Extension du domaine de la guerre (Pierre Servent; Editions Robert Laffont; janvier 2016)

Extension_du_domaine_de_la_guerre_SERVENTDe plus en plus de livres essaient de proposer des analyses géopolitiques prospectivistes pour remettre de l’ordre dans un monde qu’il est de plus en plus difficile à comprendre dans sa globalité. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’y fait pas exception et offre en plus une synthèse globalisante des faits géopolitiques marquants de ces dernières années. Intitulé « Extension du domaine de la guerre », ce livre focalise l’étude sur la dimension conflictuelle des relations internationales dans sa spécificité guerrière, laissant de côté les aspects économiques et sociétaux, ce qui nous semble empêcher toute analyse fine globalisante. L’auteur, Pierre Servent, est connu du grand public pour ses nombreuses participations à des émissions de débat (C dans l’air sur France 5 principalement) ; il a également derrière lui une carrière de militaire qui lui permet d’apporter son expertise sur les questions militaires stratégiques.

Le livre est organisé en trois grandes parties que l’on peut résumer schématiquement de la sorte : la première traite du « monde d’hier » et revient sur la première décennie du XXIème siècle en insistant sur les surprises stratégiques qui ont remis en cause les analyses prospectivistes de la fin des années 90. Dans un second temps, Pierre Servent traite du « monde d’aujourd’hui », mais en se focalisant sur les fondamentalismes qui selon lui, constituent la grille de lecture la plus pertinente des événements géopolitiques actuels (ce dont nous doutons en partie) pour enfin dans une dernière partie proposer une réflexion sur ce que sera le « monde de demain » en présentant également des pistes pour éviter une aggravation des conflictualités que nous connaissons actuellement.

Chaque partie est décomposée en une série de chapitres aux titres à la formulation pour le moins particulière : citons par exemple « Vladimir imperator », « Quand la Chine débordera », « Extension du domaine de la bigoterie », etc… Ces formulations sont caractéristiques du style de l’auteur qui a un avantage et un inconvénient : il permet une accessibilité au plus grand nombre, utilisant un vocabulaire simple (de temps en temps simpliste) et parfois très familier (« des branleurs pathologiques »), mais dans un même temps, son style nuit à l’argumentation qui devient parfois dépourvue de nuances. Certes, l’auteur apporte des précisions ici et là qui pondèrent son jugement, mais le style dans sa globalité divisera clairement le lectorat entre ceux qui en feront fi et ceux qui auront du mal à passer outre pour porter un regard critique sur le contenu. Il nous semble que l’auteur adopte le même style à l’écrit qu’à l’oral lors de ses interventions médiatiques, ce qui n’est pas forcément un choix pertinent lorsqu’on prétend apporter des clés de lecture argumentées à la géopolitique du monde.

Autre reproche structurel que nous pouvons formuler : le manque de hiérarchie des chapitres et la sélection trop limitée de l’auteur sur les événements géopolitiques qui peut donner l’impression qu’à part le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique et la Russie, il ne se passe pas grand-chose dans le reste du monde qui mérite d’être analysé ! Ainsi, dans la première partie, l’auteur met sur un même plan le Krach de 2008, Daesh et Vladimir Poutine : un plan plus rigoureux aurait clairement permis de mettre en valeur le récit de l’auteur.

Ce dernier réussit son exercice dans la première partie, où son récit (sélectif) des événements géopolitiques de ces dernières années est pertinent, clair et permet au lecteur qui aurait oublié certaines chronologies, certains enchaînements, de se les remémorer. C’est dans la seconde partie que l’auteur se démarque du reste des publications actuelles en se focalisant les différents fondamentalismes qui se développent. Il évoque ainsi dans un premier temps « le retour des messianistes » avec les portraits d’al-Baghdadi (le « fou de Dieu »), de Georges W Bush (le « born gain »), de Vladimir Poutine (le « tsar ») et enfin de Recep Tayyip Erdogan (le « sultan ». On peut être interpellé par ce rassemblement de personnalités aussi diverses dans une même catégorie mais Pierre Servent parvient à expliquer sa logique en détaillant les spécificités de chacun. L’analyse a le mérite d’exister, à défaut de susciter une adhésion collective, l’auteur étant à la limite parfois de la caricature, en particulier concernant Vladimir Poutine, où il reprend de nombreux poncifs à son encontre sans véritablement prendre de la hauteur.

Les chapitres suivants suivent une logique thématique même s’ils se reportent quasiment tous sur la question syrienne et Daesh. Ils se mélangent avec des chapitres thématiques de qualité, dont « L’esthétique du diable », où l’auteur décrit bien la stratégie de communication de Daesh. Dommage que le chapitre sur « la panne américaine » n’ait pas eu droit à un développement plus important car l’analyse était intéressante et aurait permis au lecteur de comprendre en profondeur la part de responsabilité des Etats-Unis dans le chaos que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

La dernière partie, la plus attendue pour ceux aux faits des enjeux géopolitiques précédemment cités, est assez déroutante dans son approche. L’auteur évoque ainsi en premier « la grenade à fragmentation algérienne », mettant en garde contre la fragilité de l’Etat algérien et le risque de déstabilisation qu’il crée. Sans nier les difficultés de ce pays, on peut douter qu’il s’agisse de l’enjeu géopolitique majeur numéro 1 à évoquer dans ce genre d’analyse. Pierre Servent analyse ensuite les perspectives de la Chine et la menace que représente cette dernière pour l’équilibre régional voire mondial. Dommage qu’il n’ait pas traité dans les deux premières parties les événements géopolitiques dans lesquels la Chine a été impliqué ces dernières années, sa démonstration en aurait été renforcée. L’analyse sur les conditions pour vaincre Daesh est très claire et peut susciter un consensus, même si l’on ne voit pas bien aujourd’hui comment inciter plus fermement les pays arabes à s’impliquer réellement dans la lutte contre cet ennemi qui s’étend à d’autres pays et régions.

Dans un second temps, l’auteur promeut les guerres spéciales et invisibles (du type cybernétiques) pour éliminer les menaces. Les opérations spéciales sont évidemment utiles et nécessaires pour neutraliser un ennemi précis, pour gagner des batailles, mais comme l’évoquait très justement le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France » (http://livres-et-geopolitique.fr/la-derniere-bataille-de-france-general-vincent-desportes-collection-le-debat-editions-gallimard-octobre-2015/), les opérations spéciales ne permettent pas de gagner des guerres si elles ne sont pas suivies d’objectifs politiques précis. Quant à la dimension cyber des conflits à venir, elle est indéniable mais elle ne demeurera qu’une dimension parmi d’autres, dont l’efficacité va aller à s’accroissant, sans pour autant suffire à elle-seule à remporter une victoire décisive.

Enfin, l’auteur se livre dans les derniers chapitres à la promotion d’un retour aux valeurs fondatrices de la nation, d’un peuple qui doit à nouveau vouloir s’engager pour défendre son pays pour éviter une nouvelle période de « drôle de guerre », car la paix se construit perpétuellement et la France demeure une cible de choix pour de nombreux ennemis, comme l’ont tristement rappelé les attentats de janvier et novembre 2015. Dommage que ce chapitre soit rempli de bons sentiments qui, tout en suscitant une adhésion de principe, ne sauraient constituer un socle suffisant pour remédier à la fragilité croissante de la France. C’est aux politiques d’élaborer de véritables stratégies, et non de simples tactiques qui perdent de leur force en peu de temps, et d’attribuer les budgets suffisants pour assurer le mieux possible à la France son intégrité physique et morale.

En résumé, « Extension du domaine de la guerre » est un livre à la fois intéressant et frustrant. Intéressant par la capacité de l’auteur à conter avec un certain talent les événements géopolitiques de ces dernières années avec une volonté de proposer une grille de lecture pour mieux en comprendre la complexité. Frustrant par la trop forte sélection des événements géopolitiques par l’auteur qui occulte des sous-continents entiers, des thèmes majeurs, un manque de hiérarchisation dans les priorités géopolitiques et un style qui affaiblit les analyses en nuance de l’auteur.


Recension réalisée le 29 mars 2016

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Lettres contre la guerre (Tiziano Terzani; Editions Intervalles; octobre 2015)

Lettres_contre_la_guerre_couv_v10Des ouvrages sur la guerre, ses différentes formes, ses conséquences humaines et stratégiques, on en trouve des dizaines publiés chaque mois. Ce foisonnement littéraire peut tendre à nous faire penser que la guerre est au fond une réalité dont il faudrait s’accommoder, au nom de la Realpolitik et des siècles de guerres. L’approche pacifiste est très rarement médiatisée et lorsqu’elle l’est, elle est discréditée par des « exemples historiques » censés démontrer que ceux qui étaient contre la guerre ont précipité le monde dans des périodes de chaos.

Le monde actuel connait une conflictualité croissante qui se caractérise entre autres par une dilution du temps, les conflits guerriers ayant un début, mais de moins en moins une fin déterminée, d’où le sentiment de guerres permanentes. Les médias jouent une part importante dans ce système car ils se concentrent bien davantage sur le déroulement des guerres que sur les processus de réconciliation et de pacification.

Dans ce paysage médiatico-intellectuel assez étroit, il existe cependant quelques voix pour proposer une autre manière de concevoir notre monde. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension remplit parfaitement cette mission. Ecrit il y a une quinzaine d’années, juste après les attentats du 11 septembre 2001, le livre de Tiziano Terzani « Lettres contre la guerre » demeure pourtant d’une étonnante actualité.

Organisé en huit chapitres dont sept lettres écrites en Italie, en Afghanistan, au Pakistan et en Inde, ce livre propose une grille d’analyse et de réflexion sur les maux du monde actuel et présente la non-violence comme moyen d’éviter l’engrenage dangereux dans lequel nous sommes entrés de plein pied. La force du livre réside principalement dans le fait que l’auteur avait remarquablement anticipé les erreurs que les Occidentaux allaient commettre avec les interventions en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, etc…

Il est regrettable que les idées de Tiziano Terzani n’aient pas rencontré l’écho qu’elles méritaient dans le monde occidental ; cela aurait sans doute permis un vrai débat sur la pertinence de la stratégie occidentale vis-à-vis du reste du monde. Rappelons que la publication des « Lettres contre la guerre » a provoqué quelques remous en Italie, l’ambassadeur américain affirmant que ce livre constituait une fissure au sein de l’axe du bien, mais aussi qu’aucun éditeur anglo-saxon n’avait voulu le traduire.

Dédié à son petit-fils Novalis, le livre de Tiziano Terzani est en premier lieu une réponse aux écrits de la journaliste Oriana Fallaci qui prenait position de manière très virulente contre l’Islam. Tiziano Terzani l’accuse de nier les raisons de l’ennemi ainsi que leur humanité, conduisant à une aporie de débat. Lui cherche au contraire à insister sur la nécessité de comprendre les raisons des terroristes (ce qui ne signifie pas les accepter) et de se focaliser davantage sur « le drame du monde musulman dans sa confrontation avec la modernité, le rôle de l’Islam en tant qu’idéologie anti-mondialisation » (page 7).

Tiziano Terzani appelle à une refonte de notre mode de pensée du monde et à cesser l’approche binaire mise en exergue par l’Administration Bush avec le fameux axe du « Bien ». Il rappelle ainsi page 32 que « tant que nous penserons avoir le monopole du « Bien », tant que nous parlerons de notre civilisation comme de la civilisation en ignorant les autres, nous ne serons pas sur la bonne voie ». Cette idée, qui aujourd’hui fait sens pour beaucoup, est pourtant d’une incroyable modernité au moment où le livre est écrit. L’auteur fustige ainsi les prétendus savoirs des Occidentaux, leur propension à croire leurs propres mensonges qui aboutissent à des erreurs stratégiques manifestes. Il cite ainsi les Etats-Unis qui ont pensé, avant de se rétracter, à faire revenir le roi Zahir Shah réfugié en Italie en Afghanistan pour assurer une solution politique. Tiziano Terzani qui a fait un vrai travail de journaliste de terrain, parlant avec la population au lieu de se cantonner aux ambassadeurs,  démontre avec brio l’incohérence du projet américain et plus largement du manque d’intérêt des Occidentaux pour l’approche terrain. En voulant appliquer des schémas théoriques conçus sur des modes de pensée non universalistes, où l’Autre est négligé, les Occidentaux ne peuvent comprendre les autres puissances et leurs populations qui n’ont pas nécessairement envie de suivre le modèle de vie occidental.

La lettre de Delhi est de ce point de vue éloquente et constitue un des meilleurs passages du livre. Evoquant dans un premier temps sa déception pour ce pays qui ne parle désormais que de guerre et de mobilisation alors que c’est le pays de Gandhi, il souligne néanmoins que l’Inde « demeure, au fond, un front de résistance contre la globalisation et de défense de la diversité (…) et que par sa seule existence, elle rappelle aux Occidentaux que tout le monde ne désire pas ce que nous désirons, que tout le monde ne tient pas à être comme nous » (page 115).

A travers une galerie de rencontres, de réflexions où il évite le piège de prendre parti pour le faible ou le fort, préférant parler d’une société de haine des deux côtés, Tiziano Terzani affirme que seule la non-violence peut nous éviter un enchaînement toujours plus rapide d’erreurs stratégiques et humaines. Empreint de spiritualité en raison de ses différents voyages et de son mode de vie jusqu’à sa mort en 2004, il rappelle à juste titre que le monde a connu de nombreux progrès matériels mais guère de progrès spirituels. De même, il répond à ceux qui évoquent tous les emplois créés « grâce » à l’industrie de l’armement que l’économie ne doit pas tout résoudre et qu’il faut parfois, et avant tout, régler les questions morales. Difficile de faire passer ce message plein de bon sens aujourd’hui, surtout en France où l’on multiplie les contrats de vente d’armes avec des puissances comme l’Arabie saoudite ou l’Egypte.

Ouvrage remarquable, tant sur la forme (le choix de lettres favorise les redondances mais permet l’accessibilité au plus grand nombre) que sur le fond, les « Lettres contre la guerre » de Tiziano Terzani sont vivement recommandées. Très bien traduites, elles permettent de s’extirper d’un mode de pensée mainstream qui connaît ses limites désormais, avec des citoyens et des décideurs incapables de faire face aux drames actuels : guerres, réfugiés, etc…

Même si la partie « solutions » de l’ouvrage nous semble manquer de profondeur, le livre de Tiziano Terzani demeure un excellent manuel d’apprentissage à l’analyse globale, afin de prendre en compte les perceptions, la culture de l’Autre. Souhaitons qu’il soit lu par le plus grand nombre afin d’apporter un peu de sagesse salutaire dans un monde de conflits qui en a bien besoin.


Recension réalisée le 5 mars 2016

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La dernière bataille de France (Général Vincent Desportes; Collection Le Débat; Editions Gallimard; octobre 2015)

DESPORTES_FRANCE_ARMEELa Défense française est sur le devant de la scène depuis plusieurs années maintenant : guerres en Afghanistan, Libye, Mali, RCA, forte participation à la protection des citoyens via le plan Vigipirate dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En d’autres termes, elle est mobilisée sur de nombreux fronts, intérieurs et extérieurs avec une amplitude de missions toujours plus grande. On pourrait s’attendre à ce que ses moyens soient proportionnels à ses missions ; or il n’en est rien et même pire : plus les armées françaises sont sollicitées, plus on leur demande de procéder à des économies majeures dans leur fonctionnement, leur maintien et leur développement, à tel point que la question de la possibilité de mener à bien leurs missions, dont la guerre, est aujourd’hui clairement posée. Cette question se joint à une autre encore plus essentielle : la France a-t-elle encore à sa disposition une armée capable de la protéger durablement ?

C’est ce thème qu’aborde avec un brio peu commun le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France ». Général de division de l’Armée de terre, directeur du Centre de doctrine et d’emploi des forces, puis du Collège interarmées de Défense, le Général Desportes quitte le Ministère de la Défense après avoir été sanctionné pour des propos critiques sur la stratégie américaine en Afghanistan. Il a désormais une parole libre, dont il fait judicieusement profiter le lectorat francophone.

Son livre se compose d’une dizaine de chapitres imbriqués les uns aux autres au service d’une démonstration implacable qui ne peut qu’interroger le citoyen. Elle se résume schématiquement de la façon suivante : 1. La France a désormais une armée sans moyens adéquats pour remplir ses missions 2. Pourtant elle doit faire face à un nombre accru de menaces et d’ennemis qui ne peuvent être vaincus que sur le long terme 3. La France est seule en réalité avec une Europe aux abonnés absents en matière de défense et des Etats-Unis qui pensent d’abord à leurs propres intérêts stratégiques 4. Les armées françaises sont fortement déconsidérées par le pouvoir politique alors qu’elles constituent un pilier de la Nation et qu’investir dans son industrie (cf « cœur de souveraineté industrielle »)  est positif d’un point de vue financier tout en assurant une autonomie stratégique 5. La Grande muette porte malheureusement trop bien son nom et son manque d’expression laisse croire qu’elle peut supporter toujours plus les limites alors que les armées françaises sont au bord de la rupture.

De manière plus détaillée, l’auteur part des différents livres blancs, des lois de programmation militaire et de leurs rectifications budgétaires pour alerter sur le danger qui nous guette : les armées françaises ne sont plus en mesure d’assurer les cinq fonctions stratégiques définies par le Livre blanc à savoir le renseignement, la prévention, la dissuasion, la protection et l’intervention. Le discours ne suit pas la réalité des faits, poussant même l’auteur à affirmer qu’il y a une contradiction entre notre politique extérieure et notre politique militaire. Or, pour être efficaces, celles-ci doivent se faire écho, sans quoi elles perdent mécaniquement de leur puissance.

Mais ce qu’il critique le plus, c’est en quelque sorte l’impossibilité, l’incapacité des dirigeants à penser autrement le fonctionnement de la Défense qu’en termes financiers. L’auteur rappelle que le Ministère de la Défense est celui qui a le plus souffert des coupes budgétaires ces dernières années, des réformes qui n’ont rien apporté d’autre que des complications perturbant le bon fonctionnement des armées. Il démontre clairement que l’idée selon laquelle on peut remplir les mêmes missions avec toujours moins de soldats, mais avec plus de technologie, est une utopie dangereuse qui participe à la fragilisation des armées.

En effet, l’incorporation de technologies a un coût conséquent qui est répercuté sur le nombre de personnels militaires disponibles. On arrive donc à une diminution des formats, à abandonner des pans entiers de capacités au nom d’une dérive technologique qui creuse les comptes du budget de la Défense et qui constitue selon l’auteur une « contre-productivité globale ».

D’un point de vue conceptuel, l’auteur estime que « nous avons structuré nos armées pour des guerres doctrinalement courtes ; or, nous conduisons des guerres concrètement longues. » La France aujourd’hui gagne des batailles mais perd ses guerres faute d’une stratégie clairement définie au départ et de moyens humains suffisants pour la réaliser. Car comme le rappelle le Général, ce n’est qu’au moyen de forces d’une quantité suffisante que l’on peut réellement gagner une guerre. Rappelons au passage que nous sommes passés pour l’armée de terre d’un effectif de 350 000 soldats en 1984 à 120 000 aujourd’hui. La guerre ne peut se faire avec les seuls commandos. Il faut une occupation de l’espace ciblé par des troupes nombreuses, ce dont la France n’est plus capable aujourd’hui.

Cette incapacité est en partie liée au manque de cohérence stratégique de la Défense française qui sacralise par exemple le budget de la dissuasion nucléaire, sans s’interroger sur sa finalité objective. Y consacrant entre 10 et 20% de son budget, selon les modes de calcul, elle fait de la dissuasion une fonction stratégique isolée. L’auteur, sans remettre nullement en cause le principe de dissuasion, rappelle cependant qu’ « en stratégie de défense, ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. » Il questionne ainsi la pertinence stratégique de la composante aéroportée, la nécessité de normes trop élevées en termes d’efficacité pour la dissuasion qui ont des impacts économiques énormes, au détriment d’autres pans de la Défense française qui sont en souffrance.

L’auteur rappelle ainsi que de nombreux équipements (véhicules blindés) sont largement suremployés, que les personnels militaires voient leur entraînement réduit afin de répondre aux missions toujours plus nombreuses qui leur sont demandées dans des temps toujours plus courts. Ces conditions de vie des soldats et du mode de fonctionnement global de la Défense sont une faiblesse grave de nos armées, dont l’efficacité, l’attractivité pourraient en être affectées à moyen terme. Seule la possibilité donnée aux militaires de s’exprimer réellement pourrait redonner de l’espoir à des armées qui ne se sentent ni écoutées, ni comprises.

L’auteur soulève un autre problème pas forcément connu du grand public : le cantonnement aux questions purement techniques des militaires qui ont perdu de l’influence et dont on ne fait guère plus appel pour les questions d’ordre stratégique. Or, ces derniers possèdent une vision d’ensemble des réalités de la Défense contrairement aux politiques et personnels civils qui ont une autre culture de fonctionnement. Ce n’est qu’en rééquilibrant les rapports politiques / civils / militaires dans les structures de décision que l’on parviendra peut-être à trouver des solutions pour éviter à l’armée française une nouvelle débâcle.

Toutefois, l’espoir n’est guère de mise pour le Général Desportes qui déplore l’absence de vision de la France et soulève trois défauts majeurs de la défense militaire : le manque d’épaisseur stratégique, les « discontinuités » capacitaires et le déficit d’autonomie stratégique. Pour éviter la catastrophe, il faut un sursaut qui doit venir du pouvoir politique, même si ce dernier a tendance à privilégier les discours aux réformes concrètes pourtant indispensables. Seule une grave crise alerterait l’opinion publique, mais dans ce cas, cela signifierait que l’on aurait échoué en amont et que la défense de la France ne serait plus réellement assurée.

C’est d’ailleurs tout le mérite de ce livre très bien écrit et accessible à tous : nous interroger sur notre défense, sur ce pilier qui nous assure notre sécurité et dont nous pensons à tort que c’est un acquis qui n’a pas besoin d’être consolidé. Ce livre est fortement recommandé car il donne également des pistes de réflexion sur la place de la France dans le monde, sur le mode de fonctionnement de nos armées et sur notre incapacité quasi structurelle à formuler des stratégies dans le monde d’aujourd’hui.

« La dernière bataille de France » est amenée à devenir un classique de la réflexion stratégique. Souhaitons qu’il soit lu par le plus grand nombre pour éviter le pire.


Recension réalisée le 30 novembre 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/La-derniere-bataille-de-France 

La guerre au Mali, comprendre la crise au Sahel et au Sahara, enjeux et zones d’ombre (sous la direction de Michel GALY; Editions La Découverte; juin 2013)

LA GUERRE AU MALILe Président François Hollande s’est rendu en septembre 2013 au Mali pour féliciter le nouveau président élu mais également pour se féliciter du succès de l’opération militaire française appelée « Serval » qu’il a lancée le 11 janvier 2013, afin de mettre un terme à la progression des forces djihadistes et des Touaregs vers le sud du pays. Présentée comme une victoire, cette opération ressemble en vérité davantage à un écran de fumée, censé caché des problèmes bien plus complexes, pour lesquels la France a d’ailleurs une part de responsabilité.

Tout d’abord, même s’il y a eu des combats, force est de constater que les affrontements n’ont pas été aussi nombreux qu’imaginés par les militaires français, pour la simple raison que leurs adversaires ont préféré se replier, se cacher, pour entreprendre par la suite une guerre de harcèlement, une fois que le gros des troupes françaises aura regagné la France.

Deuxièmement, l’intervention a eu lieu exclusivement au Mali, laissant penser que le problème nécessitant une action militaire (mais est-ce que le militaire est suffisant dans ce genre de situation ?) était circonscrit au pays. Or, dès la lecture de la quatrième de couverture de l’ouvrage dirigé par Michel Galy, professeur de géopolitique, on comprend bien que l’attention doit être portée sur l’ensemble de la zone Sahel / Sahara. En effet, une action terroriste perpétrée sur le territoire algérien par exemple peut être le résultat d’actions antérieures entreprises dans des pays voisins pour des motifs transnationaux.

A première vue, on aurait pu craindre que l’ouvrage « La guerre au Mali » soit de faible qualité, pauvre en contenu et qu’il ne se contente que d’enrichir des informations factuelles fournies par les médias, eu égard à la date de publication, très proche du déroulement du conflit. Or, il n’en est rien. Nous avons ici affaire à un livre de grande qualité, qui permet en un peu moins de deux cent pages d’avoir des éléments d’analyse pertinents quant à la géopolitique de la région Sahel / Sahara.

L’ouvrage est composé de huit chapitres, autonomes dans leur lecture, même s’il est préférable de suivre l’ordre retenu pour mieux apprécier le niveau d’analyse très détaillé des derniers chapitres. Michel Galy a réuni des experts de la région qui offrent un regard sans concession sur une guerre que tous jugent insuffisante pour remédier aux problèmes de fond de la région. Ils mettent en avant également le fait que cette guerre répondait à une certaine « logique », car elle est le fruit d’une histoire complexe de la région Sahel / Sahara où se mêlent héritage colonial (français principalement), revendications sociétales (les Touaregs), jeux troubles des services secrets de la région (et en particulier le DRS algérien), crise économique et humanitaire qui perdure en raison des conditions climatiques peu favorables, mais aussi et surtout d’une désorganisation des pouvoirs en place qui ont adopté des modèles occidentaux sans les adapter à leurs spécificités.

Le chapitre 2 sur « le nouveau « grand jeu » des puissances occidentales au Sahel » de Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, le chapitre 4 intitulé « quelques traits du Mali en crise » de Jean-Louis Sagot-Duvauroux et le chapitre 6 sur « « la question touarègue », quels enjeux ? » de Hélène Claudot-Gawad apportent des grilles de lecture fondamentales sur les problématiques de la région et du Mali en particulier, tant et si bien que l’on aurait souhaité que cet ouvrage soit publié il y a quelques années, afin de tenter de rectifier le tir et d’éviter la situation actuelle.

En effet, le temps joue clairement contre ceux qui cherchent des solutions : la question touarègue n’est en rien réglée alors qu’elle est une pierre angulaire des troubles dans la région, même s’il faut reconnaître que les services secrets algériens (et occidentaux) ont une part de responsabilité dans ce chaos. Les programmes régionaux, favorisés surtout par les Etats-Unis, ne permettent pas d’avancées notables, car leurs interlocuteurs sont divisés et cherchent avant tout leur propre intérêt. La France n’est pas absente de la région, comme en témoigne son intervention au Mali, mais sa marge de manœuvre n’est pas non plus si grande qu’on pourrait bien vouloir l’imaginer, eu égard à sa forte dépendance des ressources énergétiques de la région.

Le livre « La guerre au Mali » est clairement une réussite, qui devrait être lu par tous ceux aspirant à comprendre à la fois une guerre, mais aussi la géopolitique d’une région qui n’est pas si loin de l’Occident. Bien écrit, accessible à tous mais sans renoncer à un contenu parfois pointu, le livre aurait peut-être mérité, pour être complet, un chapitre davantage prospectif, s’interrogeant (quitte à se tromper) sur le devenir à 5-10 ans de cette région à l’intérêt géo sécuritaire majeur pour le monde.


Recension rédigée le 22 septembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_guerre_au_Mali-9782707176851.html