L’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat (Olivier HANNE, Thomas FLICHY DE LA NEUVILLE; Editions Bernard Giovanangeli Éditeur; novembre 2014)

etatislamiqueLa littérature sur l’Etat islamique ou Daesh commence à être de plus en plus riche, ce qui est une bonne chose pour qui cherche à comprendre la menace que constitue cette entité et contre qui aucune réelle stratégie n’a porté ses fruits, voire n’a été réellement élaborée jusqu’à présent. On côtoie des livres décevants (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-califat-du-sang-alexandre-adler-editions-grasset-novembre-2014/) et des livres de qualité (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-retour-des-djihadistes-patrick-cockburn-editions-equateurs-documents-novembre-2014/). L’ouvrage qui fait l’objet ici d’une recension s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie.

Le titre du livre, l’Etat islamique, et surtout son sous-titre Anatomie du nouveau Califat promettent beaucoup et ne déçoivent guère : en effet, les deux auteurs, Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, ont adopté une approche multifactorielle (historique, culturelle, religieuse, sociétale) à même de donner des clés pour mieux cerner la réalité dangereuse que constitue l’Etat islamique.

Leur analyse rappelle à juste titre que Daesh est né du chaos irakien en 2003 ; la faillite de l’Etat irakien a permis l’émergence de groupes terroristes djihadistes qui ont pu se développer relativement rapidement, profitant au passage d’une gouvernance catastrophique avec Nouri al-Maliki qui a favorisé l’opposition chiite / sunnite par sa politique communautariste. Mais à la différence d’un groupe comme Al-Qaïda qui avait pour stratégie d’agir sur tous les continents sans un réel ancrage local, l’Etat islamique (EIIL pour Etat islamique en Irak et au Levant créé en 2013 qui a succédé à l’Etat islamique d’Irak fondé en 2006) a pour but de s’implanter localement et durablement dans un espace qui se trouve aujourd’hui à cheval sur la Syrie et l’Irak.

Sa montée en puissance et sa prise de leadership sur Al-Qaïda se sont réalisées « grâce » à la guerre en Syrie, où Daesh a montré de redoutables qualités : à la tête de troupes toujours plus nombreuses et très motivées (à la différence de l’armée irakienne qui s’est enfuie lors de la bataille de Mossoul par exemple alors qu’elle était bien plus nombreuse et mieux équipée), Daesh parvient à s’emparer grâce à un armement efficace de villes stratégiques (Raqqa en Syrie par exemple) et à y imposer ses règles de vie. Ses victoires rapides et sa capacité à imposer sa loi s’expliquent par deux facteurs majeurs : une brutalité dans les combats et dans le traitement réservé aux ennemis (militaires, religieux, etc…), ainsi qu’une guerre de propagande parfaitement orchestrée (Daesh est l’organisation la plus efficace en la matière aujourd’hui) qui inspirent la crainte au sein des populations civiles.

Ce proto-état qui se dessine est évidemment source d’un accroissement des tensions dans la région avec une redistribution des pouvoirs. Le problème est que bien que les Etats de la région considèrent Daesh comme une menace pour la stabilité de leur pouvoir, ils ne sont pas forcément d’accord sur les raisons de cette menace et surtout beaucoup se satisfont des crises que pourraient connaître leurs voisins. Pourtant, il y urgence à agir collectivement, car après l’Irak (qui n’a d’état que le nom désormais), la Syrie (qui résiste grâce à Bachar Al-Assad et aux forces kurdes), d’autres pays risquent d’être les prochaines cibles de l’Etat islamique : l’Arabie Saoudite, la Jordanie et sans doute des pays du Maghreb, où les groupes terroristes se développent de plus en plus.

Cet état en construction a une dimension historique et religieuse importante, qui participe de sa tentative de légitimation. Le terme de califat n’est pas anodin, de même que les mots et les symboles employés par l’émir Abu Bakr al-Baghdadi qui s’emploie à établir des connexions avec une version (biaisée il est vrai) d’un islam médiéval rigoriste, voire fanatique. C’est sans doute la partie de l’ouvrage la plus intéressante car elle apporte un degré d’analyse sur cette dimension religieuse et surtout sur cette propagande religieuse que l’on ne retrouve pas ailleurs, et ce sans tomber dans la caricature. Sa lecture est tout à fait complémentaire d’autres bons livres comme celui de Patrick Cockburn.

Publié en novembre 2014, l’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat est un livre rigoureux aux analyses pertinentes qui se vérifient. L’exercice est d’autant plus périlleux que les événements sont en cours et qu’il est difficile d’avoir du recul et de sortir du simple factuel. Pourtant, les deux auteurs réussissent brillamment l’exercice via une réflexion historique qui révèle les tendances lourdes de cette entité terroriste et des enjeux géopolitiques de la région. C’est suffisamment rare pour être souligné.

Très bien écrit, adoptant un plan classique mais efficace (l’avènement de l’Etat islamique, le Califat islamique, la recomposition du Moyen-Orient), ce livre mérite d’être lu et relu pour aider à la réflexion et compléter les informations des médias. Tout au plus regrettera-t-on la clarté des cartes (pourtant très utiles) et le niveau des scénarii en guise de conclusion qui, bien que très intéressants, auraient mérité quelques pages de détails supplémentaires.


Recension réalisée le 22 juin 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.bgedition.com/detailboutique.do?prod=BG145 

Le retour des djihadistes (Patrick COCKBURN; Editions Équateurs Documents; novembre 2014)

EI_COCKBURNL’Etat islamique ou Daesh occupe depuis un an une place spécifique dans les médias qui décrivent ses exactions, soulignent la surprise et les réactions peu efficaces des politiques, et participent indirectement à la reconnaissance de cette organisation terroriste en se bornant à du factuel au lieu d’analyser les véritables enjeux. Il est vrai que la tâche est difficile car le phénomène Daesh est récent et surtout dangereux à approcher. D’où des analyses d’ « experts » peu précises, et souvent fausses, entre exagération et sous-estimation.

Seule une poignée de personnes peuvent légitimement parler de Daesh. Il s’agit surtout de personnes ayant été « sur le terrain », ayant vécu plusieurs années en Syrie ou en Irak pour comprendre réellement les ressorts des sociétés et les rapports géostratégiques. Patrick Cockburn en fait clairement partie : correspondant au Moyen-Orient pour le quotidien The Independant, il connaît parfaitement la région et en particulier l’Irak, pays à qui il a consacré plusieurs ouvrages.

Son dernier livre qui fait ici l’objet d’une recension s’intitule « le retour des djihadistes » avec pour sous-titre « aux racines de l’Etat islamique ». Dans un ouvrage d’un peu moins de 180 pages, articulé autour de six chapitres, Patrick Cockburn dresse un remarquable (et grave !) panorama géopolitique de la zone Irak / Syrie / Arabie saoudite. Evitant le piège de simplement décrire les actions actuelles de Daesh, il s’intéresse aux tendances qui ont favorisé l’émergence de ce groupe terroriste qui entend s’ancrer dans un territoire pour mettre en pratique sa vision ultra-rigoriste de l’islam salafiste, à la différence d’Al-Qaïda qui souhaitait étendre le djihad au niveau mondial.

Passé le parallèle avec le nazisme des années 30 qui ne nous semble pas pertinent, l’analyse de Cockburn permet de comprendre que Daesh est né en partie des erreurs multiples des Occidentaux. En ne s’en prenant pas aux vrais financeurs du terrorisme après le 11 septembre 2001, à savoir l’Arabie saoudite et l’Afghanistan, les Américains se sont trompés d’ennemi et se sont aventurés dans une guerre en Afghanistan qui, au lieu de mettre fin au terrorisme, n’a fait que le renforcer. De même, l’intervention en Irak a été la première étape d’un chaos croissant dans la région, et qui va à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région (le rôle de l’Iran comme puissance régionale). En déstabilisant profondément et durablement l’Irak via la non-utilisation des forces armées irakiennes existantes, via la nomination de dirigeants qui ont divisé le pays d’un point de vue confessionnel, les Etats-Unis ont préparé le terrain pour des groupes terroristes qui ont pu profiter de la désorganisation générale des services de sécurité.

Le cas syrien est emblématique de l’incapacité stratégique des Occidentaux à favoriser la paix dans la région : en annonçant avec précipitation la chute de Bachar Al-Assad, sous-estimant sa force et ses soutiens régionaux, les Occidentaux ont plongé le pays dans une catastrophe humanitaire et politique. L’opposition, divisée, mal organisée, a été très rapidement gangrénée par des groupes terroristes djihadistes, ce qui a jeté le discrédit sur l’opposition dans son ensemble et limité au strict minimum l’aide logistique internationale.

Affaibli par une décennie de lutte sans merci contre les Etats-Unis, Al-Qaïda a perdu une bonne partie de ses cadres expérimentés et s’est vu débordé progressivement par d’autres groupes djihadistes terroristes, le plus important étant Daesh. Ce dernier dispose de troupes aguerries, d’un matériel de qualité souvent volé aux forces armées irakiennes ou aux Occidentaux lors des largages aux opposants à Bachar Al-Assad, d’une capacité sans égale à médiatiser son combat, adoptant les codes occidentaux en matière de communication. Son efficacité se vérifie sur le terrain, comme en atteste les récentes informations évoquant le choix tactique de Daesh d’attaquer frontalement Damas. Ce serait un moment historique et une nouvelle démonstration de la puissance militaire et stratégique de l’Etat islamique.

Mais Patrick Cockburn, dans une démarche d’historien, voit dans la date du 10 juin 2014, un moment historique clé dans ce conflit. A cette date, Daesh est parvenu avec environ 1300 hommes à s’emparer de Mossoul, l’une des plus grandes et importantes villes d’Irak, alors que l’armée irakienne comporte plus de 350000 soldats et bénéficie d’un budget supérieur à 40 milliards de dollars. L’auteur y voit « une des plus grandes débâcles militaires de tous les temps » ce qui est partiellement juste : en effet, si l’on se base sur le seul rapport de force, il est clair que c’est un exploit unique (et inquiétant). Mais si l’on entre dans le détail du fonctionnement de chaque protagoniste, on observe que l’armée irakienne est corrompue à tous les niveaux (c’est très bien décrit par l’auteur), démoralisée, mal formée. Tandis qu’en face, le recrutement en continu de nouveaux combattants motivés, formés avec du matériel récent, prêts à mourir dans des attentats suicides, permet à Daesh de prendre l’ascendant.

Très bien écrit (et traduit), parvenant à vulgariser des réalités complexes sans tomber dans le général et l’imprécis, l’ouvrage de Patrick Cockburn est à conseiller à tous ceux, étudiants, experts ou citoyens qui cherchent à comprendre le phénomène Daesh.


Recension réalisée le 2 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://editionsdesequateurs.fr/enLibrairie/Documents/LeRetourDesDjihadistes

La guerre au Mali, comprendre la crise au Sahel et au Sahara, enjeux et zones d’ombre (sous la direction de Michel GALY; Editions La Découverte; juin 2013)

LA GUERRE AU MALILe Président François Hollande s’est rendu en septembre 2013 au Mali pour féliciter le nouveau président élu mais également pour se féliciter du succès de l’opération militaire française appelée « Serval » qu’il a lancée le 11 janvier 2013, afin de mettre un terme à la progression des forces djihadistes et des Touaregs vers le sud du pays. Présentée comme une victoire, cette opération ressemble en vérité davantage à un écran de fumée, censé caché des problèmes bien plus complexes, pour lesquels la France a d’ailleurs une part de responsabilité.

Tout d’abord, même s’il y a eu des combats, force est de constater que les affrontements n’ont pas été aussi nombreux qu’imaginés par les militaires français, pour la simple raison que leurs adversaires ont préféré se replier, se cacher, pour entreprendre par la suite une guerre de harcèlement, une fois que le gros des troupes françaises aura regagné la France.

Deuxièmement, l’intervention a eu lieu exclusivement au Mali, laissant penser que le problème nécessitant une action militaire (mais est-ce que le militaire est suffisant dans ce genre de situation ?) était circonscrit au pays. Or, dès la lecture de la quatrième de couverture de l’ouvrage dirigé par Michel Galy, professeur de géopolitique, on comprend bien que l’attention doit être portée sur l’ensemble de la zone Sahel / Sahara. En effet, une action terroriste perpétrée sur le territoire algérien par exemple peut être le résultat d’actions antérieures entreprises dans des pays voisins pour des motifs transnationaux.

A première vue, on aurait pu craindre que l’ouvrage « La guerre au Mali » soit de faible qualité, pauvre en contenu et qu’il ne se contente que d’enrichir des informations factuelles fournies par les médias, eu égard à la date de publication, très proche du déroulement du conflit. Or, il n’en est rien. Nous avons ici affaire à un livre de grande qualité, qui permet en un peu moins de deux cent pages d’avoir des éléments d’analyse pertinents quant à la géopolitique de la région Sahel / Sahara.

L’ouvrage est composé de huit chapitres, autonomes dans leur lecture, même s’il est préférable de suivre l’ordre retenu pour mieux apprécier le niveau d’analyse très détaillé des derniers chapitres. Michel Galy a réuni des experts de la région qui offrent un regard sans concession sur une guerre que tous jugent insuffisante pour remédier aux problèmes de fond de la région. Ils mettent en avant également le fait que cette guerre répondait à une certaine « logique », car elle est le fruit d’une histoire complexe de la région Sahel / Sahara où se mêlent héritage colonial (français principalement), revendications sociétales (les Touaregs), jeux troubles des services secrets de la région (et en particulier le DRS algérien), crise économique et humanitaire qui perdure en raison des conditions climatiques peu favorables, mais aussi et surtout d’une désorganisation des pouvoirs en place qui ont adopté des modèles occidentaux sans les adapter à leurs spécificités.

Le chapitre 2 sur « le nouveau « grand jeu » des puissances occidentales au Sahel » de Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, le chapitre 4 intitulé « quelques traits du Mali en crise » de Jean-Louis Sagot-Duvauroux et le chapitre 6 sur « « la question touarègue », quels enjeux ? » de Hélène Claudot-Gawad apportent des grilles de lecture fondamentales sur les problématiques de la région et du Mali en particulier, tant et si bien que l’on aurait souhaité que cet ouvrage soit publié il y a quelques années, afin de tenter de rectifier le tir et d’éviter la situation actuelle.

En effet, le temps joue clairement contre ceux qui cherchent des solutions : la question touarègue n’est en rien réglée alors qu’elle est une pierre angulaire des troubles dans la région, même s’il faut reconnaître que les services secrets algériens (et occidentaux) ont une part de responsabilité dans ce chaos. Les programmes régionaux, favorisés surtout par les Etats-Unis, ne permettent pas d’avancées notables, car leurs interlocuteurs sont divisés et cherchent avant tout leur propre intérêt. La France n’est pas absente de la région, comme en témoigne son intervention au Mali, mais sa marge de manœuvre n’est pas non plus si grande qu’on pourrait bien vouloir l’imaginer, eu égard à sa forte dépendance des ressources énergétiques de la région.

Le livre « La guerre au Mali » est clairement une réussite, qui devrait être lu par tous ceux aspirant à comprendre à la fois une guerre, mais aussi la géopolitique d’une région qui n’est pas si loin de l’Occident. Bien écrit, accessible à tous mais sans renoncer à un contenu parfois pointu, le livre aurait peut-être mérité, pour être complet, un chapitre davantage prospectif, s’interrogeant (quitte à se tromper) sur le devenir à 5-10 ans de cette région à l’intérêt géo sécuritaire majeur pour le monde.


Recension rédigée le 22 septembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_guerre_au_Mali-9782707176851.html