Le retour des djihadistes (Patrick COCKBURN; Editions Équateurs Documents; novembre 2014)

EI_COCKBURNL’Etat islamique ou Daesh occupe depuis un an une place spécifique dans les médias qui décrivent ses exactions, soulignent la surprise et les réactions peu efficaces des politiques, et participent indirectement à la reconnaissance de cette organisation terroriste en se bornant à du factuel au lieu d’analyser les véritables enjeux. Il est vrai que la tâche est difficile car le phénomène Daesh est récent et surtout dangereux à approcher. D’où des analyses d’ « experts » peu précises, et souvent fausses, entre exagération et sous-estimation.

Seule une poignée de personnes peuvent légitimement parler de Daesh. Il s’agit surtout de personnes ayant été « sur le terrain », ayant vécu plusieurs années en Syrie ou en Irak pour comprendre réellement les ressorts des sociétés et les rapports géostratégiques. Patrick Cockburn en fait clairement partie : correspondant au Moyen-Orient pour le quotidien The Independant, il connaît parfaitement la région et en particulier l’Irak, pays à qui il a consacré plusieurs ouvrages.

Son dernier livre qui fait ici l’objet d’une recension s’intitule « le retour des djihadistes » avec pour sous-titre « aux racines de l’Etat islamique ». Dans un ouvrage d’un peu moins de 180 pages, articulé autour de six chapitres, Patrick Cockburn dresse un remarquable (et grave !) panorama géopolitique de la zone Irak / Syrie / Arabie saoudite. Evitant le piège de simplement décrire les actions actuelles de Daesh, il s’intéresse aux tendances qui ont favorisé l’émergence de ce groupe terroriste qui entend s’ancrer dans un territoire pour mettre en pratique sa vision ultra-rigoriste de l’islam salafiste, à la différence d’Al-Qaïda qui souhaitait étendre le djihad au niveau mondial.

Passé le parallèle avec le nazisme des années 30 qui ne nous semble pas pertinent, l’analyse de Cockburn permet de comprendre que Daesh est né en partie des erreurs multiples des Occidentaux. En ne s’en prenant pas aux vrais financeurs du terrorisme après le 11 septembre 2001, à savoir l’Arabie saoudite et l’Afghanistan, les Américains se sont trompés d’ennemi et se sont aventurés dans une guerre en Afghanistan qui, au lieu de mettre fin au terrorisme, n’a fait que le renforcer. De même, l’intervention en Irak a été la première étape d’un chaos croissant dans la région, et qui va à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région (le rôle de l’Iran comme puissance régionale). En déstabilisant profondément et durablement l’Irak via la non-utilisation des forces armées irakiennes existantes, via la nomination de dirigeants qui ont divisé le pays d’un point de vue confessionnel, les Etats-Unis ont préparé le terrain pour des groupes terroristes qui ont pu profiter de la désorganisation générale des services de sécurité.

Le cas syrien est emblématique de l’incapacité stratégique des Occidentaux à favoriser la paix dans la région : en annonçant avec précipitation la chute de Bachar Al-Assad, sous-estimant sa force et ses soutiens régionaux, les Occidentaux ont plongé le pays dans une catastrophe humanitaire et politique. L’opposition, divisée, mal organisée, a été très rapidement gangrénée par des groupes terroristes djihadistes, ce qui a jeté le discrédit sur l’opposition dans son ensemble et limité au strict minimum l’aide logistique internationale.

Affaibli par une décennie de lutte sans merci contre les Etats-Unis, Al-Qaïda a perdu une bonne partie de ses cadres expérimentés et s’est vu débordé progressivement par d’autres groupes djihadistes terroristes, le plus important étant Daesh. Ce dernier dispose de troupes aguerries, d’un matériel de qualité souvent volé aux forces armées irakiennes ou aux Occidentaux lors des largages aux opposants à Bachar Al-Assad, d’une capacité sans égale à médiatiser son combat, adoptant les codes occidentaux en matière de communication. Son efficacité se vérifie sur le terrain, comme en atteste les récentes informations évoquant le choix tactique de Daesh d’attaquer frontalement Damas. Ce serait un moment historique et une nouvelle démonstration de la puissance militaire et stratégique de l’Etat islamique.

Mais Patrick Cockburn, dans une démarche d’historien, voit dans la date du 10 juin 2014, un moment historique clé dans ce conflit. A cette date, Daesh est parvenu avec environ 1300 hommes à s’emparer de Mossoul, l’une des plus grandes et importantes villes d’Irak, alors que l’armée irakienne comporte plus de 350000 soldats et bénéficie d’un budget supérieur à 40 milliards de dollars. L’auteur y voit « une des plus grandes débâcles militaires de tous les temps » ce qui est partiellement juste : en effet, si l’on se base sur le seul rapport de force, il est clair que c’est un exploit unique (et inquiétant). Mais si l’on entre dans le détail du fonctionnement de chaque protagoniste, on observe que l’armée irakienne est corrompue à tous les niveaux (c’est très bien décrit par l’auteur), démoralisée, mal formée. Tandis qu’en face, le recrutement en continu de nouveaux combattants motivés, formés avec du matériel récent, prêts à mourir dans des attentats suicides, permet à Daesh de prendre l’ascendant.

Très bien écrit (et traduit), parvenant à vulgariser des réalités complexes sans tomber dans le général et l’imprécis, l’ouvrage de Patrick Cockburn est à conseiller à tous ceux, étudiants, experts ou citoyens qui cherchent à comprendre le phénomène Daesh.


Recension réalisée le 2 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://editionsdesequateurs.fr/enLibrairie/Documents/LeRetourDesDjihadistes