La théorie de la tartine (Titiou LECOQ; Editions Au diable Vauvert; mars 2015)

Théorie_de_la_tartinePour comprendre le cyberespace, les enjeux du numérique pour le citoyen, on consulte généralement des ouvrages écrits par des universités ou par des praticiens aux profils souvent techniques avec un discours peu accessible au grand public. Pourtant, les enjeux du numérique ne doivent pas demeurer la chasse gardée d’une minorité experte car ils ont des impacts sur l’ensemble de la société. Peu de romans se sont intéressés réellement au thème du cyberespace avec succès ; on pensera notamment à Cyber China de Xiaolong Qiu (la recension est disponible à cette adresse : http://livres-et-geopolitique.fr/cyber-china-xiaolong-qiu-editions-liana-levi-mai-2012/) qui donnait un aperçu de la réalité cybernétique chinoise à travers un roman policier de bonne facture.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension s’inscrit dans le même esprit et mérite toute notre attention. On y suit l’histoire de trois personnages bien identifiés (voire caricaturaux par moments, mais le trait exagéré de l’auteur participe de la mise en valeur des failles de ses personnages) : Marianne, dont une sextape est diffusée en ligne par un ex, Christophe, un journaliste pétri de contradictions et qui doit mettre son idéal journalistique en accord avec les impératifs économiques de la presse en ligne et enfin Paul, un adolescent en rupture avec sa famille et l’école. Ces trois personnages vont interagir lorsque Marianne va solliciter l’aide de Christophe qu’elle avait connu auparavant pour bloquer la diffusion de sa sextape et que ce dernier va demander l’aide technique de Paul. L’auteur, sérieuse connaisseuse du cyberespace, livre un récit crédible, à la fois grave par les thèmes abordés (usurpation d’identité numérique, l’emploi dans les NTIC, les dérives de l’économie numérique) et drôle lors des discussions en ligne entre Marianne et Paul.

On suit ces personnages à dix années d’intervalle pour constater la fragilité de leur existence, perdus dans un monde numérique et réel qui semble les dépasser et les conduire dans une spirale négative. Paul, le spécialiste technique, fait le mauvais choix en gagnant sa vie de manière illégale dans le cyberespace via un site d’arnaques. Cet argent facile lui permet d’être autonome dans sa vie, bien qu’elle affecte son comportement, le rendant associable,  peureux, suspicieux. Sa fin est à l’image de beaucoup de réalités dans le cyberespace : sa perte est causée par un facteur humain, et non par un facteur numérique, à l’image des cyberattaques.

Quant à Christophe, c’est le portrait d’un journaliste qui renonce à son idéal pour répondre aux besoins matériels de sa famille, qui s’agrandit au cours du roman avec la naissance de son deuxième enfant. L’auteur nous donne une image pleine de sensibilité de ce personnage qui perd sur les deux tableaux, broyé par une économie numérique qui le dépasse et qui ne peut tolérer les risques courageux et trahi par sa femme. En résumé, une succession de mauvais choix qui le conduisent à une situation bien pire qu’au début du roman.

Le personnage à l’inverse qui semble s’en sortir est Marianne ; il est vrai qu’elle partait de loin vu que le problème à l’origine vient d’elle et qu’elle a embrigadé, directement ou pas, les autres protagonistes dans son combat pour être oubliée et oublier son erreur passée. Son personnage évolue en profondeur au fur et à mesure du roman et grimpe en intensité dans la seconde partie, lorsqu’elle est maman d’un enfant eu avec un ami homosexuel. Elle poursuit ses piges pour la presse, mais sa situation demeure précaire et elle en vient, consciemment ou pas, à s’insérer de plus en plus dans la vie de ses camarades d’infortune.

Vol d’identité numérique, place de l’humain dans le cyberespace, pouvoirs et démesure du cybernaute, génération Internet, les relations sociales et l’amour à l’ère du numérique sont autant de thèmes brillamment décrits dans La théorie de la tartine par Titiou Lecoq à travers ses personnages attachants, fragiles, perdus.

Ecrit dans un style « numérique » et vif, Titiou Lecoq arrive en peu de mots à nous décrire les sentiments complexes de ses personnages. De façon plus ou moins lointaine, ce roman peut nous faire penser au roman Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder, ouvrage initiatique et vulgarisateur sur notre place dans le vaste monde numérique dans le cas présent. On peut le conseiller aussi bien à des novices curieux de l’ère numérique que nous vivons, qu’à des personnes attachées aux questions numériques qui prendront plaisir à lire ce roman léger qui traite de sujets complexes.


Recension réalisée le 16 juin 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://audiable.com/boutique/cat_litterature-francaise/la-theorie-de-la-tartine/

Hackers, au cœur de la résistance numérique (Amaëlle GUITON; Editions Au diable Vauvert; février 2013)

HACKERS_AU_COEUR_DE_LA_RESISTANCE_NUMERIQUELes médias en raffolent, intrigués par la discrétion dont beaucoup se parent, par leurs actions souvent fascinantes lorsqu’elles sont couronnées de succès, et enfin par l’univers culturel qu’ils véhiculent (films entre autres…). Il s’agit bien évidemment des hackers, acteurs trop souvent sous-estimés du cyberespace en raison de leur faible nombre, du peu de moyens dont ils disposent, mais qu’ils compensent par des connaissances sans équivalent des aspects techniques (mais également intellectuels) des réseaux et surtout par un message fort : chacun doit pouvoir communiquer, partager et s’informer librement, sans que son droit à la vie privée soit remis en cause.

Il existe peu de livres sur les hackers, car il est souvent difficile de les approcher et eux-mêmes ne sont pas toujours prompts à expliquer en détails leurs initiatives. Certains livres par ailleurs sont caricaturaux, présentant les hackers comme des adolescents boutonneux asociaux, tandis que d’autres ne font qu’insister avec exagération sur les menaces qu’ils peuvent créer pour le fragile équilibre du cyberespace.

Le livre d’Amaëlle Guiton est d’un tout autre genre : comme l’indique le sous-titre « au cœur de la résistance numérique », la journaliste a réussi à conduire une enquête sur les hackers directement à la source, en interrogeant ces derniers, en se rendant dans les hackerspaces où ils se retrouvent pour discuter de leurs projets. Un peu à la façon d’un journal de bord, l’auteur explique les spécificités du monde des hackers, démontrant avec efficacité combien l’ensemble est hétérogène. Articulé en cinq chapitres (« ce que hacker veut dire », « circulez, y a tout à voir (ou presque) », « culture du partage, partage de la culture », « démocratie 2.0 », « du bazar dans les cathédrales »), Amaëlle Guiton insère à chaque début de partie un extrait de la déclaration d’indépendance du cyberespace de 1996, incitant le lecteur à s’interroger constamment sur la réalité de ce texte dix-sept ans après.

Partant d’idées générales sur les hackers pour les affiner grâce aux entretiens qu’elle a effectués avec ces derniers, aussi bien en France (Telecomix par exemple) qu’en Allemagne ou en Suède, elle parvient à expliquer en quoi les hackers ne sauraient être confinés dans un univers purement technique. En effet, derrière leurs compétences informatiques se dessine une conception de la vie, qui veut que chacun doit s’approprier les objets, les connaissances pour en comprendre par lui-même le fonctionnement et ainsi les enrichir, toujours dans un souci de partage. Contrairement à ce que l’on pourrait à première vue penser, les hackers sont ouverts à la discussion et à l’aide technique, à condition que l’on cherche également par soi-même.

Les présentations des réalités du monde des hackers au Maghreb et en Allemagne sont très fouillées et permettent d’appréhender un phénomène nouveau (l’essor des hackers en Tunisie, en Egypte suite au Printemps arabe) méconnu de nos sociétés. De la même façon que l’on peut être surpris par le degré de réflexion des hackers allemands avec le concept de «démocratie liquide », se situant à mi-chemin entre la démocratie directe et la démocratie représentative, très intéressant à tester mais dont il faudra voir sur le long terme l’efficacité réelle.

On aurait aimé connaître la pensé des différents groupes de hackers interrogés vis-à-vis des cybermenaces qui sont une réalité du cyberespace et qui justifient, à tort ou à raison d’ailleurs, certaines politiques étatiques jugées dangereuses pour la vie privée des cybernautes. De même qu’une présentation des hackers hors Europe / Maghreb, en s’intéressant aux hackers de la zone Asie par exemple qui pour des raisons géopolitiques évidentes doivent avoir une autre approche du hacking, aurait été très appréciée… Sans doute le Tome 2 !

En conclusion, le livre d’Amaëlle Guiton est remarquable : il est le premier, dans un style dynamique et accessible, à proposer une analyse poussée du monde des hackers, sans préjugés et avec le recul nécessaire pour évaluer le travail de ces derniers, salutaire pour éviter une altération néfaste du cyberespace. Leur tâche demeure immense toutefois…


Recension rédigée le 12 mai 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.audiable.com/livre/?GCOI=84626100263950&fa=description