Assad (Régis le Sommier; Editions de la Martinière; janvier 2018)

Comme citoyens, nous pensons connaître Bachar el-Assad. Depuis une décennie désormais, le président syrien occupe une part importante de l’actualité française en matière de politique étrangère pour ses relations avec la France, mais surtout pour son rôle dans le conflit syrien qui dure depuis 2011. A force de reportages, d’interviews, les éléments du puzzle apparaissent et de nombreux ouvrages sont déjà sortis pour donner des compléments d’information et d’analyse. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’est pas un énième livre sur Bachar el-Assad ou la guerre en Syrie, mais plutôt un essai sur le rôle du président syrien dans le conflit, une réflexion sur la perception de celui-ci en Occident et en filigrane un questionnement sur la place d’un journaliste, d’un reporter dans une guerre si complexe à traiter.

Précisons tout d’abord que le titre de l’ouvrage, simplement « Assad », est assez surprenant car il ne correspond pas véritablement au contenu. On peut y voir une logique de communication marketing, mais cela dessert au final le livre qui traite de multiples sujets. Comme l’indique l’auteur à la fin du livre, son but est de raconter la Syrie à travers son président controversé ; la démarche n’est pas véritablement académique comme pourrait l’être pour un universitaire, elle répond davantage à une logique d’approche pratique retenue par l’auteur qui est grand reporter et directeur adjoint de Paris Match. En un peu plus de deux cents pages, articulés autour d’une dizaine de chapitres thématiques, Régis le Sommier réussit de manière très pédagogique à relever plusieurs défis : rendre accessible la compréhension du conflit syrien, proposer un portrait nuancé du président syrien (sans passer sous silence sa responsabilité dans le drame que vit le peuple syrien) et enfin questionner la perception du lecteur d’un conflit complexe via le filtre des médias dont la méthodologie peut parfois être discutable.

Rappelons tout d’abord que l’image de Bachar el-Assad et de la Syrie en général auprès de la France a évolué au fil des années. Par le passé, les relations étaient excellentes, en particulier lorsque Roland Dumas était au Quai d’Orsay. Elles ont connu un point de rupture, temporaire mais marquant, sous la présidence de Jacques Chirac, lors de l’attentat de 2005 à Beyrouth contre le Premier ministre libanais Rafic Hariri ami du président français, attentat pour lequel la Syrie a été accusée d’être l’instigatrice. Pour autant, les relations vont se réchauffer sous la présidence de Nicolas Sarkozy, ce dernier allant même jusqu’à le convier au défilé du 14 juillet 2008, avant de se refroidir rapidement suite à la répression sanglante et aveugle opérée par les autorités syriennes dès mars 2011.

Ce changement d’approche diplomatique du président syrien est évidemment lié à la politique conduite par ce dernier dans son pays. Comme le rappelle Régis le Sommier à plusieurs reprises dans le livre, Bachar el-Assad n’avait pas vocation à devenir président. Après des études à l’étranger (Angleterre), il revient en Syrie en 1994 et est mis à la tête de la Société informatique syrienne où il va organiser le développement d’Internet et son accessibilité ; suite à la mort de son frère Bassel successeur prévu de leur père Hafez el-Assad, il succède à ce dernier en 2000. Il mène dans un premier temps une politique d’ouverture avec la constitution entre autres de montada, qui sont des forums de discussion entre opposants se tenant dans des habitations privées (page 25), signe d’une volonté de dialogue et de modernisation de la société, comme en témoigne également le programme informatique « Internet pour tous ». Cependant, cette politique ne va pas durer, en raison de l’élection d’Ariel Sharon en Israël, du sentiment anti-syrien au Liban, facteurs qui vont pousser le président syrien à mettre fin aux réformes.

Lorsque le Printemps arabe se fait sentir en Syrie en mars 2011, le pays vient de connaître une sécheresse terrible débutée en 2006 et qui a provoqué une crise agricole majeure, sans que le gouvernement ne parvienne à trouver de solutions efficaces. L’insurrection démarre dans la ville de Deraa, une ville pauvre qui a connu une très forte croissance démographique : le gouverneur en place réagit de manière totalement disproportionnée (nombreux morts dont des femmes et des enfants, emprisonnements arbitraires, etc…), ce qui conduit à l’expansion de l’insurrection à la base locale. Au lieu de calmer rapidement la situation en appelant à la retenue ses forces de sécurité, Bachar el-Assad va mener une stratégie de surenchère, basant sa politique sur la force et la répression, ne faisant ainsi que renforcer la détermination de l’opposition. La situation n’est évidemment pas manichéenne, dans les deux camps des exactions ont été commises (mais pas d’un point de vue comparable), mais en rapatriant plus tôt le gouverneur de la ville de Deraa et en faisant appliquer la justice de manière « éclairée », le conflit syrien aurait eu une chance de ne pas dégénérer en guerre complexe.

Les partisans de négociations avec les « rebelles » (terme employé par le pouvoir) vont être inaudibles à partir de juillet 2012, un des nombreux moments clés de la guerre, lorsque les rebelles parviennent à placer une bombe au siège de la Sécurité nationale à Damas, tuant sur le coup le ministre de la Défense. En effet, non seulement ils ont tué un proche du président occupant un poste stratégique, mais surtout ils sont parvenus à agir au sein même de la capitale, défiant ainsi la capacité de Bachar el-Assad à assurer la sécurité dans sa propre ville. Dans le même temps, l’insurrection va réussir à occuper une partie d’Alep, créant ainsi un nouveau front pour les forces militaires du président. Alep n’est pas juste une ville, c’est la plus grande métropole de Syrie et la plus riche, elle revêt à la fois une dimension stratégique et symbolique.

Très tôt, de nombreux médias et experts occidentaux tablent sur une défaite rapide de Bachar el-Assad, le jugeant inexpérimenté pour reprendre le contrôle du pays, mal conseillé, et appliquant au conflit une grille de lecture confessionnelle, le président syrien étant alaouite, une branche du chiisme, largement minoritaire dans le pays. Plusieurs remarques s’imposent : les événements ont montré que le président syrien a une capacité de résilience certaine, apprenant vite les mécanismes de la guerre pour rester en place et remporter des victoires. De plus, la grille de lecture confessionnelle n’est pas véritablement pertinente comme le note l’auteur page 25 : c’est davantage l’extrême pauvreté des campagnes qui explique la prise d’une partie d’Alep par l’insurrection que les questions confessionnelles. Rappelons par ailleurs que la femme du président, Asma el-Assad est originaire d’une famille sunnite, ce qui peut être vu comme une « caution » pour les 70% de sunnites qui composent la population syrienne. Dans le même esprit, une majorité des généraux, des ministres et des soldats sont sunnites. En vérité, même si une partie de la population souhaite le départ de Bachar el-Assad, elle craint davantage l’éclatement du pays et une prise de contrôle par Daech qui au fur et à mesure de ses opérations, accroît sa possession territoriale. Bachar el-Assad doit donc à la fois combattre les « rebelles » et les membres de Daech ; à de nombreuses reprises il fera de ses deux adversaires un ennemi commun, prétextant l’infiltration de terroristes au sein de l’insurrection (ce qui était vrai) pour refuser tout dialogue avec une opposition qualifiée systématiquement de terroristes.

Quant aux puissances occidentales, leur stratégie est à la fois confuse et contre-productive. Le président américain Obama avait fixé comme « ligne rouge », c’est-à-dire la limite à ne pas franchir sans quoi les Etats-Unis interviendraient, l’utilisation d’armes chimiques. Pourtant, lorsqu’en août 2013, une attaque au gaz sarin est menée dans la Ghouta près de Damas (Bachar el-Assad a toujours nié son implication… sans convaincre les experts sur le sujet) le président américain refuse au dernier moment d’intervenir. Il donne ainsi un double signal : à Bachar el-Assad en lui montrant que ses menaces ne sont pas suivies d’actions et à l’insurrection en lui faisant comprendre indirectement qu’elle l’abandonne. Il ne s’agit pas ici de discuter du bien fondé de l’ingérence, mais simplement de constater la perception qu’a eu la décision d’Obama au sein de chaque camp. La France par la voix de son ministre Laurent Fabius met Bachar el-Assad comme adversaire principal en Syrie, ce que déplore l’auteur pour qui il fallait avant tout lutter contre Daech. Il regrette également la surenchère verbale à l’encontre du président syrien, Laurent Fabius indiquant que ce dernier ne devrait pas avoir sa place sur terre… Sans atténuer un seul instant les crimes du président syrien, ce genre de propos n’est guère constructif d’un point de vue diplomatique…

Malgré les pressions internationales et un environnement géostratégique sur le terrain pour le moins complexe, Bachar el-Assad résiste et une des explications réside dans sa fine compréhension de la société syrienne. Lors d’une interview avec l’auteur, il ne dit pas comment fonctionne le pouvoir, mais indique comment il ne fonctionne pas, c’est-à-dire avec x qui tirerait les ficelles en s’appuyant sur y, contrairement à ce qu’évoquent certains analystes. Il définit la Syrie comme une entité organique en utilisant le terme de asabiyya (concept développé par le philosophe arabe du Moyen-Âge Ibn Khaldoun), qui implique une solidarité sociale et une conscience groupale (page 68).

La guerre connaît un tournant majeur le 3 septembre 2015 lorsque la Russie répond à la demande officielle d’ « aide militaire ». L’auteur juge la terminologie trompeuse car en vérité, il s’agit d’une authentique intervention militaire. La Russie utilise de fortes capacités militaires, faisant appel à des sociétés militaires privées (dont la société Wagner, surnom de son fondateur Dmitry Utkin, un ex des forces spéciales russes) envoyées en première ligne pour limiter les pertes chez les soldats réguliers. Leur efficacité est manifeste, comme en témoigne leur participation à la bataille de Palmyre (très médiatisée), qui sera reprise à l’Etat islamique en mars 2016, constituant pour ce dernier sa première grosse défaite (l’EI réoccupera la ville en décembre 2016).

L’auteur se focalise à partir du chapitre 7 (le plus réussi) sur la guerre à Alep qu’il définit à nouveau comme un tournant. Sa présentation des rapports de force est très précise et permet d’avoir une vision d’ensemble des engrenages tactiques. Les forces de Bachar el-Assad ont mis en place une stratégie d’encerclement et de reddition forcée : soit déposer les armes, soit partir vers la province d’Idlib. L’auteur note la dévastation de la ville des deux côtés, aussi bien chez les rebelles que chez les forces gouvernementales. Il évoque également la participation de groupes étrangers, dont des Palestiniens sunnites qui combattent main dans la main avec des Libanais chiites du Hezbollah, énième preuve de la faiblesse de la grille de lecture confessionnelle du conflit. Comme le souligne de manière pertinente l’auteur page 138, les « jeux d’alliance y ont transformé chaque camp en entités qui n’ont plus rien d’uniforme ». Etant sur place, Régis le Sommier a pu constater certains moments humainement marquants comme lorsqu’il échange avec des membres des Quds qui expliquent avoir vengé la décapitation du jeune militant Abdullah Issa. Il remarque que les rebelles refusent les journalistes, contrairement aux forces gouvernementales, mais tout en soulignant que cette stratégie du pouvoir peut avoir pour vocation d’être une communication d’influence, de propagande…

Sans nier le drame humain à Alep, l’auteur explique page 143 qu’Alep ne ressemble ni à Guernica ni à Srebrenica, comme de nombreux médias l’ont évoqué. Cette critique de certains médias est également visible lorsqu’il évoque le deux poids deux mesures dans le traitement des batailles d’Alep et de Mossoul : « le plus troublant dans cette affaire n’est pas la réalité des faits, mais plutôt, dans le cas d’Alep, que médias et les politiques occidentaux aient décidé « a priori » que le massacre avait eu lieu. Cela prenait un caractère inéluctable car le conquérant de la ville n’était autre que l’armée syrienne et ses alliés. A Mossoul, il s’agissait de l’armée irakienne, alliée aux Etats-Unis. Dans le cas d’Alep, on était prêt, en soutien à la révolution syrienne ou du moins à ce qu’il en reste, à grossir le trait abusivement et, au plus haut niveau, à dénoncer une horreur perpétrée par les Syriens et leurs alliés russes. Dans le cas de Mossoul, les mêmes commentateurs étaient disposés à taire les exactions bien réelles des Irakiens, appuyés par leurs alliés américains, en les reléguant au rang d’incidents regrettables, indissociables de la nature humaine en pareilles circonstances » (page 160).

Dans le même esprit, la plupart des médias occidentaux ont évoqué principalement les villes encerclées par les forces gouvernementales, laissant presque de côté celles où la situation était inversée comme dans la province d’Idlib avec les deux villages chiites de Foua et Kefraya. La situation était similaire à Deir Es-Zor, où 5000 soldats de l’armée régulière, protégeant 90000 habitants ont subi un siège conduit par l’Etat islamique pendant trois ans, jusqu’en septembre 2017 où les renforts de l’armée sont parvenus à briser le blocus et à déloger l’EI en novembre. Comme synthèse, on peut affirmer comme l’auteur que la bataille d’Alep aura marqué la fin des rebelles tandis que la bataille de Deir Es-Zor celle de l’EI.

En prenant du recul sur ce qu’il a vu et couvert pour son hebdomadaire, Régis le Sommier tire plusieurs enseignements de la situation en Syrie. Avec plus de 340000 morts et plus de douze millions de déplacés, les Syriens sont désormais prêts à accepter tout ce qui leur sera proposé, à condition que ce ne soit plus la guerre (page 168). Bachar el-Assad doit répondre de ses actes, mais exiger comme l’ont fait dès le début du conflit de nombreux dirigeants occidentaux son départ a été une stratégie contre-productive et simpliste. L’auteur explique ainsi, page 170, que le « problème principal est que les adversaires d’Assad ont toujours misé sur un règlement pacifique du conflit ne dépendant que de son départ, comme s’il suffisait qu’il s’en aille pour que la paix et la démocratie adviennent – comme par enchantement. » A ce problème politique s’ajoute un problème humanitaire avec le refus d’aide occidentale pour la Syrie, tant que son dirigeant sera en place. Outre le fait qu’il est difficile aujourd’hui de voir qui pourrait succéder à Bachar el-Assad (il a évidemment sa part dans cette absence de solution politique) pour maintenir l’intégrité territoriale du pays, la décision des puissances occidentales prend en otage une population qui est profondément dans le besoin. L’aider ne signifierait en rien légitimer les actes de son président.

A la fin de l’ouvrage, l’auteur dresse un parallèle intéressant avec l’Histoire en faisant de la guerre en Syrie « la guerre d’Espagne de notre génération », s’appuyant sur le nombre de victimes, de réfugiés, et l’implication de puissances étrangères rivales (cf le programme clandestin américain Timber Sycamore, qui s’est soldé par un échec cuisant). Et l’auteur d’ajouter page 208 que « de bout en bout, cette guerre fut une tromperie sanglante. Chacun est intervenu non pas en pensant au bien du peuple syrien, mais en recherchant ses intérêts. » Or, les choses vont se régler au final entre Syriens, gouvernement et rebelles, sous supervision russe et turque. Aucune solution ne sera satisfaisante, surtout d’un point de vue moral, mais les deux parties vont devoir faire des concessions douloureuses si elles souhaitent un avenir pour la Syrie, sans quoi le chaos reprendra de plus belle. Une trop grande intransigeance de Bachar el-Assad le conduira à sa perte à court moyen terme ; en faisant quelques ouvertures vis-à-vis de l’opposition, il pourra se donner un sursis.

Avec six séjours en Syrie en deux ans et plusieurs interviews avec Bachar el-Assad, Régis le Sommier a une sérieuse connaissance pratique du pays et du pouvoir syrien. Il livre ici un livre utile, qui ne s’arrête pas à des idées préconçues, qui pousse le lecteur à questionner sa manière de comprendre et de juger la guerre en Syrie. L’auteur s’interroge lui-même à plusieurs reprises dans l’ouvrage, questionnant la pertinence d’un entretien en off avec le président syrien, se demandant s’il n’est pas instrumentalisé par le pouvoir. Il tente de discerner les faits des actes de propagande de chaque camp (pouvoir en place, rebelles, Etat islamique, Russie, puissances occidentales…) pour parvenir à une analyse fine et nuancée.

« Assad » est à lire par tous ceux qui s’intéressent au conflit syrien et doit être comparé à d’autres ouvrages sur le sujet, afin d’avoir une pluralité d’analyses : c’est par cet exercice de confrontation des idées que le citoyen pourra mieux appréhender la complexité du conflit et comprendre qu’il n’y a pas de solution simple, binaire, morale.


Recension réalisée le 31 janvier 2018

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelamartiniere.fr/ouvrage/assad/9782732483627