Lettres contre la guerre (Tiziano Terzani; Editions Intervalles; octobre 2015)

Lettres_contre_la_guerre_couv_v10Des ouvrages sur la guerre, ses différentes formes, ses conséquences humaines et stratégiques, on en trouve des dizaines publiés chaque mois. Ce foisonnement littéraire peut tendre à nous faire penser que la guerre est au fond une réalité dont il faudrait s’accommoder, au nom de la Realpolitik et des siècles de guerres. L’approche pacifiste est très rarement médiatisée et lorsqu’elle l’est, elle est discréditée par des « exemples historiques » censés démontrer que ceux qui étaient contre la guerre ont précipité le monde dans des périodes de chaos.

Le monde actuel connait une conflictualité croissante qui se caractérise entre autres par une dilution du temps, les conflits guerriers ayant un début, mais de moins en moins une fin déterminée, d’où le sentiment de guerres permanentes. Les médias jouent une part importante dans ce système car ils se concentrent bien davantage sur le déroulement des guerres que sur les processus de réconciliation et de pacification.

Dans ce paysage médiatico-intellectuel assez étroit, il existe cependant quelques voix pour proposer une autre manière de concevoir notre monde. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension remplit parfaitement cette mission. Ecrit il y a une quinzaine d’années, juste après les attentats du 11 septembre 2001, le livre de Tiziano Terzani « Lettres contre la guerre » demeure pourtant d’une étonnante actualité.

Organisé en huit chapitres dont sept lettres écrites en Italie, en Afghanistan, au Pakistan et en Inde, ce livre propose une grille d’analyse et de réflexion sur les maux du monde actuel et présente la non-violence comme moyen d’éviter l’engrenage dangereux dans lequel nous sommes entrés de plein pied. La force du livre réside principalement dans le fait que l’auteur avait remarquablement anticipé les erreurs que les Occidentaux allaient commettre avec les interventions en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, etc…

Il est regrettable que les idées de Tiziano Terzani n’aient pas rencontré l’écho qu’elles méritaient dans le monde occidental ; cela aurait sans doute permis un vrai débat sur la pertinence de la stratégie occidentale vis-à-vis du reste du monde. Rappelons que la publication des « Lettres contre la guerre » a provoqué quelques remous en Italie, l’ambassadeur américain affirmant que ce livre constituait une fissure au sein de l’axe du bien, mais aussi qu’aucun éditeur anglo-saxon n’avait voulu le traduire.

Dédié à son petit-fils Novalis, le livre de Tiziano Terzani est en premier lieu une réponse aux écrits de la journaliste Oriana Fallaci qui prenait position de manière très virulente contre l’Islam. Tiziano Terzani l’accuse de nier les raisons de l’ennemi ainsi que leur humanité, conduisant à une aporie de débat. Lui cherche au contraire à insister sur la nécessité de comprendre les raisons des terroristes (ce qui ne signifie pas les accepter) et de se focaliser davantage sur « le drame du monde musulman dans sa confrontation avec la modernité, le rôle de l’Islam en tant qu’idéologie anti-mondialisation » (page 7).

Tiziano Terzani appelle à une refonte de notre mode de pensée du monde et à cesser l’approche binaire mise en exergue par l’Administration Bush avec le fameux axe du « Bien ». Il rappelle ainsi page 32 que « tant que nous penserons avoir le monopole du « Bien », tant que nous parlerons de notre civilisation comme de la civilisation en ignorant les autres, nous ne serons pas sur la bonne voie ». Cette idée, qui aujourd’hui fait sens pour beaucoup, est pourtant d’une incroyable modernité au moment où le livre est écrit. L’auteur fustige ainsi les prétendus savoirs des Occidentaux, leur propension à croire leurs propres mensonges qui aboutissent à des erreurs stratégiques manifestes. Il cite ainsi les Etats-Unis qui ont pensé, avant de se rétracter, à faire revenir le roi Zahir Shah réfugié en Italie en Afghanistan pour assurer une solution politique. Tiziano Terzani qui a fait un vrai travail de journaliste de terrain, parlant avec la population au lieu de se cantonner aux ambassadeurs,  démontre avec brio l’incohérence du projet américain et plus largement du manque d’intérêt des Occidentaux pour l’approche terrain. En voulant appliquer des schémas théoriques conçus sur des modes de pensée non universalistes, où l’Autre est négligé, les Occidentaux ne peuvent comprendre les autres puissances et leurs populations qui n’ont pas nécessairement envie de suivre le modèle de vie occidental.

La lettre de Delhi est de ce point de vue éloquente et constitue un des meilleurs passages du livre. Evoquant dans un premier temps sa déception pour ce pays qui ne parle désormais que de guerre et de mobilisation alors que c’est le pays de Gandhi, il souligne néanmoins que l’Inde « demeure, au fond, un front de résistance contre la globalisation et de défense de la diversité (…) et que par sa seule existence, elle rappelle aux Occidentaux que tout le monde ne désire pas ce que nous désirons, que tout le monde ne tient pas à être comme nous » (page 115).

A travers une galerie de rencontres, de réflexions où il évite le piège de prendre parti pour le faible ou le fort, préférant parler d’une société de haine des deux côtés, Tiziano Terzani affirme que seule la non-violence peut nous éviter un enchaînement toujours plus rapide d’erreurs stratégiques et humaines. Empreint de spiritualité en raison de ses différents voyages et de son mode de vie jusqu’à sa mort en 2004, il rappelle à juste titre que le monde a connu de nombreux progrès matériels mais guère de progrès spirituels. De même, il répond à ceux qui évoquent tous les emplois créés « grâce » à l’industrie de l’armement que l’économie ne doit pas tout résoudre et qu’il faut parfois, et avant tout, régler les questions morales. Difficile de faire passer ce message plein de bon sens aujourd’hui, surtout en France où l’on multiplie les contrats de vente d’armes avec des puissances comme l’Arabie saoudite ou l’Egypte.

Ouvrage remarquable, tant sur la forme (le choix de lettres favorise les redondances mais permet l’accessibilité au plus grand nombre) que sur le fond, les « Lettres contre la guerre » de Tiziano Terzani sont vivement recommandées. Très bien traduites, elles permettent de s’extirper d’un mode de pensée mainstream qui connaît ses limites désormais, avec des citoyens et des décideurs incapables de faire face aux drames actuels : guerres, réfugiés, etc…

Même si la partie « solutions » de l’ouvrage nous semble manquer de profondeur, le livre de Tiziano Terzani demeure un excellent manuel d’apprentissage à l’analyse globale, afin de prendre en compte les perceptions, la culture de l’Autre. Souhaitons qu’il soit lu par le plus grand nombre afin d’apporter un peu de sagesse salutaire dans un monde de conflits qui en a bien besoin.


Recension réalisée le 5 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsintervalles.com/catalog/lettres-contre-la-guerre/

Internet: une gouvernance inachevée (sous la direction de Julien NOCETTI; Numéro 4, Politique étrangère; IFRI; hiver 2014-2015)

NOCETTI_IFRI_GOV_INTERNETLa gouvernance d’Internet est un des enjeux fondamentaux et critiques du cyberespace. Pourtant, peu de publications se risquent à aborder le sujet, en raison de sa complexité technique et de la focalisation d’une certaine frange de chercheurs sur des thématiques plus « médiatiques » comme la cyberguerre par exemple… Le numéro 4 Hiver 2014-2015 de la revue Politique étrangère de l’IFRI (un des principaux think tanks français sur les questions internationales) comble ce manque de manière brillante.

Le dossier dirigé par Julien Nocetti, chercheur à l’IFRI, va au-delà d’une simple présentation de ce qu’est la gouvernance d’Internet : il questionne ce concept et montre à travers plusieurs contributions qu’il n’est pas satisfaisant, que l’on devrait plutôt utiliser le pluriel, et qu’il faudrait surtout s’employer à élargir le champ d’analyse afin de prendre en considération toutes les implications que suppose la gouvernance d’Internet.

La problématique posée en introduction est essentielle, bien que la réponse ne puisse être binaire : n’assiste-on pas aujourd’hui à une tendance de « désétatisation » inversée ? En effet, à la lecture du dossier, on remarque qu’une évolution lente mais solide du rôle des Etats dans la gouvernance d’Internet se fait jour, avec un accroissement de leur influence qui peut à terme bouleverser la structure même d’Internet qui, à la base, suivait une logique structurante bien éloignée de celle des Etats…

Le premier article du dossier porte sur « la gouvernance de l’Internet après Snowden » et a été rédigé par Bernard Benhamou (ancien représentant français au SMSI). Il remet en perspective les grands enjeux de la gouvernance d’Internet par rapport à l’affaire Snowden qui a redistribué les cartes (bien que ce ne soit pas notre analyse) des rapports de force. Sa recommandation en guise de conclusion, à savoir l’instauration d’un partenariat transatlantique peut avoir du sens sur le papier, mais demeure difficile à mettre en pratique. En effet, l’affaire Snowden a justement créé une crise de confiance en Europe à l’égard de l’allié américain qui se prévalait jusqu’à présent de la bonne marche d’Internet. Même si les deux ensembles ont des intérêts communs, on peut douter qu’une telle initiative soit réellement pertinente pour l’Union européenne.

Le second article s’intitule « Internet et les errances du multistakeholderism » défini comme une démarche consistant à faire dialoguer différents groupes d’intérêt autour d’une même problématique. Françoise Massit-Folléa, ancien professeur à l’ENS Lyon, y livre une analyse critique remarquable de ce mode de négociation, d’échanges, alors que va se tenir en décembre 2015 le SMSI+10. C’est donc en quelque sorte l’heure du bilan et le moins que l’on puisse dire, à la lecture de l’article de Madame Massit-Folléa, c’est que le multistakeholderism n’est pas la méthode la plus sûre et efficace, bien qu’elle soit mise en exergue par certains, comme lors du sommet NETmundial au Brésil. L’auteure rappelle à juste titre que pendant vingt ans, Internet a été auto-administré par des experts américains, avant que sa gouvernance ne soit diluée au sein d’une multitude d’acteurs qui ont parfois plusieurs « casquettes », en fonction du groupe de pression, du pays qu’ils représentent. Constatant l’essor de la société civile, l’auteure met cependant en garde contre son manque d’organisation et de clarté dans son message. Elle poursuit sa réflexion sur la nature même d’Internet, ne souhaitant plus qu’il soit perçu comme une « entité », mais que l’on intègre l’idée qu’il est en réalité un « système socio-technique complexe » (p.40). En guise de conclusion, voire de provocation, elle demande à ce que l’on se débarrasse du projet d’une gouvernance mondiale pour un internet global, car selon elle, cela reviendrait à passer à côté de la spécificité du réseau des réseaux.

Julien Nocetti, dans le troisième article, traite des puissances émergentes et évoque la piste que ces derniers constituent une « troisième voie » dans la gouvernance d’Internet. Constatant une « désoccidentalisation » d’Internet, le chercheur évoque à juste titre l’émergence d’une multipolarité dans les rapports stratégiques du cyberespace et en particulier d’Internet. Rappelant à bon escient que les Etats-Unis n’ont fait preuve d’aucune repentance lors des révélations d’Edward Snowden (ce qui aurait été absurde au niveau de la Realpolitik), il détaille la stratégie de ces derniers pour dénigrer tous ceux qui voudraient remettre en cause leur stratégie et leur positionnement dans le cyberespace, en les accusant de vouloir balkaniser Internet. Serait-ce forcément négatif ? De notre point de vue non, d’autant plus que ce processus nous semble déjà à l’œuvre… Julien Nocetti livre une analyse fine des stratégies des puissances émergentes concernant Internet, et en particulier avec les cas indien et brésilien. Il montre que plusieurs pays émergents, l’Inde en tête, suivent parfois une double direction dans leur stratégie numérique, afin de ne pas perdre en influence, mais prenant le risque de brouiller leur message. C’est ainsi que l’Inde prône à la fois un modèle multi parties prenantes et un modèle multilatéral (type onusien), ce qui questionne quant à son réel positionnement : une semi « troisième voie » ? Seul le Brésil semble trouver grâce à l’auteur qui depuis l’arrivée de Dilma Rousseff mène une politique volontariste vis-à-vis d’Internet, encore plus visible depuis les révélations de Snowden qui ont profondément choqué l’opinion publique.

La neutralité d’Internet fait l’objet de vifs débats aux Etats-Unis et en Europe, et il serait erroné de n’y voir qu’un simple problème technique. Comme le démontre Francesca Musiani, des enjeux politiques, économiques et sociétaux sont à l’œuvre derrière l’idée de neutralité d’Internet. L’auteure préfère d’ailleurs parler d’ « Internet ouvert », car cela sous-entend de manière plus explicite l’idée qu’il n’y a pas de contrôle unique et que chacun peut interagir dans le fonctionnement d’Internet. De plus, la neutralité ne concerne pas seulement l’acheminement des données, mais aussi leur élaboration, d’où des débats et des conflits qui vont au-delà de simples considérations techniques qui seraient l’apanage d’ingénieurs de la Silicon Valley. La neutralité d’Internet est vue par Francesca Musiani comme un possible laboratoire sur la gouvernance même d’Internet avec l’implication d’acteurs de nature différente et aux intérêts parfois éloignés, voire contradictoires : secteur privé, société civile, pères fondateurs.

Le dernier article peut sembler à première vue déconnecté de l’objet du dossier, puisqu’il traite de la révolution du big data. Pourtant, à la lecture du très intéressant article de Viktor Mayer-Schönberger, on comprend aisément les interactions entre cette manne que représente le traitement de milliards de données et ses conséquences sur la gouvernance d’Internet. L’auteur rappelle dans un premier temps la fulgurance du big data, ce qui pose d’ailleurs des problèmes de définition et d’appréciation de ce concept aux interactions multiples, avec au final une obligation d’une remise en cause de notre mode de réflexion. Les descriptions de l’histoire de Google avec le choix d’une couleur parmi 41 nuances de bleu pour un écran de recherche, où le big data a contredit l’analyse du designer en chef, et de l’histoire de Rolls-Royce avec l’utilisation du big data pour améliorer ses moteurs d’avion témoignent du poids croissant de cette technique d’analyse dans le travail et dans notre rapport à nous-même. Ainsi, dans le cas de Rolls-Royce, l’auteur indique page 73 qu’il s’agit « désormais d’une entreprise de gestion de données qui se trouve également produire des réacteurs » ! L’auteur voit dans le big data une opportunité majeure pour les pays émergents, moins soucieux que l’Union européenne ou les Etats-Unis par exemple sur les libertés individuelles, avec à la clé des collectes d’informations toujours plus massives pour être encore plus compétitifs. Il met cependant en garde contre le risque d’un avenir à la Minority Report (film de science-fiction… mais jusqu’à quand ?), où les actions de chacun seraient prédéterminées, avec la possibilité d’arrêter une personne avant même qu’elle n’ait commis un acte répréhensible ! Il plaide par ailleurs pour un dispositif réglementaire global afin d’éviter (mais est-ce possible ?) de futurs problèmes concernant la gouvernance des données. L’auteur nous rassure cependant, page 81, en rappelant que « le big data, outil humain, restera biaisé par nos limites humaines », la technologie n’étant pas toute puissante malgré le discours de certains.

Ce numéro de la revue Politique étrangère de l’IFRI est remarquable par la distance qu’il prend vis-à-vis d’un sujet aussi complexe et actuel. Livrant des analyses complètes, bien documentées et stimulantes d’un point de vue intellectuel avec une remise en cause des lieux communs sur le sujet, il est conseillé aussi bien à ceux qui travaillent sur le cyberespace qu’aux citoyens soucieux de comprendre l’impact de leur utilisation d’Internet. On aurait aimé cependant un article à part entière sur la position de l’Union européenne, afin de montrer ses initiatives, souvent dignes d’intérêt, mais qui se heurtent à des réalités politiques internes et externes difficilement surmontables.


Recension réalisée le 13 mars 2015

Lien vers le site de l’éditeur: http://www.ifri.org/fr/publications/politique-etrangere/sommaires-de-politique-etrangere/politique-etrangere-ndeg-4-hiver