Géopolitique d’Internet, qui gouverne le monde? (David FAYON; Editions Economica; mars 2013)

GEOPO_INTERNET_FAYONInternet est souvent étudié sous l’angle des outils qui permettent d’y accéder, d’interagir avec d’autres cybernautes. On ne compte plus les ouvrages plus ou moins polémiques sur Google, Facebook et autres, à la fois fascinants et dérangeants de par le pouvoir et l’influence qu’ils incarnent. Il y a cependant depuis un an un élan vers des livres cherchant à comprendre dans sa globalité le processus de gouvernance qui régit Internet, avec une dimension géopolitique toujours plus présente. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’ouvrage de David Fayon, administrateur des postes et télécommunications, auteur de plusieurs ouvrages relatifs aux questions numériques.

« Géopolitique d’Internet, qui gouverne le monde ? » peut sembler à première un titre polémique, qui pourrait faire croire à une présentation d’éventuelles théories du complot. Il n’en est rien : il s’agit clairement d’un livre extrêmement bien documenté qui a le grand mérite d’aborder la question de la gouvernance d’Internet avec une forte connotation technique, ce qui est suffisamment rare dans les livres traitant de la géopolitique d’Internet pour être souligné. Toutefois, il y a également le risque d’un ouvrage difficile d’accès, ce qui est le cas en particulier dans le chapitre 3 portant quasi exclusivement sur la description des mécanismes techniques et technologiques permettant de faire fonctionner Internet.

Le livre se décompose en huit chapitres : historique et notions fondamentales du numérique, de la géopolitique d’Internet, des considérations techniques et politiques préalables, les zones d’influence et les acteurs, des enjeux économiques considérables, la transformation de la société avec Internet, des menaces qui pèsent sur Internet, éléments de prospective sur Internet. A la lecture de ce sommaire, on constate la tâche immense et délicate à laquelle s’est livrée David Fayon, choisissant un champ d’analyse relativement large, au point que certains chapitres pourraient faire l’objet d’un livre. L’auteur a eu le souci de schématiser au maximum ses analyses, via des tableaux, des rappels en fin de chapitres qui peuvent se lire de façon autonome. C’est un moyen certes pratique pour avoir l’information rapidement recherchée, mais cela a aussi pour travers de nombreuses redites entre chapitres.

La description des mécanismes techniques est très claire et devrait être lue et interrogée par tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique du cyberespace. Ce qui pouvait sembler réservé à un public d’ingénieurs devient accessible à un public plus large grâce à la pédagogie de l’auteur. Celui-ci parle d’Internet comme du cinquième pouvoir, qui a connu jusqu’à présent trois âges : l’ère du matériel de 1945 à 1985 avec IBM, l’ère du logiciel de 1985 à 2005 avec Microsoft et enfin l’ère des données de 2005 à aujourd’hui avec Google. Certes, on pourrait s’interroger quant à la pertinence des bornes chronologiques retenues, mais cette mise en perspective conserve toute sa légitimité.

Décrivant avec minutie les géants numériques tels que Facebook ou Google, l’auteur montre qu’ils sont jusqu’à présent les grands gagnants sur Internet, les entreprises en charge de la construction des infrastructures numériques ne profitant que dans une faible mesure de la croissance d’Internet, tandis que les Etats cherchent désespérément à « attraper le train en marche », avec un appareil législatif qui ne pourra jamais devancer les avancées technologiques.

David Fayon livre par ailleurs une analyse brillante des organismes en charge d’Internet, et en particulier de l’ICANN, où il fait état de ses forces et faiblesses, donnant des pistes pour une éventuelle réforme, mais tout en mettant en garde contre les conséquences d’un changement trop brutal. A la lecture de l’ouvrage, on peut penser que l’auteur privilégie globalement la piste d’une co-régulation, à même de préserver les fondamentaux d’Internet (accessibilité, ouverture, interopérabilité, neutralité) tout en rendant plus démocratique une entité en proie à des influences multiples, et parfois néfastes. Néanmoins, force est de constater que le chemin à parcourir est semé d’embûches, chacun cherchant à conserver sa sphère de pouvoir, que ce soient les Etats-Unis, l’ICANN ou les géants du numérique.

La situation actuelle est amenée de façon irréfragable à évoluer pour deux raisons au minimum : une croissance forte et constante chez les pays émergents pour les technologies liées à Internet (ce qui risque de bouleverser par exemple l’ordre des langues utilisées sur Internet par exemple, où l’anglais, le chinois et l’espagnol prédominent), mais également un développement de ce qu’on appelle l’Internet des objets qui changera nécessairement la gouvernance d’Internet avec de nouvelles normes et outils (dont l’ONS, object naming service, pendant du DNS).

On peut regretter que l’ouvrage n’aborde pas réellement la problématique de la géopolitique d’Internet sous l’angle des Etats, d’individus, car en fin de compte, Internet a connu ses bouleversements grâce à de grandes personnalités qui ont su imposer leurs idées, aussi bien dans des secteurs comme l’économie qu’au niveau politique. C’est d’autant plus frustrant que l’auteur fonctionne par allusions à plusieurs reprises quant à ces rapports de force numériques et qu’il émet des idées très intéressantes concernant la géopolitique des câbles sous-marins qui font passer Internet d’un continent à l’autre ou lorsqu’il fait de la bande-passante une ressource comme l’est le pétrole dans le monde physique. De plus, certains concepts ne sont pas suffisamment interrogés, comme celui de cyberguerre, de Web 3.0 ou 4.0 (déjà que la définition du Web 2.0 pose problème en elle-même).

Il n’en demeure pas moins que le livre de David Fayon est d’un intérêt certain, qu’il apporte une pierre essentielle aux travaux sur la géopolitique du cyberespace, surtout dans sa dimension technique. A la lecture de l’ouvrage, on peut s’interroger quant à la place du « pronétaire », cet internaute qui a un pouvoir démocratique défini par Joël de Rosnay dans sa préface, dans un Internet qui semble par certains aspects faire fi de l’humain pour se focaliser sur des considérations purement mercantiles. L’idéal d’Internet n’est-il pas ainsi trahi ?

Terminons par cette belle et juste citation reprise par l’auteur pour introduire son chapitre 7 : « Internet est à la fois globalement robuste et localement faible ». (Pierre Col)


Recension rédigée le 12 juillet 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.economica.fr/geopolitique-d-internet-qui-gouverne-le-monde-fayon-david,fr,4,9782717865578.cfm

La condition numérique (Jean-François FOGEL & Bruno PATINO; Editions Grasset; avril 2013)

CONDITION_NUMERIQUEComment définir l’homo sapiens à l’heure d’Internet et plus largement de la croissance exponentielle du numérique ? A première vue, la seule réponse correcte serait l’homo numericus, être dont l’existence serait exclusivement déterminée par ses relations et interactions avec le monde numérique. Cette affirmation, souvent reprise dans les médias, ne satisfait pourtant pas les deux auteurs de l’ouvrage « La condition numérique » Jean-François Fogel et Bruno Patino, deux spécialistes des médias et du numérique et qui ont entre autres à leur actif la conception et le développement du site lemonde.fr.

Dans leur essai difficilement résumable en raison d’une richesse de concepts abordés et d’une érudition sans faille, les auteurs s’interrogent sur la relation qui existe entre l’homme / internaute et les réseaux dans leur ensemble, en démontrant avec quelle rapidité et intensité l’humain s’est approprié le virtuel numérique, qui n’est en fait que le prolongement du réel, et non pas un miroir déformé ou un espace à part.

Battant en brèche tous les poncifs sur Internet et les activités numériques des cybernautes, les auteurs se livrent à une analyse sociologique, voire philosophique à plusieurs reprises, de l’internaute qui évolue dans sa nature à mesure qu’il est connecté. Les notions de géographie, de positionnement vis-à-vis d’autrui et surtout le concept de temps se voient ainsi profondément bousculés par cette révolution numérique qui fait de l’homme un être connecté en permanence au réseau, l’incitant avec un sens de la persuasion sans équivalent, à veiller en ligne, lui enlevant sa faculté d’être un acteur comme dans la vie réelle pour devenir un commentateur quasi omniprésent de tout et n’importe quoi. Les auteurs soulignent à juste titre que le surplus d’activités numériques, la croissance des réseaux sociaux, ne signifient pas pour autant que des liens plus forts se tissent entre internautes, et donc entre humains. Au contraire, un certain cloisonnement s’opère, voire une « tribalisation » comme évoquée dans le livre, avec des regroupements par centres d’intérêts, un peu comme s’il y avait une peur d’aller vers l’autre.

Au-delà de cette méfiance, il y a surtout un narcissisme exacerbé chez l’internaute qui pense pouvoir tout savoir grâce à la concentration phénoménale d’informations sur la Toile, bien que celles-ci ne fassent pas toujours l’objet de contrôles, comme c’est le cas dans la vie extra-numérique. Les hiérarchies sont ainsi bouleversées, l’intellectuel devenant une poussière dans l’espace numérique face à des millions de points de vue, le politique a du mal à rivaliser avec la rapidité de l’information en ligne qui fixe bien souvent l’agenda à suivre pour ne pas être à contre-courant.

Organisé en neuf chapitres correspondant à neuf facettes de la condition numérique, l’ouvrage se lit avec plaisir (surtout le chapitre 7 sur le Capital), tant les auteurs sont parvenus à aller loin dans l’analyse des faits et gestes des internautes qui n’ont pas conscience bien souvent de leurs actes. Cette situation profite d’ailleurs pleinement aux grands groupes comme Google, Facebook, Apple et Amazon qui, comme le soulignent les auteurs, ne se perçoivent pas comme de simples concepteurs et vendeurs de solutions numériques mais bien comme des bâtisseurs de civilisations.

Il y a peu d’études sur la place de l’homme sur Internet ; cet ouvrage comble ce vide et a tous les atouts pour devenir un classique de la pensée du numérique. Une très belle citation en guise de conclusion (p.193) : « C’est la position présente de tout internaute qui, sans être Dieu, agit au fond en romantique du numérique. Il crée son univers, éprouve la sensation d’en être le seul maître, puis considère les événements du monde avec ce vertige que procure la distance pour parvenir enfin à ce constat incommode : en regard des émotions numériques, le réel déçoit ».


Recension rédigée le 21 juin 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/la-condition-numerique-9782246768012

Menace sur nos libertés, comment Internet nous espionne, comment résister (Julian ASSANGE; Editions Robert Laffont; mars 2013)

MENACES_SUR_NOS_LIBERTESDes livres sur Internet et le respect des libertés, on en trouve de plus en plus, et d’un niveau souvent inégal. Oscillant entre un alarmisme exagéré masquant un vide intellectuel et une succession de récits techniques brouillant le message initial, ils ne permettent pas aux lecteurs d’avoir les véritables outils de compréhension suffisants pour en faire des cyber acteurs.

C’est pourtant le tour de force que parvient à réaliser Julian Assange dans « Menace sur nos libertés ». On ne présente plus le fondateur de Wikileaks, personnalité majeure de l’histoire de l’Internet, admiré par certains, conspué par d’autres pour avoir mis en ligne des centaines de milliers de messages diplomatiques américains. Aujourd’hui réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres depuis juin 2012 pour éviter une extradition vers la Suède, il continue -malgré des difficultés de logistique évidentes- à poursuivre son combat pour la liberté des cybernautes sur la Toile et pour mettre en garde ces derniers contre la censure et l’espionnage qui y prospèrent, avec la complicité des Etats et des entreprises.

C’est clairement dans ce champ d’analyse que s’inscrit cet ouvrage. Composé d’une dizaine de chapitres traitant aussi bien de la censure que de la militarisation du cyberespace en passant par la place de l’économie et de la politique sur Internet, ce livre se présente sous la forme de plusieurs discussions entre Julian Assange et trois spécialistes des nouvelles technologies et d’Internet : Jacob Appelbaum oeuvrant pour le Tor Project, Andy Müller-Maguhn expert en cryptage sur Internet et enfin Jérémie Zimmermann, porte-parole de la « Quadrature du Net ».

Tous sont donc des acteurs engagés de la société civile du cyberespace qui cherchent au travers de leurs échanges à démontrer par quels moyens et dans quels buts les cybernautes font l’objet d’un espionnage de masse sur Internet. Ils constatent d’ailleurs à juste titre que la plupart des informations collectées sont en réalité données sans réelle autorité de coercition par les cybernautes eux-mêmes, qui baissent la garde devant les supposés bénéfices d’un plus grand partage de leurs données personnelles : travail, amis, voyages, loisirs, achats en ligne, etc…

Tout en validant l’argumentaire des auteurs, on peut toutefois leur reprocher de dédouaner trop rapidement les cybernautes, qui ont pourtant accès à un nombre important d’informations pour comprendre les conséquences de leurs actions dans le cyberespace, et de ne porter la responsabilité des menaces liberticides que sur les Etats et les entreprises qui répondent aux injonctions de ces derniers (Google, Facebook, etc…).

Évitant un jargon trop technique, les quatre « penseurs du Web », n’étant d’ailleurs pas toujours d’accord entre eux, réussissent cependant à entreprendre une réflexion riche et approfondie sur ce que doit être Internet et sur les moyens (la cryptographie principalement) disponibles pour les cybernautes afin de se prémunir d’une surveillance déjà présente et sans doute trop intrusive.

Riche d’anecdotes, de mises en perspective utiles, de rappels historiques indispensables, le livre « Menace sur nos libertés » doit être pensé comme un outil au « réveil du cybernaute », qui se doit de se protéger d’un cyberespace qu’aucun ne maîtrise vraiment.

On pourra trouver que les auteurs exagèrent certains traits de leurs analyses, mais c’est l’objectif recherché : provoquer le lecteur pour l’inciter à ne pas prendre les faits pour argent comptant et à se construire sa propre conception du cyberespace.


Recension rédigée le 10 avril 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/menace_sur_nos_libertes_&100&9782221135228.html

Facebook, anatomie d’une chimère (Julien AZAM; Editions CMDE; janvier 2013)

FACEBOOK ANATOMIE D'UNE CHIMEREFacebook fait l’objet depuis sa création d’une littérature assez riche au contenu cependant pas toujours d’un niveau satisfaisant. En se focalisant sur la personnalité de son fondateur Mark Zuckerberg, en retraçant l’histoire, assez exceptionnelle il est vrai, de ce réseau social, les livres déjà écrits esquissent certaines pistes de réflexion quant à la nature de cette entreprise mais demeurent quasi systématiquement en surface.

Dans un essai très court, moins d’une centaine de pages, Julien Azam réussit le tour de force de faire le tour du phénomène Facebook dans sa dimension sociétale. Le titre, « Facebook, anatomie d’une chimère », donne déjà les grandes lignes de l’ouvrage : il s’agit de disséquer, de comprendre les mécanismes de fonctionnement et les implications de ces derniers pour le cybernaute dans son utilisation du réseau social. Mais surtout, Julien Azam déconstruit avec brio les fantasmes, positifs à l’excès, entourant l’entreprise. L’exemple le plus frappant est assurément la démonstration du rôle certes réel mais largement surestimé de Facebook dans les révolutions arabes.

Tout au long de son essai, l’auteur alterne les niveaux d’analyse, se mettant à la place de l’entreprise pour en comprendre la stratégie vis-à-vis des Etats par exemple, très discutable d’ailleurs car fortement accommandante avec des régimes politiques considérés comme liberticides, ou analysant avec précision « ce qu’il y a derrière » la volonté du cybernaute de s’inscrire à Facebook. Narcissisme, réification, voyeurisme sont autant de concepts liés profondément à l’entité Facebook que l’auteur décrit avec clarté et intelligence.

On apprend par ailleurs de façon surprenante que Facebook reproduit la structure de classes sociales et que nous ne sommes pas tous égaux devant le site. L’exemple utilisé pour le démontrer, à savoir la complexité de la sécurisation de son compte, n’est sans doute pas le plus probant, mais l’argument garde toute sa pertinence, ne serait-ce que par les origines du site, à savoir un système par cooptation d’étudiants étant inscrits dans des universités sélectionnées.

L’auteur se livre également à une analyse intéressante du rapport au réel entre le cybernaute et Facebook, montrant au passage que ce dernier a une puissance sous-estimée alors que le premier vit dans le rêve d’un contrôle qu’il n’exerce plus. Le livre, bien que fortement critique à l’égard de Facebook, mais également à l’encontre du cybernaute jugé trop naïf et complaisant, demeure mesuré et solide dans sa démonstration.

Tout juste pouvons-nous douter de la pertinence de la critique de la société capitaliste en filigrane dans le texte qui n’apporte pas grand-chose à l’argumentaire général. Même si l’auteur ne fait que proposer une ébauche de sortie de cet asservissement numérique, l’argumentaire est si bien construit que l’on se demande à la fin de l’ouvrage non pas « est-ce que » mais « quand » nous quitterons Facebook et retrouverons notre liberté réelle.


Recension rédigée le 21 février 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionscmde.org/Les_reveilleurs_de_la_nuit/Facebook-Anatomie_d_une_chimere.html