L’année stratégique 2017 (Pascal Boniface; Editions Armand Colin; septembre 2016)

annee_strategique_2017Depuis plus de trente ans, l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), l’un des principaux think tanks français sur les questions stratégiques, édite chaque année l’Année stratégique, un ouvrage mêlant analyse de l’année écoulée, exercice de prospective et complété d’un riche annuaire statistique, de fiches-pays et de cartes. A l’heure du tout numérique où il est de plus en plus difficile de trouver une information fiable et précise, l’Année stratégique 2017 conserve toute sa pertinence pour l’étudiant en relations internationales ou pour le citoyen désireux d’aller au-delà de ce qu’il peut apprendre dans les médias, dont les analyses se bornent trop souvent au court voire moyen-terme.

Le cru 2017 se distingue des éditions passées par une volonté éditoriale de limiter en taille le format des analyses des chercheurs, l’objectif étant de condenser en quelques pages un bilan d’une zone géographique ou d’un thème stratégique et de donner quelques éléments prospectifs. L’exercice est globalement réussi, même si de manière inégale, la part de prospective étant fortement différente d’un chapitre à l’autre. Ainsi, les chapitres sur les Etats-Unis, la Russie et le Moyen-Orient sont les plus homogènes, liant un regard critique sur l’année écoulée avec des hypothèses sur le devenir de différentes réalités stratégiques, tandis que l’on est un peu frustré à la lecture des chapitres sur l’Afrique ou l’Union européenne, pourtant deux zones dont on aurait aimé avoir des pistes de réflexion, surtout avec le Brexit.

En revanche, les chapitres thématiques, situés à la fin de l’ouvrage après les chapitres d’ensembles géographiques, sont les plus intéressants d’un point de vue prospectif : qu’il s’agisse des enjeux militaires, économiques, énergétiques et environnementaux, la réflexion est riche et permet au lecteur de prendre du recul sur les faits de l’année passée et de distinguer des tendances de fond parmi les multiples informations à sa disposition. Il est dommage de notre point de vue que quelques chapitres manquent à l’appel : ainsi, les questions migratoires et humanitaires auraient mérité chacune un chapitre à part, de même qu’une réflexion sur la notion de communauté internationale dans sa dimension juridique (même si évoquée dans différents chapitres) aurait eu toute sa place, eu égard aux nombreuses actualités qui questionnent sa pertinence (Syrie, Yémen, questions environnementales et économiques…).

L’IRIS a fait le choix de confier la rédaction des chapitres aussi bien à des membres de son centre qu’à des externes, ce qui permet une pluralité des points de vue, mis en perspective par son directeur, Pascal Boniface dans son introduction. On pourrait suggérer pour de prochaines éditions de poursuivre cette tendance et même de l’accentuer, en permettant la confrontation des points de vue de chercheurs. Ainsi, pourquoi ne pas permettre à trois ou quatre chercheurs sur une zone géographique précise d’exprimer leurs points de vue, ces derniers étant synthétisés par un chercheur de l’Institut ? Cela permettrait une pluralité de grilles de lecture et rappellerait avec clarté au lecteur la nécessité de discuter chaque point de vue, de le remettre en question, pour affiner sa propre analyse.

Le format de l’ouvrage changerait légèrement mais cela éviterait une certaine frustration, la place laissée aux analyses nous paraissant sous-dimensionnée vu la multitude d’enjeux évoqués par les chercheurs. Soulignons la bonne idée d’insérer pour chaque chapitre des chronologies, très utiles pour les étudiants souhaitant avoir en peu de pages l’ensemble des faits marquants d’une zone ou d’un thème. Quant aux cartes régionales et thématiques, elles sont les bienvenues, même si l’on aurait souhaité là-encore en avoir davantage, surtout pour les chapitres thématiques où elles font cruellement défaut.

C’est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de l’ouvrage : proposer en un peu moins de quatre cent pages un panorama global des enjeux stratégiques actuels et futurs, près de deux cent fiches pays utiles à tout un chacun, mais avec le risque de ne pouvoir, faute d’espace, analyser plus en profondeur certaines thématiques.

Concis dans ses analyses et riche de ses ressources informatives, l’Année stratégique 2017 est un outil indispensable pour comprendre les enjeux internationaux. Bien que critiquable sur certains choix éditoriaux, il est recommandé à tous les publics, qu’il s’agisse d’étudiants, de journalistes, de décideurs ou de simples citoyens.


Recension réalisée le 7 octobre 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/lannee-strategique-2017-analyse-des-enjeux-internationaux-9782200615086

Le déni climatique (Thomas Porchet, Henri Landes; Editions Max Milo; octobre 2015)

le-deni-climatiqueA la veille de la COP 22 qui se tiendra en novembre au Maroc, la lecture du livre qui fait ici l’objet d’une recension mérite toute notre attention. Dans un bref essai de 80 pages, Henri Landes (Maître de conférences à Sciences Po Paris et cofondateur de l’association CliMates) et Thomas Porchet (Professeur associé à Paris School of Business) livrent une analyse éclairante sur ce qu’ils appellent le déni climatique, qui est également le titre de l’ouvrage.

Leur constat est pour le moins tranché : nous sommes tous climato-sceptiques, en ce sens que nous refusons de changer nos modes de consommation et de production. Ils vont ainsi plus loin dans l’analyse qu’on lit souvent, consistant à distinguer deux camps, ceux niant la réalité du changement climatique et ceux la reconnaissant. En effet, parmi ceux qui sont conscients des dérèglements climatiques actuels, peu mettent en adéquation leur prise de conscience avec leur mode de vie. Cela se vérifie à tous les niveaux, du simple citoyen au dirigeant politique de premier plan.

Les auteurs déplorent surtout l’inertie des Etats qui, malgré la mise à disposition de connaissances scientifiques rigoureuses sur le dérèglement climatique, ne se pressent guère pour échanger et agir ensemble, seule solution véritablement viable. Ils ciblent leurs critiques sur les Etats-Unis (mais pas uniquement), coupables de placer leurs intérêts économiques au-dessus du « bien-être global » après avoir délégitimé les négociations internationales et mis à mal la gouvernance mondiale sur le climat avec l’après Kyoto. On peut cependant tempérer ce jugement suite à la ratification en septembre 2016 par les Etats-Unis et la Chine de l’accord de Paris ; certes, l’accord ne résoudra pas l’ensemble des problèmes mais la signature des Etats-Unis a une forte portée symbolique.

Ces avancées diplomatiques se heurtent toutefois à des choix économiques et stratégiques qui participent à l’aggravation de la situation. Les énergies polluantes dont il faudrait en théorie limiter l’utilisation en subventionnant les énergies renouvelables bénéficient en réalité d’aides financières colossales, estimées en 2014 à plus de 4740 milliards d’euros d’après les auteurs. Ce montant représente plus de vingt fois l’ensemble des investissements dans les énergies renouvelables. Un autre facteur limite l’essor des énergies renouvelables : la libéralisation du marché de l’énergie en Europe qui implique des conditions de concurrence extrêmement défavorables aux énergies renouvelables. Enfin, les auteurs soulignent les effets néfastes des traités de libre-échange, dont les dimensions environnementale et commerciale sont pensées séparément, ce qui met de côté les enjeux climatiques dans les négociations stratégiques.

Henri Landes et Thomas Porchet développent par la suite un argumentaire complet et solide sur les indicateurs de mesure des phénomènes économiques liés au climat qu’ils jugent inadaptés. Ils prennent ainsi pour exemple le PIB qui ne tient pas compte des différents types de pollution. Dans le même esprit, ils soulignent le problème des fixations des prix qui occultent les réalités de production et de consommation, citant par exemple l’utilisation des pesticides sur les légumes qui constituent un coût indirect en matière de santé. Pour compléter le tableau, ils rappellent que le mode de comptabilisation des émissions de CO2 ne prend en compte que celles émises sur le territoire, système pour le moins absurde et discutable d’un point de vue intellectuel, la pollution ne s’arrêtant pas aux frontières administratives ! De manière logique, les auteurs proposent de compléter la mesure des émissions de gaz à effet de serre par celle des émissions consommées. Il y aurait ainsi une quantification plus fine, qui permettrait de sensibiliser davantage les citoyens, la pollution ne se limitant pas seulement à la fabrication ou à la destruction, mais bien également à l’utilisation.

Pour sortir d’une « posture du déni » et aller vers une « posture du défi », les auteurs formulent dix « propositions de rupture » que l’on peut citer en partie tant elles semblent de bon sens et participer d’une démarche constructive à la lutte contre le dérèglement climatique : rappeler que la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas l’ennemi de l’activité économique, agir pour obtenir un accord plutôt que d’attendre un accord pour agir, développer les énergies renouvelables qui sont moins coûteuses parfois que les autres énergies, promouvoir l’efficacité et la maîtrise de la consommation énergétique, donner un prix juste et équitable au carbone (en fonction de l’IDH et des émissions de CO² consommées), protéger la biodiversité et les écosystèmes (la valeur des services écosystémiques est de 33000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale soit près du double du PIB mondial), favoriser l’économie circulaire et enfin soumettre l’OMC et les traités de libre-échange aux objectifs du GIEC.

Pour compléter l’analyse, on aurait souhaité que les auteurs questionnent les moyens à disposition pour mettre en œuvre ces propositions, afin de sortir du conformisme qu’ils dénoncent et qui mène selon eux « au mieux à l’hypocrisie climatique et au pire au simple déni ». En effet, il nous semble qu’une majeure partie du constat fait par les auteurs est partagé aussi bien par les citoyens que les décideurs politiques, le problème étant de passer d’une prise de conscience à une action concertée. En plus du courage nécessaire à ces transformations économiques et sociétales en profondeur, quels leviers devrait-on actionner pour inverser la tendance ? C’est sur cette dimension que l’on reste un peu sur sa faim une fois l’ouvrage terminé.

Toujours est-il que le livre de Thomas Porcher et Henri Landes est une excellente mise en perspective des failles individuelles et collectives pour affronter réellement le défi du changement climatique. En confrontant le lecteur, les responsables politiques et économiques à leurs propres contradictions, les auteurs appellent à une prise de conscience réelle, qui n’a de sens que si elle est suivie d’actions concrètes. L’accord de Paris signé en décembre 2015 constitue une belle avancée, mais demeure insuffisant au regard des enjeux évoqués par les auteurs. Pour être à la hauteur du défi climatique, c’est à une véritable révolution conceptuelle qu’il faut s’atteler, où les fondamentaux de l’économie mondiale et de nos modes de vie doivent être repensés intégralement, avec pour fil rouge la préservation de la biodiversité.

Extrêmement pédagogue, sans être caricatural ou doctrinal, « Le déni climatique » est un livre qui doit interpeller aussi bien le citoyen que les décideurs politiques, qui plus est à la veille de l’élection présidentielle. Sa lecture est vivement recommandée.


Recension réalisée le 3 octobre 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.maxmilo.com/product_info.php?products_id=364

Fabricants d’intox (Christian Harbulot; Editions Lemieux éditeur; janvier 2016)

Fabricants_d'intox_HarbulotLes nouvelles technologies ont favorisé un accès démultiplié à l’information, permettant à toujours plus d’individus de pouvoir s’informer rapidement sur des événements qui ont pourtant parfois lieu à des milliers de kilomètres de chez eux. Pourtant, force est de constater que cette accessibilité renforcée n’est pas vraiment un gage de qualité et de véracité de l’information. En ce début de XXIème siècle, nous avons connu de nombreux cas d’intox et de stratégies de propagande qui ont abouti à des conséquences géopolitiques désastreuses, l’exemple le plus éclatant étant le mensonge américain sur la présence d’armes de destruction massive en Irak pour justifier l’invasion de ce pays.

Les stratégies de propagande ont toujours existé, mais aujourd’hui, en raison des capacités offertes de vérification de l’information, on arrive de plus en plus rapidement à repérer l’intox, même si le projet a bien été conçu à la base. Comment parvenir à être suffisamment sensible à l’analyse des informations qui nous sont quotidiennement communiquées pour éviter de croire des informations fausses et de participer involontairement à des stratégies de propagande ?

C’est l’un des objectifs du livre qui fait ici l’objet d’une recension. Son auteur Christian Harbulot est l’un des plus grands experts français de l’intelligence économique et le fondateur de l’EGE, l’école de guerre économique. Il a choisi d’intituler son ouvrage « Fabricants d’intox » avec pour sous-titre « La guerre mondialisée des propagandes », laissant à penser que son analyse portera sur les acteurs de la fabrication de l’intox et l’intérêt de cet outil dans des stratégies informationnelles. Organisé en six chapitres thématiques, il dresse un panorama général des réalités des stratégies d’intox et de propagande, prenant le risque de survoler des thématiques pourtant essentielles à la compréhension du sujet et passant trop vite sur les exemples, qui perdent parfois de leur force.

Le premier chapitre est assez théorique dans son approche et pourra en rebuter certains mais il a le mérite de poser efficacement les bases du sujet et de rappeler avant tout le dur combat des promoteurs de la guerre psychologique qui ont pendant des années étaient incompris ou plus simplement peu voire pas écoutés. Dans un second temps, l’auteur détaille le fonctionnement de la guerre de l’information des Etats-Unis qui s’est faite par le contenu dans les années 80, recouvrant « les opérations de propagande et de contre-propagande, les techniques de pression psychologique, les méthodes de désinformation, la manipulation par la production de connaissances de nature institutionnelle, académique, médiatique, sociétale (fondations, ONG) » (p.26).

C’est à partir du chapitre 2 que le propos de l’auteur se prête à une réflexion stratégique intéressante qui, à défaut d’être nouvelle, a le grand mérite de rappeler le poids de l’information dans les rapports de force. Ainsi, dans ce chapitre intitulé « l’information au bout du fusil », Christian Harbulot démontre efficacement que « la société de l’information a modifié le rapport au combat et la finalité de la guerre (…) : le fort cache l’image qui peut choquer les esprits, le faible montre celle qui sert ses intérêts » (p.41). Il cite à bon escient la période coloniale où l’on assistait à une situation pour le moins inégale : « le fort devait s’expliquer sur ses actes. Le faible avait la légitimité de la riposte » (p.45). Le fort était perdant car il était incapable de se mettre dans la peau du faible et surtout de chercher des contradictions dans la rhétorique de ce dernier, afin de l’affaiblir.

Le chapitre suivant est le plus intéressant de l’ouvrage ; il s’intitule « les fabricants de démocratie »  et permet à l’auteur de déconstruire les discours convenus répétés en boucle dans les médias et parfois dans les manuels d’histoire. Christian Harbulot remet ainsi en cause l’idée selon laquelle les Etats-Unis, contrairement à de nombreuses puissances européennes (France, Angleterre, Portugal, etc…) n’ont pas été une puissance coloniale. Il démontre avec clarté qu’entre 1846 et 1926, les Etats-Unis ont suivi une stratégie qui s’apparente clairement à du colonialisme, intervenant directement dans les affaires intérieures de pays comme le Nicaragua, l’Uruguay, la République dominicaine pour défendre leurs propres intérêts.

Dans ce même chapitre, l’auteur livre un réquisitoire précis contre le traitement de l’information appliqué à la Russie, qui fait écho entre autres au traitement par la presse française du conflit ukrainien qui n’est clairement pas un exemple de journalisme de qualité. Il revient sur le contexte des affrontements informationnels opposant les Etats-Unis à la Russie que l’on peut résumer ainsi : pour affaiblir la Russie, on insiste sur ses dérives totalitaires et la liberté d’expression que parvient difficilement à conserver la presse ; puis la presse occidentale écrit uniquement sur des aspects négatifs, omettant (sciemment ?) de contextualiser son propos, et enfin, aucune information ne sort sur les actions souterraines entreprises par les Etats-Unis dans leur stratégie de déstabilisation.

 Dans un autre registre, mais où les Etats-Unis occupent toujours un rôle essentiel, Christian Harbulot aborde la dimension géoéconomique de l’intox avec entre autres l’industrie de la sécurité informatique qui constitue selon l’auteur un enjeu majeur pour les Américains qui ont mené des attaques informationnelles d’envergure contre des entreprises comme Amesys et Vupen, utilisant des relais pour discréditer leurs concurrents, sans qu’une contre stratégie d’information soit mise en place pour les neutraliser.

Les deux derniers chapitres (« les dérapages de la société civile » et « les pertes de repère ») traitent des autres acteurs qui participent aux stratégies d’intox comme certaines ONG ou des lanceurs d’alerte qui peuvent être manipulés malgré une noble cause. L’auteur présente l’affaire du retrait de l’Accord multilatéral sur l’investissement comme la première victoire significative de campagnes de protestation organisées par la société civile. Dans une autre perspective, il évoque l’erreur de Greenpeace qui, en 1995, proféra des accusations à tort Shell et dut s’excuser. Cela montre que des ONG peuvent mal agir au nom de leurs intérêts, mais également qu’il est de plus en plus difficile de masquer ses erreurs et qu’une intox révélée peut avoir des conséquences néfastes pour son instigateur.

Une fois le livre terminé, on est assez partagé. Le livre manque sa cible, ou plutôt il s’adresse à deux types de lecteurs très différents sans répondre totalement aux attentes. Pour un novice, il peut sembler abscons par moments, l’auteur fonctionnant beaucoup par allusions, sans faire preuve de suffisamment de pédagogie. Pour un lecteur initié à ces thématiques, il pourra avoir le sentiment que les sujets sont survolés et qu’à vouloir traiter tant de thèmes dans un format assez court, on reste sur sa faim. C’est d’autant plus frustrant et dommage que l’auteur est un excellent expert de ces questions et qu’il a déjà démontré dans de précédents écrits et présentations orales qu’il peut parfaitement expliquer au plus grand nombre tout en étant rigoureux les enjeux des stratégies informationnelles.

Sans doute un autre plan eut été envisageable : pourquoi ne pas être parti de cas d’études emblématiques pour en tirer des enseignements à même d’alimenter la réflexion sur le sujet ? En abordant moins de thèmes mais en développant davantage ceux retenus, le propos aurait ainsi gagné en densité.

En conclusion, « Fabricants d’intox » est un livre utile pour exercer sa pensée critique à l’égard des médias, mais faute de développements et d’argumentaires nécessaires, il ne réussit que partiellement sa mission, à savoir « désintoxiquer le citoyen et lui apprendre à se prémunir de tous ces enfumages sophistiqués dont il est parfois la cible, parfois la victime collatérale » (4ème de couverture).


Recension réalisée le 12 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lemieux-editeur.fr/Fabricants-d-intox.html

Un nouveau rêve américain, ou la fin du mâle blanc? (Sylvain CYPEL; Editions Autrement; mars 2015)

Rêve_US_CypelLes Etats-Unis fascinent, agacent : première puissance mondiale à plus d’un titre (militaire, diplomatique, économique, culturelle cf soft power), leur influence se manifeste dans le monde entier et ce dernier scrute à des degrés divers les événements américains, même lorsqu’il s’agit de politique intérieure. On se souvient aisément de la première élection à la présidence de Barak Obama, dont la campagne avait été suivie, commentée en détails et en continu dans des dizaines de pays. Cela avait permis de mieux connaître ce pays, dont au final nous n’avons qu’une vision superficielle, voire caricaturale, avec peu d’enquêtes de terrain qui souvent restent autour des mêmes thèmes (Silicon Valley, armes à feu, etc…).

Le livre qui fait ici l’objet d’une recension apporte de très nombreuses connaissances et analyses, à même de nous aider à participer au débat sur ce qu’est l’Amérique aujourd’hui et sur ses perspectives futures. Journaliste spécialiste des Etats-Unis, Sylvain Cypel a intitulé son ouvrage « Un nouveau rêve américain » avec pour sous-titre « ou la fin du mâle blanc ? » : l’auteur y mêle avec une très grande qualité des analyses démographiques, économiques, sociétales et culturelles.

Il ne s’agit pas d’un livre sur la politique américaine, sur la géopolitique des Etats-Unis, mais bien un livre sur ce que sont les Américains, sur leur manière de se percevoir entre eux et vis-à-vis du pouvoir, sur leur nouvelle place dans la société dans une période post-crise économique, dont les conséquences sont trop souvent analysées de manière simpliste en Europe.

L’ouvrage se découpe en sept chapitres thématiques (Le bouleversement démographique / L’exceptionnalisme américain en crise / L’identité malheureuse de l’homme blanc / Le mâle blanc en colère / Des nouveaux latinos culturellement différents / Obama une ère post raciale vite avortée / Vers une Amérique hybride ?) qui peuvent se lire séparément, bien qu’une lecture complète soit fortement recommandée car l’auteur avance ses arguments au fur et à mesure pour donner du poids à sa thèse d’une « Amérique hybride » (hybride à plusieurs niveaux très bien décrits).

Sylvain Cypel questionne la place de l’homme (« mâle ») blanc dans une société multiraciale où la population blanche sera minoritaire dans trente ans, devant vivre avec d’autres minorités (noire, latino, asiatique) qui s’inscrivent toujours plus dans le mode de vie américain, bien que de puissantes disparités existent avec en particulier la minorité noire qui ne parvient pas à suivre la cadence et à avoir des perspectives futures optimistes. L’auteur analyse également la distance accrue homme / femme chez la « race blanche » avec des conséquences majeures en terme d’éducation, de conception de la société, de vote lors des élections, etc…

L’homme blanc semble se replier sur lui-même : ne parvenant pas à se remettre de la crise de 2008 où les emplois les moins qualifiés sont désormais pris d’assaut par d’autres ensembles raciaux, il cherche à créer des barrières vis-à-vis de ses concitoyens, ne se reconnaissant plus dans une Amérique dont sa vision est pour le moins erronée (les Etats-Unis ont toujours été une terre d’accueil pour les migrants avec des paramètres sociaux-historiques différents il est vrai).

Les cartes sont également rebattues avec le métissage de la population qui pose de sérieux problèmes à ceux qui veulent à tout prix catégoriser des groupes de population, alors que ces derniers fondent de plus en plus de familles avec d’autres groupes. La vraie question posée dans le livre de Sylvain Cypel porte sur le modèle américain, sur ce qu’il appelle le « nouveau rêve », que les Etats-Unis doivent inventer ou plutôt réinventer. Ce n’est pas un projet simple, bien au contraire, car il doit éviter d’exclure tout en maintenant une cohésion nationale et en luttant avec plus d’efficacité que maintenant contre les déséquilibres économiques et sociaux.

A l’aide d’une cartographie d’excellente qualité réalisée par Aurélie Boissière, Sylvain Cypel dresse un portrait tout en finesse et d’une rare intelligence de l’Amérique que nous ne connaissons pas véritablement. Il ne cherche pas forcément à donner de réponses à des problèmes d’une grande complexité, mais il donne des clés de lecture solides pour que le lecteur puisse mieux appréhender les réalités sociétales des Etats-Unis.

« Un nouveau rêve américain » réussit le tour de force d’être à la fois très accessible pour un néophyte grâce à une écriture simple mais non simpliste qui questionne efficacement les concepts clés du débat, et d’être également très utile pour tout étudiant ou chercheur qui veut comprendre les tendances lourdes qui structurent un modèle américain en pleine refondation.

Le livre de Sylvain Cypel est un livre brillant, précurseur sur son sujet, dont la lecture est vivement conseillée, aussi bien pour mieux connaître l’Amérique que pour questionner dans les autres pays la place des minorités et leur participation au modèle national.


Recension réalisée le 18 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.autrement.com/ouvrage/un-nouveau-reve-americain-sylvain-cypel

L’Aigle égyptien, Nasser (Gilbert SINOUE; Editions Tallandier; février 2015)

NASSER_TALLANDIERL’Egypte est un des pays qui a été le plus impacté par les Printemps arabes. Le départ forcé d’Hosni Moubarak a laissé place aux Frères musulmans (arrivés de manière légale et démocratique, ce qui est trop souvent oublié) qui ont été chassés du pouvoir par un coup d’Etat perpétré le 3 juillet 2013, permettant au Général al-Sissi de s’emparer de la présidence. Cette instabilité politique a plongé le pays dans un chaos économique sans précédent et ruiné les aspirations de ceux qui ont « fait » le Printemps arabe égyptien, qui se retrouvaient sur la place Tahrir au Caire pour signifier leur souhait d’un profond changement avec une vraie république démocratique. Cette situation politique et géopolitique singulière, fruit d’intérêts puissants et divergents au sein d’une Egypte où le poids de l’armée est considérable, est difficile à comprendre réellement si on ne se place pas dans une démarche d’historien. A ne se concentrer que sur les quatre dernières années de l’histoire de l’Egypte, on ne peut que se borner à du factuel et à des conjectures pour le moins hasardeuses.

Essayer de comprendre l’Egypte, cela peut se faire via l’étude de ceux qui ont cherché à la « façonner », à lui donner un sens et une direction. L’une des figures marquantes de l’Egypte est assurément Gamal Abdel Nasser (appelé en général simplement Nasser) qui a marqué de son empreinte pour de bonnes et de mauvaises raisons l’histoire de l’Egypte au XXème siècle. Le genre biographique n’est pas toujours le plus approprié pour avoir une réflexion géopolitique mais Gilbert Sinoué y parvient de manière remarquable dans sa biographie de Nasser intitulée « L’aigle égyptien ». Avec un vrai talent d’écriture, l’auteur fait du lecteur un spectateur de premier plan et averti de la vie de Nasser, personnage au final assez méconnu et souvent cantonné à des caricatures. Gilbert Sinoué a fait le choix de commencer sa biographie dès l’enfance de Nasser et d’y consacrer une partie conséquente, ce qui est judicieux car cela permet de comprendre les traits de caractère du futur président de la République d’Egypte. A l’inverse, on peut regretter que les dernières années de sa vie soient insuffisamment développées et qu’il n’y ait pas de véritable réflexion de l’auteur sur ce qu’est le « nassérisme » bien qu’il distille tout au long de l’ouvrage des éléments de réponse.

Suivant son père fonctionnaire durant l’enfance, Nasser décide ensuite de demeurer au Caire pour poursuivre ses études. Pas vraiment destiné à la carrière militaire, il va pourtant poursuivre dans cette voie, démontrant très rapidement des qualités de courage, de réflexion, qui lui seront bien utiles pour la suite. C’est également une personne qui veut s’opposer contre les injustices et permettre à l’Egypte de redevenir une grande nation, un tel changement passant nécessairement par le départ des Britanniques. Parfaitement conscient que ces derniers sont les vrais détenteurs du pouvoir en Egypte avec un roi Farouk n’ayant pas les qualités nécessaires pour être un grand dirigeant et surtout une armée mal organisée, corrompue à tous les niveaux, Nasser va méthodiquement mettre en place une stratégie visant à expulser les Britanniques de l’Egypte et à réduire les inégalités structurelles et dramatiques que connaissent les Egyptiens.

Militaire depuis 1938, Nasser participe à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 où il fait montre d’un courage et d’une détermination sans faille, mais il constate l’état déplorable de l’armée, mal équipée, mal dirigée, et qui essuie de lourdes défaites qui brisent le moral des troupes et de la population. Décidant d’agir de son propre chef (les canaux classiques de communication étant inefficaces), il fonde le mouvement des officiers libres où figure d’ailleurs Anouar el-Sadate, qui succèdera à Nasser à sa mort.

Patiemment, avec le risque permanent d’être dénoncés, les officiers libres s’organisent, se structurent malgré leurs différences idéologiques que parvient à apaiser Nasser, et qui est parfaitement décrit par l’auteur. Le passage sur le rôle des Frères musulmans et leur perception négative par Nasser est particulièrement éclairant vu le rapport de forces Armée / Frères musulmans aujourd’hui.

En juillet 1952, un coup d’état militaire est déclenché par les officiers libres qui réussissent au prix de peu de morts à faire abdiquer le roi Farouk mettant ainsi fin à la monarchie. Mais de manière prudente (et calculée ?), Nasser propulse sur le devant de la scène le Général Mohammed Naguib qui devient le premier président de la République d’Egypte un an après le coup d’état. Les deux hommes, bien que travaillant ensemble (Nasser est le Premier ministre adjoint de Naguib qui cumule les fonctions de Premier ministre et de Président), s’opposent de plus en plus sur la manière de conduire les affaires de l’Egypte, dont la situation économique est particulièrement préoccupante. Le président Naguib est contraint de démissionner en novembre 1954, laissant ainsi le champ libre à Nasser, qui crée une assemblée constituante chargée de rédiger la Constitution républicaine. Le référendum de 1956 valide la nouvelle constitution et permet à Nasser d’accéder à la présidence.

Son arrivée aux plus hautes fonctions suscite l’enthousiasme de la population et la crainte chez les Occidentaux qui se méfient de la politique panarabe qu’il souhaite mette en place. L’auteur explique très bien que la décision de Nasser de se tourner vers l’URSS pendant la Guerre Froide est moins dictée par un partage d’idées communes que par un délaissement des Etats-Unis qui n’ont pas pris Nasser au sérieux et qui ont joué le rapport de force au lieu d’avoir des relations diplomatiques apaisées avec le leader égyptien. Ce dernier provoque également la colère des Britanniques par son refus d’adhérer au Pacte de Bagdad (ou Traité d’organisation du Moyen-Orient), censé bloquer l’influence de l’URSS dans la région. Nasser y voit une manifestation de l’impérialisme occidental qui va à l’encontre de sa stratégie, qui consiste au contraire à ce que les pays arabes s’extraient des influences occidentales pour s’affirmer comme de véritables puissances indépendantes. Les tensions s’accroissent fortement avec le refus des Occidentaux de financer la construction du barrage d’Assouan, pourtant jugé utile pour le développement économique de l’Egypte (électricité, agriculture…).

S’en suit la crise de Suez avec la nationalisation de la compagnie du canal en 1956. Cette partie du livre est très intéressante car elle permet de voir un événement historique assez connu d’un autre point de vue que celui exprimé en général, à savoir celui des Occidentaux. La gestion calculée de cette crise par Nasser qui résiste suffisamment pour que la pression change de camp et porte sur la France, le Royaume-Uni et Israël qui seront contraints par les Etats-Unis et l’URSS à se replier permet au leader de l’Egypte d’accroître sa renommée dans l’ensemble du monde arabe (même si des pays demeurent opposés à sa stratégie à l’instar de l’Arabie saoudite). L’auteur évoque par ailleurs la création de la RAU ou République arabe unie en 1958 (qui disparaîtra en 1961), qui lie la Syrie et l’Egypte. C’est un épisode assez peu connu de l’histoire de ces deux pays et Gilbert Sinoué a bien fait de l’évoquer car il montre aussi bien l’étendue de l’aura de Nasser dans la région que les limites de sa vision panarabe qui ne répondait pas nécessairement aux aspirations des populations concernées.

Sur le front intérieur, Nasser entend moderniser l’économie et procède à plusieurs réformes à partir de 1962, mais elles se feront de manière brutale, en particulier pour celle sur la redistribution des terres agricoles, où les propriétaires de vastes superficies résisteront à la politique du président. Nasser semble prendre conscience que l’Egypte, bien qu’ayant besoin de réformes en profondeur, est un pays qui a besoin de temps pour changer. Ses difficultés au niveau national se cristallisent avec sa réélection en 1965, où le suspens était pour le moins absent puisqu’il n’y avait pas d’autres candidats autorisés à se présenter.

Celui qui fut président du mouvement des non-alignés en 1964 va connaître avec la guerre des Six jours de 1967 son pire revers, aussi bien politique, militaire, stratégique que diplomatique. Israël, en réaction au blocus du détroit de Tiran par l’Egypte le 23 mai 1967, va attaquer cette dernière, ainsi que la Jordanie et la Syrie. Nasser s’était préparé à cet affrontement et avait accumulé une quantité d’armements (soviétiques), de matériels qui étaient censés lui permettre d’infliger des lourdes pertes à l’ennemi. Au lieu de cela, en une journée, l’aviation égyptienne est détruite et les autres jours correspondent à des replis désordonnés de l’armée égyptienne qui essuie des pertes nombreuses. Nasser est anéanti : en plus de cette défaite militaire (cf responsabilité d’Abdel Hakim Amer), l’Egypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï. Lui qui entendait faire de l’Egypte une puissance forte et incontournable dans la région décide de démissionner après cette déflagration politico-militaire. Cependant, il se maintient au pouvoir suite à de grandes manifestations (organisées ?) de la population qui ne veut pas perdre celui qui a cherché à insuffler un nationalisme à l’Egypte. Les dernières années de son mandat sont pour le moins troubles avec des dérives autoritaires qui ralentissent le développement du pays. Il meurt en 1970 après le sommet de la ligue arabe, remarquablement décrit par l’auteur au passage.

Gilbert Sinoué a réussi un exercice compliqué : raconter l’histoire politique d’un personnage complexe, qui a divisé et qui divise encore. Il évite de tomber dans le piège de la glorification de son sujet et n’hésite pas à détailler les critiques qui ont été faites à Nasser. Il permet de comprendre le poids de cet homme qui souhaitait une plus grande justice sociale (la partie réformes sociales / économiques est peu détaillée malheureusement), la fin de l’impérialisme occidental et la grandeur de l’Egypte. Il est clair qu’à la lecture de l’ouvrage le bilan est très contrasté, mais un seul homme, même bien entouré, pouvait-il relever de tels défis ?

Agréable à lire, très bien documenté, « L’aigle égyptien » est une très bonne biographie qui évite de manière intelligente les limites structurelles du genre. C’est un ouvrage utile pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Egypte, au panarabisme et de manière générale à l’histoire de la région MENA au XXème siècle. Certes, Nasser est mort depuis plus de quarante ans, mais de nombreux aspects de l’Egypte de son temps se retrouvent aujourd’hui, aussi bien positivement que négativement.


Recension réalisée le 30 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021008533.htm

Le retour des djihadistes (Patrick COCKBURN; Editions Équateurs Documents; novembre 2014)

EI_COCKBURNL’Etat islamique ou Daesh occupe depuis un an une place spécifique dans les médias qui décrivent ses exactions, soulignent la surprise et les réactions peu efficaces des politiques, et participent indirectement à la reconnaissance de cette organisation terroriste en se bornant à du factuel au lieu d’analyser les véritables enjeux. Il est vrai que la tâche est difficile car le phénomène Daesh est récent et surtout dangereux à approcher. D’où des analyses d’ « experts » peu précises, et souvent fausses, entre exagération et sous-estimation.

Seule une poignée de personnes peuvent légitimement parler de Daesh. Il s’agit surtout de personnes ayant été « sur le terrain », ayant vécu plusieurs années en Syrie ou en Irak pour comprendre réellement les ressorts des sociétés et les rapports géostratégiques. Patrick Cockburn en fait clairement partie : correspondant au Moyen-Orient pour le quotidien The Independant, il connaît parfaitement la région et en particulier l’Irak, pays à qui il a consacré plusieurs ouvrages.

Son dernier livre qui fait ici l’objet d’une recension s’intitule « le retour des djihadistes » avec pour sous-titre « aux racines de l’Etat islamique ». Dans un ouvrage d’un peu moins de 180 pages, articulé autour de six chapitres, Patrick Cockburn dresse un remarquable (et grave !) panorama géopolitique de la zone Irak / Syrie / Arabie saoudite. Evitant le piège de simplement décrire les actions actuelles de Daesh, il s’intéresse aux tendances qui ont favorisé l’émergence de ce groupe terroriste qui entend s’ancrer dans un territoire pour mettre en pratique sa vision ultra-rigoriste de l’islam salafiste, à la différence d’Al-Qaïda qui souhaitait étendre le djihad au niveau mondial.

Passé le parallèle avec le nazisme des années 30 qui ne nous semble pas pertinent, l’analyse de Cockburn permet de comprendre que Daesh est né en partie des erreurs multiples des Occidentaux. En ne s’en prenant pas aux vrais financeurs du terrorisme après le 11 septembre 2001, à savoir l’Arabie saoudite et l’Afghanistan, les Américains se sont trompés d’ennemi et se sont aventurés dans une guerre en Afghanistan qui, au lieu de mettre fin au terrorisme, n’a fait que le renforcer. De même, l’intervention en Irak a été la première étape d’un chaos croissant dans la région, et qui va à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région (le rôle de l’Iran comme puissance régionale). En déstabilisant profondément et durablement l’Irak via la non-utilisation des forces armées irakiennes existantes, via la nomination de dirigeants qui ont divisé le pays d’un point de vue confessionnel, les Etats-Unis ont préparé le terrain pour des groupes terroristes qui ont pu profiter de la désorganisation générale des services de sécurité.

Le cas syrien est emblématique de l’incapacité stratégique des Occidentaux à favoriser la paix dans la région : en annonçant avec précipitation la chute de Bachar Al-Assad, sous-estimant sa force et ses soutiens régionaux, les Occidentaux ont plongé le pays dans une catastrophe humanitaire et politique. L’opposition, divisée, mal organisée, a été très rapidement gangrénée par des groupes terroristes djihadistes, ce qui a jeté le discrédit sur l’opposition dans son ensemble et limité au strict minimum l’aide logistique internationale.

Affaibli par une décennie de lutte sans merci contre les Etats-Unis, Al-Qaïda a perdu une bonne partie de ses cadres expérimentés et s’est vu débordé progressivement par d’autres groupes djihadistes terroristes, le plus important étant Daesh. Ce dernier dispose de troupes aguerries, d’un matériel de qualité souvent volé aux forces armées irakiennes ou aux Occidentaux lors des largages aux opposants à Bachar Al-Assad, d’une capacité sans égale à médiatiser son combat, adoptant les codes occidentaux en matière de communication. Son efficacité se vérifie sur le terrain, comme en atteste les récentes informations évoquant le choix tactique de Daesh d’attaquer frontalement Damas. Ce serait un moment historique et une nouvelle démonstration de la puissance militaire et stratégique de l’Etat islamique.

Mais Patrick Cockburn, dans une démarche d’historien, voit dans la date du 10 juin 2014, un moment historique clé dans ce conflit. A cette date, Daesh est parvenu avec environ 1300 hommes à s’emparer de Mossoul, l’une des plus grandes et importantes villes d’Irak, alors que l’armée irakienne comporte plus de 350000 soldats et bénéficie d’un budget supérieur à 40 milliards de dollars. L’auteur y voit « une des plus grandes débâcles militaires de tous les temps » ce qui est partiellement juste : en effet, si l’on se base sur le seul rapport de force, il est clair que c’est un exploit unique (et inquiétant). Mais si l’on entre dans le détail du fonctionnement de chaque protagoniste, on observe que l’armée irakienne est corrompue à tous les niveaux (c’est très bien décrit par l’auteur), démoralisée, mal formée. Tandis qu’en face, le recrutement en continu de nouveaux combattants motivés, formés avec du matériel récent, prêts à mourir dans des attentats suicides, permet à Daesh de prendre l’ascendant.

Très bien écrit (et traduit), parvenant à vulgariser des réalités complexes sans tomber dans le général et l’imprécis, l’ouvrage de Patrick Cockburn est à conseiller à tous ceux, étudiants, experts ou citoyens qui cherchent à comprendre le phénomène Daesh.


Recension réalisée le 2 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://editionsdesequateurs.fr/enLibrairie/Documents/LeRetourDesDjihadistes

Le Califat du sang (Alexandre ADLER; Editions Grasset; novembre 2014)

ADLER_CALIFAT_DU_SANGL’actualité internationale est en partie dominée depuis plusieurs mois par Daesh qui sévit au Moyen-Orient et qui semble demeurer un « objet géopolitique non identifié ». Outre le débat, un peu stérile il faut en convenir, quant à l’appellation même de cette organisation terroriste, beaucoup s’interrogent quant à sa réalité politique, son histoire et ses perspectives à moyen terme.

Peu de réponses sont apportées car il est extrêmement difficile d’avoir des informations de qualité et surtout le recul nécessaire à toute analyse pertinente. Entre ceux qui y voient un groupe terroriste un peu mieux organisé que d’autres plus anciens (ils sont peu nombreux) et ceux qui perçoivent Daesh comme une menace pour la sécurité régionale voire internationale, il est important d’essayer d’avoir un point de vue raisonnable et « froid », ce qui n’est guère évident lorsqu’il s’agit d’une « entité nouvelle » qui ne correspond pas à la grille d’analyse habituelle.

C’est ce que tente de faire Alexandre Adler dans son dernier ouvrage « Le Califat du sang ». Historien spécialiste des relations internationales, auteur de nombreux ouvrages sur les enjeux stratégiques, Alexandre Adler livre ici une analyse originale, que l’on soit d’accord ou pas avec ses conclusions. La nature même de l’ouvrage pose problème : les 125 pages correspondent-elles à un essai ? Un très long éditorial ? Une introduction à une analyse plus poussée ? Voire une lettre à un ami imaginaire ?

La réponse n’est guère évidente, et cela est en partie dû à la manière d’écrire de l’auteur. Possédant une connaissance encyclopédique du Moyen-Orient, de la géopolitique des religions, il part du principe que le lecteur comprendra les allusions et surtout les raccourcis opérés ici et là. Or, son analyse aurait été plus pertinente s’il avait pris le temps de développer certains arguments qui s’apparentent à des idées irréfragables dans son ouvrage. A titre d’exemple, lorsqu’il évoque les relations Etats-Unis / Frères musulmans en Egypte, il passe très vite sur le sujet alors que son idée ne va pas de soi.

Le livre se décompose en cinq chapitres numérotés mais non nommés, ce qui laisse à penser qu’il s’agit plus de paragraphes au sein d’une argumentation continue que de chapitres balisés et traitant d’un thème spécifique.

L’approche historique de l’auteur sur les différentes tentatives de restaurer le Califat (chapitres 1 à 3) est intéressante (à l’exception du parallèle avec le régime nazi et la 2ème guerre mondiale, peu pertinent au niveau de la réflexion stratégique) et permet une bonne mise en perspective du sujet.

Le chapitre 4 porte sur Daesh et a attiré l’attention des médias car l’auteur y voit la dernière résurgence de l’islamisme et son proche et futur échec dans le monde arabo-musulman. Insister sur les faiblesses de Daesh est pertinent, mais en n’y consacrant que trois pages, l’auteur fait perdre de la force à son analyse alors que l’on pouvait penser que ce serait le cœur du sujet. Il n’entre d’ailleurs pas suffisamment dans les détails au sujet de la nature même de Daesh et de ses perspectives à court et moyen terme.

Sa thèse est intéressante (les derniers soubresauts avant la fin de l’islamisme), quoique discutable à plus d’un titre, mais en ne la développant pas comme elle le mériterait, il la transforme malheureusement en simple opinion. Soulignons en revanche sa volonté louable de mettre en évidence le rôle fondamental que doit jouer l’Iran pour la stabilité régionale, c’est suffisamment rare dans les analyses pour être souligné.

En conclusion, le livre d’Alexandre Adler aurait pu être un apport intéressant à la réflexion sur Daesh et l’islamisme de manière générale (passons sur le titre trop « médiatique » et qui ne fait pas honneur au traitement du sujet), s’il avait été davantage détaillé dans son argumentation, enrichi d’exemples précis, afin de permettre au final la contradiction sur des bases de recherche saines.


Recension réalisée le 4 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/le-califat-du-sang-9782246854579 

Occupy (Noam CHOMSKY; Editions L’Herne; janvier 2013)

OCCUPYDans le sillage des Printemps arabes, des mouvements de protestation ont émergé en Occident, qu’il s’agisse de l’Europe avec les Indignés (en référence à l’ouvrage de Stéphane Hessel « Indignez-vous ! ») ou des Etats-Unis avec le mouvement Occupy (et Occupy Wall Street dirigé spécifiquement contre l’establishment financier). De nombreux médias se sont penchés sur ces nouveaux acteurs de la société civile, mais pour une très grande majorité d’entre eux, leur analyse restait en surface, voire correspondait davantage à un jugement de valeur (quasi exclusivement négatif).

Certes, ces mouvements avaient des faiblesses et le fait qu’ils se soient essoufflés aujourd’hui tend à démontrer que leurs détracteurs avaient vu juste. Mais ce serait ignorer des événements majeurs, peu médiatisés, qui offrent pourtant une autre voie dans le développement de nos sociétés, que celle que nous suivons jusqu’à présent.

Pour faire œuvre de pédagogie et incarner cette émergence du mouvement Occupy, la figure de Noam Chomsky était sans doute parmi les plus indiquées. Intellectuel brillant, engagé, il est ici l’auteur d’un ouvrage bref (une centaine de pages) et éclairant sur ce qu’est le mouvement Occupy.

Il ne faut pas chercher dans l’ouvrage une réelle structure d’analyse. Ce fut peut-être le choix de l’auteur, cherchant à créer un parallèle avec le mouvement Occupy qui, bien qu’hétérogène de par ses membres et leurs idées, laissant suggérer même qu’il était un peu « brouillon », est parvenu à faire passer son message.

L’ouvrage se compose ainsi d’une excellente préface de Jean Bricmont qui rappelle que le monde fait aujourd’hui face à trois types de force : ceux qui pensent que la crise est passagère et gérable, ceux comme Noam Chomsky pour qui il est impératif de dépasser le système capitaliste actuel pour revenir aux idéaux des Lumières et enfin ceux qui adoptent un attitude réactionnaire, évoquant une crise des valeurs qui conduit inévitablement à un repli sur soi. Il semble clair que c’est la seconde voie qui est privilégiée dans l’ouvrage qui comprend : un chapitre sur l’économie américaine, un chapitre sur Occupy à Boston, un entretien avec un étudiant sur trente années de lutte des classes, un chapitre sur Interoccupy.org (un site internet où sont hébergées les contributions du mouvement), un chapitre sur la manière de peser sur la politique étrangère et enfin un hommage à Howard Zinn, historien américain et défenseur acharné du mouvement des droits civiques.

Ces chapitres apparemment déconnectés ne font qu’un si l’on accepte que la compréhension du mouvement Occupy passe par l’assemblage d’un puzzle intellectuel où dominent quelques constantes. Le mouvement est le premier grand soulèvement populaire de ces dernières années ; il cherche à créer un élan de solidarité en donnant la parole aux 99% de la population qui trop souvent se tait devant la puissance économique et financière des 1% restants, laissant ainsi suggérer que nous avons affaire aux Etats-Unis (et dans d’autres pays) à une ploutocratie.

De nombreuses mesures sont réclamées par Noam Chomsky qui se fait le porte-parole direct et indirect du mouvement Occupy : fin de la personnification des entreprises (ce qui crée des problèmes juridiques considérables), fin du financement par les entreprises des campagnes électorales, refonte du modèle économique en partant du constat que ce n’est pas l’argent qui manque mais bien les outils d’une production réelle. De ce dernier point découle la nécessite d’une autogestion des usines lorsque ces dernières sont condamnées par des investisseurs qui pensent avant tout à leur profit à court terme et qui négligent les réalités humaines de villes entières.

A plusieurs reprises dans l’ouvrage (qui prend souvent la forme d’entretiens entre l’auteur et des participants au mouvement) est évoquée la problématique de la diffusion des idées du mouvement. La réponse de l’auteur est simple, voire sans doute trop pour ses modalités pratiques : favoriser le débat participatif en mettant en place des réseaux à taille humaine. Noam Chomsky incite chaque participant à aller discuter, argumenter avec des inconnus pour leur exposer les idées du mouvement, car seul un nombre croissant de personnes convaincues pourra faire infléchir les politiques des dirigeants.

L’auteur privilégie la capacité de l’homme, alors que beaucoup misent aujourd’hui sur le pouvoir des nouvelles technologies (sans doute à tort), à changer les choses, à repartir sur des bases saines pour partager équitablement le pouvoir, en permettant localement d’élire des représentants qui pourraient être démis de leurs fonctions rapidement et simplement en cas d’échec. Noam Chomsky reconnaît que le combat est difficile mais il insiste sur la nécessité de le poursuivre sur le long terme, quitte à aller à contre-courant de l’opinion véhiculée par les médias et ceux mis en accusation par le mouvement. Rappelons au passage que plus de six mille personnes ont été arrêtées pour avoir soutenu le mouvement Occupy, et ce au sein même de la démocratie américaine.

Déroutant dans sa structure, Occupy de Noam Chomsky n’en demeure pas moins intéressant et profondément actuel. Il suffit de lire les quelques passages critiquant les politiques d’austérité pour voir que ce livre accessible à tous mériterait d’être davantage repris par les médias pour évoquer un autre modèle de développement et de société. Sans prétendre fixer un agenda politique (ce qui serait assez dogmatique et contraire à sa démarche intellectuelle), l’auteur donne des bases solides pour que chacun agisse à son niveau et permette au plus grand nombre de s’en sortir par le haut. C’est un livre utile pour qui s’intéresse aux différents visages de la société civile.


Recension réalisée le 12 septembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelherne.com/index.php?option=com_k2&view=item&id=359:occupy&Itemid=32

L’éveil d’un continent, Géopolitique de l’Amérique latine et de la Caraïbe (Christophe VENTURA; Editions Armand Colin; juin 2014)

GEOPOLITIQUE_AMERIQUE_LATINE_VENTURAL’Amérique latine est sous le feu des projecteurs actuellement avec la Coupe du Monde au Brésil, le récent Sommet Net Mundial, et de façon générale depuis plusieurs années grâce à son essor économique et social, sa vie politique qui a fait émerger des personnalités marquantes sur la scène internationale telles que Chavez ou Lula. Pourtant, curieusement, l’écrasante majorité des ouvrages sortis sur cet ensemble géographique porte sur un ou deux pays au maximum (Brésil et Argentine surtout) et il est extrêmement difficile, voire impossible de trouver un livre proposant une analyse géopolitique du sous-continent américain.

Ce manque est désormais comblé avec brio par le premier livre de Christophe Ventura, chercheur associé à l’IRIS, collaborateur régulier du Monde diplomatique et acteur associatif. Le titre et le sous-titre de l’ouvrage illustrent parfaitement le positionnement de l’auteur : l’objectif est de comprendre la place croissante qu’occupe ce continent sur la scène internationale, en évitant au passage l’écueil fréquent d’ « oublier » la Caraïbe.

Le livre se compose de cinq chapitres thématiques, permettant ainsi une analyse d’ensemble, ce qu’un plan pays par pays n’aurait pas permis. Le premier chapitre, portant sur la place de l’Amérique latine et de la Caraïbe dans le capitalisme mondialisé est sans doute le plus compliqué à suivre pour un non initié aux questions économiques. En effet, l’auteur démontre avec intérêt les disparités économiques dans la région et les rapports de force économiques entre pays sud-américains et le reste du monde, mais au prix d’une avalanche de chiffres. Davantage de tableaux synthétiques auraient amélioré la clarté de la présentation ; de même, il est dommage qu’il n’y ait pas de cartes. Une carte des flux entre pays ou une carte représentant les intégrations régionales multiples auraient été un vrai plus.

Le second chapitre est remarquable car en quelques pages, on arrive à comprendre la singularité de l’émergence des dirigeants sud-américains des années 90-2000, qui pour la plupart ne sont pas des politiciens de formation. Ils ont succédé à des dirigeants souvent autoritaires qui avaient freiné le développement économique de la région et qui surtout n’avaient pas de politique sociale efficace.

Le troisième porte sur les multiples (on est surpris par leur nombre !) intégrations régionales qui font penser à un millefeuille et à une certaine cacophonie, dans la mesure où certaines associations font doublon, où il n’y a pas de vision globale et stratégique qui se dégage. C’est à la fois la force et la faiblesse de cet ensemble : sa capacité à opérer des rapprochements sur des sujets précis (souvent d’ordre économique mais pas seulement) mais sa difficulté à afficher un front uni, afin de peser davantage sur les négociations internationales.

Les deux derniers chapitres s’attardent sur les relations qu’entretient ce continent plein de promesses (à la lecture de l’ouvrage, on peut y voir un laboratoire d’idées, le lieu d’expériences politiques, économiques et surtout sociales nouvelles et innovantes) d’autres ensembles géographiques (surtout du « Sud ») / pays comme l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Inde ou la Russie. L’auteur veille à montrer systématiquement les disparités dans les échanges qui sont très souvent dissymétriques et incite à ne pas oublier la pluralité de ce continent, encore très inégalitaire aussi bien sur la scène régionale que dans l’espace mondial.

Les sous-parties sur les relations Chine / Amérique latine & Etats-Unis / Amérique latine sont remarquables en raison de la finesse d’analyse de l’auteur qui dresse un tableau subtil des rapports de force, démontrant que l’Amérique latine a une carte à jouer face aux deux premières puissances économiques. La Chine y voit un moyen d’assurer ses approvisionnements énergétiques tout en développant un nouveau marché pour l’exportation de ses produits, tandis que les Etats-Unis entendent rétablir leur influence (sur des bases plus saines espérons-le), conscients que leur hégémonie est fortement discutée aujourd’hui.

Il aurait été vain de chercher à produire un livre couvrant tous les aspects de ce continent, mais Christophe Ventura réussit le tour de force de donner au lecteur une idée précise et originale de ce que sont l’Amérique latine et la Caraïbe aujourd’hui. Il fait preuve de suffisamment de recul pour que nous comprenions non seulement la spécificité de cet ensemble géographique et géostratégique, mais également les interactions qu’il façonne sur l’échiquier international.

Le livre de Christophe Ventura est à recommander aux initiés et aux non-initiés, à tous ceux qui ont un intérêt pour ce continent dont l’éveil aura dans les prochaines années des conséquences toujours plus profondes pour les puissances historiques du Nord et pour les autres puissances du Sud.


Recension réalisée le 15 juillet 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/livre/565451/l-eveil-d-un-continent–geopolitique-de-l-amerique-latine-et-de-la-caraibe.php

Kennedy, une vie en clair-obscur (Thomas SNEGAROFF; Editions Armand Colin; septembre 2013)

KennedyNous avons pour habitude de publier des recensions d’ouvrages de géopolitique ou ayant trait aux relations internationales. Il peut arriver que nous soyons amenés à faire une exception lorsque le sujet le mérite, ce qui est le cas avec le dernier ouvrage de Thomas Snégaroff, historien spécialiste de la présidence américaine, portant sur John Fitzgerald Kennedy.

La date de parution de cette biographie correspond à quelques mois près au 50ème anniversaire de l’assassinat de l’ancien Président américain à Dallas le 22 novembre 1963. Comme on pouvait s’y attendre, de nombreux ouvrages viennent de sortir pour « profiter de cet anniversaire » qui fascine toujours autant les médias, avec le risque d’une offre littéraire et intellectuelle de niveau variable.

Ce n’est pas le cas du livre de Thomas Snégaroff qui impressionne par sa maîtrise du personnage Kennedy, sa capacité à remettre dans son contexte chaque idée avancée, ainsi que sa faculté à écrire simplement sans renoncer à la finesse d’analyse qu’un tel travail exige. Ce dernier n’est pas évident, comme le rappelle l’auteur au début de l’ouvrage, puisqu’il n’est ni question de faire l’éloge d’un président, aussi charismatique soit-il, sous peine d’occulter ses aspects les moins connus et parfois les moins avouables, ni question de s’interroger exclusivement sur la construction du mythe, thématique intéressante mais qui bride les autres dimensions d’analyse.

Sur un peu plus de deux cent pages, en une dizaine de chapitres aux titres courts et directs (Racines, Souffrances d’enfance, Inga…), l’auteur parvient à nous présenter un homme politique complexe à travers des moments clés de sa vie. Une véritable progression dans la compréhension de qui fut Kennedy se fait jour avec les interconnexions entre les chapitres, l’auteur démontrant de façon éclatante les constantes qui ont conduit un enfant malade, considéré comme le second de la famille après son frère aîné, à la tête de la plus grande puissance du monde.

Ce que l’on supposait mais qui se vérifie à la lecture du livre, c’est le rôle majeur qu’a joué le père de John, Joseph Kennedy qui a mis sa fortune au service de la carrière de son fils, n’hésitant pas à faire pression sur ceux pouvant jouer un rôle dans l’ascension de celui-ci. Cette influence majeure du père ne doit pas pour autant occulter la formidable capacité de résistance de Jack (JFK) qui échappe à la mort à de nombreuses reprises (Seconde Guerre mondiale et maladie d’Addison), parvenant à se remettre en cause quand nécessaire pour cacher son tempérament et ses erreurs afin de gravir les marches de la vie politique, prenant ainsi le relais d’un frère aîné mort lors de la Seconde Guerre mondiale.

JFK parvient à transformer des semi-échecs (son activité militaire dans le Pacifique, ses résultats universitaires assez moyens entre autres) en succès retentissants grâce à une propagande conçue par sa famille (tous se mobilisent), et qu’il entretient également, n’hésitant pas à faire acheter ses productions littéraires pour les faire rentrer dans le haut des classements par exemple. Le passage sur la crise de Cuba et le bras de fer entrepris avec l’ennemi soviétique résume à lui seul les forces et faiblesses de JFK qui parvient à se sortir d’une mauvaise passe, évitant au monde un affrontement militaire aux conséquences potentiellement catastrophiques.

Ce qui compte pour la famille Kennedy, c’est la réussite ; un véritable culte est voué à ceux qui entreprennent, qui ne renoncent pas, jusqu’à atteindre le but visé.

On aurait aimé un chapitre supplémentaire sur la courte présidence de Kennedy, où auraient été davantage explicitées ses actions en matière de politique intérieure. Cela aurait été d’autant plus intéressant que le succès de sa campagne contre Nixon a été le résultat d’un savant mélange d’intelligence politique, de stratégie, de concessions afin d’attirer le plus grand nombre, prenant le risque d’en décevoir également beaucoup une fois élu. Le chapitre sur Dallas et l’assassinat ne tombe pas dans le sensationnalisme ; il est au contraire très subtil et délicat.

Que l’on soit amateur ou pas de biographies, le livre de Thomas Snégaroff mérite d’être lu et relu. Très bien écrit et construit, il permet d’entrevoir quelques facettes d’un des hommes politiques américains les plus connus sur la scène internationale, aussi bien pour l’espoir qu’il suscitât que pour sa mort tragique.


Recension rédigée le 13 novembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/livre/457439/kennedy.php