit leurs témoignages tout en contextualisant ces derniers, afin de rester toujours en alerte devant les dires de certains qui cherchent à se vanter ou à se dédouaner de leurs actions coupables.

Les auteurs, après un travail difficile d’enquête et de mise en confiance avec les différents protagonistes, proposent (pour la première fois en France à notre connaissance) une description d’une précision sans commune mesure du trafic d’êtres humains : qu’il s’agisse de la manière dont les migrants cherchent leurs passeurs, la façon dont ces derniers s’organisent entre eux (chacun a une tâche et une spécialisation bien déterminées, c’est qui fait leur efficacité), comment les chefs blanchissent l’argent perçu, les auteurs analysent chaque processus en démontrant qu’une approche binaire serait absurde et qu’il convient plutôt de penser en terme d’ « intérêts » pour chaque protagoniste.

En une dizaine de chapitres, on a un panorama du « trafic d’hommes » avec les spécificités de chaque entité, que cela soit lié à des considérations géographiques, culturelles économiques ou géopolitiques : on y côtoie des figures connues comme Josip Loncaric, à la tête d’un véritable empire et qui semble incarner à lui tout seul la puissance de ce commerce et surtout la faiblesse de la coopération européenne pour mettre un terme à ses agissements, de même que l’on suit El Douly, originaire d’Egypte qui a monté son « commerce », ou bien Tom un quadragénaire irlandais qui s’est lancé aussi dans cette aventure. Certains sont lucides sur le caractère illégal de leur démarche, d’autres moins, indiquant que grâce à eux, les migrants peuvent aspirer à une vie meilleure…

On ressort du livre frappé par la puissante structure de ce commerce, qui s’adapte rapidement aux événements géopolitiques, dont les membres s’équipent pour aider ceux qui sont arrêtés par la justice, et dont la « prospérité » semble malheureusement irréfragablement acquise. Le choix éditorial des auteurs de se mettre à hauteur des trafiquants est très pertinent car ils livrent une lumière crue et complexe sur un phénomène mondial.

Qui veut essayer de comprendre le trafic qui se cache (de moins en moins) derrière les voyages des migrants a tout intérêt à lire ce livre intelligent, passionnant, et parfaitement traduit. On ne peut qu’espérer un second tome, où les auteurs s’attarderaient cette fois à décrire en profondeur les freins que la justice et la police rencontrent pour limiter (mettre fin semble impossible) la croissance de « la plus grande et la plus impitoyable « agence de voyages » du monde ».


Recension réalisée le 21 juillet 2015

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Pour la peau de Kadhafi, guerres secrets mensonges l’autre histoire (1969-2011) (Roumiana OUGARTCHINSKA & Rosario PRIORE; Editions Fayard; octobre 2013)

POUR LA PEAU DE KADHAFIDe nombreux ouvrages sont sortis sur le Colonel Kadhafi, qui a dirigé pendant plus de quarante ans la Libye, allant de la biographie au récit des relations entre la Libye et des puissances occidentales, en passant par la chute de celui qui, il y a encore quelques années, était l’ami des dirigeants occidentaux. Il manquait cependant un livre racontant l’ « autre Libye », celle qui s’est opposée à Mouammar Kadhafi, ne se contentant pas d’opposition verbale mais voulant mettre fin au régime du Colonel en l’assassinant.

C’est en partie cette histoire que racontent avec brio Roumiana Ougartchinska, journaliste d’investigation et chargée de cours en université, et Rosario Priore, magistrat italien. Ces deux auteurs, aux parcours personnels et professionnels différents, ont cependant un lien avec ce livre, puisque l’on découvre à la lecture de celui-ci l’importance de pays comme la Bulgarie (dont est originaire Madame Ougartchinska) et l’Italie (pays de Monsieur Priore) dans l’histoire chaotique de la Libye. Cela explique en partie la qualité des sources (multilingues), dont de nombreuses ont été reproduites en annexes.

Le livre se compose d’une quinzaine de chapitres répondant à un ordre chronologique, tout en se focalisant en priorité sur des moments clés de l’opposition à Kadhafi, et surtout sur des hommes clés. On découvre ainsi que l’opposition au Colonel a existé dès son entrée en fonction en 1969 suite à un coup d’Etat raconté très précisément par les auteurs. Des militaires proches du dirigeant libyen se sont au fur et à mesure éloignés de ce dernier, le considérant comme inapte à diriger le pays, dangereux par ses prises de position souvent irrationnelles.

On suit les actions de personnages comme Mohamed Megarief (fondateur du FNSL), Salem Gnan, Abdelhakim Belhadj et bien d’autres qui ont en commun d’avoir échoué dans leurs tentatives de renverser le Guide ! En effet, à chaque fois, comme par « enchantement », le plan a échoué : entre des considérations techniques (la bombe qui explose trop tôt, ou au mauvais endroit) et de mystérieuses informations arrivant toujours « au bon moment », le Colonel Kadhafi a toujours échappé au pire. A la lecture du livre, on découvre que ce dernier a bénéficié de complicités à plusieurs niveaux : au sein des services secrets libyens avec des agents doubles aidant les opposants tout en informant le Guide de leurs initiatives, auprès des puissances étrangères telle que l’Egypte et surtout la Bulgarie, satellite de Moscou, qui a su l’appuyer quand nécessaire.

On remarque également que durant ces quarante-deux années, les opposants à Kadhafi (qui n’ont que très rarement réussi à s’allier) n’ont été que des pions d’un échiquier bien trop grand pour eux. Cet échiquier a été contrôlé par des puissances étrangères dont les Etats-Unis et la France qui ont entretenu des relations mouvementées avec la Libye, la considérant un moment comme un pays nécessaire à leur politique étrangère dans la région (pour des raisons politiques et surtout économiques) avant au contraire d’y voir un foyer d’instabilité pour la région et leurs intérêts lorsque Kadhafi a joué la carte du pire avec ses attentats ciblés en Occident.

On retiendra en outre les qualités de fin stratège de Kadhafi qui, grâce à une manipulation de l’information et à un art de la propagande assumé, a su faire passer ses opposants pour des ennemis de la nation, considérés comme des agents de l’étranger, à tort ou à raison pour certains d’ailleurs. Ces opposants ont souvent cherché refuge à l’étranger, que ce soit en Egypte, au Tchad, dans des pays du Golfe ou en Occident avec le risque d’être renvoyés en Libye pour la plupart d’entre eux, suite à des intimidations de Kadhafi. De façon claire et non exagérée, les auteurs questionnent le rôle du Qatar dans la politique anti-Kadhafi qui s’est manifesté à plusieurs reprises, dont lors du fameux épisode des infirmières bulgares.

Ce qui est fascinant à la lecture de ce livre, c’est qu’au final, en dépit de quarante années de lutte, c’est par un grand mouvement régional (le Printemps arabe), que le Guide sera renversé, et non pas directement par ses opposants, même les plus farouches.

Ce livre est remarquable car il part des hommes, des acteurs du combat contre le pouvoir de Kadhafi pour arriver à des idées plus larges, à des considérations ayant trait aux sciences politiques, où la realpolitik semble prédominer fortement. Les auteurs reviennent à chaque fois sur l’histoire de ces opposants aux profils divers, les faisant témoigner librement tout en rappelant si nécessaire que leur parole peut dériver vers le mensonge.

C’est une véritable « autre histoire » de la Libye que nous offrent les deux auteurs, bien documentée, bien écrite quoique trop riche de détails par moments. On aurait apprécié toutefois de savoir davantage la répartition du travail (enquête, écriture…) entre les deux auteurs, ce qui n’apparaît pas clairement dans le récit.

On ne peut que souhaiter un autre tome, écrit dans quelques années, pour voir le devenir de ces opposants : comment ont-il géré la période post-Kadhafi ? Sont-ils parvenus à être des acteurs de premier plan ? Avec quel succès ?


Recension rédigée le 4 décembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/pour-la-peau-de-kadhafi-9782213678245

Sarkozy Kadhafi, histoire secrète d’une trahison (Catherine GRACIET; Editions Seuil; septembre 2013)

SARKOZY KADHAFI TRAHISONTout le monde se souvient de la visite du Colonel Kadhafi à Paris en décembre 2007, rencontrant le Président Nicolas Sarkozy qui dut faire face à une polémique déclenchée par son propre camp (Rama Yade en tête), s’offusquant qu’un homme comme Kadhafi puisse être accueilli de la sorte en France, pays des droits de l’homme.

Tout le monde se souvient également de l’année 2011, qui a vu la France participer à une coalition internationale en Libye, faisant chuter le pouvoir de Kadhafi, ce dernier mourant en octobre 2011 suite à une attaque en partie française contre son convoi qui fuyait vers le sud du pays.

En un peu plus de trois ans, celui qui avait eu les honneurs de la République française était abandonné de tous, laissant son pays dans une situation dramatique. Beaucoup se sont interrogés quant aux événements qui ont participé à un tel renversement de situation, mais sans parvenir à une démonstration irréfragable.

La journaliste Catherine Graciet, par ailleurs auteur de précédents ouvrages sur l’histoire politique du Maroc, cherche dans son dernier livre à expliquer la mécanique qui a abouti à la « trahison » de Sarkozy à l’encontre de Kadhafi. On peut déjà s’interroger quant à la pertinence d’un tel qualificatif qui, même s’il n’est pas dénué de sens, simplifie une relation interétatique bien plus complexe qu’il n’y paraît, et où la realpolitik semble plutôt supplanter la notion de trahison.

Saluons déjà le choix de l’auteure de ne pas se contenter de la période où Nicolas Sarkozy a été aux affaires, mais bien de procéder de temps à autres, à des incursions dans le passé pour mettre en exergue la relation ambivalente entre la Libye et la France, où des initiatives non négligeables ont été entreprises sous la présidence de Jacques Chirac et sous le mandat de l’ancien Premier ministre Lionel Jospin.

Il est vrai cependant que l’intensité des relations franco-libyennes atteint son paroxysme lorsque Nicolas Sarkozy est Ministre de l’intérieur puis Président de la République. Mais ce qui ressort de l’ouvrage de Catherine Graciet, c’est avant tout le rôle de tous ces intermédiaires, au premier rang desquels figurent Ziad Takiedinne et Alexandre Djouhri, chacun défendant un camp (Sarkozy / Chirac), qui moyennant de très grasses commissions ont permis à la France de remporter des contrats, avec plus ou moins de succès d’ailleurs.

L’auteur explique avec une rare maîtrise à ce sujet les erreurs françaises, lorsque les entreprises ne s’adressaient pas au bon interlocuteur, en général un des fils Kadhafi qui avait sous sa responsabilité un secteur industriel bien déterminé. Le récit de l’affaire des Rafales est à ce titre particulièrement éloquent.

En revanche, bien que plusieurs chapitres y soient consacrés, il est difficile d’être entièrement convaincu par l’idée selon laquelle le régime de Kadhafi aurait financé une partie de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Certes, des éléments factuels, des coïncidences sont suffisamment troublants pour semer le doute, mais l’auteur, faute de témoins ayant à leur disposition des preuves concrètes (copies de documents par exemple), ne parvient pas à fournir des preuves majeures. Un faisceau d’indices ne fait pas une démonstration.

C’est d’ailleurs le problème majeur de l’ouvrage : les sources sont peu nombreuses et quand elles existent, très peu refusent d’être nommées, très peu peuvent prouver leurs dires, et surtout certaines doivent être écoutées avec beaucoup de prudence, car elles ont tendance à manipuler la vérité. Ce dernier point est toujours rappelé par l’auteure qui reconnaît douter par moments de certaines informations fournies.

Les parties IV (sur le « Sarko show », titre people qui ne reflète en rien la qualité de l’analyse de l’auteure) et VI (sur « que sont-ils devenus ? » au sujet des kadhafistes) sont les plus riches en révélations et analyses. Dans le chapitre 14 sur « les aventures de Total en Libye », l’auteure livre un cas d’étude très précis qui fait par ailleurs froid dans le dos, où se mêlent transferts d’argent suspects et intérêts géostratégiques majeurs.

Au final, l’ouvrage de Catherine Graciet ne remplit que partiellement sa mission (démontrer de façon irréfutable le financement par la Libye de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007), faute de preuves suffisantes ; mais est-ce seulement possible aujourd’hui? Peut-être que dans quelques années, avec la découverte de documents et l’avancement des enquêtes en cours, les pistes avancées dans ce livre seront vérifiées. L’auteur en tout cas formule à plusieurs reprises dans son livre des hypothèses très intéressantes (liens Libye / Asie du Sud-est par exemple, liste des avoirs financiers libyens en Europe, rôle exact du Qatar…) qui mériteraient, à n’en pas douter, à être développées dans un futur proche.


Recension rédigée le 6 octobre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021102628.htm

Sahelistan (Samuel LAURENT; Editions Seuil; mai 2013)

SAHELISTANLes Printemps arabes constituent aujourd’hui encore une énigme pour les analystes des relations internationales, les spécialistes du Maghreb et du Moyen-Orient. Certes, l’on parvient de plus en plus à établir les mécanismes expliquant tel ou tel événement, tel ou tel soulèvement, telle ou telle réponse du pouvoir, mais il s’agit trop souvent de réactions a posteriori, qui corrigent les imprécisions, ou carrément les erreurs, énoncées quelques semaines ou mois auparavant. Cela s’explique par le fait que de nombreux processus dits révolutionnaires sont en cours et qu’on ne peut par conséquent les étudier dans leur globalité, mais également parce qu’il y a une tendance générale à vouloir simplifier des réalités qui ne le supportent pas, sous peine de se fourvoyer.

L’intervention française en Libye, médiatisée à l’extrême en France grâce aux multiples interventions de l’ancien Président Nicolas Sarkozy et de l’intellectuel Bernard-Henry Lévy qui s’est engagé particulièrement dans ce conflit, a été présentée comme un grand succès pour la France, et de façon plus générale pour l’Occident dans son soutien aux processus révolutionnaires. La rapide défaite militaire des forces kadhafistes a démontré la puissance de l’armée française, qui s’est « illustrée » également dans l’assassinat du Colonel Kadhafi en attaquant son convoi en fuite. La victoire française fut présentée comme une victoire sur la dictature et le début d’une Libye plus démocratique, capable de prendre son destin en main grâce à un gouvernement démocratiquement élu. Or, comme pour de nombreuses guerres dans le monde, les médias se plaisent à suivre quasiment en direct, heure par heure, le déroulement des opérations militaires, mais se lassent avec une rapidité surprenante lorsqu’il s’agit d’évaluer à moyen et long terme les conséquences d’une intervention militaire. Aujourd’hui, peu d’informations circulent sur la situation en Libye post-Kadhafi : des argumentaires sont assénés en boucle à ceux qui s’y intéressent, où l’on fait état de progrès constants du pouvoir en place et où l’on minimise les faiblesses du pays, pourtant critiques…

C’est à une tâche compliquée à laquelle s’est livré Samuel Laurent. Consultant en risque-pays pour des investisseurs internationaux, il s’est rendu en 2012 en Libye afin d’évaluer la situation sur place pour les commanditaires asiatiques de sa mission. D’une mission censée être secrète, il en fait un récit de voyage où il compte comprendre la Libye de l’intérieur, en se confrontant à ceux qui y font aujourd’hui la loi: des représentants du CNT, des membres de brigades « révolutionnaires », des Touaregs, des Toubous, des membres d’Al-Qaïda…

Le récit qu’il livre est d’une rigueur intellectuelle puissante : il ne s’agit pas d’énoncer des vérités toutes faites, de donner « sa » vision de la Libye, mais bien d’offrir à chacun des témoignages de premier ordre de ceux qui font aujourd’hui la Libye, quitte à ce que ce soit au péril de sa vie lorsqu’il est question de personnalités ne souhaitant pas que leur influence soit connue à l’étranger. Grâce aux informations qu’il recueille, il déconstruit ainsi les mythes créés par le CNT et l’Occident, qui enjolivent une situation pourtant profondément dramatique.

Dans les sept chapitres que comporte son ouvrage, Samuel Laurent s’entretient avec toutes les forces en présence en Libye, nouant des amitiés avec certains, mettant en danger sa vie en portant la contradiction à d’autres. De ses rencontres, il en ressort que la Libye est dans un état catastrophique, livrée à elle-même à cause d’un pouvoir en place qui n’a de pouvoir que le nom, de brigades révolutionnaires qui se sont partagées le pays en régions, villes, quartiers et qui refusent de déposer les armes sous peine de perdre de leur influence, mais persistant par conséquent à affaiblir davantage le CNT, marionnette que l’Occident aime à présenter aux médias.

A cette absence d’autorité nationale, où l’armée nationale est davantage un concept qu’une réalité concrète, l’auteur met en évidence avec brio les fléaux qui frappent un pays dont les frontières sont devenues des passoires, et désormais des lieux privilégiés pour les trafics en tout genre, comme dans la passe de Salvador par exemple : drogues, armes, produits contrefaits, esclaves constituent ainsi les nouveaux moyens pour les groupes armés de s’enrichir et de continuer à s’affronter pour le contrôle de tel ou tel point stratégique. La Libye devient ainsi la base arrière de tous ceux qui se livrent à des trafics dans la région ou qui planifient des opérations armées dans les pays voisins, à l’image de la prise d’otages d’In Amenas en Algérie par des membres d’Al-Qaïda qui ont organisé leur logistique en Libye. L’auteur parle désormais de Sahelistan (titre de l’ouvrage) pour qualifier cette région transnationale, hors de contrôle des pouvoirs en place, et qui devient une base arrière idéale pour le terrorisme international, l’Europe étant une cible toujours plus facile d’accès.

Samuel Laurent montre par ailleurs que la chute de Kadhafi a permis à des entités racistes de se livrer à des massacres, les Toubous en étant les premières victimes car accusés de ne pas être des Libyens et surtout d’avoir été un possible recours pour Kadhafi lors de sa tentative de reprise en main du pays : la propagande affirmant que le Colonel voulait faire intervenir des Africains pour mater les révolutionnaires a fonctionné à merveille… Mais l’auteur évite de tomber dans le manichéisme en démontrant avec force que tous profitent à des degrés divers du chaos, que des unions contre-nature peuvent se faire lorsque des enjeux financiers sont présents. Les révolutionnaires anti-Kadhafi ont laissé place à des criminels en puissance, qui s’organisent en brigades ne pensant qu’à leur force à court terme. Samuel Laurent rappelle à juste titre que les brigades ont gagné la guerre, mais qu’elles ont perdu la paix, faisant le jeu d’Al-Qaïda qui profite des divisions du pays et d’un discours différent de celui des brigades : ces dernières avaient fondé leur légitimité sur la chute de Kadhafi ; maintenant que celle-ci a eu lieu, les brigades ne sont devenues que des gestionnaires de leur trésor de guerre, tandis qu’Al-Qaïda propose le jihad international, l’instauration d’un califat islamique mondial à des jeunes qui n’ont plus de repères ni d’espoir dans un pays en ruine.

« Sahelistan » est un livre fascinant, qui livre une lumière crue sur la situation d’un pays, où la France semble avoir agi sans réellement tenir compte des conséquences aussi bien pour les Libyens que pour sa propre sécurité. Riche en détails, prenant soin d’expliciter les spécifiés des organisations rencontrées, l’auteur offre une analyse solide des enjeux en cours, même si l’on aurait aimé qu’il prenne le risque de proposer des pistes pour sortir de la crise dans laquelle s’enfonce le pays, grâce à sa connaissance malheureusement si rare d’un pays stratégique.

« Sahelistan » est assurément amené à devenir un classique, un témoignage majeur d’un pays en plein chaos, que tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique de cette région fascinante devraient lire en préambule à toute tentative d’analyse.


Recension rédigée le 16 août 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021113358.htm