Les combats des frères Klitschko (Leo G. LINDER; Editions du moment; mars 2014)

COMBATS_FRERES_KLITSCHKOL’Ukraine occupe actuellement, pour des raisons dramatiques, l’actualité européenne, voire internationale, tant le conflit qui y règne a des implications géostratégiques majeures. Tiraillée au sein même de sa population, l’Ukraine ne sait vers qui se tourner pour assurer son avenir : l’Union européenne (et indirectement les Etats-Unis) qui en échange de dons demande des réformes extrêmement puissantes dans un pays si corrompu, ou la Russie qui lui fournit son gaz à un prix largement négocié, lui propose une aide économique substantielle avec comme contrepartie une influence russe accrue dans le pays. Les récents événements (Crimée, soulèvement de mouvements pro-russes) ne gagent rien de bon pour l’Ukraine, dont la classe politique se partage entre incompétents et corrompus.

L’espoir semble d’autant plus faible que le 29 mars dernier, Vitali Klitschko, champion de boxe, figure admirée dans le pays pour le modèle qu’il s’est évertué à incarner, a renoncé à se présenter à la présidentielle de 2015, soutenant le milliardaire Petro Porochenko, mais se donnant la possibilité de conquérir la mairie de Kiev.

Hormis les cercles de fan de boxe, ce boxeur, au physique relativement impressionnant, n’était pas forcément connu du grand public. Pourtant, son vie symbolise à la fois les faiblesses de l’Ukraine et l’espoir que l’on peut malgré tout s’en sortir.

C’est cette histoire qu’a cherché à raconter Leo G. Linder, auteur, réalisateur et producteur pour des chaînes de TV allemandes. Pour être plus précis, c’est l’histoire des Klitschko qui est ici présentée car ils sont deux : Vitali et Wladimir (voire même trois si l’on considère l’influence de leur père sur leur conception de la vie).

Comme le rappelle à propos le titre de l’ouvrage, il s’agit d’en savoir plus sur « les combats » qu’ont menés les Klitschko, pas seulement sur le ring, mais dans leur vie en général pour se sortir par le haut dans un pays où on ne leur proposait rien.

L’auteur insiste dès les premiers chapitres sur la figure paternelle, militaire de formation au service de l’URSS, qui emmène avec lui femme et enfants au gré de ses affectations. On comprend que la discipline occupe une part prépondérante dans l’éducation des frères Klitschko. Vitali est le plus âgé, il affiche une certaine froideur et détermination, tandis que son frère Wladimir semble parfois moins sûr de lui, facilement influençable. En tout cas, tous deux partagent un physique impressionnant et se ressemblent très fortement, ce qui leur assurera une emprise médiatique certaine.

Bien que leurs parents se soient opposés à leurs projets, très rapidement, les frères se passionnent dans les sports de combat, dont le kick boxing pour Vitali, ce qui ne l’empêche pas d’étudier jusqu’à soutenir une thèse de doctorat. Leur ascension sportive en boxe (passant d’amateurs à professionnels) va se faire grâce à des mécènes qui ont pour la plupart eu des liens plus ou moins étroits avec la mafia ukrainienne. Des doutes d’ailleurs semblent subsister quant à certains « extras » qu’aurait effectués Vitali pour rendre service à ses anges gardiens. En tout cas, rien n’a été prouvé jusqu’à présent.

L’auteur insiste avec précision sur la relation qui lie les deux frères, refusant de combattre l’un contre l’autre, cherchant au contraire à avancer de concert pour conquérir le plus de titres mondiaux / olympiques possibles (seul Wladimir sera récompensé aux JO). Leur carrière va prendre un tournant avec leur arrivée en Allemagne, où ils vont devoir batailler ferme pour se faire aimer, mais cela vaut le coût en raison des gains financiers conséquents qu’ils obtiennent. Leur renommée les fait entrer dans une nouvelle dimension, même s’ils restent pour plusieurs années à l’écart des grandes compétitions américaines (pour des raisons financières principalement).

Les deux frères ont remporté un nombre impressionnant de victoires, mais l’auteur a l’intelligence d’insister également sur leurs défaites, car c’est lors de ces descriptions que l’on comprend le mieux la psychologie des deux frères, Vitali jouant clairement son rôle d’aîné lorsqu’il s’agit d’aider son frère à avoir les pieds sur terre, tandis que Wladimir s’engage à venger le sien lorsqu’il est défait dans un combat.

Wladimir continue de boxer (sa prochaine rencontre aura lieu le 26 avril contre Alex Leapai) tandis que son frère a préféré prendre sa retraite (même s’il a un moment repris les gants) pour se consacrer à la politique.

Cette décision lui a été déconseillée par tous ses proches en raison du climat malsain qui règne au sein de la classe politique ukrainienne, mais Vitali est têtu. A deux reprises, il réussit à intégrer le conseil municipal de Kiev, même s’il ne parvient pas à conserver ses troupes, fortement indisciplinées.

Son vrai problème est qu’il n’a pas à proprement parler de programme politique. Il peut certes mettre en avant son parcours, ses engagements humanitaires, ses investissements dans son pays (restauration d’un édifice religieux à Kiev), mais cela ne suffit pas. Notons au passage que bien que se revendiquant patriote, il paie la plupart de ses impôts en Allemagne, et déclare posséder très (trop ?) peu de biens matériels. Pour accéder au Parlement avec son parti UDAR (qui signifie « coup de poing » en ukrainien) en 2012, il a du s’allier avec des partis apparemment aux antipodes de ses convictions, dont le parti du nationaliste et antisémite Oleg Tiagnibok (rappelons que Vitali a des origines juives). La vie politique est assurément plus complexe pour lui que celle du sport et de la boxe.

C’est un livre très intéressant qu’a écrit Leo G. Linder, qui ne s’adresse pas nécessairement qu’aux fans des deux boxeurs et de la boxe en général, les passages sur les combats étant présentés de façon très pédagogique et techniquement compréhensible. Il nous propose l’histoire de deux frères, issus d’un pays ayant vécu sous l’URSS, qui ont cherché via le sport à se sortir d’une vie prédéterminée, oscillant entre une carrière militaire à l’image du père ou une vie de criminels au sein de la mafia ukrainienne. On regrettera quelques passages un peu superflus sur leur enfance et leur famille, mais on appréciera les présentations croisées des combats livrés qui permettent de bien percevoir la personnalité de chacun.

A travers ce livre, c’est aussi un portrait de l’Ukraine et de ses faiblesses qui est présenté. Très accessible, c’est un moyen certes détourné mais bon pour comprendre l’histoire d’un pays et de son peuple, plongés dans une actualité pour le moins compliquée et source d’instabilité majeure.


Recension réalisée le 25 avril 2014

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