L’Aigle égyptien, Nasser (Gilbert SINOUE; Editions Tallandier; février 2015)

NASSER_TALLANDIERL’Egypte est un des pays qui a été le plus impacté par les Printemps arabes. Le départ forcé d’Hosni Moubarak a laissé place aux Frères musulmans (arrivés de manière légale et démocratique, ce qui est trop souvent oublié) qui ont été chassés du pouvoir par un coup d’Etat perpétré le 3 juillet 2013, permettant au Général al-Sissi de s’emparer de la présidence. Cette instabilité politique a plongé le pays dans un chaos économique sans précédent et ruiné les aspirations de ceux qui ont « fait » le Printemps arabe égyptien, qui se retrouvaient sur la place Tahrir au Caire pour signifier leur souhait d’un profond changement avec une vraie république démocratique. Cette situation politique et géopolitique singulière, fruit d’intérêts puissants et divergents au sein d’une Egypte où le poids de l’armée est considérable, est difficile à comprendre réellement si on ne se place pas dans une démarche d’historien. A ne se concentrer que sur les quatre dernières années de l’histoire de l’Egypte, on ne peut que se borner à du factuel et à des conjectures pour le moins hasardeuses.

Essayer de comprendre l’Egypte, cela peut se faire via l’étude de ceux qui ont cherché à la « façonner », à lui donner un sens et une direction. L’une des figures marquantes de l’Egypte est assurément Gamal Abdel Nasser (appelé en général simplement Nasser) qui a marqué de son empreinte pour de bonnes et de mauvaises raisons l’histoire de l’Egypte au XXème siècle. Le genre biographique n’est pas toujours le plus approprié pour avoir une réflexion géopolitique mais Gilbert Sinoué y parvient de manière remarquable dans sa biographie de Nasser intitulée « L’aigle égyptien ». Avec un vrai talent d’écriture, l’auteur fait du lecteur un spectateur de premier plan et averti de la vie de Nasser, personnage au final assez méconnu et souvent cantonné à des caricatures. Gilbert Sinoué a fait le choix de commencer sa biographie dès l’enfance de Nasser et d’y consacrer une partie conséquente, ce qui est judicieux car cela permet de comprendre les traits de caractère du futur président de la République d’Egypte. A l’inverse, on peut regretter que les dernières années de sa vie soient insuffisamment développées et qu’il n’y ait pas de véritable réflexion de l’auteur sur ce qu’est le « nassérisme » bien qu’il distille tout au long de l’ouvrage des éléments de réponse.

Suivant son père fonctionnaire durant l’enfance, Nasser décide ensuite de demeurer au Caire pour poursuivre ses études. Pas vraiment destiné à la carrière militaire, il va pourtant poursuivre dans cette voie, démontrant très rapidement des qualités de courage, de réflexion, qui lui seront bien utiles pour la suite. C’est également une personne qui veut s’opposer contre les injustices et permettre à l’Egypte de redevenir une grande nation, un tel changement passant nécessairement par le départ des Britanniques. Parfaitement conscient que ces derniers sont les vrais détenteurs du pouvoir en Egypte avec un roi Farouk n’ayant pas les qualités nécessaires pour être un grand dirigeant et surtout une armée mal organisée, corrompue à tous les niveaux, Nasser va méthodiquement mettre en place une stratégie visant à expulser les Britanniques de l’Egypte et à réduire les inégalités structurelles et dramatiques que connaissent les Egyptiens.

Militaire depuis 1938, Nasser participe à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 où il fait montre d’un courage et d’une détermination sans faille, mais il constate l’état déplorable de l’armée, mal équipée, mal dirigée, et qui essuie de lourdes défaites qui brisent le moral des troupes et de la population. Décidant d’agir de son propre chef (les canaux classiques de communication étant inefficaces), il fonde le mouvement des officiers libres où figure d’ailleurs Anouar el-Sadate, qui succèdera à Nasser à sa mort.

Patiemment, avec le risque permanent d’être dénoncés, les officiers libres s’organisent, se structurent malgré leurs différences idéologiques que parvient à apaiser Nasser, et qui est parfaitement décrit par l’auteur. Le passage sur le rôle des Frères musulmans et leur perception négative par Nasser est particulièrement éclairant vu le rapport de forces Armée / Frères musulmans aujourd’hui.

En juillet 1952, un coup d’état militaire est déclenché par les officiers libres qui réussissent au prix de peu de morts à faire abdiquer le roi Farouk mettant ainsi fin à la monarchie. Mais de manière prudente (et calculée ?), Nasser propulse sur le devant de la scène le Général Mohammed Naguib qui devient le premier président de la République d’Egypte un an après le coup d’état. Les deux hommes, bien que travaillant ensemble (Nasser est le Premier ministre adjoint de Naguib qui cumule les fonctions de Premier ministre et de Président), s’opposent de plus en plus sur la manière de conduire les affaires de l’Egypte, dont la situation économique est particulièrement préoccupante. Le président Naguib est contraint de démissionner en novembre 1954, laissant ainsi le champ libre à Nasser, qui crée une assemblée constituante chargée de rédiger la Constitution républicaine. Le référendum de 1956 valide la nouvelle constitution et permet à Nasser d’accéder à la présidence.

Son arrivée aux plus hautes fonctions suscite l’enthousiasme de la population et la crainte chez les Occidentaux qui se méfient de la politique panarabe qu’il souhaite mette en place. L’auteur explique très bien que la décision de Nasser de se tourner vers l’URSS pendant la Guerre Froide est moins dictée par un partage d’idées communes que par un délaissement des Etats-Unis qui n’ont pas pris Nasser au sérieux et qui ont joué le rapport de force au lieu d’avoir des relations diplomatiques apaisées avec le leader égyptien. Ce dernier provoque également la colère des Britanniques par son refus d’adhérer au Pacte de Bagdad (ou Traité d’organisation du Moyen-Orient), censé bloquer l’influence de l’URSS dans la région. Nasser y voit une manifestation de l’impérialisme occidental qui va à l’encontre de sa stratégie, qui consiste au contraire à ce que les pays arabes s’extraient des influences occidentales pour s’affirmer comme de véritables puissances indépendantes. Les tensions s’accroissent fortement avec le refus des Occidentaux de financer la construction du barrage d’Assouan, pourtant jugé utile pour le développement économique de l’Egypte (électricité, agriculture…).

S’en suit la crise de Suez avec la nationalisation de la compagnie du canal en 1956. Cette partie du livre est très intéressante car elle permet de voir un événement historique assez connu d’un autre point de vue que celui exprimé en général, à savoir celui des Occidentaux. La gestion calculée de cette crise par Nasser qui résiste suffisamment pour que la pression change de camp et porte sur la France, le Royaume-Uni et Israël qui seront contraints par les Etats-Unis et l’URSS à se replier permet au leader de l’Egypte d’accroître sa renommée dans l’ensemble du monde arabe (même si des pays demeurent opposés à sa stratégie à l’instar de l’Arabie saoudite). L’auteur évoque par ailleurs la création de la RAU ou République arabe unie en 1958 (qui disparaîtra en 1961), qui lie la Syrie et l’Egypte. C’est un épisode assez peu connu de l’histoire de ces deux pays et Gilbert Sinoué a bien fait de l’évoquer car il montre aussi bien l’étendue de l’aura de Nasser dans la région que les limites de sa vision panarabe qui ne répondait pas nécessairement aux aspirations des populations concernées.

Sur le front intérieur, Nasser entend moderniser l’économie et procède à plusieurs réformes à partir de 1962, mais elles se feront de manière brutale, en particulier pour celle sur la redistribution des terres agricoles, où les propriétaires de vastes superficies résisteront à la politique du président. Nasser semble prendre conscience que l’Egypte, bien qu’ayant besoin de réformes en profondeur, est un pays qui a besoin de temps pour changer. Ses difficultés au niveau national se cristallisent avec sa réélection en 1965, où le suspens était pour le moins absent puisqu’il n’y avait pas d’autres candidats autorisés à se présenter.

Celui qui fut président du mouvement des non-alignés en 1964 va connaître avec la guerre des Six jours de 1967 son pire revers, aussi bien politique, militaire, stratégique que diplomatique. Israël, en réaction au blocus du détroit de Tiran par l’Egypte le 23 mai 1967, va attaquer cette dernière, ainsi que la Jordanie et la Syrie. Nasser s’était préparé à cet affrontement et avait accumulé une quantité d’armements (soviétiques), de matériels qui étaient censés lui permettre d’infliger des lourdes pertes à l’ennemi. Au lieu de cela, en une journée, l’aviation égyptienne est détruite et les autres jours correspondent à des replis désordonnés de l’armée égyptienne qui essuie des pertes nombreuses. Nasser est anéanti : en plus de cette défaite militaire (cf responsabilité d’Abdel Hakim Amer), l’Egypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï. Lui qui entendait faire de l’Egypte une puissance forte et incontournable dans la région décide de démissionner après cette déflagration politico-militaire. Cependant, il se maintient au pouvoir suite à de grandes manifestations (organisées ?) de la population qui ne veut pas perdre celui qui a cherché à insuffler un nationalisme à l’Egypte. Les dernières années de son mandat sont pour le moins troubles avec des dérives autoritaires qui ralentissent le développement du pays. Il meurt en 1970 après le sommet de la ligue arabe, remarquablement décrit par l’auteur au passage.

Gilbert Sinoué a réussi un exercice compliqué : raconter l’histoire politique d’un personnage complexe, qui a divisé et qui divise encore. Il évite de tomber dans le piège de la glorification de son sujet et n’hésite pas à détailler les critiques qui ont été faites à Nasser. Il permet de comprendre le poids de cet homme qui souhaitait une plus grande justice sociale (la partie réformes sociales / économiques est peu détaillée malheureusement), la fin de l’impérialisme occidental et la grandeur de l’Egypte. Il est clair qu’à la lecture de l’ouvrage le bilan est très contrasté, mais un seul homme, même bien entouré, pouvait-il relever de tels défis ?

Agréable à lire, très bien documenté, « L’aigle égyptien » est une très bonne biographie qui évite de manière intelligente les limites structurelles du genre. C’est un ouvrage utile pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Egypte, au panarabisme et de manière générale à l’histoire de la région MENA au XXème siècle. Certes, Nasser est mort depuis plus de quarante ans, mais de nombreux aspects de l’Egypte de son temps se retrouvent aujourd’hui, aussi bien positivement que négativement.


Recension réalisée le 30 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021008533.htm

Manifeste pour les Palestiniens (sous la direction de Rony BRAUMAN; Editions Autrement; octobre 2014)

POUR_LES_PALESTINIENS_BRAUMAN« Manifeste pour les Palestiniens », un énième livre sur le conflit israélo-palestinien ? A première vue, on serait pensé de le croire, tant ce conflit persistant a fait l’objet d’une littérature abondante et bien souvent inégale. Pourtant, de par sa nature, ses auteurs et son contenu surtout, l’ouvrage collectif de Rony Brauman est unique à plus d’un titre. En un mot, il est absolument remarquable. L’avis positif est d’autant plus mérité qu’écrire sur le sujet est extrêmement compliqué, l’auteur cherchant généralement à prendre toujours plus de distance pour éviter (sans effet) d’être accusé d’être partisan de tel ou tel camp, mais en agissant de la sorte, il s’éloigne parfois du sujet et ne met pas les mots adéquats sur les concepts clés.

Soulignons en premier lieu la forme de l’ouvrage qui a fait l’objet d’un vrai travail de la part de l’éditeur, avec une conception graphique de qualité, ce qui permet, pour certains chapitres, d’être véritablement mis en valeur.

L’ouvrage se décompose en dix parties, la première étant rédigée par Rony Brauman et s’intitulant « Sortir de l’Apartheid ». Ce spécialiste de l’action humanitaire s’est entouré de neuf personnalités aux parcours personnels et professionnels divers et complémentaires qui correspondent aux neuf autres chapitres de l’ouvrage. De façon générale, ce dernier, en dépit de son titre qui peut paraître par moments un peu réducteur, constitue un magnifique plaidoyer pour la paix, qui nécessite des conditions de vie décentes pour les Palestiniens et qui assurerait par voie de conséquence la sécurité même d’Israël.

Le premier chapitre écrit par Rony Brauman est une démonstration implacable des limites de la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens depuis plusieurs décennies. L’auteur rappelle qu’il n’y a pas de système binaire simple dans ce conflit et que la responsabilité des échecs multiples pour une paix durable est partagée (à égalité, certainement pas toutefois), mais il insiste à juste titre sur la notion de « deux poids, deux mesures » qui radicalise encore plus les positions de chacun. Il pointe les erreurs des Occidentaux qui utilisent des « concepts flottants » pour qualifier les actes des Palestiniens et des Israéliens, ce qui ne fait qu’alimenter la rancœur au sein des opinions publiques.

Le titre de son chapitre, « sortir de l’Apartheid », est marquant car il établit ainsi un parallèle net et très bien démontré des similitudes entre ce qui s’est passé en Afrique du Sud et ce que réalise Israël actuellement avec sa politique discriminante à l’égard des Palestiniens, toujours plus expulsés de leurs terres, privés des droits fondamentaux et vivant au final dans une prison à ciel ouvert. Le rappel minutieux fait par l’auteur des différentes tentatives de paix montre que plus l’on tarde, plus la situation devient intenable et les solutions moins nombreuses et plus difficiles à mettre en place.

Le second chapitre rédigé par Frank Eskenazi interroge de façon brève mais puissante l’identité juive et surtout le rapport à l’autre, c’est-à-dire au voisin palestinien que l’on ne nomme quasiment jamais, sans quoi (l’histoire personnelle de l’auteur le montre), son propre jugement se verrait morcelé face aux actes commis.

Le chapitre suivant du chercheur Gilbert Achcar traite le conflit israélo-palestinien à travers le prisme du droit international. Il réussit parfaitement le tour de force de faire apparaître les nombreux non respects du droit par Israël, y compris pour des néophytes. Israël est ainsi une puissance qui fait fi des règles internationales (sa fondation étant déjà à la base en contradiction avec six articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme), emprisonnant arbitrairement et indéfiniment des Palestiniens, faisant de ces derniers des citoyens de seconde zone. Mais le plus grave est que cette entreprise n’est que peu critiquée par les puissances internationales et les Nations unies qui ont fini par renoncer à un principe majeur en droit international, « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre » (p.62), laissant ainsi aux adversaires d’Israël penser que cet Etat pouvait agir à sa guise.

Le chapitre 4 est rédigé par Shlomo Sand, bien connu pour ses ouvrages sur les notions d’identité et de peuple juif. C’est un chapitre clé de l’ouvrage car il porte sur les réponses politiques à ce conflit et en particulier sur le futur de l’Etat d’Israël et de l’Etat palestinien. Selon lui, la solution ne peut résider dans l’existence de deux Etats, le rapport de force étant profondément inégal entre les deux protagonistes, ni dans un Etat binational où le racisme de la société israélienne hypothèque un avenir commun lié et où les Israéliens savent qu’ils seraient dans un temps proche minoritaires en raison de la démographie palestinienne. Sa proposition, peu médiatisée et qui pourtant mérite réflexion, résiderait dans la création d’une confédération, où les souverainetés de chacun seraient respectées mais où les échanges sur des projets communs se multiplieraient afin de créer des partenaires indiscutables. Le projet est intéressant mais quels interlocuteurs pourraient le porter ?

Le chapitre 5 de Caroline Abu Sa’Da apporte là encore un éclairage peu connu mais indispensable sur le conflit israélo-palestinien, à travers la question de la souveraineté alimentaire. Cette humanitaire raconte avec précision les conséquences en terme d’alimentation pour la population palestinienne qui dépend de l’aide des puissances occidentales, sans que cette dernière ne serve à autre chose qu’à palier pendant un instant à un problème structurel : les Palestiniens aujourd’hui ne peuvent produire librement leur nourriture ; en raison des murs érigés par Israël, il est même parfois moins cher d’acheter à des producteurs israéliens qu’à des Palestiniens ! On a imposé à ces derniers la culture des OGM, aux conséquences environnementales et économiques désastreuses, alors qu’il y a moyen d’assurer une alimentation pour tous via une production locale.

Le chapitre suivant est une mini BD de Guy Delisle, bien connu pour son succès « Chroniques de Jérusalem », qui traite du cas problématique de la zone E1, espace entre Jérusalem et Ma’aleh Adumim qui attise la convoitise des colons israéliens. Cette énième colonie, si elle voit le jour malgré les protestations américaines, couperait quasiment la Cisjordanie en deux, mettant fin à la continuité territoriale pour les Palestiniens. Ce projet n’est pas unique ; il participe à une stratégie globale d’Israël visant à prendre toujours plus de terres aux Palestiniens et à les isoler davantage.

Le chapitre 7 est de René Backmann, très connu par les lecteurs du Nouvel Observateur pour ses chroniques sur le Moyen-Orient, qui traite ici du mur à l’intérieur de la Cisjordanie, dont l’édification a commencé en 2002 et n’est toujours pas terminée d’ailleurs. S’agit-il d’une « barrière de sécurité » comme les officiels israéliens ont cherché à le présenter ? En partie seulement car même les stratèges de l’armée concèdent que cette initiative est loin d’être efficace et les trous dans son édification sont autant de faiblesses en matière sécuritaire, pour un coût colossal qui plus est (René Backmann parle de trois millions de dollars par kilomètre).

L’auteur y voit également une sorte de rideau, permettant aux Israéliens de se « protéger » de la vision de ce qu’il y a derrière, c’est-à-dire d’une population qui manque de tout, qui souffre, et dont une partie pourtant parvient à passer à travers les failles du mur pour aller travailler en territoire israélien…

Le chapitre suivant est une étude étourdissante des politiques architecturales israéliennes par Eyal Weizman. Ce dernier démontre brillamment que les constructions de colonies (par exemple celle de Shaked) répondent à des règles strictes qui sont aussi bien d’ordre urbanistique que politique, faisant de ces colonies des Mitzpe (des postes de guet), les colons devenant de facto des agents de surveillance qui se sentent investis d’une mission de sécurité.

L’avant dernier chapitre est une série de magnifiques photographies d’Anne Paq qui présente ici son regard sur les conséquences du mur pour les populations, ce mur qui défigure les paysages, qui contraint des écoliers à des détours absurdes, mais ce mur qui devient un symbole de la contestation, mais aussi de la honte pour un pays comme Israël.

Le dernier chapitre enfin est un exercice, plaisant et rigoureux d’un point de vue intellectuel, de prospective sur le conflit israélo-palestinien. Réalisé par Jean-Paul Chagnollaud, directeur de l’iReMMO, il s’agit d’une sorte de rêve retranscrit où l’auteur imagine la paix au 30 février 2016. En évoquant des incroyables bouleversements et surtout une temporalité complètement accélérée, l’auteur imagine l’union du Hamas et du Fatah, la victoire de Marwan Barghouti à la présidentielle (il est toujours en détention en Israël) qui appellerait à la paix avec Israël. Celui-ci connaît également une sorte de révolution avec la victoire du centre-gauche aux élections qui amènent Avraham Burg, ancien président de la Knesset, au pouvoir. En allant rencontrer le nouveau président palestinien dans sa prison, le Premier ministre israélien accomplit un acte fort, aux conséquences politiques et médiatiques internationales.

Pour conclure, « Manifeste pour les Palestiniens » est un livre magnifique, qui devrait être lu aussi bien par des étudiants que par des politiques afin d’avoir les mots justes pour voir un conflit qui n’a que trop duré. Il nous paraît clair que ce livre, sans aucun doute l’un des meilleurs sortis ces dernières années en France, a tout pour devenir un classique.


Recension réalisée le 6 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.autrement.com/ouvrage/pour-les-palestiniens-rony-brauman

Justice pour la Palestine!, Tribunal Russel sur la Palestine (Ouvrage coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat; Editions L’Herne; mars 2013)

JUSTICE_POUR_LA_PALESTINEL’été 2014 a été tristement marqué par un nouvel épisode guerrier entre Israël et Gaza. Il semble désormais que l’on s’achemine vers un cessez-le-feu permanent, après deux mois de combats violents, asymétriques, et profondément meurtriers pour la population de Gaza. Il est question de plus de deux mille morts côté Palestiniens (essentiellement des civils) et d’une soixantaine de morts côté Israéliens (essentiellement des militaires). Comme à chaque affrontement entre ces deux protagonistes, une véritable guerre de l’information a vu le jour, avec un écho médiatique international, chacun accusant l’autre camp d’être responsable du drame humain qui est irréfragable. Des manifestations ont appelé à l’arrêt immédiat des opérations militaires israéliennes considérées par beaucoup comme disproportionnées, à la paix durable, mais l’espoir semble bien faible de voir cette situation historique (à la fois par sa durée que par sa singularité / intensité) évoluer positivement.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension tombe « à pic », car il permet, de façon claire et argumentée, de comprendre les enjeux profonds et lourds ce conflit permanent. Son titre donne le ton : « Justice pour la Palestine ! ». Mais c’est son sous-titre qui est le plus intéressant : « Tribunal Russel sur la Palestine ». Il s’agit d’une référence directe au Tribunal Russel sur le Vietnam (1966) de Lord Russel qui organisa un tribunal sur le modèle de celui de Nuremberg afin de juger l’action des Américains au Vietnam (son président exécutif fut Jean-Paul Sartre). Il ne s’agissait pas d’un véritable tribunal aux compétences juridiques établies, mais davantage d’un outil (ou Tribunal de conscience) permettant à des intellectuels d’échanger sur la question et surtout de médiatiser leur point de vue et de mobiliser la société civile.

Le Tribunal Russel sur la Palestine s’inscrit dans la même logique avec pour objectif de dénoncer les entraves à la paix et de favoriser une conscience collective, à même de faire pression sur les gouvernements, peu enclins à agir. Composé de personnalités aussi variées que prestigieuses (Stéphane Hessel, Desmond Tutu, Noam Chomsky, etc…), ce Tribunal s’est réuni à plusieurs reprises pour faire état de ses travaux et le constat est sans appel.

Rappelant très justement que l’Etat d’Israël doit sa création aux Nations Unies, le collectif indique dans la foulée que ce même Etat fait fi depuis sa création de la Charte des Nations Unies, bafouant le droit international et ne tenant jamais compte des résolutions de l’ONU à son encontre. Le problème est d’autant plus grave que cette injustice se double d’une impunité unique en son genre, ce qui constitue d’après le collectif le principal obstacle à la paix.

Le collectif insiste également sur la responsabilité, directe et indirecte, des Etats et des entreprises qui ont des liens avec Israël et qui se refusent à entreprendre toute action pouvant infléchir une ligne politique très à droite, à court terme, et qui dessert au final l’intérêt du peuple israélien. Face à ce silence coupable, le collectif place ses espoirs dans la société civile et souhaite une prise / crise de conscience collective face à ce que certains appellent, tout en sachant que l’expression fait débat, une situation d’apartheid que connaît le peuple palestinien.

Construit sous la forme de courtes tribunes ou de questions / réponses quant à l’engagement des auteurs auprès de ce Tribunal, le livre coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat permet aisément à chacun de comprendre les blocages à la paix entre la Palestine et Israël, mais surtout la responsabilité politique, morale et juridique de ce dernier. Soulignons la qualité des annexes (carte de la colonisation israélienne, récapitulatif des résolutions non respectées par Israël, document non officiel de la CIJ sur l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, etc…) qui appuient encore plus la force d’argumentation des auteurs.

On aurait aimé connaître la suite de ce Tribunal, surtout depuis le décès de Stéphane Hessel, ainsi qu’avoir un retour plus approfondi sur l’influence de ce Tribunal auprès de la société civile, groupe d’ailleurs bien difficile à cerner tant il est le produit de réalités multiples.


Recension réalisée le 27 août 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelherne.com/index.php?option=com_k2&view=item&id=371:justice-pour-la-palestine&Itemid=59

Israël contre le Hezbollah, Chronique d’une défaite annoncée 12 juillet – 14 août 2006 (Michel GOYA, Marc-Antoine BRILLANT; Collection Lignes de feu, Editions du Rocher; décembre 2013)

ISRAEL_CONTRE_HEZBOLLAHL’armée d’Israël, Tsahal, est considérée comme l’une des meilleures au monde. Elle a fait la démonstration de son efficacité lors de nombreux conflits et guerres (Guerre des six jours, Guerre du Kippour…), permettant d’assurer la sécurité et la survie de l’Etat d’Israël, menacé de disparition à plusieurs reprises. Une certaine aura entoure cette armée, où hommes et femmes doivent accomplir leur service militaire, et où chaque famille a au moins un parent ayant servi sous les drapeaux et donc des histoires souvent dures à partager.

C’est pourtant cette même armée qui semble aujourd’hui inadaptée aux nouveaux théâtres d’opération, suivant des méthodes de combat ne permettant pas de remporter de victoires significatives dans des conflits de plus en plus asymétriques. Pour beaucoup d’experts, c’est la « guerre de 33 jours » entre Israël et le Hezbollah pendant l’été 2006 (12 juillet – 14 août) qui a marqué un tournant dans l’histoire militaire du pays, montrant aux yeux du monde entier qu’une armée, aussi perfectionnée technologiquement soit-elle, si elle n’a pas une connaissance précise de son ennemi et un commandement clair et réactif, elle ne peut gagner.

C’est à cette histoire que se sont attelés Marc-Antoine Brillant, diplômé de Saint-Cyr et analyste pour le retour d’expérience au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre, et Michel Goya, actuel directeur du bureau de recherche du Centre de doctrine et ancien directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Le sous-titre de l’ouvrage « chronique d’une défaite annoncée » peut laisser sceptique à première vue, car il est toujours aisé de prédire une réalité qui a déjà eu lieu… Néanmoins, à la lecture de l’ouvrage, on ne peut qu’être impressionné par la démonstration implacable des deux spécialistes militaires.

Ces derniers, dans un style très accessible, ce qui est surprenant pour ce genre de sujet, ne se contentent pas de raconter l’histoire de cette guerre : ils en tirent de façon constante des enseignements stratégiques concernant aussi bien les forces israéliennes que celles du Hezbollah de Hassan Nasrallah. Sans prendre parti pour tel ou tel camp, ce qui aurait à coup sûr délégitimé leur travail scientifique, les auteurs se livrent à un réquisitoire sévère contre Tsahal et nuancent la surinterprétation de la résistance du Hezbollah.

Du côté israélien, on retiendra plusieurs facteurs qui ont participé à cette non-victoire, devenue par la suite une défaite médiatique : un renseignement défaillant (les forces de Nasrallah ont été sous-estimées), des troupes mal organisées et insuffisamment entraînées (les réservistes, faute de moyens pour les entraîner correctement, n’ont guère été efficaces), une grave confusion des rôles entre les pouvoirs militaire et politique avec un manque de communication flagrant entre les deux, et enfin une doctrine militaire inadaptée, faisant la part belle à l’aviation et aux apports technologiques, mais sans assurer un vrai suivi sur le terrain, indispensable pour vraiment porter un coup au Hezbollah.

Du côté de ce dernier, la situation est toute autre. Les auteurs nous démontrent que les membres de l’organisation ont acquis des compétences militaires certaines, leur permettant de mener des opérations de renseignement au nord d’Israël, de connaître les positions exactes des forces adverses et enfin de se jouer des parades technologiques, telles que les drones. Leur force ne peut se comprendre sans l’aide extérieure, et en particulier de l’Iran et de la Syrie qui semblent bien leur avoir fourni des missiles et des roquettes. Leur nombre a surpris les forces israéliennes, plus que leur efficacité d’ailleurs en raison d’un manque de précision notable. Mais ce qui frappe le plus, c’est la capacité du Hezbollah à s’être approprié la géographie du sud du Liban, construisant des tunnels, s’assurant des points de repli dans les villes et villages situés à proximité de la frontière nord d’Israël. En intégrant dans leur stratégie les forces et faiblesses de Tsahal, ils ont pu avec des moyens peu onéreux (des charges explosives par exemple pour détruire les chars) faire douter un adversaire qui dépense des sommes considérables dans son budget de défense.

De façon assez cynique et juste, les auteurs rappellent que les pertes du Hezbollah sont facilement remplaçables, en raison de l’attirance pour le mouvement qui est aussi un acteur de la scène politique libanaise, contrairement à celles de Tsahal, où cela demande beaucoup de temps et d’argent pour former des soldats de qualité.

Ils notent également que l’on a affaire dans cette histoire à une résistance du Hezbollah qui s’est traduite en victoire indirectement, en dépit des pertes et des destructions des lanceurs. Pour Israël, qui cherchait à venger la mort de huit de ses soldats et à récupérer deux pris en otages, c’est un véritable échec à tous les niveaux : politique, militaire et surtout stratégique. A la fin de la guerre, les deux otages ne seront pas rendus ; il faudra attendre 2008 pour que leurs cercueils soient renvoyés en Israël. Cette guerre a été faite dans un empressement coupable, qui a coûté la vie à plus d’une centaine de soldats et une centaine de civils. Elle est également une honte pour Tsahal qui en a été réduit à utiliser des bombes à sous-minutions, ce qui ne manquera pas de causer de graves blessures aux locaux dans le sud Liban par la suite. De plus, la disproportion des moyens utilisés par Tsahal pour répondre à l’acte initial (une attaque du Hezbollah qui visait sans doute à un échange de prisonniers) a provoqué une crise politique, économique et humanitaire dans le Liban avec la destruction de nombreuses infrastructures sensibles, alimentant par la même occasion la propagande du Hezbollah.

Les auteurs, dans une dernière sous-partie évoquent l’opération Plomb durci (2008-2009) pour voir si Israël a su apprendre de ses erreurs, mais ils mesurent leur jugement devant les grandes différences existantes, aussi bien au niveau de la géographie (Gaza d’un côté, Liban de l’autre) que des caractéristiques des forces visées par Tsahal (Hamas et Hezbollah).

Le livre comporte des annexes de qualité avec des cartes, une chronologie des événements, des tableaux expliquant les armes en présence.

Très agréable à lire, le livre de Goya et Brillant est amené à devenir un classique, aussi bien pour le thème qu’il traite, que pour la méthodologie employée, qui le rend à la fois riche d’analyses pertinentes et simple dans sa compréhension. On ne peut que souhaiter que les auteurs poursuivent leur travail sur d’autres conflits, permettant ainsi au lecteur d’aller au-delà de ce qui est toujours énoncé dans les médias ou dans des ouvrages généralistes.


Recension rédigée le 23 février 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdurocher.fr/Israel-contre-Hezbollah_oeuvre_10977.html