Goodbye Europe (Sylvie Goulard; Café Voltaire Editions Flammarion; mai 2016)

Goodbye_europeAlors que le Royaume-Uni vient de décider par référendum de sortir de l’Union européenne (le fameux Brexit), provoquant au passage la démission du Premier Ministre David Cameron et plongeant l’Union européenne dans son ensemble dans l’incertitude, la lecture de l’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension arrive à point nommé. Sylvie Goulard, députée européenne qui a travaillé en autres auprès de Romano Prodi lorsqu’il était président de la Commission européenne, signe un essai de grande qualité intitulé « Goodbye Europe ».

Contrairement à ce que le titre pourrait suggérer, il s’agit d’un plaidoyer pour l’Europe, où l’auteur s’emploie à en montrer ses contradictions, ses forces et ses faiblesses et ce qu’il faudrait pour qu’elle suscite de nouveau de l’intérêt chez les peuples européens. Sylvie Goulard part du cas britannique pour livrer son analyse qui ne prétend pas à l’exhaustivité mais qui a le grand mérite de mettre en évidence les responsabilités de chacun.

Articulé en trois chapitres thématiques (L’Union européenne dans le miroir britannique / Quelle que soit la décision des Britanniques / Refaire l’Europe), « Goodbye Europe » commence par questionner le lecteur en lui demandant : « Allons-nous confier aux seuls Britanniques le soin de décider, par défaut, du destin de l’Union européenne ? » (p11). La question est d’autant plus légitime que peu de commentateurs ont relevé cette incongruité : un membre de l’Union européenne peut, par sa seule volonté de la quitter, influencer dans une ampleur démesurée le devenir de cette structure politique. Mais l’auteur rappelle à juste titre page 14 que « le drame, ce n’est pas la force du Royaume-Uni, c’est la faiblesse de ses partenaires ».

Sylvie Goulard évite le piège trop fréquent de désigner un coupable isolé et cherche au contraire à montrer les réactions en chaîne qui ont abouti aux responsables des échecs. Elle rappelle que dès 1950, la Grande-Bretagne a éprouvé une certaine répugnance à participer à la construction européenne, mais que dans le même temps, la France, qui est présentée comme un des piliers de l’Europe n’a pas de constance dans son engagement européen. Cette réalité a poussé l’Allemagne à voir la Grande-Bretagne comme un bouclier face à une France trop dirigiste et trop protectionniste.

Par ailleurs, l’auteur déplore le mépris du droit et des institutions de la part de la Grande-Bretagne, dont le dirigeant encore en place a refusé de participer à un débat public dans l’hémicycle du Parlement européen, ce qui aurait été un acte démocratique fort et un moyen de relever le niveau du débat. Force est de constater qu’une solution était possible pour éviter ce qui se passe aujourd’hui, sans que celle-ci soit la panacée. La députée Sylvie Goulard propose ainsi de réviser les traités et de créer un statut de membre associé déchargé de certaines obligations avec évidemment des droits réduits. Ce projet d’une Europe multiple, très différenciée, peut être critiqué mais il avait le mérite d’éviter le fiasco actuel, dont David Cameron est en grande partie responsable. Rappelons que ce dernier a souvent présenté à ses électeurs des dérogations pour le Royaume-Uni comme une discrimination à leur détriment, participant ainsi à un euroscepticisme peu rationnel croissant, et qu’il est celui qui a promu l’idée du référendum, s’enfermant dans son propre piège.

L’auteur a fait le choix de partir du cas spécifique britannique pour aboutir à une réflexion plus large sur le devenir de l’Union européenne, et l’argumentaire est solide et peu sujet à critiques. Sylvie Goulard souligne que la question de l’avenir de l’UE reste entière, peu importe le résultat du référendum. Ce qu’il faut, c’est voir ce que l’on veut préserver, c’est-à-dire le système social européen, c’est prendre conscience de ses forces, en l’occurrence l’avance des Etats européens dans leur capacité à mettre en place une véritable gouvernance transfrontalière, et œuvrer à plus de coordination. L’auteur cite l’exemple de la France et de l’Allemagne qui chacune a fait voter une loi sur la stratégie numérique, sans se concerter, sans chercher à proposer une loi d’envergure européenne.

On reproche souvent à l’Union européenne de supprimer la souveraineté de ses membres, des différents peuples, prenant l’exemple de la Suisse qui aurait tous les avantages mais pas les contraintes du système, et dont le Royaume-Uni serait tenté de s’inspirer dans sa nouvelle relation avec l’Union européenne. Or, d’après l’auteur, il faut insister sur les illusions souverainistes que constituent des cas comme celui de la Suisse. Quitte à provoquer, Sylvie Goulard n’hésite pas à affirmer page 77 : « l’Union européenne, au contraire, nous restitue de la souveraineté ». Elle justifie son point de vue par la capacité qu’offre l’Union européenne à ses membres de faire partie d’un bloc puissant, capable de négocier avec de grandes puissances internationales. A titre d’exemple, elle rappelle que le gouverneur de la Banque de France est invité par Mario Draghi, Président de la BCE, alors qu’il y aurait peu de chances qu’il le soit au niveau international si la France suivait le chemin du Royaume-Uni. Autre exemple : les conflits juridiques avec des puissances comme les Etats-Unis, où les pays ne peuvent réellement peser sur les négociations et donc défendre leurs intérêts que par l’intermédiaire des instances européennes.

Dans une dernière partie, l’auteur vise à proposer quelques pistes pour rebâtir l’Union européenne, afin qu’elle réponde mieux aux attentes des peuples qui s’en éloignent toujours plus. Elle affirme que le sursaut ne viendra pas du niveau européen, en raison de la faiblesse des institutions, trop souvent discréditées par les dirigeants nationaux (la France étant une spécialiste dans le domaine). Concernant la France, elle explique de manière originale cette tactique par le mode de fonctionnement de nos institutions : alors qu’en Allemagne et en Italie, le chef du gouvernement assure le service après-vente des différents Conseils européens, la France conserve une forte distance à l’égard de l’Union européenne, où il n’y a pas de débat animé par le Président ou le Premier ministre, les quelques interventions étant réservées au Secrétaire d’Etat aux affaires européennes dont l’action est souvent méconnue et peu médiatisée. Cette distance est amplifiée d’après l’auteur par le peu de place accordée aux programmes européens par les médias français, ne permettant pas ainsi de créer une véritable culture européenne, voire à terme un début de conscience européenne.

En conclusion, Sylvie Goulard veut éviter une Union européenne au rabais, relancer cette dernière et ce peu importe la décision du Royaume-Uni qui peut, par un concours de circonstances, favoriser une véritable redéfinition de la stratégie de l’Union européenne. Comme le rappelle à juste titre l’auteur : « le problème de l’Union européenne n’est pas tant ce qu’elle est que ce qu’elle n’est toujours pas » (p.129).

« Goodbye Europe » est un excellent essai qui mérite d’être lu et relu, encore plus après le résultat du référendum britannique. Ce n’est pas un énième ouvrage sur le projet européen, mais bien une réflexion originale et solide sur les forces et faiblesses de la structure Union européenne qui peut éviter le chaos qui s’annonce, à condition de prendre en compte les aspirations des peuples et de leur proposer un véritable projet européen. On reste toutefois sur sa faim concernant les solutions proposées qui auraient mérité davantage de précisions et d’évaluations de faisabilité.


Recension réalisée le 24 juin 2016

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La France russe (Nicolas Hénin; Editions Fayard; mai 2016)

La_France_russe_HENINLa Russie est un acteur géopolitique majeur qui revient sur le devant de la scène internationale suite à son conflit avec l’Ukraine et son intervention dans le conflit syrien. Les traitements médiatiques de son actualité, de sa stratégie diplomatique, suscitent de vifs débats en France, entre ceux accusés de ne prendre en considération que les opinions des opposants à Vladimir Poutine et ceux à l’inverse présentés comme des défenseurs acharnés du Kremlin, occultant les aspects négatifs du pouvoir russe. Cette absence de modération conduit à une réflexion biaisée sur la Russie et à une impasse, chaque camp se proclamant détenteur de la vérité et accusant l’autre d’être instrumentalisé par des acteurs russes. Cela s’est vérifié lors du conflit ukrainien où chaque information était discutée, remise en cause, discréditée, tant et si bien qu’il était parfois impossible d’obtenir des données de base fiables pour produire une analyse raisonnée. Cela doit nous interroger quant à notre rapport avec la Russie et comment cette dernière mène à notre encontre une politique d’influence de grande envergure.

C’est dans ce contexte que nous présentons le dernier ouvrage de Nicolas Hénin, « La France russe ». L’auteur est connu du grand public pour avoir été otage en Syrie de juin 2013 à avril 2014 et pour avoir écrit l’excellent essai « Jihad Academy » (éditions Fayard, 2015). Ce grand reporter et journaliste d’investigation livre ici une enquête fouillée sur la stratégie russe en France en matière de politique d’influence et cherche à démontrer en quoi cette dernière est différente des autres politiques de puissances comme celles des Etats-Unis ou de la Chine.

Le livre se compose de onze chapitres thématiques permettant d’avoir une vue d’ensemble de la stratégie d’influence russe en France : diplomatie, religion, médias, etc…  Dans une première partie, Nicolas Hénin commence par rappeler la spécificité du cas russe puisque la Russie exerce un soft power alors que son modèle n’est pas vraiment attractif (cf situation de l’économie, respect des droits de l’homme, etc…). L’auteur évoque à bon escient le concept de « maskirovka », technique qui couvre à la fois les opérations psychologiques et la notion de « déception » (envoi d’un message informant l’ennemi que l’on a une intention, alors que l’on souhaite en réalité agir d’une autre façon). La Russie cherche à proposer un discours multiforme pour draguer un public large et vend l’idée qu’elle peut constituer un modèle alternatif.

Cette stratégie s’incarne à travers un homme, Vladimir Poutine, qui se présente « comme l’homme qui redresse la Russie après une grosse décennie de décadence » (p.25). Nicolas Hénin questionne le concept de « poutinisme » et livre une analyse précise et subtile du dirigeant russe qui a l’art de concilier la nostalgie d’un glorieux passé avec la nécessité d’une politique stratégique pragmatique. Cela peut s’observer lorsque l’auteur cite Vladimir Poutine : « celui qui ne regrette pas la dissolution de l’Union soviétique n’a pas de cœur. Celui qui veut ressusciter l’Union soviétique n’a pas de cerveau » (p.38).

Nicolas Hénin présente ensuite la liste des structures en France, plus ou moins visibles, plus ou moins puissantes, qui œuvrent au renforcement de l’influence de la Russie en France : associations, clubs et think tanks ont ainsi été créés par des étrangers ou des Français avec le soutien d’intermédiaires russes afin accroître la visibilité de la parole russe sur le territoire national. Citons de manière non-exhaustive l’Institut de la démocratie et de la coopération (IDC fondé en 2008), la fondation Monde russe (qui subventionne entre autres des cours de langue), le Centre de Russie pour la science et la culture (CRSC), le Conseil de coordination du Forum des Russes de France (CCFRF) et enfin l’association Dialogue franco-russe, co-présidée par le député Thierry Mariani, et présentée par l’auteur comme la « vitrine la plus efficace » de la politique d’influence russe. L’auteur ne se contente pas de lister ces relais d’influence, il décrit avec minutie leurs modes de fonctionnement, leurs réussites et leurs limites.

Il poursuit son enquête en abordant le rapport des hommes politiques français avec Vladimir Poutine, constatant qu’une bonne partie de la droite française est sous le charme du dirigeant russe, mais aussi l’extrême droite avec Jean-Marie Le Pen (chapitre 5) et l’extrême gauche avec Jean-Luc Mélenchon. En d’autres termes, le message politique et sociétal porté par Vladimir Poutine est suffisamment « souple » pour s’adapter aux différentes sensibilités politiques. L’auteur livre une anecdote intéressante et amusante sur celui qu’il présente comme le « converti le plus spectaculaire » (p.109) : Nicolas Sarkozy. D’abord très atlantiste et souhaitant montrer sa puissance diplomatique à son homologue russe, l’ex président français va radicalement changer de point de vue suite à une entrevue avec Vladimir Poutine lors du sommet du G8 de Heiligendamm en 2007. Ce dernier va faire comprendre d’après l’auteur en des termes peu diplomatiques que Nicolas Sarkozy va devoir cesser ses provocations verbales et rentrer dans le rang, c’est-à-dire à ne pas s’opposer aux positions russes.

Le président russe renforce sa stratégie en France avec la présence de nombreux agents des services secrets (la moitié des diplomates russes en poste en France en feraient partie), la France étant considérée par la Russie comme un terrain facile à pénétrer pour ses agents, d’après une note sur les activités des renseignements russes qu’a pu consulter l’auteur.

La guerre d’influence menée par la Russie se matérialise également par la création d’un lobby aux multiples dimensions dont l’objectif est de diviser les opinions, et de manière plus grave de proposer un discours alternatif qui abolit la différence entre le vrai et le faux. Pour mener à bien cette politique, la Russie s’appuie sur les médias russes ou des médias français pro-russes, sur des hackers dans une démarche de stratégie numérique offensive (cf le virus Snake qui a infecté les ordinateurs ukrainiens) mais également sur l’Eglise russe qui est un très puissant outil d’influence, renforçant par un argumentaire religieux les positions diplomatiques du Kremlin auprès du public français, comme en témoigne la rhétorique sur la protection des Chrétiens d’Orient.

Face à ce constat pour le moins inquiétant, l’auteur conclut pourtant son analyse de manière assez mesurée, notant que bien que « la Russie se joue de la France », les réseaux russes ont cependant leurs limites. Les enquêtes dénonçant le lobby russe sont nombreuses et mettent en évidence le jeu de la Russie, ce qui lui nuit mécaniquement. Nicolas Hénin n’est toutefois pas très optimiste pour l’avenir puisqu’il indique, page 318, que « l’influence russe, de fait, ne vise pas une « rentabilité immédiate » ». Il s’agit donc d’un combat et d’une vigilance à opérer sur le long terme pour y faire face efficacement.

 A travers ce livre, Nicolas Hénin propose une enquête passionnante sur la guerre d’influence russe en France. Son talent d’écrivain et sa capacité à rendre son ouvrage accessible à tous sont indéniables. Il évite intelligemment de tomber dans le piège d’une analyse engagée, stéréotypée, caricaturale, prenant le parti au contraire d’être mesuré à chaque instant et de baser systématiquement son analyse sur des faits. Les chapitres sont d’un niveau équivalent, même si les chapitres 7 et 8 (sur l’influence du religieux et des mafieux) nous semblent par moments un peu déconnectés du sujet, à savoir la matérialisation de l’influence russe sur le territoire français.

« La France russe » a de grandes chances de connaître un fort succès, bien mérité, auprès d’un public très large. Ce livre est vivement recommandé, car il participe, de manière plus proche qu’on ne l’imagine avant sa lecture, à notre formation de citoyen en nous donnant les clés pour ne pas subir la stratégie d’influence d’une puissance étrangère. C’est un pari intellectuel et éditorial risqué qu’a pris Nicolas Hénin avec ce projet littéraire, mais c’est un pari largement remporté !


Recension réalisée le 28 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/la-france-russe-9782213701134

#FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe (Philippe Gustin, Stephan Martens; Editions Lemieux éditeur; décembre 2015)

Franceallemagne_LemieuxLe contexte géopolitique européen est marqué par une crise polymorphe (économique, sociétale, etc…) qui fragilise par certains aspects l’Union européenne dans ses fondements mêmes. L’un des derniers remparts à son délitement pressenti évoqué par de nombreux observateurs est le fameux « couple » franco-allemand, présenté comme le moteur de la construction européenne et le seul élément à même de résoudre les crises graves et complexes. Or, son efficacité est liée à sa force, en d’autres termes à l’action coordonnée et puissante des deux autorités : des désaccords entre dirigeants et la machine se grippe, créant de la confusion, de la peur et de l’instabilité.

Aujourd’hui, le « couple » franco-allemand pâtit entre autres de divergences économiques et d’un décrochage de la France vis-à-vis de son partenaire, ce qui fragilise le bloc et doit nous inviter à réinventer cette association pour le moins singulière, eu égard au passé historique des deux puissances.

C’est dans ce contexte que s’apprécie la lecture du livre « #FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe » de Philippe Gustin et Stephan Martens. Le premier est préfet, ancien ambassadeur de France en Roumanie, le second est professeur de civilisation allemande à l’Université de Cergy Pontoise. L’ouvrage bénéficie d’une préface de qualité, rédigée par Bruno Le Maire, qui a été entre autres secrétaire d’Etat aux Affaires européennes. Ce dernier précise bien sa conviction à travers ce livre : « La relation franco-allemande doit redevenir le laboratoire de ce compromis et redonner le ton à la politique européenne, sans pour autant dicter ses choix » (p.9).

Ce court essai (cent pages) se décompose en trois grandes parties thématiques : la présentation des « fractures » au sein du « couple », un argumentaire pour montrer que ces deux puissances demeurent intimement liées malgré tout et enfin huit mesures pour relancer ledit « couple ».

Les auteurs constatent dans un premier temps une détérioration des relations depuis deux décennies avec un pic récemment atteint par certains politiques. Citons par exemple le leader de gauche Jean-Luc Mélenchon et son livre « Le poison allemand » (2015) qui participe à un climat de germanophobie croissant, allant à rebours d’une opinion publique qui a, à une écrasante majorité, une bonne image de l’Allemagne.

Les auteurs énumèrent avec précision et pédagogie les ambiguïtés qui participent à la fragilisation du moteur franco-allemand. Rappelant la sémantique différente des deux côtés, la France parlant de couple alors que l’Allemagne parle de tandem, ils expliquent que la relation franco-allemande était une donnée imposée avant l’unification de l’Allemagne, tandis que désormais elle repose sur une démarche volontaire, impliquant davantage de courage chez ses dirigeants pour aller de l’avant et renforcer l’ensemble.

L’exercice est d’autant plus compliqué que les deux protagonistes n’ont pas la même vision de leur place dans l’Europe. Les auteurs citent (p.20) Zbigniew Brzezinski qui dans son livre « Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde » (1997) pense qu’ « à travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne la rédemption ». Gustin et Martens vont même jusqu’à affirmer, peut-être de manière exagérée, que le couple franco-allemand est plus une image qu’une réalité concrète, en raison de méfiances et de malentendus.

Ainsi, le « non » français au référendum du 29 mai 2005 a constitué une véritable rupture, l’Allemagne ne comprenant pas les choix de son partenaire. Mais cette dernière n’est pas non plus exempt de reproches (les auteurs ont en effet le mérite de ne pas prendre parti pour tel ou tel pays), car elle défend avant tout ses intérêts nationaux tout en proposant un « européanisme de circonstance ».

Face à ce constat pour le moins négatif et pessimiste, les auteurs tiennent à rappeler que ces difficultés peuvent être surmontées grâce à des capacités structurelles puissantes. Ainsi, la France et l’Allemagne sont capables de dépasser les antagonismes et leur coopération peut fonctionner, malgré des divergences de fond, comme l’ont démontré plusieurs décennies d’action. De plus, le « couple » franco-allemand représente 55% du PIB de l’Union européenne et 30% de sa population, ce qui lui confère un poids économique et démographique unique dans l’espace européen, et surtout une forte responsabilité à l’égard des membres de l’Union européenne. Il n’y a pas d’autre alliance politique pour prendre le relais d’ailleurs, ce qui met le couple sous pression, car il est condamné à réussir, même partiellement. Les tentatives d’alliances de revers (France, Royaume-Uni par exemple) n’apportent pas de plus-value stratégique.

Pour renforcer le couple franco-allemand, Gustin et Martens proposent huit mesures qui, à leur lecture, font sens et l’on peut se demander pourquoi elles n’ont pas été mises en place plus tôt, si ce n’est à cause de freins politiques difficilement justifiables au regard de l’Histoire. Il est ainsi question de renforcer l’OFAJ, de mieux coordonner les échanges éducatifs et linguistiques dans les deux pays, d’œuvrer à une convergence fiscale pour l’impôt sur les sociétés et de créer dans chaque pays un ministère en charge de la coopération franco-allemande. De plus, de manière originale, Gustin et Martens avancent comme autres pistes le soutien de la France à la possibilité pour l’Allemagne d’avoir un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies et surtout la nécessité de ne pas exagérer la notion de « couple » qui, au final, exerce une trop forte pression sur les protagonistes pour agir avec une latitude suffisante.

Gustin et Martens concluent sur l’idée que la France et l’Allemagne ne doivent pas diriger mais faciliter les relations entre Etats européens. Ils ajoutent très justement que leurs différents relèvent davantage d’un problème intellectuel que réellement géopolitique. Ils complètent leur analyse par une bibliographie commentée, dont l’apport sera grandement apprécié pour toute personne souhaitant aller plus loin dans la compréhension de ce couple si particulier.

Très bien écrit, accessible à tous, « #FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe » est un livre fortement conseillé. Rigoureux dans leur analyse, les auteurs évitent les poncifs sur le fameux « couple » franco-allemand et proposent un argumentaire de qualité avec des propositions concrètes. Certaines peuvent sembler à première vue très difficiles à mettre en place, voire utopistes, mais leur mise en application sera liée au courage politique des dirigeants français et allemand. La France et l’Allemagne ont tout intérêt à se rapprocher davantage et à renforcer leur coopération ; il en va de leur place en Europe, dans le monde.


Recension réalisée le 22 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lemieux-editeur.fr/FranceAllemagne.html

La dernière bataille de France (Général Vincent Desportes; Collection Le Débat; Editions Gallimard; octobre 2015)

DESPORTES_FRANCE_ARMEELa Défense française est sur le devant de la scène depuis plusieurs années maintenant : guerres en Afghanistan, Libye, Mali, RCA, forte participation à la protection des citoyens via le plan Vigipirate dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En d’autres termes, elle est mobilisée sur de nombreux fronts, intérieurs et extérieurs avec une amplitude de missions toujours plus grande. On pourrait s’attendre à ce que ses moyens soient proportionnels à ses missions ; or il n’en est rien et même pire : plus les armées françaises sont sollicitées, plus on leur demande de procéder à des économies majeures dans leur fonctionnement, leur maintien et leur développement, à tel point que la question de la possibilité de mener à bien leurs missions, dont la guerre, est aujourd’hui clairement posée. Cette question se joint à une autre encore plus essentielle : la France a-t-elle encore à sa disposition une armée capable de la protéger durablement ?

C’est ce thème qu’aborde avec un brio peu commun le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France ». Général de division de l’Armée de terre, directeur du Centre de doctrine et d’emploi des forces, puis du Collège interarmées de Défense, le Général Desportes quitte le Ministère de la Défense après avoir été sanctionné pour des propos critiques sur la stratégie américaine en Afghanistan. Il a désormais une parole libre, dont il fait judicieusement profiter le lectorat francophone.

Son livre se compose d’une dizaine de chapitres imbriqués les uns aux autres au service d’une démonstration implacable qui ne peut qu’interroger le citoyen. Elle se résume schématiquement de la façon suivante : 1. La France a désormais une armée sans moyens adéquats pour remplir ses missions 2. Pourtant elle doit faire face à un nombre accru de menaces et d’ennemis qui ne peuvent être vaincus que sur le long terme 3. La France est seule en réalité avec une Europe aux abonnés absents en matière de défense et des Etats-Unis qui pensent d’abord à leurs propres intérêts stratégiques 4. Les armées françaises sont fortement déconsidérées par le pouvoir politique alors qu’elles constituent un pilier de la Nation et qu’investir dans son industrie (cf « cœur de souveraineté industrielle »)  est positif d’un point de vue financier tout en assurant une autonomie stratégique 5. La Grande muette porte malheureusement trop bien son nom et son manque d’expression laisse croire qu’elle peut supporter toujours plus les limites alors que les armées françaises sont au bord de la rupture.

De manière plus détaillée, l’auteur part des différents livres blancs, des lois de programmation militaire et de leurs rectifications budgétaires pour alerter sur le danger qui nous guette : les armées françaises ne sont plus en mesure d’assurer les cinq fonctions stratégiques définies par le Livre blanc à savoir le renseignement, la prévention, la dissuasion, la protection et l’intervention. Le discours ne suit pas la réalité des faits, poussant même l’auteur à affirmer qu’il y a une contradiction entre notre politique extérieure et notre politique militaire. Or, pour être efficaces, celles-ci doivent se faire écho, sans quoi elles perdent mécaniquement de leur puissance.

Mais ce qu’il critique le plus, c’est en quelque sorte l’impossibilité, l’incapacité des dirigeants à penser autrement le fonctionnement de la Défense qu’en termes financiers. L’auteur rappelle que le Ministère de la Défense est celui qui a le plus souffert des coupes budgétaires ces dernières années, des réformes qui n’ont rien apporté d’autre que des complications perturbant le bon fonctionnement des armées. Il démontre clairement que l’idée selon laquelle on peut remplir les mêmes missions avec toujours moins de soldats, mais avec plus de technologie, est une utopie dangereuse qui participe à la fragilisation des armées.

En effet, l’incorporation de technologies a un coût conséquent qui est répercuté sur le nombre de personnels militaires disponibles. On arrive donc à une diminution des formats, à abandonner des pans entiers de capacités au nom d’une dérive technologique qui creuse les comptes du budget de la Défense et qui constitue selon l’auteur une « contre-productivité globale ».

D’un point de vue conceptuel, l’auteur estime que « nous avons structuré nos armées pour des guerres doctrinalement courtes ; or, nous conduisons des guerres concrètement longues. » La France aujourd’hui gagne des batailles mais perd ses guerres faute d’une stratégie clairement définie au départ et de moyens humains suffisants pour la réaliser. Car comme le rappelle le Général, ce n’est qu’au moyen de forces d’une quantité suffisante que l’on peut réellement gagner une guerre. Rappelons au passage que nous sommes passés pour l’armée de terre d’un effectif de 350 000 soldats en 1984 à 120 000 aujourd’hui. La guerre ne peut se faire avec les seuls commandos. Il faut une occupation de l’espace ciblé par des troupes nombreuses, ce dont la France n’est plus capable aujourd’hui.

Cette incapacité est en partie liée au manque de cohérence stratégique de la Défense française qui sacralise par exemple le budget de la dissuasion nucléaire, sans s’interroger sur sa finalité objective. Y consacrant entre 10 et 20% de son budget, selon les modes de calcul, elle fait de la dissuasion une fonction stratégique isolée. L’auteur, sans remettre nullement en cause le principe de dissuasion, rappelle cependant qu’ « en stratégie de défense, ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. » Il questionne ainsi la pertinence stratégique de la composante aéroportée, la nécessité de normes trop élevées en termes d’efficacité pour la dissuasion qui ont des impacts économiques énormes, au détriment d’autres pans de la Défense française qui sont en souffrance.

L’auteur rappelle ainsi que de nombreux équipements (véhicules blindés) sont largement suremployés, que les personnels militaires voient leur entraînement réduit afin de répondre aux missions toujours plus nombreuses qui leur sont demandées dans des temps toujours plus courts. Ces conditions de vie des soldats et du mode de fonctionnement global de la Défense sont une faiblesse grave de nos armées, dont l’efficacité, l’attractivité pourraient en être affectées à moyen terme. Seule la possibilité donnée aux militaires de s’exprimer réellement pourrait redonner de l’espoir à des armées qui ne se sentent ni écoutées, ni comprises.

L’auteur soulève un autre problème pas forcément connu du grand public : le cantonnement aux questions purement techniques des militaires qui ont perdu de l’influence et dont on ne fait guère plus appel pour les questions d’ordre stratégique. Or, ces derniers possèdent une vision d’ensemble des réalités de la Défense contrairement aux politiques et personnels civils qui ont une autre culture de fonctionnement. Ce n’est qu’en rééquilibrant les rapports politiques / civils / militaires dans les structures de décision que l’on parviendra peut-être à trouver des solutions pour éviter à l’armée française une nouvelle débâcle.

Toutefois, l’espoir n’est guère de mise pour le Général Desportes qui déplore l’absence de vision de la France et soulève trois défauts majeurs de la défense militaire : le manque d’épaisseur stratégique, les « discontinuités » capacitaires et le déficit d’autonomie stratégique. Pour éviter la catastrophe, il faut un sursaut qui doit venir du pouvoir politique, même si ce dernier a tendance à privilégier les discours aux réformes concrètes pourtant indispensables. Seule une grave crise alerterait l’opinion publique, mais dans ce cas, cela signifierait que l’on aurait échoué en amont et que la défense de la France ne serait plus réellement assurée.

C’est d’ailleurs tout le mérite de ce livre très bien écrit et accessible à tous : nous interroger sur notre défense, sur ce pilier qui nous assure notre sécurité et dont nous pensons à tort que c’est un acquis qui n’a pas besoin d’être consolidé. Ce livre est fortement recommandé car il donne également des pistes de réflexion sur la place de la France dans le monde, sur le mode de fonctionnement de nos armées et sur notre incapacité quasi structurelle à formuler des stratégies dans le monde d’aujourd’hui.

« La dernière bataille de France » est amenée à devenir un classique de la réflexion stratégique. Souhaitons qu’il soit lu par le plus grand nombre pour éviter le pire.


Recension réalisée le 30 novembre 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/La-derniere-bataille-de-France 

François & Angela (Nicolas BAROTTE; Editions Grasset; septembre 2015)

François&AngelaLa construction européenne est étroitement liée à ce qu’on appelle le moteur ou le couple franco-allemand. En effet, depuis ses débuts dans les années 50, l’Europe s’est faite pour de bonnes et de mauvaises raisons autour des deux principales puissances que sont la France et l’Allemagne. Lorsqu’il y a eu des crises à surmonter ou au contraire de vraies avancées, cela s’est toujours fait avec l’équipe franco-allemande, comme si leur destin était irrémédiablement lié, après pourtant de nombreuses guerres qui les avaient opposées.

Lorsque les institutions européennes ne peuvent faire face à des crises (crise économique, crise migratoire, etc…), on fait « naturellement » appel aux dirigeants français et allemand pour impulser un projet à même de rassembler les autres membres de l’Union européenne. Cela ne veut pas dire que les dirigeants français et allemand sont systématiquement sur la même ligne politique. Bien au contraire, à de nombreuses reprises, des divergences plus ou moins fortes ont été visibles entre les deux pays, mais à chaque fois, ils sont parvenus à surmonter les obstacles et à faire suffisamment de compromis pour éviter la rupture, symbole de grave paralysie de l’Union européenne.

C’est à cette entité politique et géopolitique qu’est le couple franco-allemand que s’intéresse Nicolas Barotte, journaliste au Figaro, dans son livre « François & Angela ». Remarquons que le titre n’emploie que les prénoms des dirigeants politiques, comme pour souligner la proximité qui les lie, cette idée étant renforcée par la photographie de la couverture, où l’on voit les deux dirigeants se réconforter après les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015.

L’ouvrage est composé d’une vingtaine de chapitres assez courts (une dizaine de pages en moyenne) mais clairs et écrits dans un style agréable. L’auteur a eu la bonne idée de ne pas commencer son livre lors de l’élection de François Hollande en 2012, mais de revenir sur la situation de chacun des protagonistes lorsque le couple franco-allemand était composé de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel.

Tout au long de l’ouvrage, on remarque plusieurs tendances qui donnent des clés de compréhension de cette association politique par nécessité. Le couple franco-allemand se construit par l’effort, chacun devant apprendre à connaître l’autre, à comprendre son mode de fonctionnement et les limites de son pouvoir, souvent liées à des considérations nationales. C’est aussi une question de caractère, où la part de l’humain ne doit pas être sous-estimée, comme le souligne l’auteur. François Hollande et Angela Merkel ont des parcours personnels et professionnels très différents qui ont des conséquences sur leur manière de faire de la politique et de communiquer. Nicolas Barotte parvient à trouver les bonnes formules psychologiques pour montrer ce qui les rapproche et ce qui les éloigne.

Mais il ne se contente pas de faire un portrait croisé des caractères de chacun. A travers le récit des épreuves qu’ils ont dû surmonter (crise économique européenne, réforme des institutions européennes, crise ukrainienne, etc…), il montre avec brio les rapports de force qui sous-tendent la relation franco-allemande et qui expliquent indirectement la capacité du couple à peser efficacement ou non sur des choix stratégiques pour l’Union européenne. Ce qui transparaît en filigrane du livre, c’est que la France est une puissance politico-militaire qui perd de son influence en raison d’une situation économique problématique et inquiétante, tandis que l’Allemagne affirme son statut de puissance économique majeure mais sans oser devenir le leader politique européen que beaucoup attendent.

L’Allemagne mène une partition délicate avec son partenaire car elle ne peut fermer les yeux ni sur l’absence de réformes structurelles concrètes de ce dernier ni sur son non-respect des exigences européennes en matière de déficit, sous peine de perdre de sa crédibilité auprès des autres membres de l’Union européenne. Mais elle ne peut également être trop directe et menaçante dans ses critiques vis-à-vis de la France (ce dont profite allégrement cette dernière) sous peine de voir son image écornée au sein de l’opinion publique française qui y verrait un diktat. L’auteur ne cherche pas à choisir un camp qui serait « mieux » qu’un autre et ce qui fait la force du livre : il dresse un constat précis des forces et faiblesses de chacun, démontrant au final que ces deux pays voient les faiblesses de l’un compensées par les forces de l’autre. Ainsi, la France assume son statut de puissance militaire en intervenant sur de nombreux théâtres d’opérations (Afrique, Moyen-Orient) ce qui a un coût financier conséquent, et l’Allemagne apporte son soutien économique et logistique, mettant de côté dans ce cas ses critiques sur la rigueur budgétaire que la France devrait suivre.

On note à la lecture de l’ouvrage chez Angela Merkel un vrai sentiment européen, que l’on ne retrouve guère malheureusement chez les responsables politiques français qui font de l’Union européenne la raison des problèmes qu’ils ne parviennent pas à régler. L’Allemagne vise à renforcer l’Union européenne, un moyen pour elle de maintenir sa position économique, mais sans vouloir appliquer un modèle allemand à l’Union européenne ce qui est important de préciser. Le couple Hollande / Merkel a connu des hauts et des bas, comme le décrit très bien l’auteur, mais il se pérennise même si l’on peut craindre des distorsions de plus en plus fortes à contenir. Alors que le président français a une côte de popularité faible et ne parvient pas à fixer une stratégie à même de relancer l’économie française, la chancelière allemande bénéficie d’un soutien qui ne se dément pas malgré ses mandats successifs, aidée il est vrai par un modèle économique performant quoique perfectible.

Si la France ne parvient pas à se réformer (les conseillers d’Angela Merkel pensent qu’elle peut le faire pourtant !), elle risque de se crisper lors de ses échanges avec l’Allemagne car elle aura de moins en moins de marges de manœuvre, tandis que l’Allemagne devra, à contrecœur, assumer son rôle de première puissance européenne avec un risque de germanophobie nuisible à l’Union.

Au final, grâce à nombreux entretiens avec des responsables politiques et des conseillers des deux pays, Nicolas Barotte réussit à nous décrire les coulisses du couple franco-allemand, pivot de l’Union européenne. Malgré un plan qui nous semble perfectible et qui n’empêche pas les redites, l’auteur signe un livre très intéressant et utile pour qui veut comprendre la mécanique franco-allemande.


Recension réalisée le 13 novembre 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.grasset.fr/francois-et-angela-9782246811251