Le tsunami numérique (Emmanuel DAVIDENKOFF; Editions Stock; mars 2014)

TSUNAMI_NUMERIQUELe cyberespace est un lieu d’affrontements, soumis à de puissantes influences venant à la fois des Etats, des entreprises, mais également des cybernautes qui sont aussi bien acteurs et spectateurs de cet environnement. Trop souvent (pour de bonnes et de mauvaises raisons), les livres abordent les thématiques de sécurité, de défense, d’économie, le tout appliqué au cyber, délaissant la dimension du « Savoir », pourtant fondamentale.

C’est à ce manque au sein de la réflexion stratégique sur le cyberespace que porte en partie l’ouvrage d’Emmanuel Davidenkoff (directeur de la rédaction de l’Etudiant), intitulé Le tsunami numérique. On comprend déjà aisément que l’auteur considère l’évolution de la manière d’enseigner, de transmettre des savoirs et des savoirs faires via les NTIC comme un bouleversement aux conséquences multiples et potentiellement puissantes et négatives pour ceux qui ne les auront pas anticipées.

Dans une dizaine de chapitres courts, très bien écrits et clairs, l’auteur démontre avec brio que la France, et plus précisément l’Education nationale, n’est pas en mesure de rattraper le train en marche qu’ont conçu et utilisent de plus en plus aussi bien les Etats-Unis que des pays comme l’Inde qui testent de nouvelles manières d’enseigner intelligemment.

On pensera évidemment aux MOOC qui permettent de toucher un immense auditoire, surmontant la barrière des frontières terrestres, faisant ainsi découvrir à des enfants vivant dans des pays où la scolarité est défaillante des savoirs et donnant dans le sens inverse aux créateurs des MOOC les outils pour cibler dans le monde entier des élèves au fort potentiel. On peut regretter cependant que l’auteur n’apporte qu’une critique partielle aux MOOC, dont les dérives sont potentiellement dangereuses : perte de la propriété intellectuelle pour le cours conçu par un professeur, création d’immenses bases de données avec des informations personnelles par les entreprises offrant la structure technologique pour diffuser les MOOC, rapport à l’autre se faisant désormais systématiquement via une passerelle numérique…

Il y a également des projets comme la Khan Academy (dont les cours mis en ligne gratuitement portent sur les mathématiques) ou Hole in the wall de Sugata Mitra en Inde (ordinateur encastré dans un mur, accessible à tous, sans manuel, pour forcer ses utilisateurs à apprendre par eux-mêmes) qui rappellent que des tentatives sont lancées partout dans le monde pour permettre à toujours plus de personnes de suivre un enseignement grâce aux outils technologiques.

L’auteur évite cependant la caricature, qui aurait consisté à faire des Etats-Unis un modèle parfait de l’enseignement adapté aux nouvelles technologies et condamnant la France par exemple, présentée souvent dans les médias comme incapable de tenter quoique ce soit en matière d’éducation. Il démonte une par une les contre-vérités sur l’enseignement en général, rappelant qu’il y a des professeurs rétifs au changement aussi bien aux Etats-Unis qu’en France. Néanmoins, il explique que de l’autre côté de l’Atlantique, on a davantage tendance à privilégier ceux qui essaient, quitte à se tromper, car ils finiront par apporter des solutions innovantes. De la même façon, l’interdisciplinarité est clairement mise en valeur aux Etats-Unis avec la création de structures souples, où des étudiants venants de disciplines littéraires et scientifiques sont invités à travailler sur des projets communs.

De façon générale, l’auteur anticipe une diminution drastique des écoles supérieures (type universités) qui seront amenées soit à disparaître, soit à fusionner, face à une concurrence exacerbée où des écoles très compétitives naîtront, avec des cours du type MOOC issus des meilleures universités du monde. La prudence est de mise cependant, car il faudra attendre encore plusieurs années pour que les entreprises considèrent ces formations comme un vrai plus pour leurs futurs employés. Des outils sont en train de voir le jour pour certifier ces formations, pour informatiser davantage les corrections de travaux par exemple, ce qui pose d’ailleurs la question de la place de l’enseignant face à cette révolution en marche.

Et force est de constater que l’Education nationale ne permet pas encore cette adaptation, et sans doute pour des raisons à la fois idéologiques et structurelles, ce qui est encore plus inquiétant. L’auteur, fin connaisseur des rouages de l’éducation en France, dresse un constat accablant : au lieu d’innover, l’enseignement en France repose sur des dogmes qui ne donnent aucune liberté à des enseignants qui, pour certains d’entre eux, cherchent malgré tout à tester d’autres approches pédagogiques, à même de mieux répondre aux besoins des élèves qui sont les oubliés des discours des ministres. On aurait aimé d’ailleurs à ce sujet de plus amples développements de l’auteur sur le rapport des élèves au numérique car, par leur maîtrise de l’outil technologique, ils peuvent inciter leurs professeurs à adopter de nouveaux outils.

De toute façon, si rien n’est fait, le fossé entre ce que l’Education nationale proclame en termes d’objectifs pédagogiques et la réalité du terrain se creusera toujours plus avec le risque d’une situation sans retour, à l’image de l’histoire de la société Kodak prise en exemple avec pertinence par l’auteur. Plus grave encore, en conservant ce modèle éducatif, l’école devient toujours plus inégalitaire, permettant à une petite minorité d’exceller (car se fondant dans le moule) alors qu’une majorité ne parvient plus à acquérir les compétences nécessaires pour entrer sur le marché du travail. L’auteur ne se contente pas de critiquer le système, il donne des pistes pour le réformer (revalorisation du travail manuel, sélection après le BAC, meilleure appréciation des filières techniques…) tout en reconnaissant que c’est une tâche quasi impossible face à l’appareil ultra bureaucratique qu’est devenue l’Education nationale.

Le tsunami numérique est un excellent essai, riche de l’expérience de l’auteur et des multiples regards portés sur les initiatives à l’international. Très facile d’accès, il n’en demeure pas moins précis et fort dans son argumentaire. L’auteur cherche clairement à alerter sur le danger qui nous guette, si rien n’est fait, dans un monde où le savoir a une valeur économique et financière certaine, d’être totalement déconnectés des autres pays qui auront su anticiper le tsunami numérique en cours et qui en tireront les bénéfices aussi bien humains qu’économiques. Il en va de l’influence et de la place de la France dans le monde.


Recension rédigée le 1er mai 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editions-stock.fr/le-tsunami-numerique-9782234060548