The United States of Google (Götz HAMANN, Heinrich WEFING & Khuê PHAM; Editions Premier Parallèle; mars 2015)

the_united_states_of_google_couv-largeGéant mondial des nouvelles technologies, ayant l’ambition d’agir dans tous les secteurs de l’existence humaine (santé, travail, loisirs…), Google fascine, agace, suscite la peur chez certains qui y voient l’émergence d’un pouvoir immense et incontrôlable. De nombreux ouvrages cherchent à comprendre la spécificité de Google, à voir en quoi son mode de fonctionnement, sa philosophie et son poids politico-économique le classent à part parmi d’autres géants numériques comme Facebook ou Amazon.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension s’intitule « The United States of Google » et a été rédigé par trois journalistes de la presse allemande. Le titre donne clairement envie car l’on s’attend à une analyse du statut de Google, qui de par sa puissance, supplante le pouvoir de nombreux Etats. L’idée est que cette entreprise a aujourd’hui les ressources et la volonté de s’assumer un peu comme un Etat, bien que dans l’ouvrage et à juste titre, les auteurs démontrent avec clarté que Google entend dépasser cette dimension « classique » de la conception des rapports de force et compte bien diffuser une idéologie (page 11).

Les auteurs ont fait le choix d’une double problématique pour le moins surprenante : en se demandant quel était le meilleur des mondes (le « classique » c’est-à-dire celui de la politique ou le nouveau monde, celui des ingénieurs et des programmeurs) et lequel appartenait au futur, il nous semble que l’analyse de l’ouvrage est biaisée. Le clivage opéré ici entre deux mondes ne nous paraît guère pertinent, car nous pensons que ces deux mondes sont amenés à cohabiter et que de puissantes confrontations vont avoir lieu (elles sont déjà une réalité soit dit en passant).

Des entreprises comme Google peuvent sembler à première vue intouchables, les auteurs rappelant à juste titre que la puissance mondiale qu’est Google n’est représentée sur aucun atlas et qu’elle n’a pas de frontières. Cependant, elle demeure malgré tout, par des aspects légaux, sociétaux, liés étroitement aux Etats où elle prospère.

Découpé en cinq courts chapitres (l’ouvrage fait une soixantaine de pages), les auteurs cherchent à montrer les différents aspects de la puissance mondiale qu’est Google mais malheureusement, ils restent en surface dans leur analyse qui était pourtant très prometteuse. Cela est sans nul doute dû à la taille du livre qui aurait plutôt nécessité de rétrécir le champ d’analyse à un seul aspect du sujet. En voulant aborder l’ensemble du sujet, les auteurs évoquent des pistes pertinentes, mais sans les lier à un argumentaire fort. La volonté de Google de se façonner son propre territoire (cf également l’initiative Six Californie), de présenter sa propre conception de la société, des rapports humains, aurait mérité une description de plusieurs dizaines de pages pour voir dans le détail les implications pour l’ « ancien monde » (c’est-à-dire celui du politique).

Néanmoins, il convient de souligner la très grande qualité de la postface d’Adrienne Charmet-Alix, membre de la Quadrature du Net, qui conceptualise avec brio les vrais enjeux de la puissance Google et de sa dynamique actuelle. Elle démontre précisément comme les politiques se défaussent désormais de leurs responsabilités au profit du numérique, sans se rendre compte que cette perte de contrôle sera extrêmement nuisible à moyen et long terme. Elle note très justement page 51 que ces puissances du genre de Google sont en train de « détruire petit à petit la plus grande qualité d’Internet : la sérendipité, soit la possibilité de faire des découvertes accidentelles. » Et cela touche directement à nos libertés individuelles et fondamentales.

The United States of Google est un livre à conseiller aux curieux qui n’auraient que de vagues connaissances sur l’entreprise ; en cela le livre réussit à sa lecture à susciter l’intérêt à en savoir plus. Pour ceux qui suivent déjà la montée en puissance de Google, ils risquent d’être déçus ou plutôt frustrés car les auteurs avaient toutes les cartes en main pour faire un livre complet, critique et argumenté, une sorte de contrepoids au livre « A nous d’écrire l’avenir » (http://livres-et-geopolitique.fr/a-nous-decrire-lavenir-comment-les-nouvelles-technologies-bouleversent-le-monde-eric-schmidt-jared-cohen-editions-denoel-octobre-2013/) d’Eric Schmidt et Jared Cohen.


Recension réalisée le 14 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.premierparallele.fr/livre/the-united-states-of-google

A nous d’écrire l’avenir, Comment les nouvelles technologies bouleversent le monde (Eric SCHMIDT, Jared COHEN; Editions Denoël; octobre 2013)

A_NOUS_DECRIRE_AVENIR_SCHMIDT_COHENLe titre de l’ouvrage présenté suscite à la fois la curiosité et la méfiance. S’agit-il d’un discours de « gourou » ou bien d’une volonté de présenter les grandes tendances qui vont bouleverser la vie des hommes ? Si c’est cette dernière hypothèse qui prévaut, les auteurs se mettent en danger, dans la mesure où ils cherchent à anticiper un futur proche, prenant le risque de se tromper lourdement (ou pas…).

Néanmoins, à première vue, leurs CV respectifs parlent pour eux. Eric Schmidt, après en avoir été le PDG, est aujourd’hui à la tête du conseil d’administration de Google, tandis que Jared Cohen dirige Google Ideas, le think tank de Google, après avoir travaillé auparavant au Département d’état et promu « la diplomatie numérique ». En d’autres termes, nous avons deux représentants de Google qui vont s’employer dans un livre à expliquer en quoi les nouvelles technologies sont capables de changer le monde. Notons déjà une singularité importante : les entreprises des NTIC, et Google en tête, ne sont pas que des entreprises du numérique. Par les outils qu’elles fabriquent, qu’elles partagent avec un nombre toujours croissant d’internautes, elles s’assurent une influence économique et politique irréfragable, allant même jusqu’à avoir des initiatives diplomatiques, en accord ou pas d’ailleurs avec celles de leurs Etats.

L’ouvrage commence par un chapitre intitulé « notre avenir personnel » qui séduira ou effraiera le lecteur, en fonction de son rapport aux nouvelles technologies. Les auteurs nous projettent dans quelques années, où tout sera numérique, avec une connectivité si élevée que quasiment chacune de nos actions sera assistée par un outil numérique. Ils dissimulent mal leur émerveillement devant cette (soi-disant) facilité pour améliorer notre existence, négligeant un peu trop selon notre point de vue la part de liberté d’action qui caractérise la nature humaine. Certes, les nouvelles technologies vont permettre des progrès importants, que ce soit pour les transports, la santé, l’éducation, mais cela ne se fera qu’avec une participation active des citoyens numériques qui devront consentir à renoncer à leur vie privée, partageant toujours plus d’informations personnelles, avec des identités numériques stockées pour toujours.

C’est ce que les auteurs expliquent avec une grande clarté dans leur second chapitre « l’avenir de l’identité, de la citoyenneté et du journalisme de reportage ». Ils affirment, et sans doute ont-ils malheureusement raison, que l’identité numérique sera prochainement une norme et que par la force des choses, ceux qui ne laisseraient aucune trace dans le cyberespace deviendraient des anomalies, des suspects. A cette dimension pour le moins inquiétante, voire dangereuse en termes de dérives possibles, les auteurs pensent que les citoyens vont agir davantage grâce aux outils numériques à leur disposition, participant à la vie de leur communauté et devenant à la fois des spectateurs, mais surtout des acteurs.

Cette transformation ne pourra se faire qu’avec un outil en particulier : le téléphone portable / smartphone ! Avec aujourd’hui environ deux milliards de personnes connectées, les auteurs entendent accroitre le nombre d’internautes en visant les cinq milliards restants grâce au téléphone portable, outil de moins en moins onéreux et permettant d’accomplir un nombre de tâches croissant : téléphoner, se repérer par GPS, payer en ligne, s’instruire, etc…

Sans nier le fait que les technologies ne sauraient être à elles seules la solution aux maux qui sévissent dans de nombreux pays, les auteurs les pensent comme des moyens permettant le progrès, leur conférant un pouvoir dont beaucoup n’en ont pas encore conscience, à commencer par les Etats qui, pour certains, les craignent et cherchent à les contrôler.

Les autres chapitres (« l’avenir des Etats », « l’avenir de la révolution », « l’avenir du terrorisme », « l’avenir du conflit, du combat et de l’ingérence ») rappellent au lecteur la dimension fortement géopolitique, voire géostratégique de l’ouvrage. Les auteurs se sont basés sur leur expérience professionnelle personnelle, mais également sur de nombreux échanges avec différents types d’acteurs (politiques, hacktivistes, chefs d’entreprises, militants, etc…), qui fournissent des arguments de poids à leur démonstration. De façon plus ou moins indirecte, les auteurs nous dressent un panorama des rapports de force dans le cyberespace, prenant soin de toujours revenir au citoyen / internaute, permettant au lecteur de comprendre les différentes strates d’enjeux qui caractérisent le cyberespace.

On notera avec une certaine ironie que les Etats-Unis ne semblent guère faire l’objet de critiques de la part des auteurs qui évoquent pourtant des dérives futures qui se sont déjà matérialisées avec l’affaire Snowden. Dans le même esprit, l’obsession des auteurs quant à la menace chinoise a des relents de Guerre froide, ce qui est dommage vu la qualité et la finesse d’analyse par ailleurs. En focalisant leurs critiques sur les régimes non-démocratiques qui feront un usage déraisonné des nouvelles technologies tel que ces dernières seront dans certains cas dangereuses pour leurs populations, ils minimisent (sans doute trop) les dérives qui peuvent exister dans les démocraties, faisant confiance à des cadres législatifs pourtant fragiles.

Le dernier chapitre (« l’avenir de la reconstruction ») est sans doute le meilleur du livre. Tout d’abord, c’est assurément le plus optimiste tant dans les autres chapitres, les auteurs craignent que le formidable potentiel des nouvelles technologies ne soit perverti par tel ou tel acteur (Etat, entreprise, groupe terroriste…). C’est aussi celui qui exprime le plus clairement les bouleversements possibles causés par les nouvelles technologies. En prenant l’exemple du travail des ONG dans des situations comme à Haïti, les auteurs démontrent aisément que l’emploi renforcé des nouvelles technologies, sans résoudre à lui seul les difficultés, serait un levier essentiel pour améliorer les conditions de vie des populations touchées par une catastrophe naturelle par exemple.

Le livre de Schmidt et Cohen est remarquable à plus d’un titre : très bien écrit (et très bien traduit !), il réussit le tour de force de proposer en un peu moins de quatre cent pages une prospective géopolitique des nouvelles technologies appliquées à l’humanité, rien de moins ! En mêlant analyses de phénomènes locaux et mises en perspective de tendances plus grandes, ils arrivent à couvrir l’ensemble des idées posées par le débat sur la place des nouvelles technologies dans nos sociétés.

Certains commentateurs se sont arrêtés sur quelques citations plus ou moins provocantes, en partie liées à la place de la vie privée, mais cela reviendrait à ne comprendre qu’une infime partie du travail opéré par Schmidt et Cohen dans ce livre. Certes, on peut facilement ne pas être d’accord avec les conceptions du cyberespace des auteurs (le Cloud est présenté comme une solution magique, sans que ses failles ne soient explicitées par exemple) et douter de certaines de leurs intuitions qui ne prendraient pas assez en compte les facteurs culturels, mais cela n’empêche pas ce livre d’être redoutablement intéressant, et utile pour avoir quelques clés d’analyse sur les prochaines tendances géopolitiques en matière de nouvelles technologies. En cherchant à comprendre les implications pour le cybernaute et non pas que pour les Etats ou les entreprises, les auteurs se démarquent des nombreux ouvrages sur le sujet.

On espère une prochaine réédition, prenant en compte les révélations de Snowden. Les nouveaux chapitres sur la cyberpuissance américaine, sur le rôle des lanceurs d’alerte seront très intéressants à analyser.


Recension rédigée le 7 avril 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Impacts/A-nous-d-ecrire-l-avenir

Géopolitique d’Internet, qui gouverne le monde? (David FAYON; Editions Economica; mars 2013)

GEOPO_INTERNET_FAYONInternet est souvent étudié sous l’angle des outils qui permettent d’y accéder, d’interagir avec d’autres cybernautes. On ne compte plus les ouvrages plus ou moins polémiques sur Google, Facebook et autres, à la fois fascinants et dérangeants de par le pouvoir et l’influence qu’ils incarnent. Il y a cependant depuis un an un élan vers des livres cherchant à comprendre dans sa globalité le processus de gouvernance qui régit Internet, avec une dimension géopolitique toujours plus présente. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’ouvrage de David Fayon, administrateur des postes et télécommunications, auteur de plusieurs ouvrages relatifs aux questions numériques.

« Géopolitique d’Internet, qui gouverne le monde ? » peut sembler à première un titre polémique, qui pourrait faire croire à une présentation d’éventuelles théories du complot. Il n’en est rien : il s’agit clairement d’un livre extrêmement bien documenté qui a le grand mérite d’aborder la question de la gouvernance d’Internet avec une forte connotation technique, ce qui est suffisamment rare dans les livres traitant de la géopolitique d’Internet pour être souligné. Toutefois, il y a également le risque d’un ouvrage difficile d’accès, ce qui est le cas en particulier dans le chapitre 3 portant quasi exclusivement sur la description des mécanismes techniques et technologiques permettant de faire fonctionner Internet.

Le livre se décompose en huit chapitres : historique et notions fondamentales du numérique, de la géopolitique d’Internet, des considérations techniques et politiques préalables, les zones d’influence et les acteurs, des enjeux économiques considérables, la transformation de la société avec Internet, des menaces qui pèsent sur Internet, éléments de prospective sur Internet. A la lecture de ce sommaire, on constate la tâche immense et délicate à laquelle s’est livrée David Fayon, choisissant un champ d’analyse relativement large, au point que certains chapitres pourraient faire l’objet d’un livre. L’auteur a eu le souci de schématiser au maximum ses analyses, via des tableaux, des rappels en fin de chapitres qui peuvent se lire de façon autonome. C’est un moyen certes pratique pour avoir l’information rapidement recherchée, mais cela a aussi pour travers de nombreuses redites entre chapitres.

La description des mécanismes techniques est très claire et devrait être lue et interrogée par tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique du cyberespace. Ce qui pouvait sembler réservé à un public d’ingénieurs devient accessible à un public plus large grâce à la pédagogie de l’auteur. Celui-ci parle d’Internet comme du cinquième pouvoir, qui a connu jusqu’à présent trois âges : l’ère du matériel de 1945 à 1985 avec IBM, l’ère du logiciel de 1985 à 2005 avec Microsoft et enfin l’ère des données de 2005 à aujourd’hui avec Google. Certes, on pourrait s’interroger quant à la pertinence des bornes chronologiques retenues, mais cette mise en perspective conserve toute sa légitimité.

Décrivant avec minutie les géants numériques tels que Facebook ou Google, l’auteur montre qu’ils sont jusqu’à présent les grands gagnants sur Internet, les entreprises en charge de la construction des infrastructures numériques ne profitant que dans une faible mesure de la croissance d’Internet, tandis que les Etats cherchent désespérément à « attraper le train en marche », avec un appareil législatif qui ne pourra jamais devancer les avancées technologiques.

David Fayon livre par ailleurs une analyse brillante des organismes en charge d’Internet, et en particulier de l’ICANN, où il fait état de ses forces et faiblesses, donnant des pistes pour une éventuelle réforme, mais tout en mettant en garde contre les conséquences d’un changement trop brutal. A la lecture de l’ouvrage, on peut penser que l’auteur privilégie globalement la piste d’une co-régulation, à même de préserver les fondamentaux d’Internet (accessibilité, ouverture, interopérabilité, neutralité) tout en rendant plus démocratique une entité en proie à des influences multiples, et parfois néfastes. Néanmoins, force est de constater que le chemin à parcourir est semé d’embûches, chacun cherchant à conserver sa sphère de pouvoir, que ce soient les Etats-Unis, l’ICANN ou les géants du numérique.

La situation actuelle est amenée de façon irréfragable à évoluer pour deux raisons au minimum : une croissance forte et constante chez les pays émergents pour les technologies liées à Internet (ce qui risque de bouleverser par exemple l’ordre des langues utilisées sur Internet par exemple, où l’anglais, le chinois et l’espagnol prédominent), mais également un développement de ce qu’on appelle l’Internet des objets qui changera nécessairement la gouvernance d’Internet avec de nouvelles normes et outils (dont l’ONS, object naming service, pendant du DNS).

On peut regretter que l’ouvrage n’aborde pas réellement la problématique de la géopolitique d’Internet sous l’angle des Etats, d’individus, car en fin de compte, Internet a connu ses bouleversements grâce à de grandes personnalités qui ont su imposer leurs idées, aussi bien dans des secteurs comme l’économie qu’au niveau politique. C’est d’autant plus frustrant que l’auteur fonctionne par allusions à plusieurs reprises quant à ces rapports de force numériques et qu’il émet des idées très intéressantes concernant la géopolitique des câbles sous-marins qui font passer Internet d’un continent à l’autre ou lorsqu’il fait de la bande-passante une ressource comme l’est le pétrole dans le monde physique. De plus, certains concepts ne sont pas suffisamment interrogés, comme celui de cyberguerre, de Web 3.0 ou 4.0 (déjà que la définition du Web 2.0 pose problème en elle-même).

Il n’en demeure pas moins que le livre de David Fayon est d’un intérêt certain, qu’il apporte une pierre essentielle aux travaux sur la géopolitique du cyberespace, surtout dans sa dimension technique. A la lecture de l’ouvrage, on peut s’interroger quant à la place du « pronétaire », cet internaute qui a un pouvoir démocratique défini par Joël de Rosnay dans sa préface, dans un Internet qui semble par certains aspects faire fi de l’humain pour se focaliser sur des considérations purement mercantiles. L’idéal d’Internet n’est-il pas ainsi trahi ?

Terminons par cette belle et juste citation reprise par l’auteur pour introduire son chapitre 7 : « Internet est à la fois globalement robuste et localement faible ». (Pierre Col)


Recension rédigée le 12 juillet 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.economica.fr/geopolitique-d-internet-qui-gouverne-le-monde-fayon-david,fr,4,9782717865578.cfm

La condition numérique (Jean-François FOGEL & Bruno PATINO; Editions Grasset; avril 2013)

CONDITION_NUMERIQUEComment définir l’homo sapiens à l’heure d’Internet et plus largement de la croissance exponentielle du numérique ? A première vue, la seule réponse correcte serait l’homo numericus, être dont l’existence serait exclusivement déterminée par ses relations et interactions avec le monde numérique. Cette affirmation, souvent reprise dans les médias, ne satisfait pourtant pas les deux auteurs de l’ouvrage « La condition numérique » Jean-François Fogel et Bruno Patino, deux spécialistes des médias et du numérique et qui ont entre autres à leur actif la conception et le développement du site lemonde.fr.

Dans leur essai difficilement résumable en raison d’une richesse de concepts abordés et d’une érudition sans faille, les auteurs s’interrogent sur la relation qui existe entre l’homme / internaute et les réseaux dans leur ensemble, en démontrant avec quelle rapidité et intensité l’humain s’est approprié le virtuel numérique, qui n’est en fait que le prolongement du réel, et non pas un miroir déformé ou un espace à part.

Battant en brèche tous les poncifs sur Internet et les activités numériques des cybernautes, les auteurs se livrent à une analyse sociologique, voire philosophique à plusieurs reprises, de l’internaute qui évolue dans sa nature à mesure qu’il est connecté. Les notions de géographie, de positionnement vis-à-vis d’autrui et surtout le concept de temps se voient ainsi profondément bousculés par cette révolution numérique qui fait de l’homme un être connecté en permanence au réseau, l’incitant avec un sens de la persuasion sans équivalent, à veiller en ligne, lui enlevant sa faculté d’être un acteur comme dans la vie réelle pour devenir un commentateur quasi omniprésent de tout et n’importe quoi. Les auteurs soulignent à juste titre que le surplus d’activités numériques, la croissance des réseaux sociaux, ne signifient pas pour autant que des liens plus forts se tissent entre internautes, et donc entre humains. Au contraire, un certain cloisonnement s’opère, voire une « tribalisation » comme évoquée dans le livre, avec des regroupements par centres d’intérêts, un peu comme s’il y avait une peur d’aller vers l’autre.

Au-delà de cette méfiance, il y a surtout un narcissisme exacerbé chez l’internaute qui pense pouvoir tout savoir grâce à la concentration phénoménale d’informations sur la Toile, bien que celles-ci ne fassent pas toujours l’objet de contrôles, comme c’est le cas dans la vie extra-numérique. Les hiérarchies sont ainsi bouleversées, l’intellectuel devenant une poussière dans l’espace numérique face à des millions de points de vue, le politique a du mal à rivaliser avec la rapidité de l’information en ligne qui fixe bien souvent l’agenda à suivre pour ne pas être à contre-courant.

Organisé en neuf chapitres correspondant à neuf facettes de la condition numérique, l’ouvrage se lit avec plaisir (surtout le chapitre 7 sur le Capital), tant les auteurs sont parvenus à aller loin dans l’analyse des faits et gestes des internautes qui n’ont pas conscience bien souvent de leurs actes. Cette situation profite d’ailleurs pleinement aux grands groupes comme Google, Facebook, Apple et Amazon qui, comme le soulignent les auteurs, ne se perçoivent pas comme de simples concepteurs et vendeurs de solutions numériques mais bien comme des bâtisseurs de civilisations.

Il y a peu d’études sur la place de l’homme sur Internet ; cet ouvrage comble ce vide et a tous les atouts pour devenir un classique de la pensée du numérique. Une très belle citation en guise de conclusion (p.193) : « C’est la position présente de tout internaute qui, sans être Dieu, agit au fond en romantique du numérique. Il crée son univers, éprouve la sensation d’en être le seul maître, puis considère les événements du monde avec ce vertige que procure la distance pour parvenir enfin à ce constat incommode : en regard des émotions numériques, le réel déçoit ».


Recension rédigée le 21 juin 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/la-condition-numerique-9782246768012

Menace sur nos libertés, comment Internet nous espionne, comment résister (Julian ASSANGE; Editions Robert Laffont; mars 2013)

MENACES_SUR_NOS_LIBERTESDes livres sur Internet et le respect des libertés, on en trouve de plus en plus, et d’un niveau souvent inégal. Oscillant entre un alarmisme exagéré masquant un vide intellectuel et une succession de récits techniques brouillant le message initial, ils ne permettent pas aux lecteurs d’avoir les véritables outils de compréhension suffisants pour en faire des cyber acteurs.

C’est pourtant le tour de force que parvient à réaliser Julian Assange dans « Menace sur nos libertés ». On ne présente plus le fondateur de Wikileaks, personnalité majeure de l’histoire de l’Internet, admiré par certains, conspué par d’autres pour avoir mis en ligne des centaines de milliers de messages diplomatiques américains. Aujourd’hui réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres depuis juin 2012 pour éviter une extradition vers la Suède, il continue -malgré des difficultés de logistique évidentes- à poursuivre son combat pour la liberté des cybernautes sur la Toile et pour mettre en garde ces derniers contre la censure et l’espionnage qui y prospèrent, avec la complicité des Etats et des entreprises.

C’est clairement dans ce champ d’analyse que s’inscrit cet ouvrage. Composé d’une dizaine de chapitres traitant aussi bien de la censure que de la militarisation du cyberespace en passant par la place de l’économie et de la politique sur Internet, ce livre se présente sous la forme de plusieurs discussions entre Julian Assange et trois spécialistes des nouvelles technologies et d’Internet : Jacob Appelbaum oeuvrant pour le Tor Project, Andy Müller-Maguhn expert en cryptage sur Internet et enfin Jérémie Zimmermann, porte-parole de la « Quadrature du Net ».

Tous sont donc des acteurs engagés de la société civile du cyberespace qui cherchent au travers de leurs échanges à démontrer par quels moyens et dans quels buts les cybernautes font l’objet d’un espionnage de masse sur Internet. Ils constatent d’ailleurs à juste titre que la plupart des informations collectées sont en réalité données sans réelle autorité de coercition par les cybernautes eux-mêmes, qui baissent la garde devant les supposés bénéfices d’un plus grand partage de leurs données personnelles : travail, amis, voyages, loisirs, achats en ligne, etc…

Tout en validant l’argumentaire des auteurs, on peut toutefois leur reprocher de dédouaner trop rapidement les cybernautes, qui ont pourtant accès à un nombre important d’informations pour comprendre les conséquences de leurs actions dans le cyberespace, et de ne porter la responsabilité des menaces liberticides que sur les Etats et les entreprises qui répondent aux injonctions de ces derniers (Google, Facebook, etc…).

Évitant un jargon trop technique, les quatre « penseurs du Web », n’étant d’ailleurs pas toujours d’accord entre eux, réussissent cependant à entreprendre une réflexion riche et approfondie sur ce que doit être Internet et sur les moyens (la cryptographie principalement) disponibles pour les cybernautes afin de se prémunir d’une surveillance déjà présente et sans doute trop intrusive.

Riche d’anecdotes, de mises en perspective utiles, de rappels historiques indispensables, le livre « Menace sur nos libertés » doit être pensé comme un outil au « réveil du cybernaute », qui se doit de se protéger d’un cyberespace qu’aucun ne maîtrise vraiment.

On pourra trouver que les auteurs exagèrent certains traits de leurs analyses, mais c’est l’objectif recherché : provoquer le lecteur pour l’inciter à ne pas prendre les faits pour argent comptant et à se construire sa propre conception du cyberespace.


Recension rédigée le 10 avril 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/menace_sur_nos_libertes_&100&9782221135228.html