Fabricants d’intox (Christian Harbulot; Editions Lemieux éditeur; janvier 2016)

Fabricants_d'intox_HarbulotLes nouvelles technologies ont favorisé un accès démultiplié à l’information, permettant à toujours plus d’individus de pouvoir s’informer rapidement sur des événements qui ont pourtant parfois lieu à des milliers de kilomètres de chez eux. Pourtant, force est de constater que cette accessibilité renforcée n’est pas vraiment un gage de qualité et de véracité de l’information. En ce début de XXIème siècle, nous avons connu de nombreux cas d’intox et de stratégies de propagande qui ont abouti à des conséquences géopolitiques désastreuses, l’exemple le plus éclatant étant le mensonge américain sur la présence d’armes de destruction massive en Irak pour justifier l’invasion de ce pays.

Les stratégies de propagande ont toujours existé, mais aujourd’hui, en raison des capacités offertes de vérification de l’information, on arrive de plus en plus rapidement à repérer l’intox, même si le projet a bien été conçu à la base. Comment parvenir à être suffisamment sensible à l’analyse des informations qui nous sont quotidiennement communiquées pour éviter de croire des informations fausses et de participer involontairement à des stratégies de propagande ?

C’est l’un des objectifs du livre qui fait ici l’objet d’une recension. Son auteur Christian Harbulot est l’un des plus grands experts français de l’intelligence économique et le fondateur de l’EGE, l’école de guerre économique. Il a choisi d’intituler son ouvrage « Fabricants d’intox » avec pour sous-titre « La guerre mondialisée des propagandes », laissant à penser que son analyse portera sur les acteurs de la fabrication de l’intox et l’intérêt de cet outil dans des stratégies informationnelles. Organisé en six chapitres thématiques, il dresse un panorama général des réalités des stratégies d’intox et de propagande, prenant le risque de survoler des thématiques pourtant essentielles à la compréhension du sujet et passant trop vite sur les exemples, qui perdent parfois de leur force.

Le premier chapitre est assez théorique dans son approche et pourra en rebuter certains mais il a le mérite de poser efficacement les bases du sujet et de rappeler avant tout le dur combat des promoteurs de la guerre psychologique qui ont pendant des années étaient incompris ou plus simplement peu voire pas écoutés. Dans un second temps, l’auteur détaille le fonctionnement de la guerre de l’information des Etats-Unis qui s’est faite par le contenu dans les années 80, recouvrant « les opérations de propagande et de contre-propagande, les techniques de pression psychologique, les méthodes de désinformation, la manipulation par la production de connaissances de nature institutionnelle, académique, médiatique, sociétale (fondations, ONG) » (p.26).

C’est à partir du chapitre 2 que le propos de l’auteur se prête à une réflexion stratégique intéressante qui, à défaut d’être nouvelle, a le grand mérite de rappeler le poids de l’information dans les rapports de force. Ainsi, dans ce chapitre intitulé « l’information au bout du fusil », Christian Harbulot démontre efficacement que « la société de l’information a modifié le rapport au combat et la finalité de la guerre (…) : le fort cache l’image qui peut choquer les esprits, le faible montre celle qui sert ses intérêts » (p.41). Il cite à bon escient la période coloniale où l’on assistait à une situation pour le moins inégale : « le fort devait s’expliquer sur ses actes. Le faible avait la légitimité de la riposte » (p.45). Le fort était perdant car il était incapable de se mettre dans la peau du faible et surtout de chercher des contradictions dans la rhétorique de ce dernier, afin de l’affaiblir.

Le chapitre suivant est le plus intéressant de l’ouvrage ; il s’intitule « les fabricants de démocratie »  et permet à l’auteur de déconstruire les discours convenus répétés en boucle dans les médias et parfois dans les manuels d’histoire. Christian Harbulot remet ainsi en cause l’idée selon laquelle les Etats-Unis, contrairement à de nombreuses puissances européennes (France, Angleterre, Portugal, etc…) n’ont pas été une puissance coloniale. Il démontre avec clarté qu’entre 1846 et 1926, les Etats-Unis ont suivi une stratégie qui s’apparente clairement à du colonialisme, intervenant directement dans les affaires intérieures de pays comme le Nicaragua, l’Uruguay, la République dominicaine pour défendre leurs propres intérêts.

Dans ce même chapitre, l’auteur livre un réquisitoire précis contre le traitement de l’information appliqué à la Russie, qui fait écho entre autres au traitement par la presse française du conflit ukrainien qui n’est clairement pas un exemple de journalisme de qualité. Il revient sur le contexte des affrontements informationnels opposant les Etats-Unis à la Russie que l’on peut résumer ainsi : pour affaiblir la Russie, on insiste sur ses dérives totalitaires et la liberté d’expression que parvient difficilement à conserver la presse ; puis la presse occidentale écrit uniquement sur des aspects négatifs, omettant (sciemment ?) de contextualiser son propos, et enfin, aucune information ne sort sur les actions souterraines entreprises par les Etats-Unis dans leur stratégie de déstabilisation.

 Dans un autre registre, mais où les Etats-Unis occupent toujours un rôle essentiel, Christian Harbulot aborde la dimension géoéconomique de l’intox avec entre autres l’industrie de la sécurité informatique qui constitue selon l’auteur un enjeu majeur pour les Américains qui ont mené des attaques informationnelles d’envergure contre des entreprises comme Amesys et Vupen, utilisant des relais pour discréditer leurs concurrents, sans qu’une contre stratégie d’information soit mise en place pour les neutraliser.

Les deux derniers chapitres (« les dérapages de la société civile » et « les pertes de repère ») traitent des autres acteurs qui participent aux stratégies d’intox comme certaines ONG ou des lanceurs d’alerte qui peuvent être manipulés malgré une noble cause. L’auteur présente l’affaire du retrait de l’Accord multilatéral sur l’investissement comme la première victoire significative de campagnes de protestation organisées par la société civile. Dans une autre perspective, il évoque l’erreur de Greenpeace qui, en 1995, proféra des accusations à tort Shell et dut s’excuser. Cela montre que des ONG peuvent mal agir au nom de leurs intérêts, mais également qu’il est de plus en plus difficile de masquer ses erreurs et qu’une intox révélée peut avoir des conséquences néfastes pour son instigateur.

Une fois le livre terminé, on est assez partagé. Le livre manque sa cible, ou plutôt il s’adresse à deux types de lecteurs très différents sans répondre totalement aux attentes. Pour un novice, il peut sembler abscons par moments, l’auteur fonctionnant beaucoup par allusions, sans faire preuve de suffisamment de pédagogie. Pour un lecteur initié à ces thématiques, il pourra avoir le sentiment que les sujets sont survolés et qu’à vouloir traiter tant de thèmes dans un format assez court, on reste sur sa faim. C’est d’autant plus frustrant et dommage que l’auteur est un excellent expert de ces questions et qu’il a déjà démontré dans de précédents écrits et présentations orales qu’il peut parfaitement expliquer au plus grand nombre tout en étant rigoureux les enjeux des stratégies informationnelles.

Sans doute un autre plan eut été envisageable : pourquoi ne pas être parti de cas d’études emblématiques pour en tirer des enseignements à même d’alimenter la réflexion sur le sujet ? En abordant moins de thèmes mais en développant davantage ceux retenus, le propos aurait ainsi gagné en densité.

En conclusion, « Fabricants d’intox » est un livre utile pour exercer sa pensée critique à l’égard des médias, mais faute de développements et d’argumentaires nécessaires, il ne réussit que partiellement sa mission, à savoir « désintoxiquer le citoyen et lui apprendre à se prémunir de tous ces enfumages sophistiqués dont il est parfois la cible, parfois la victime collatérale » (4ème de couverture).


Recension réalisée le 12 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lemieux-editeur.fr/Fabricants-d-intox.html

Justice pour la Palestine!, Tribunal Russel sur la Palestine (Ouvrage coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat; Editions L’Herne; mars 2013)

JUSTICE_POUR_LA_PALESTINEL’été 2014 a été tristement marqué par un nouvel épisode guerrier entre Israël et Gaza. Il semble désormais que l’on s’achemine vers un cessez-le-feu permanent, après deux mois de combats violents, asymétriques, et profondément meurtriers pour la population de Gaza. Il est question de plus de deux mille morts côté Palestiniens (essentiellement des civils) et d’une soixantaine de morts côté Israéliens (essentiellement des militaires). Comme à chaque affrontement entre ces deux protagonistes, une véritable guerre de l’information a vu le jour, avec un écho médiatique international, chacun accusant l’autre camp d’être responsable du drame humain qui est irréfragable. Des manifestations ont appelé à l’arrêt immédiat des opérations militaires israéliennes considérées par beaucoup comme disproportionnées, à la paix durable, mais l’espoir semble bien faible de voir cette situation historique (à la fois par sa durée que par sa singularité / intensité) évoluer positivement.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension tombe « à pic », car il permet, de façon claire et argumentée, de comprendre les enjeux profonds et lourds ce conflit permanent. Son titre donne le ton : « Justice pour la Palestine ! ». Mais c’est son sous-titre qui est le plus intéressant : « Tribunal Russel sur la Palestine ». Il s’agit d’une référence directe au Tribunal Russel sur le Vietnam (1966) de Lord Russel qui organisa un tribunal sur le modèle de celui de Nuremberg afin de juger l’action des Américains au Vietnam (son président exécutif fut Jean-Paul Sartre). Il ne s’agissait pas d’un véritable tribunal aux compétences juridiques établies, mais davantage d’un outil (ou Tribunal de conscience) permettant à des intellectuels d’échanger sur la question et surtout de médiatiser leur point de vue et de mobiliser la société civile.

Le Tribunal Russel sur la Palestine s’inscrit dans la même logique avec pour objectif de dénoncer les entraves à la paix et de favoriser une conscience collective, à même de faire pression sur les gouvernements, peu enclins à agir. Composé de personnalités aussi variées que prestigieuses (Stéphane Hessel, Desmond Tutu, Noam Chomsky, etc…), ce Tribunal s’est réuni à plusieurs reprises pour faire état de ses travaux et le constat est sans appel.

Rappelant très justement que l’Etat d’Israël doit sa création aux Nations Unies, le collectif indique dans la foulée que ce même Etat fait fi depuis sa création de la Charte des Nations Unies, bafouant le droit international et ne tenant jamais compte des résolutions de l’ONU à son encontre. Le problème est d’autant plus grave que cette injustice se double d’une impunité unique en son genre, ce qui constitue d’après le collectif le principal obstacle à la paix.

Le collectif insiste également sur la responsabilité, directe et indirecte, des Etats et des entreprises qui ont des liens avec Israël et qui se refusent à entreprendre toute action pouvant infléchir une ligne politique très à droite, à court terme, et qui dessert au final l’intérêt du peuple israélien. Face à ce silence coupable, le collectif place ses espoirs dans la société civile et souhaite une prise / crise de conscience collective face à ce que certains appellent, tout en sachant que l’expression fait débat, une situation d’apartheid que connaît le peuple palestinien.

Construit sous la forme de courtes tribunes ou de questions / réponses quant à l’engagement des auteurs auprès de ce Tribunal, le livre coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat permet aisément à chacun de comprendre les blocages à la paix entre la Palestine et Israël, mais surtout la responsabilité politique, morale et juridique de ce dernier. Soulignons la qualité des annexes (carte de la colonisation israélienne, récapitulatif des résolutions non respectées par Israël, document non officiel de la CIJ sur l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, etc…) qui appuient encore plus la force d’argumentation des auteurs.

On aurait aimé connaître la suite de ce Tribunal, surtout depuis le décès de Stéphane Hessel, ainsi qu’avoir un retour plus approfondi sur l’influence de ce Tribunal auprès de la société civile, groupe d’ailleurs bien difficile à cerner tant il est le produit de réalités multiples.


Recension réalisée le 27 août 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelherne.com/index.php?option=com_k2&view=item&id=371:justice-pour-la-palestine&Itemid=59