Chronique géopolitique: 2018, une année clé pour l’Italie

Pays à l’histoire quasi trimillénaire, à la culture riche et influente dans le monde entier, membre fondateur de l’Union européenne, l’Italie est clairement à la croisée des chemins en ce début d’année 2018. Un véritable « alignement des planètes » se présente, l’Italie ayant des cartes importantes à jouer pour redevenir un acteur de premier plan sur la scène européenne. Ce ne sera pas en tout cas un jeu à somme nulle : soit l’Italie sortira renforcée des défis qui l’attendent, soit elle sombrera dans une instabilité politico-économique qu’elle subit depuis trop d’années déjà. Tentons d’analyser les enjeux politiques et géopolitiques en cours.

Sur la scène politique intérieure tout d’abord, soulignons en premier lieu l’instabilité politique qui caractérise le système de gouvernance en Italie. Depuis le départ de Silvio Berlusconi du pouvoir en novembre 2011, pas moins de quatre présidents du Conseil se sont succédé : Mario Monti, Enrico Letta, Matteo Renzi et enfin Paolo Gentiloni depuis décembre 2016 qui restera en poste jusqu’aux prochaines législatives qui auront lieu le 4 mars 2018. Ces dernières, appelées également élections générales, seront les premières à se tenir suite à l’adoption de la nouvelle loi électorale d’octobre 2017 (appelée Rosatellum bis).

Elles s’annoncent particulièrement incertaines avec pour simplifier trois blocs : un centre gauche mené pour le PD (Parti démocrate) par Matteo Renzi mais fragilisé par de nombreuses divisions internes, un centre droit puissant dirigé par Silvio Berlusconi, souvent présenté comme fini mais toujours influent, qui englobe au passage des mouvements d’extrême-droite dont la Ligue du Nord de Matteo Salvini et enfin le Mouvement 5 étoiles (M5S) de Beppe Grillo avec comme candidat Luigi di Maio, mouvement profondément contestataire, antisystème, qui accumule les succès électoraux depuis plusieurs années, parvenant à conquérir des mairies importantes dont celle de Rome. A ces blocs principaux qui sont à peu près au même niveau actuellement dans les sondages d’opinion, il convient d’ajouter un dernier acteur, sans doute le plus important et le plus dangereux : l’abstention. Estimée aujourd’hui à environ 30%, elle peut redistribuer les cartes du jeu politique et favoriser le bloc qui saura répondre aux indécis et aux déçus de la politique.

Force est de constater que ces derniers sont très nombreux et que leurs motifs de mécontentement sont légitimes : une classe politique à l’image détestable, jugée incompétente et soucieuse davantage de ses intérêts que de l’amélioration des conditions de vie des Italiens, des réformes peu efficaces à l’image du Jobs Act de Matteo Renzi qui n’a pas mis fin à la précarité de l’emploi, un taux de chômage à 11% et qui explose à 32.7% chez les jeunes, malgré quelques secteurs de l’économie qui se portent bien (le secteur industriel surtout).

Cette situation pousse les partis à promettre tout et n’importe quoi, le candidat du centre gauche Matteo Renzi allant jusqu’à déclarer : « on dirait la campagne électorale de la Laponie, le pays du Père Noël ». Le propos n’est guère exagéré : c’est à celui qui supprimera le plus de taxes (suppression de la taxe foncière, de la vignette automobile, etc… pour Silvio Berlusconi), qui supprimera le plus de lois inutiles (400 pour le M5S), et qui surtout offrira le plus à chaque catégorie d’électeurs : pas de frais universitaires pour le parti Liberi e Uguali, hausse des retraites les plus basses à 1000 euros pour le centre droit, embauche de 10000 fonctionnaires de police pour le M5S qui propose également le remboursement des frais de crèche… L’inventaire est conséquent et interroge clairement le sérieux des programmes des candidats, et inquiète également l’Union européenne qui compte sur l’Italie tout en s’interrogeant sur ses faiblesses structurelles (secteur bancaire, administration…).

Dans ce micmac politique, le M5S semble tirer son épingle du jeu (malgré une gestion pour le moins calamiteuse des villes qu’il dirige), faisant preuve de souplesse sur ses principes et sa stratégie dans le but de gagner : la ligne intransigeante qui refusait tout accord avec d’autres petits partis ne semble plus à l’ordre du jour, de même que le projet d’un référendum de sortie de l’euro, mis aux oubliettes par le leader Luigi di Maio. Ce dernier a clairement compris que le sujet était clivant et il n’a pas voulu tomber dans le piège du Front national en France avec Marine Le Pen, dont les errements sur la monnaie européenne ont participé à sa défaite.

Il est aujourd’hui impossible d’avoir une estimation claire et réaliste des élections du 4 mars : près d’une centaine de partis ont procédé aux démarches administratives pour participer aux élections et la nouvelle loi électorale (mix scrutin majoritaire et proportionnel) va rendre nécessaire la mise en place de coalitions, d’où des tractations ardues entre petits et grands partis, les premiers moyennant cher leur ralliement. La campagne d’une quarantaine de jours qui vient de débuter est extrêmement courte et il n’est pas absurde de penser que des retournements de situation vont avoir lieu dans les prochaines semaines avec une reconfiguration des rapports de force pour la journée du 4 mars.

Le résultat sera scruté par les Italiens mais également par les Européens, dont les dirigeants attendent de savoir avec qui ils vont pouvoir travailler facilement ou non pendant les cinq prochaines années : une victoire du M5S constituerait un séisme politique à l’échelle européenne, avec des inconnues politiques et économiques potentiellement très déstabilisantes pour l’Italie et ses partenaires. Une victoire du centre droit ou du centre gauche rassurerait les partenaires de l’Italie mais ne résoudrait pas pour autant la défiance des Italiens vis-à-vis de leur classe politique. En fin de compte, c’est l’abstention qui conditionnera la légitimité du vainqueur et qui lui permettra d’être audible sur la scène nationale et auprès des voisins européens.

Pour ce qui est de la politique étrangère, l’Italie fait preuve d’un activisme certain, à défaut d’avoir des résultats immédiats. Son premier pari porte sur son souhait de renforcer ses relations avec la France, consciente du poids croissant de cette dernière en Europe avec un nouveau président de la République particulièrement actif, Emmanuel Macron, afin de créer un contrepoids face au classique tandem franco-allemand à l’influence déclinante actuellement devant les incertitudes politiques en Allemagne, où la Chancelière Angela Merkel cherche à constituer de nouveau une coalition. C’est une stratégie audacieuse et qui fait sens, mais qui ne doit pas pour autant faire oublier que la France et l’Italie sont certes des partenaires de premier plan, mais également des concurrents sur les dossiers économiques (en particulier ces derniers mois dans les secteurs des communications et des chantiers navals…).

Les deux dirigeants, Emmanuel Macron et Paolo Gentiloni, ont en tout cas la même vision : aller plus loin dans la coopération entre les deux pays avec l’élaboration d’un traité bilatéral, appelé traité du « Quirinal » (siège de la présidence italienne), qui serait le pendant du Traité de l’Elysée entre la France et l’Allemagne. Ce projet qui avance plutôt vite pourrait à terme redonner du poids à l’Europe du Sud sur la scène continentale, souvent présentée comme le maillon faible de l’Union européenne pour ses faiblesses économiques. C’est dans cet esprit que doit être analysé le Sommet des pays du Sud de l’Union européenne qui s’est tenu à Rome le 10 janvier 2018, où la France et l’Italie ont véritablement montré leur volonté d’aller de l’avant, de ne plus subir mais d’agir afin de proposer une autre Europe.

Ce pari a de fortes chances de réussir, même si deux inconnues demeurent : est-ce que le prochain dirigeant italien sera aussi impliqué que son prédécesseur sur ces dossiers ? Et par conséquent, les deux pays sauront-ils mener des politiques économiques cohérentes et complémentaires afin d’éviter toute distorsion, source mécanique de refroidissement des relations ?

Le second pari porte sur la sphère d’influence géopolitique de l’Italie en Afrique du Nord ; il y a deux objectifs majeurs : limiter l’arrivée des migrants sur le sol italien, développer les coopérations politiques et militaires (en particulier avec la Libye) pour œuvrer à la pacification de la région. Pour la question migratoire, l’Italie a fait l’objet de nombreuses critiques aussi bien au sein de la population qu’au niveau européen dans sa gestion des flux migratoires, même si force est de constater que ces derniers diminuent. Cela ne règle en rien le drame humanitaire que connaissent les migrants, mais cela permet au gouvernement de faire croire que le problème tend à se résoudre, afin d’apaiser une opinion publique qui entend régulièrement des discours pour le moins critiquables des différents partis politiques. Ce « résultat » s’explique entre autres par la coopération accrue entre l’Italie et la Libye. Après avoir misé initialement sur Faïez Sarraj, le dirigeant du gouvernement « officiel » de Tripoli, l’Italie a changé de stratégie en recevant fin septembre 2017 le maréchal Haftar qui contrôle la Cyrénaïque (l’Est de la Libye). Ce revirement s’explique entre autres par l’action diplomatique d’Emmanuel Macron en juillet 2017 qui a reçu les deux dirigeants libyens, ce qui n’avait pas été apprécié par Rome, qui souhaite ainsi ne pas perdre sa sphère d’influence sur ce pays clé. En traitant avec les deux interlocuteurs majeurs de la Libye, l’Italie s’assure une place de médiatrice et peut espérer que la Libye continue de bloquer les migrants sur son sol (ce qui a été dénoncé par de nombreuses ONG, conscientes que cela ne réglait en rien le problème de fond !).

Enfin, le président du Conseil Paolo Gentiloni a annoncé fin décembre le déploiement de 470 militaires au Niger pour « renforcer le contrôle du territoire » dans ce pays, où transitent de nombreux migrants. Cette projection de forces militaires peut sembler anecdotique et faible, mais en vérité, elle montre la volonté de l’Italie de « redevenir » un acteur géopolitique clé dans la région, en menant des actions similaires à ce que fait la France au Mali, dans des proportions moindres il est vrai. C’est un risque politique fort qu’a pris Gentiloni, car cette force militaire sera particulièrement exposée aux groupes terroristes dans la région (dont Boko Haram), avec le risque de pertes ce qui ferait mécaniquement questionner l’opinion publique italienne quant au bien-fondé d’une telle opération. Toujours est-il qu’en agissant ainsi, l’Italie montre à la France qu’elle n’est pas seule dans la région, et il est fort probable que cet acte sera fortement apprécié à Paris.

Présenté comme un gouvernement Renzi-bis, sans véritable autre but que celui de « gérer les affaires courantes », le gouvernement de Gentiloni a démontré au contraire que l’Italie n’entendait pas rester immobile et qu’elle se devait d’agir dans un contexte européen potentiellement favorable à ses intérêts. La défense de ces derniers sera cependant conditionnée aux élections de mars : quelque soit le résultat, les déçus se feront entendre (le M5S dénoncera la connivence des partis classiques en cas de défaite, les centres droit et gauche crieront à la faillite du pays en cas d’arrivée au pouvoir du M5S), mais le plus important sera pour le vainqueur de construire un projet de société pour et avec les Italiens. Ces derniers ont des atouts considérables qu’il convient d’utiliser à bon escient (un positionnement géostratégique majeur, un savoir-faire industriel manifeste, une culture profondément riche, etc…), sous peine de voir le flux de jeunes Italiens diplômés et prometteurs quitter l’Italie se poursuivre… L’année 2018 sera clairement une année charnière pour l’Italie ; à ses dirigeants de créer un nouvel élan, à la fois politique, économique et sociétal !

My Way (Silvio Berlusconi avec Alan Friedman; Editions Michel Lafon; octobre 2015)

My_way_Berlusconi_hdMembre fondateur de l’Union européenne, pays qui jouit d’une position géographique stratégique dans l’espace méditerranéen, l’Italie est une puissance moyenne dont on parle pourtant peu, hormis pour les stéréotypes (corruption, mafias) et les scandales qui ont émaillé la scène de la vie politique italienne à la fin du XXème siècle. Une personne incarne (tristement) à merveille les travers de l’Italie des dernières décennies : Silvio Berlusconi.

Cet homme politique est mondialement connu, moins pour ses talents de réformateur que pour ses frasques, ses multiples procès, son sens de la formule parfois malheureuse mais aussi pour l’empire médiatique qu’il a su créer et faire prospérer jusqu’à maintenant. Considéré désormais par de nombreux politologues italiens comme fini ou quasi-fini, il peut être intéressant de revenir sur le parcours du plus médiatique des dirigeants politiques italiens et de comprendre à quel point il a façonné l’Italie depuis les années 80. Le livre qui fait ici l’objet d’une recension peut nous aider dans cette initiative. Il s’agit d’une biographie / autobiographie autorisée entre Silvio Berlusconi et Alan Friedman, qui fut correspondant pour le Financial Times à Milan et qui connaît Il Cavaliere depuis plus de trente ans. C’est donc un témoignage important que propose Berlusconi et qui offre sur plusieurs thèmes une grille de lecture différente de ce qu’on a l’habitude de lire dans la presse française.

L’ouvrage s’articule autour de treize chapitres, les premiers revenant sur le parcours de Berlusconi d’un point de vue chronologique avant d’être suivis d’une dizaine de chapitres thématiques où sont traités par exemple les rapports du Cavaliere avec Vladimir Poutine, George W Bush, sa relation avec les femmes, son intervention dans le conflit libyen. Cette mise sur le même plan de sujets dits sérieux avec des parties plus personnelles peut perturber à première vue, mais cela correspond à la dimension du personnage Berlusconi qui n’est pas parvenu durant sa vie à séparer ses actions politiques de son mode de vie personnel.

Le parcours de Silvio Berlusconi débute dans l’immobilier avec une première affaire en 1961 qui lui apporte rapidement le succès à Milan (construction de Milano 2). Ses investissements lui permettent de se constituer une solide fortune (il fonde la holding familiale Fininvest) qu’il entend faire prospérer dans d’autres secteurs, et en particulier dans les médias. En effet, l’Italie des années 70 est encore sous l’emprise de la télévision d’Etat avec la RAI et Berlusconi cherche à proposer autre chose aux Italiens. Par des manœuvres habiles lui permettant de contourner le cadre juridique très rigide en matière audiovisuel, il réussit à lancer Tele Milano 58 qui, par des subterfuges techniques, donne l’impression d’être diffusée au niveau national (ce qui est illégal à l’époque) alors qu’elle n’est en fait diffusée qu’en local. Le succès est croissant avec la naissance de Canale 5 (1980) qui fait la part belle aux séries américaines, les téléspectateurs de Berlusconi partageant ainsi son américanophilie affichée. Au fur et à mesure, Berlusconi grappille des parts d’audience à la RAI, cette dernière voyant son monopole s’effriter dangereusement.

Ce succès dans les médias (avec l’empire télévisuel Mediaset que l’on connaît) est complété par une incursion dans le monde du sport avec le rachat en 1986 de l’AC Milan. Dans un pays où l’amour du football est irréfragable, Berlusconi va faire de son club une machine à succès au service de sa communication qui va lui donner les clés pour son entrée en politique. La plupart de ses détracteurs voient dans sa volonté de faire de la politique un moyen de sauver ses affaires qui faisaient déjà l’objet à l’époque d’une attention pour le moins soutenue des magistrats. Il affirme de son côté vouloir relancer l’Italie sur la voie du progrès et lui éviter le fameux « péril communiste ».

Pour les élections législatives de 1994, il fonde son parti politique de centre-droit, Forza Italia, et promet des solutions pour le chômage, l’endettement de l’Etat. Comme le rappelle Alan Friedman page 134, c’est la première fois dans « l’histoire de l’Occident, qu’un parti politique venait à être imaginé, conçu, fondé et finalement lancé à partir d’une firme importante ». Grâce à ses médias et au softpower qu’il exerce avec son équipe de football, il mène une campagne où il se met efficacement en scène, n’hésitant jamais à évoquer sa réussite personnelle pour que les électeurs lui confient leur vote. C’est une réussite et le 11 mai 1994, Berlusconi prête serment pour être président du Conseil : il ne le sera que pour un an, sa coalition se désintégrant très rapidement. Il reviendra aux affaires de 2001 à 2006, détenant le record de durée au Palais Chigi, puis de 2008 à 2011.

Son bilan politique est pour le moins négatif : le peu de réformes mises en place ne l’ont été que pour se conformer aux directives européennes. En revanche, Silvio Berlusconi a été particulièrement actif concernant sa propre personne avec la mise en place d’une dizaine de dispositifs légaux pour se protéger. Ils ont été assez efficaces puisqu’au final, Berlusconi a été reconnu plusieurs fois coupable, condamné une fois, innocenté neuf fois mais surtout, il a profité à trente-cinq autres reprises d’annulations de procédures ou de prescription. A de nombreuses reprises dans le livre, il Cavaliere évoque ces « procureurs militants » qui lui ont coûté des centaines de millions d’euros en frais de justice pour un résultat maigre au final. Pourtant, les accusations à son encontre étaient graves : liens avec la mafia, corruption, subordination de témoins, pots de vin, etc…

L’intérêt de ce « livre portrait » réside en vérité dans la vision de Berlusconi de son action en matière de politique étrangère. Il livre des éléments clés qui sont certes discutables, mais qui ont le mérite de présenter une autre analyse des faits présentés dans les médias européens par exemple. Il est de notoriété publique que Berlusconi est l’ami de George Bush Junior et de Vladimir Poutine, deux dirigeants politiques guères appréciés des opinions publiques européennes, ce qui a renforcé le côté sulfureux du personnage. Pourtant, c’est cette amitié qui a permis selon Berlusconi le succès du Sommet de Rome du 28 mai 2002 sur les relations OTAN / Russie. Il se met évidemment en scène dans le livre et exagère la portée de son action, mais force est de constater qu’il a en fin de compte été un acteur diplomatique souvent sous-estimé. Dans le même registre, il raconte avec des détails à la fois intéressants et comiques pour certains comment il a tenté de sauver Kadhafi et son régime, sans succès. Le plus intéressant dans ce récit est qu’il explique clairement que la France avait déjà tout planifié et que la fin de Kadhafi était inéluctable, car actée par Nicolas Sarkozy.

Le chapitre le plus intéressant (et le mieux construit) est le numéro 11 : « l’intrigue internationale ». Silvio Berlusconi raconte comment selon lui un complot a été monté par Nicolas Sarkozy, alors Président de la République française, et Angela Merkel, la chancelière allemande, pour l’écarter du pouvoir avec la complicité discrète mais efficace du Président de la République italienne Giorgio Napolitano. Il rappelle qu’à l’été 2011, la Deutsche Bank s’était  débarrassée de 80% de ses avoirs en obligations italiennes, fragilisant mécaniquement l’Italie qui subissait déjà de plein fouet la crise économique et financière de 2008. Il Cavaliere est donc arrivé au Sommet du G20 à Cannes (novembre 2011) affaibli politiquement, avec en face de lui un bloc uni pour le faire chuter. La directrice du FMI, Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel font pression sur le dirigeant italien pour qu’il accepte l’aide du FMI, ce qui reviendrait à une humiliation pour lui et le pays ainsi qu’à une perte de puissance, le pays devant suivre scrupuleusement les règles édictées par l’organisation. Berlusconi résiste même s’il se doute que son sort est déjà scellé. En effet, quelques jours après le Sommet de Cannes, Giorgio Napolitano nomme Mario Monti sénateur à vie pour siéger au Parlement ce qui lui permet de le nommer Président du Conseil. La manœuvre est habile (on peut se demander si elle est démocratique, vu que Mario Monti n’a pas été élu…) car elle permet à l’Italie d’avoir un dirigeant plus en phase avec les stratégies européennes de l’époque et surtout, elle précipite la chute de Silvio Berlusconi.

Ce dernier ne va pas s’en relever, malgré quelques demi-succès électoraux. Elu pour la première fois sénateur en 2013, il est déchu de son mandat quelques mois après en raison de sa condamnation définitive dans l’affaire Mediaset. La même année, il est condamné pour incitation à la prostitution de mineure et abus de pouvoir dans l’affaire du Rubygate avant de bénéficier d’un acquittement par la Cour d’appel de Milan en 2014. Il parvient à un retour à la scène politique grâce au jeune dirigeant du PD Matteo Renzi avec qui il fonde le pacte de Nazareno (18 janvier 2014) qui fixe le cadre de la nouvelle loi électorale, mais sans parvenir à garder une influence suffisante au sein de ses rangs. On ne peut se risquer à parler de mort politique pour Silvio Berlusconi car il est toujours capable de revenir, même pour un bref instant, sur la scène politico-médiatique, mais force est de constater que l’on assiste malgré tout au crépuscule d’un homme politique complexe.

Le livre « My Way » est intéressant dans son approche, à condition de garder systématiquement une distance critique, ce que ne fait pas nécessairement le journaliste Alan Friedman qui ne s’attarde guère sur ses procès et qui n’évoque quasiment rien de l’action politique du Cavaliere. Les interviews auraient pu être construites de manière plus incisive avec des échanges directs entre les deux interlocuteurs au lieu d’une reformulation trop poussée qui fait perdre de l’intensité au discours. L’ouvrage évite l’écueil du voyeurisme et de ne se focaliser que sur les frasques de Berlusconi au profit de passages remarquables sur le parcours professionnel du dirigeant italien et sur ses initiatives en matière diplomatique. On aurait aimé plus de chapitres sur cette dimension pour laquelle les auteurs semblent avoir pris du plaisir à commenter.

Agréable à lire malgré quelques répétitions et passages descriptifs inutiles, « My Way » de Silvio Berlusconi avec Alan Friedman mérite d’être lu pour deux raisons : comprendre l’ascension et les échecs d’un dirigeant politique majeur de l’Italie et avoir des éléments de réflexion sur la société italienne qui, d’une façon ou d’autre, entre les pro et les anti Berlusconi, a été durablement marquée par le berlusconisme.


Recension réalisée le 7 février 2016

Lien vers le site de la maison d’édition:http://www.michel-lafon.fr/livre/1636-My_way.html

Trafiquants d’hommes (Andrea DI NICOLA, Giampaolo MUSUMECI; Editions Liana Levi; mai 2015)

Wet Eye GlassesL’actualité internationale est marquée de manière intense ces derniers mois par la catastrophe humanitaire des migrants qui tentent au péril de leur vie de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe via l’Italie. Des milliers réussissent, des milliers d’autres meurent après un voyage de plusieurs mois, de milliers de kilomètres pour certains qui ont traversé des pays, pris de grands risques pour espérer un avenir meilleur pour eux et leurs familles.

Les médias multiplient les reportages, décrivant les conditions de vie difficiles des migrants une fois arrivés en Europe (souvent d’abord à Lampedusa), filmant les bateaux qui attendent les secours, les centres d’accueil bondés, etc… Mais ils ne font que décrire (et de manière partielle trop souvent) la fin d’un processus complexe, ce qui a pour effet chez le spectateur d’éprouver de l’empathie pour le sort des migrants mais sans lui permettre d’avoir une vraie réflexion sur un phénomène aux conséquences géopolitiques puissantes et largement sous-estimées.

C’est tout le mérite du livre d’Andrea Di Nicola et de Giampaolo Musumeci, « Trafiquants d’hommes » : partir des passeurs ou plus précisément des « trafiquants d’hommes » (titre de l’ouvrage) pour mieux comprendre la mécanique redoutablement efficace de ce commerce qui, selon les estimations, rapporte entre 3 et 10 milliards de dollars par an. Les auteurs, l’un enseignant à l’Université de Trente, l’autre reporter, n’hésitent d’ailleurs pas à employer l’expression provocatrice d’ « agence de voyages » pour qualifier ce trafic d’êtres humains.

Le livre évite plusieurs écueils : faire du sensationnalisme (à l’image de Roberto Saviano dans Gomorra), se concentrer sur Lampedusa et simplifier les problématiques posées par ce phénomène pour être accessible. A sa lecture, on est frappé par l’aspect tentaculaire et en grande partie décentralisé de ce commerce parfaitement illégal, qui semble dans certains pays participer pourtant à la structuration de l’économie tant il est vrai que beaucoup de familles vivent de ce système. A la manière d’un roman policier, on suit différents personnages, tous des acteurs de ce commerce aux rôles plus ou moins importants, qu’ils soient en Europe de l’Ouest, en Afrique centrale, en Libye, en Croatie, etc… Les auteurs se sont entretenus avec eux et ont retranscrit leurs témoignages tout en contextualisant ces derniers, afin de rester toujours en alerte devant les dires de certains qui cherchent à se vanter ou à se dédouaner de leurs actions coupables.

Les auteurs, après un travail difficile d’enquête et de mise en confiance avec les différents protagonistes, proposent (pour la première fois en France à notre connaissance) une description d’une précision sans commune mesure du trafic d’êtres humains : qu’il s’agisse de la manière dont les migrants cherchent leurs passeurs, la façon dont ces derniers s’organisent entre eux (chacun a une tâche et une spécialisation bien déterminées, c’est qui fait leur efficacité), comment les chefs blanchissent l’argent perçu, les auteurs analysent chaque processus en démontrant qu’une approche binaire serait absurde et qu’il convient plutôt de penser en terme d’ « intérêts » pour chaque protagoniste.

En une dizaine de chapitres, on a un panorama du « trafic d’hommes » avec les spécificités de chaque entité, que cela soit lié à des considérations géographiques, culturelles économiques ou géopolitiques : on y côtoie des figures connues comme Josip Loncaric, à la tête d’un véritable empire et qui semble incarner à lui tout seul la puissance de ce commerce et surtout la faiblesse de la coopération européenne pour mettre un terme à ses agissements, de même que l’on suit El Douly, originaire d’Egypte qui a monté son « commerce », ou bien Tom un quadragénaire irlandais qui s’est lancé aussi dans cette aventure. Certains sont lucides sur le caractère illégal de leur démarche, d’autres moins, indiquant que grâce à eux, les migrants peuvent aspirer à une vie meilleure…

On ressort du livre frappé par la puissante structure de ce commerce, qui s’adapte rapidement aux événements géopolitiques, dont les membres s’équipent pour aider ceux qui sont arrêtés par la justice, et dont la « prospérité » semble malheureusement irréfragablement acquise. Le choix éditorial des auteurs de se mettre à hauteur des trafiquants est très pertinent car ils livrent une lumière crue et complexe sur un phénomène mondial.

Qui veut essayer de comprendre le trafic qui se cache (de moins en moins) derrière les voyages des migrants a tout intérêt à lire ce livre intelligent, passionnant, et parfaitement traduit. On ne peut qu’espérer un second tome, où les auteurs s’attarderaient cette fois à décrire en profondeur les freins que la justice et la police rencontrent pour limiter (mettre fin semble impossible) la croissance de « la plus grande et la plus impitoyable « agence de voyages » du monde ».


Recension réalisée le 21 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lianalevi.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=532