Pour la peau de Kadhafi, guerres secrets mensonges l’autre histoire (1969-2011) (Roumiana OUGARTCHINSKA & Rosario PRIORE; Editions Fayard; octobre 2013)

POUR LA PEAU DE KADHAFIDe nombreux ouvrages sont sortis sur le Colonel Kadhafi, qui a dirigé pendant plus de quarante ans la Libye, allant de la biographie au récit des relations entre la Libye et des puissances occidentales, en passant par la chute de celui qui, il y a encore quelques années, était l’ami des dirigeants occidentaux. Il manquait cependant un livre racontant l’ « autre Libye », celle qui s’est opposée à Mouammar Kadhafi, ne se contentant pas d’opposition verbale mais voulant mettre fin au régime du Colonel en l’assassinant.

C’est en partie cette histoire que racontent avec brio Roumiana Ougartchinska, journaliste d’investigation et chargée de cours en université, et Rosario Priore, magistrat italien. Ces deux auteurs, aux parcours personnels et professionnels différents, ont cependant un lien avec ce livre, puisque l’on découvre à la lecture de celui-ci l’importance de pays comme la Bulgarie (dont est originaire Madame Ougartchinska) et l’Italie (pays de Monsieur Priore) dans l’histoire chaotique de la Libye. Cela explique en partie la qualité des sources (multilingues), dont de nombreuses ont été reproduites en annexes.

Le livre se compose d’une quinzaine de chapitres répondant à un ordre chronologique, tout en se focalisant en priorité sur des moments clés de l’opposition à Kadhafi, et surtout sur des hommes clés. On découvre ainsi que l’opposition au Colonel a existé dès son entrée en fonction en 1969 suite à un coup d’Etat raconté très précisément par les auteurs. Des militaires proches du dirigeant libyen se sont au fur et à mesure éloignés de ce dernier, le considérant comme inapte à diriger le pays, dangereux par ses prises de position souvent irrationnelles.

On suit les actions de personnages comme Mohamed Megarief (fondateur du FNSL), Salem Gnan, Abdelhakim Belhadj et bien d’autres qui ont en commun d’avoir échoué dans leurs tentatives de renverser le Guide ! En effet, à chaque fois, comme par « enchantement », le plan a échoué : entre des considérations techniques (la bombe qui explose trop tôt, ou au mauvais endroit) et de mystérieuses informations arrivant toujours « au bon moment », le Colonel Kadhafi a toujours échappé au pire. A la lecture du livre, on découvre que ce dernier a bénéficié de complicités à plusieurs niveaux : au sein des services secrets libyens avec des agents doubles aidant les opposants tout en informant le Guide de leurs initiatives, auprès des puissances étrangères telle que l’Egypte et surtout la Bulgarie, satellite de Moscou, qui a su l’appuyer quand nécessaire.

On remarque également que durant ces quarante-deux années, les opposants à Kadhafi (qui n’ont que très rarement réussi à s’allier) n’ont été que des pions d’un échiquier bien trop grand pour eux. Cet échiquier a été contrôlé par des puissances étrangères dont les Etats-Unis et la France qui ont entretenu des relations mouvementées avec la Libye, la considérant un moment comme un pays nécessaire à leur politique étrangère dans la région (pour des raisons politiques et surtout économiques) avant au contraire d’y voir un foyer d’instabilité pour la région et leurs intérêts lorsque Kadhafi a joué la carte du pire avec ses attentats ciblés en Occident.

On retiendra en outre les qualités de fin stratège de Kadhafi qui, grâce à une manipulation de l’information et à un art de la propagande assumé, a su faire passer ses opposants pour des ennemis de la nation, considérés comme des agents de l’étranger, à tort ou à raison pour certains d’ailleurs. Ces opposants ont souvent cherché refuge à l’étranger, que ce soit en Egypte, au Tchad, dans des pays du Golfe ou en Occident avec le risque d’être renvoyés en Libye pour la plupart d’entre eux, suite à des intimidations de Kadhafi. De façon claire et non exagérée, les auteurs questionnent le rôle du Qatar dans la politique anti-Kadhafi qui s’est manifesté à plusieurs reprises, dont lors du fameux épisode des infirmières bulgares.

Ce qui est fascinant à la lecture de ce livre, c’est qu’au final, en dépit de quarante années de lutte, c’est par un grand mouvement régional (le Printemps arabe), que le Guide sera renversé, et non pas directement par ses opposants, même les plus farouches.

Ce livre est remarquable car il part des hommes, des acteurs du combat contre le pouvoir de Kadhafi pour arriver à des idées plus larges, à des considérations ayant trait aux sciences politiques, où la realpolitik semble prédominer fortement. Les auteurs reviennent à chaque fois sur l’histoire de ces opposants aux profils divers, les faisant témoigner librement tout en rappelant si nécessaire que leur parole peut dériver vers le mensonge.

C’est une véritable « autre histoire » de la Libye que nous offrent les deux auteurs, bien documentée, bien écrite quoique trop riche de détails par moments. On aurait apprécié toutefois de savoir davantage la répartition du travail (enquête, écriture…) entre les deux auteurs, ce qui n’apparaît pas clairement dans le récit.

On ne peut que souhaiter un autre tome, écrit dans quelques années, pour voir le devenir de ces opposants : comment ont-il géré la période post-Kadhafi ? Sont-ils parvenus à être des acteurs de premier plan ? Avec quel succès ?


Recension rédigée le 4 décembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/pour-la-peau-de-kadhafi-9782213678245

Sarkozy Kadhafi, histoire secrète d’une trahison (Catherine GRACIET; Editions Seuil; septembre 2013)

SARKOZY KADHAFI TRAHISONTout le monde se souvient de la visite du Colonel Kadhafi à Paris en décembre 2007, rencontrant le Président Nicolas Sarkozy qui dut faire face à une polémique déclenchée par son propre camp (Rama Yade en tête), s’offusquant qu’un homme comme Kadhafi puisse être accueilli de la sorte en France, pays des droits de l’homme.

Tout le monde se souvient également de l’année 2011, qui a vu la France participer à une coalition internationale en Libye, faisant chuter le pouvoir de Kadhafi, ce dernier mourant en octobre 2011 suite à une attaque en partie française contre son convoi qui fuyait vers le sud du pays.

En un peu plus de trois ans, celui qui avait eu les honneurs de la République française était abandonné de tous, laissant son pays dans une situation dramatique. Beaucoup se sont interrogés quant aux événements qui ont participé à un tel renversement de situation, mais sans parvenir à une démonstration irréfragable.

La journaliste Catherine Graciet, par ailleurs auteur de précédents ouvrages sur l’histoire politique du Maroc, cherche dans son dernier livre à expliquer la mécanique qui a abouti à la « trahison » de Sarkozy à l’encontre de Kadhafi. On peut déjà s’interroger quant à la pertinence d’un tel qualificatif qui, même s’il n’est pas dénué de sens, simplifie une relation interétatique bien plus complexe qu’il n’y paraît, et où la realpolitik semble plutôt supplanter la notion de trahison.

Saluons déjà le choix de l’auteure de ne pas se contenter de la période où Nicolas Sarkozy a été aux affaires, mais bien de procéder de temps à autres, à des incursions dans le passé pour mettre en exergue la relation ambivalente entre la Libye et la France, où des initiatives non négligeables ont été entreprises sous la présidence de Jacques Chirac et sous le mandat de l’ancien Premier ministre Lionel Jospin.

Il est vrai cependant que l’intensité des relations franco-libyennes atteint son paroxysme lorsque Nicolas Sarkozy est Ministre de l’intérieur puis Président de la République. Mais ce qui ressort de l’ouvrage de Catherine Graciet, c’est avant tout le rôle de tous ces intermédiaires, au premier rang desquels figurent Ziad Takiedinne et Alexandre Djouhri, chacun défendant un camp (Sarkozy / Chirac), qui moyennant de très grasses commissions ont permis à la France de remporter des contrats, avec plus ou moins de succès d’ailleurs.

L’auteur explique avec une rare maîtrise à ce sujet les erreurs françaises, lorsque les entreprises ne s’adressaient pas au bon interlocuteur, en général un des fils Kadhafi qui avait sous sa responsabilité un secteur industriel bien déterminé. Le récit de l’affaire des Rafales est à ce titre particulièrement éloquent.

En revanche, bien que plusieurs chapitres y soient consacrés, il est difficile d’être entièrement convaincu par l’idée selon laquelle le régime de Kadhafi aurait financé une partie de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Certes, des éléments factuels, des coïncidences sont suffisamment troublants pour semer le doute, mais l’auteur, faute de témoins ayant à leur disposition des preuves concrètes (copies de documents par exemple), ne parvient pas à fournir des preuves majeures. Un faisceau d’indices ne fait pas une démonstration.

C’est d’ailleurs le problème majeur de l’ouvrage : les sources sont peu nombreuses et quand elles existent, très peu refusent d’être nommées, très peu peuvent prouver leurs dires, et surtout certaines doivent être écoutées avec beaucoup de prudence, car elles ont tendance à manipuler la vérité. Ce dernier point est toujours rappelé par l’auteure qui reconnaît douter par moments de certaines informations fournies.

Les parties IV (sur le « Sarko show », titre people qui ne reflète en rien la qualité de l’analyse de l’auteure) et VI (sur « que sont-ils devenus ? » au sujet des kadhafistes) sont les plus riches en révélations et analyses. Dans le chapitre 14 sur « les aventures de Total en Libye », l’auteure livre un cas d’étude très précis qui fait par ailleurs froid dans le dos, où se mêlent transferts d’argent suspects et intérêts géostratégiques majeurs.

Au final, l’ouvrage de Catherine Graciet ne remplit que partiellement sa mission (démontrer de façon irréfutable le financement par la Libye de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007), faute de preuves suffisantes ; mais est-ce seulement possible aujourd’hui? Peut-être que dans quelques années, avec la découverte de documents et l’avancement des enquêtes en cours, les pistes avancées dans ce livre seront vérifiées. L’auteur en tout cas formule à plusieurs reprises dans son livre des hypothèses très intéressantes (liens Libye / Asie du Sud-est par exemple, liste des avoirs financiers libyens en Europe, rôle exact du Qatar…) qui mériteraient, à n’en pas douter, à être développées dans un futur proche.


Recension rédigée le 6 octobre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021102628.htm

Sahelistan (Samuel LAURENT; Editions Seuil; mai 2013)

SAHELISTANLes Printemps arabes constituent aujourd’hui encore une énigme pour les analystes des relations internationales, les spécialistes du Maghreb et du Moyen-Orient. Certes, l’on parvient de plus en plus à établir les mécanismes expliquant tel ou tel événement, tel ou tel soulèvement, telle ou telle réponse du pouvoir, mais il s’agit trop souvent de réactions a posteriori, qui corrigent les imprécisions, ou carrément les erreurs, énoncées quelques semaines ou mois auparavant. Cela s’explique par le fait que de nombreux processus dits révolutionnaires sont en cours et qu’on ne peut par conséquent les étudier dans leur globalité, mais également parce qu’il y a une tendance générale à vouloir simplifier des réalités qui ne le supportent pas, sous peine de se fourvoyer.

L’intervention française en Libye, médiatisée à l’extrême en France grâce aux multiples interventions de l’ancien Président Nicolas Sarkozy et de l’intellectuel Bernard-Henry Lévy qui s’est engagé particulièrement dans ce conflit, a été présentée comme un grand succès pour la France, et de façon plus générale pour l’Occident dans son soutien aux processus révolutionnaires. La rapide défaite militaire des forces kadhafistes a démontré la puissance de l’armée française, qui s’est « illustrée » également dans l’assassinat du Colonel Kadhafi en attaquant son convoi en fuite. La victoire française fut présentée comme une victoire sur la dictature et le début d’une Libye plus démocratique, capable de prendre son destin en main grâce à un gouvernement démocratiquement élu. Or, comme pour de nombreuses guerres dans le monde, les médias se plaisent à suivre quasiment en direct, heure par heure, le déroulement des opérations militaires, mais se lassent avec une rapidité surprenante lorsqu’il s’agit d’évaluer à moyen et long terme les conséquences d’une intervention militaire. Aujourd’hui, peu d’informations circulent sur la situation en Libye post-Kadhafi : des argumentaires sont assénés en boucle à ceux qui s’y intéressent, où l’on fait état de progrès constants du pouvoir en place et où l’on minimise les faiblesses du pays, pourtant critiques…

C’est à une tâche compliquée à laquelle s’est livré Samuel Laurent. Consultant en risque-pays pour des investisseurs internationaux, il s’est rendu en 2012 en Libye afin d’évaluer la situation sur place pour les commanditaires asiatiques de sa mission. D’une mission censée être secrète, il en fait un récit de voyage où il compte comprendre la Libye de l’intérieur, en se confrontant à ceux qui y font aujourd’hui la loi: des représentants du CNT, des membres de brigades « révolutionnaires », des Touaregs, des Toubous, des membres d’Al-Qaïda…

Le récit qu’il livre est d’une rigueur intellectuelle puissante : il ne s’agit pas d’énoncer des vérités toutes faites, de donner « sa » vision de la Libye, mais bien d’offrir à chacun des témoignages de premier ordre de ceux qui font aujourd’hui la Libye, quitte à ce que ce soit au péril de sa vie lorsqu’il est question de personnalités ne souhaitant pas que leur influence soit connue à l’étranger. Grâce aux informations qu’il recueille, il déconstruit ainsi les mythes créés par le CNT et l’Occident, qui enjolivent une situation pourtant profondément dramatique.

Dans les sept chapitres que comporte son ouvrage, Samuel Laurent s’entretient avec toutes les forces en présence en Libye, nouant des amitiés avec certains, mettant en danger sa vie en portant la contradiction à d’autres. De ses rencontres, il en ressort que la Libye est dans un état catastrophique, livrée à elle-même à cause d’un pouvoir en place qui n’a de pouvoir que le nom, de brigades révolutionnaires qui se sont partagées le pays en régions, villes, quartiers et qui refusent de déposer les armes sous peine de perdre de leur influence, mais persistant par conséquent à affaiblir davantage le CNT, marionnette que l’Occident aime à présenter aux médias.

A cette absence d’autorité nationale, où l’armée nationale est davantage un concept qu’une réalité concrète, l’auteur met en évidence avec brio les fléaux qui frappent un pays dont les frontières sont devenues des passoires, et désormais des lieux privilégiés pour les trafics en tout genre, comme dans la passe de Salvador par exemple : drogues, armes, produits contrefaits, esclaves constituent ainsi les nouveaux moyens pour les groupes armés de s’enrichir et de continuer à s’affronter pour le contrôle de tel ou tel point stratégique. La Libye devient ainsi la base arrière de tous ceux qui se livrent à des trafics dans la région ou qui planifient des opérations armées dans les pays voisins, à l’image de la prise d’otages d’In Amenas en Algérie par des membres d’Al-Qaïda qui ont organisé leur logistique en Libye. L’auteur parle désormais de Sahelistan (titre de l’ouvrage) pour qualifier cette région transnationale, hors de contrôle des pouvoirs en place, et qui devient une base arrière idéale pour le terrorisme international, l’Europe étant une cible toujours plus facile d’accès.

Samuel Laurent montre par ailleurs que la chute de Kadhafi a permis à des entités racistes de se livrer à des massacres, les Toubous en étant les premières victimes car accusés de ne pas être des Libyens et surtout d’avoir été un possible recours pour Kadhafi lors de sa tentative de reprise en main du pays : la propagande affirmant que le Colonel voulait faire intervenir des Africains pour mater les révolutionnaires a fonctionné à merveille… Mais l’auteur évite de tomber dans le manichéisme en démontrant avec force que tous profitent à des degrés divers du chaos, que des unions contre-nature peuvent se faire lorsque des enjeux financiers sont présents. Les révolutionnaires anti-Kadhafi ont laissé place à des criminels en puissance, qui s’organisent en brigades ne pensant qu’à leur force à court terme. Samuel Laurent rappelle à juste titre que les brigades ont gagné la guerre, mais qu’elles ont perdu la paix, faisant le jeu d’Al-Qaïda qui profite des divisions du pays et d’un discours différent de celui des brigades : ces dernières avaient fondé leur légitimité sur la chute de Kadhafi ; maintenant que celle-ci a eu lieu, les brigades ne sont devenues que des gestionnaires de leur trésor de guerre, tandis qu’Al-Qaïda propose le jihad international, l’instauration d’un califat islamique mondial à des jeunes qui n’ont plus de repères ni d’espoir dans un pays en ruine.

« Sahelistan » est un livre fascinant, qui livre une lumière crue sur la situation d’un pays, où la France semble avoir agi sans réellement tenir compte des conséquences aussi bien pour les Libyens que pour sa propre sécurité. Riche en détails, prenant soin d’expliciter les spécifiés des organisations rencontrées, l’auteur offre une analyse solide des enjeux en cours, même si l’on aurait aimé qu’il prenne le risque de proposer des pistes pour sortir de la crise dans laquelle s’enfonce le pays, grâce à sa connaissance malheureusement si rare d’un pays stratégique.

« Sahelistan » est assurément amené à devenir un classique, un témoignage majeur d’un pays en plein chaos, que tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique de cette région fascinante devraient lire en préambule à toute tentative d’analyse.


Recension rédigée le 16 août 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021113358.htm