Assad (Régis le Sommier; Editions de la Martinière; janvier 2018)

Comme citoyens, nous pensons connaître Bachar el-Assad. Depuis une décennie désormais, le président syrien occupe une part importante de l’actualité française en matière de politique étrangère pour ses relations avec la France, mais surtout pour son rôle dans le conflit syrien qui dure depuis 2011. A force de reportages, d’interviews, les éléments du puzzle apparaissent et de nombreux ouvrages sont déjà sortis pour donner des compléments d’information et d’analyse. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’est pas un énième livre sur Bachar el-Assad ou la guerre en Syrie, mais plutôt un essai sur le rôle du président syrien dans le conflit, une réflexion sur la perception de celui-ci en Occident et en filigrane un questionnement sur la place d’un journaliste, d’un reporter dans une guerre si complexe à traiter.

Précisons tout d’abord que le titre de l’ouvrage, simplement « Assad », est assez surprenant car il ne correspond pas véritablement au contenu. On peut y voir une logique de communication marketing, mais cela dessert au final le livre qui traite de multiples sujets. Comme l’indique l’auteur à la fin du livre, son but est de raconter la Syrie à travers son président controversé ; la démarche n’est pas véritablement académique comme pourrait l’être pour un universitaire, elle répond davantage à une logique d’approche pratique retenue par l’auteur qui est grand reporter et directeur adjoint de Paris Match. En un peu plus de deux cents pages, articulés autour d’une dizaine de chapitres thématiques, Régis le Sommier réussit de manière très pédagogique à relever plusieurs défis : rendre accessible la compréhension du conflit syrien, proposer un portrait nuancé du président syrien (sans passer sous silence sa responsabilité dans le drame que vit le peuple syrien) et enfin questionner la perception du lecteur d’un conflit complexe via le filtre des médias dont la méthodologie peut parfois être discutable.

Rappelons tout d’abord que l’image de Bachar el-Assad et de la Syrie en général auprès de la France a évolué au fil des années. Par le passé, les relations étaient excellentes, en particulier lorsque Roland Dumas était au Quai d’Orsay. Elles ont connu un point de rupture, temporaire mais marquant, sous la présidence de Jacques Chirac, lors de l’attentat de 2005 à Beyrouth contre le Premier ministre libanais Rafic Hariri ami du président français, attentat pour lequel la Syrie a été accusée d’être l’instigatrice. Pour autant, les relations vont se réchauffer sous la présidence de Nicolas Sarkozy, ce dernier allant même jusqu’à le convier au défilé du 14 juillet 2008, avant de se refroidir rapidement suite à la répression sanglante et aveugle opérée par les autorités syriennes dès mars 2011.

Ce changement d’approche diplomatique du président syrien est évidemment lié à la politique conduite par ce dernier dans son pays. Comme le rappelle Régis le Sommier à plusieurs reprises dans le livre, Bachar el-Assad n’avait pas vocation à devenir président. Après des études à l’étranger (Angleterre), il revient en Syrie en 1994 et est mis à la tête de la Société informatique syrienne où il va organiser le développement d’Internet et son accessibilité ; suite à la mort de son frère Bassel successeur prévu de leur père Hafez el-Assad, il succède à ce dernier en 2000. Il mène dans un premier temps une politique d’ouverture avec la constitution entre autres de montada, qui sont des forums de discussion entre opposants se tenant dans des habitations privées (page 25), signe d’une volonté de dialogue et de modernisation de la société, comme en témoigne également le programme informatique « Internet pour tous ». Cependant, cette politique ne va pas durer, en raison de l’élection d’Ariel Sharon en Israël, du sentiment anti-syrien au Liban, facteurs qui vont pousser le président syrien à mettre fin aux réformes.

Lorsque le Printemps arabe se fait sentir en Syrie en mars 2011, le pays vient de connaître une sécheresse terrible débutée en 2006 et qui a provoqué une crise agricole majeure, sans que le gouvernement ne parvienne à trouver de solutions efficaces. L’insurrection démarre dans la ville de Deraa, une ville pauvre qui a connu une très forte croissance démographique : le gouverneur en place réagit de manière totalement disproportionnée (nombreux morts dont des femmes et des enfants, emprisonnements arbitraires, etc…), ce qui conduit à l’expansion de l’insurrection à la base locale. Au lieu de calmer rapidement la situation en appelant à la retenue ses forces de sécurité, Bachar el-Assad va mener une stratégie de surenchère, basant sa politique sur la force et la répression, ne faisant ainsi que renforcer la détermination de l’opposition. La situation n’est évidemment pas manichéenne, dans les deux camps des exactions ont été commises (mais pas d’un point de vue comparable), mais en rapatriant plus tôt le gouverneur de la ville de Deraa et en faisant appliquer la justice de manière « éclairée », le conflit syrien aurait eu une chance de ne pas dégénérer en guerre complexe.

Les partisans de négociations avec les « rebelles » (terme employé par le pouvoir) vont être inaudibles à partir de juillet 2012, un des nombreux moments clés de la guerre, lorsque les rebelles parviennent à placer une bombe au siège de la Sécurité nationale à Damas, tuant sur le coup le ministre de la Défense. En effet, non seulement ils ont tué un proche du président occupant un poste stratégique, mais surtout ils sont parvenus à agir au sein même de la capitale, défiant ainsi la capacité de Bachar el-Assad à assurer la sécurité dans sa propre ville. Dans le même temps, l’insurrection va réussir à occuper une partie d’Alep, créant ainsi un nouveau front pour les forces militaires du président. Alep n’est pas juste une ville, c’est la plus grande métropole de Syrie et la plus riche, elle revêt à la fois une dimension stratégique et symbolique.

Très tôt, de nombreux médias et experts occidentaux tablent sur une défaite rapide de Bachar el-Assad, le jugeant inexpérimenté pour reprendre le contrôle du pays, mal conseillé, et appliquant au conflit une grille de lecture confessionnelle, le président syrien étant alaouite, une branche du chiisme, largement minoritaire dans le pays. Plusieurs remarques s’imposent : les événements ont montré que le président syrien a une capacité de résilience certaine, apprenant vite les mécanismes de la guerre pour rester en place et remporter des victoires. De plus, la grille de lecture confessionnelle n’est pas véritablement pertinente comme le note l’auteur page 25 : c’est davantage l’extrême pauvreté des campagnes qui explique la prise d’une partie d’Alep par l’insurrection que les questions confessionnelles. Rappelons par ailleurs que la femme du président, Asma el-Assad est originaire d’une famille sunnite, ce qui peut être vu comme une « caution » pour les 70% de sunnites qui composent la population syrienne. Dans le même esprit, une majorité des généraux, des ministres et des soldats sont sunnites. En vérité, même si une partie de la population souhaite le départ de Bachar el-Assad, elle craint davantage l’éclatement du pays et une prise de contrôle par Daech qui au fur et à mesure de ses opérations, accroît sa possession territoriale. Bachar el-Assad doit donc à la fois combattre les « rebelles » et les membres de Daech ; à de nombreuses reprises il fera de ses deux adversaires un ennemi commun, prétextant l’infiltration de terroristes au sein de l’insurrection (ce qui était vrai) pour refuser tout dialogue avec une opposition qualifiée systématiquement de terroristes.

Quant aux puissances occidentales, leur stratégie est à la fois confuse et contre-productive. Le président américain Obama avait fixé comme « ligne rouge », c’est-à-dire la limite à ne pas franchir sans quoi les Etats-Unis interviendraient, l’utilisation d’armes chimiques. Pourtant, lorsqu’en août 2013, une attaque au gaz sarin est menée dans la Ghouta près de Damas (Bachar el-Assad a toujours nié son implication… sans convaincre les experts sur le sujet) le président américain refuse au dernier moment d’intervenir. Il donne ainsi un double signal : à Bachar el-Assad en lui montrant que ses menaces ne sont pas suivies d’actions et à l’insurrection en lui faisant comprendre indirectement qu’elle l’abandonne. Il ne s’agit pas ici de discuter du bien fondé de l’ingérence, mais simplement de constater la perception qu’a eu la décision d’Obama au sein de chaque camp. La France par la voix de son ministre Laurent Fabius met Bachar el-Assad comme adversaire principal en Syrie, ce que déplore l’auteur pour qui il fallait avant tout lutter contre Daech. Il regrette également la surenchère verbale à l’encontre du président syrien, Laurent Fabius indiquant que ce dernier ne devrait pas avoir sa place sur terre… Sans atténuer un seul instant les crimes du président syrien, ce genre de propos n’est guère constructif d’un point de vue diplomatique…

Malgré les pressions internationales et un environnement géostratégique sur le terrain pour le moins complexe, Bachar el-Assad résiste et une des explications réside dans sa fine compréhension de la société syrienne. Lors d’une interview avec l’auteur, il ne dit pas comment fonctionne le pouvoir, mais indique comment il ne fonctionne pas, c’est-à-dire avec x qui tirerait les ficelles en s’appuyant sur y, contrairement à ce qu’évoquent certains analystes. Il définit la Syrie comme une entité organique en utilisant le terme de asabiyya (concept développé par le philosophe arabe du Moyen-Âge Ibn Khaldoun), qui implique une solidarité sociale et une conscience groupale (page 68).

La guerre connaît un tournant majeur le 3 septembre 2015 lorsque la Russie répond à la demande officielle d’ « aide militaire ». L’auteur juge la terminologie trompeuse car en vérité, il s’agit d’une authentique intervention militaire. La Russie utilise de fortes capacités militaires, faisant appel à des sociétés militaires privées (dont la société Wagner, surnom de son fondateur Dmitry Utkin, un ex des forces spéciales russes) envoyées en première ligne pour limiter les pertes chez les soldats réguliers. Leur efficacité est manifeste, comme en témoigne leur participation à la bataille de Palmyre (très médiatisée), qui sera reprise à l’Etat islamique en mars 2016, constituant pour ce dernier sa première grosse défaite (l’EI réoccupera la ville en décembre 2016).

L’auteur se focalise à partir du chapitre 7 (le plus réussi) sur la guerre à Alep qu’il définit à nouveau comme un tournant. Sa présentation des rapports de force est très précise et permet d’avoir une vision d’ensemble des engrenages tactiques. Les forces de Bachar el-Assad ont mis en place une stratégie d’encerclement et de reddition forcée : soit déposer les armes, soit partir vers la province d’Idlib. L’auteur note la dévastation de la ville des deux côtés, aussi bien chez les rebelles que chez les forces gouvernementales. Il évoque également la participation de groupes étrangers, dont des Palestiniens sunnites qui combattent main dans la main avec des Libanais chiites du Hezbollah, énième preuve de la faiblesse de la grille de lecture confessionnelle du conflit. Comme le souligne de manière pertinente l’auteur page 138, les « jeux d’alliance y ont transformé chaque camp en entités qui n’ont plus rien d’uniforme ». Etant sur place, Régis le Sommier a pu constater certains moments humainement marquants comme lorsqu’il échange avec des membres des Quds qui expliquent avoir vengé la décapitation du jeune militant Abdullah Issa. Il remarque que les rebelles refusent les journalistes, contrairement aux forces gouvernementales, mais tout en soulignant que cette stratégie du pouvoir peut avoir pour vocation d’être une communication d’influence, de propagande…

Sans nier le drame humain à Alep, l’auteur explique page 143 qu’Alep ne ressemble ni à Guernica ni à Srebrenica, comme de nombreux médias l’ont évoqué. Cette critique de certains médias est également visible lorsqu’il évoque le deux poids deux mesures dans le traitement des batailles d’Alep et de Mossoul : « le plus troublant dans cette affaire n’est pas la réalité des faits, mais plutôt, dans le cas d’Alep, que médias et les politiques occidentaux aient décidé « a priori » que le massacre avait eu lieu. Cela prenait un caractère inéluctable car le conquérant de la ville n’était autre que l’armée syrienne et ses alliés. A Mossoul, il s’agissait de l’armée irakienne, alliée aux Etats-Unis. Dans le cas d’Alep, on était prêt, en soutien à la révolution syrienne ou du moins à ce qu’il en reste, à grossir le trait abusivement et, au plus haut niveau, à dénoncer une horreur perpétrée par les Syriens et leurs alliés russes. Dans le cas de Mossoul, les mêmes commentateurs étaient disposés à taire les exactions bien réelles des Irakiens, appuyés par leurs alliés américains, en les reléguant au rang d’incidents regrettables, indissociables de la nature humaine en pareilles circonstances » (page 160).

Dans le même esprit, la plupart des médias occidentaux ont évoqué principalement les villes encerclées par les forces gouvernementales, laissant presque de côté celles où la situation était inversée comme dans la province d’Idlib avec les deux villages chiites de Foua et Kefraya. La situation était similaire à Deir Es-Zor, où 5000 soldats de l’armée régulière, protégeant 90000 habitants ont subi un siège conduit par l’Etat islamique pendant trois ans, jusqu’en septembre 2017 où les renforts de l’armée sont parvenus à briser le blocus et à déloger l’EI en novembre. Comme synthèse, on peut affirmer comme l’auteur que la bataille d’Alep aura marqué la fin des rebelles tandis que la bataille de Deir Es-Zor celle de l’EI.

En prenant du recul sur ce qu’il a vu et couvert pour son hebdomadaire, Régis le Sommier tire plusieurs enseignements de la situation en Syrie. Avec plus de 340000 morts et plus de douze millions de déplacés, les Syriens sont désormais prêts à accepter tout ce qui leur sera proposé, à condition que ce ne soit plus la guerre (page 168). Bachar el-Assad doit répondre de ses actes, mais exiger comme l’ont fait dès le début du conflit de nombreux dirigeants occidentaux son départ a été une stratégie contre-productive et simpliste. L’auteur explique ainsi, page 170, que le « problème principal est que les adversaires d’Assad ont toujours misé sur un règlement pacifique du conflit ne dépendant que de son départ, comme s’il suffisait qu’il s’en aille pour que la paix et la démocratie adviennent – comme par enchantement. » A ce problème politique s’ajoute un problème humanitaire avec le refus d’aide occidentale pour la Syrie, tant que son dirigeant sera en place. Outre le fait qu’il est difficile aujourd’hui de voir qui pourrait succéder à Bachar el-Assad (il a évidemment sa part dans cette absence de solution politique) pour maintenir l’intégrité territoriale du pays, la décision des puissances occidentales prend en otage une population qui est profondément dans le besoin. L’aider ne signifierait en rien légitimer les actes de son président.

A la fin de l’ouvrage, l’auteur dresse un parallèle intéressant avec l’Histoire en faisant de la guerre en Syrie « la guerre d’Espagne de notre génération », s’appuyant sur le nombre de victimes, de réfugiés, et l’implication de puissances étrangères rivales (cf le programme clandestin américain Timber Sycamore, qui s’est soldé par un échec cuisant). Et l’auteur d’ajouter page 208 que « de bout en bout, cette guerre fut une tromperie sanglante. Chacun est intervenu non pas en pensant au bien du peuple syrien, mais en recherchant ses intérêts. » Or, les choses vont se régler au final entre Syriens, gouvernement et rebelles, sous supervision russe et turque. Aucune solution ne sera satisfaisante, surtout d’un point de vue moral, mais les deux parties vont devoir faire des concessions douloureuses si elles souhaitent un avenir pour la Syrie, sans quoi le chaos reprendra de plus belle. Une trop grande intransigeance de Bachar el-Assad le conduira à sa perte à court moyen terme ; en faisant quelques ouvertures vis-à-vis de l’opposition, il pourra se donner un sursis.

Avec six séjours en Syrie en deux ans et plusieurs interviews avec Bachar el-Assad, Régis le Sommier a une sérieuse connaissance pratique du pays et du pouvoir syrien. Il livre ici un livre utile, qui ne s’arrête pas à des idées préconçues, qui pousse le lecteur à questionner sa manière de comprendre et de juger la guerre en Syrie. L’auteur s’interroge lui-même à plusieurs reprises dans l’ouvrage, questionnant la pertinence d’un entretien en off avec le président syrien, se demandant s’il n’est pas instrumentalisé par le pouvoir. Il tente de discerner les faits des actes de propagande de chaque camp (pouvoir en place, rebelles, Etat islamique, Russie, puissances occidentales…) pour parvenir à une analyse fine et nuancée.

« Assad » est à lire par tous ceux qui s’intéressent au conflit syrien et doit être comparé à d’autres ouvrages sur le sujet, afin d’avoir une pluralité d’analyses : c’est par cet exercice de confrontation des idées que le citoyen pourra mieux appréhender la complexité du conflit et comprendre qu’il n’y a pas de solution simple, binaire, morale.


Recension réalisée le 31 janvier 2018

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelamartiniere.fr/ouvrage/assad/9782732483627

Extension du domaine de la guerre (Pierre Servent; Editions Robert Laffont; janvier 2016)

Extension_du_domaine_de_la_guerre_SERVENTDe plus en plus de livres essaient de proposer des analyses géopolitiques prospectivistes pour remettre de l’ordre dans un monde qu’il est de plus en plus difficile à comprendre dans sa globalité. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’y fait pas exception et offre en plus une synthèse globalisante des faits géopolitiques marquants de ces dernières années. Intitulé « Extension du domaine de la guerre », ce livre focalise l’étude sur la dimension conflictuelle des relations internationales dans sa spécificité guerrière, laissant de côté les aspects économiques et sociétaux, ce qui nous semble empêcher toute analyse fine globalisante. L’auteur, Pierre Servent, est connu du grand public pour ses nombreuses participations à des émissions de débat (C dans l’air sur France 5 principalement) ; il a également derrière lui une carrière de militaire qui lui permet d’apporter son expertise sur les questions militaires stratégiques.

Le livre est organisé en trois grandes parties que l’on peut résumer schématiquement de la sorte : la première traite du « monde d’hier » et revient sur la première décennie du XXIème siècle en insistant sur les surprises stratégiques qui ont remis en cause les analyses prospectivistes de la fin des années 90. Dans un second temps, Pierre Servent traite du « monde d’aujourd’hui », mais en se focalisant sur les fondamentalismes qui selon lui, constituent la grille de lecture la plus pertinente des événements géopolitiques actuels (ce dont nous doutons en partie) pour enfin dans une dernière partie proposer une réflexion sur ce que sera le « monde de demain » en présentant également des pistes pour éviter une aggravation des conflictualités que nous connaissons actuellement.

Chaque partie est décomposée en une série de chapitres aux titres à la formulation pour le moins particulière : citons par exemple « Vladimir imperator », « Quand la Chine débordera », « Extension du domaine de la bigoterie », etc… Ces formulations sont caractéristiques du style de l’auteur qui a un avantage et un inconvénient : il permet une accessibilité au plus grand nombre, utilisant un vocabulaire simple (de temps en temps simpliste) et parfois très familier (« des branleurs pathologiques »), mais dans un même temps, son style nuit à l’argumentation qui devient parfois dépourvue de nuances. Certes, l’auteur apporte des précisions ici et là qui pondèrent son jugement, mais le style dans sa globalité divisera clairement le lectorat entre ceux qui en feront fi et ceux qui auront du mal à passer outre pour porter un regard critique sur le contenu. Il nous semble que l’auteur adopte le même style à l’écrit qu’à l’oral lors de ses interventions médiatiques, ce qui n’est pas forcément un choix pertinent lorsqu’on prétend apporter des clés de lecture argumentées à la géopolitique du monde.

Autre reproche structurel que nous pouvons formuler : le manque de hiérarchie des chapitres et la sélection trop limitée de l’auteur sur les événements géopolitiques qui peut donner l’impression qu’à part le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique et la Russie, il ne se passe pas grand-chose dans le reste du monde qui mérite d’être analysé ! Ainsi, dans la première partie, l’auteur met sur un même plan le Krach de 2008, Daesh et Vladimir Poutine : un plan plus rigoureux aurait clairement permis de mettre en valeur le récit de l’auteur.

Ce dernier réussit son exercice dans la première partie, où son récit (sélectif) des événements géopolitiques de ces dernières années est pertinent, clair et permet au lecteur qui aurait oublié certaines chronologies, certains enchaînements, de se les remémorer. C’est dans la seconde partie que l’auteur se démarque du reste des publications actuelles en se focalisant les différents fondamentalismes qui se développent. Il évoque ainsi dans un premier temps « le retour des messianistes » avec les portraits d’al-Baghdadi (le « fou de Dieu »), de Georges W Bush (le « born gain »), de Vladimir Poutine (le « tsar ») et enfin de Recep Tayyip Erdogan (le « sultan ». On peut être interpellé par ce rassemblement de personnalités aussi diverses dans une même catégorie mais Pierre Servent parvient à expliquer sa logique en détaillant les spécificités de chacun. L’analyse a le mérite d’exister, à défaut de susciter une adhésion collective, l’auteur étant à la limite parfois de la caricature, en particulier concernant Vladimir Poutine, où il reprend de nombreux poncifs à son encontre sans véritablement prendre de la hauteur.

Les chapitres suivants suivent une logique thématique même s’ils se reportent quasiment tous sur la question syrienne et Daesh. Ils se mélangent avec des chapitres thématiques de qualité, dont « L’esthétique du diable », où l’auteur décrit bien la stratégie de communication de Daesh. Dommage que le chapitre sur « la panne américaine » n’ait pas eu droit à un développement plus important car l’analyse était intéressante et aurait permis au lecteur de comprendre en profondeur la part de responsabilité des Etats-Unis dans le chaos que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

La dernière partie, la plus attendue pour ceux aux faits des enjeux géopolitiques précédemment cités, est assez déroutante dans son approche. L’auteur évoque ainsi en premier « la grenade à fragmentation algérienne », mettant en garde contre la fragilité de l’Etat algérien et le risque de déstabilisation qu’il crée. Sans nier les difficultés de ce pays, on peut douter qu’il s’agisse de l’enjeu géopolitique majeur numéro 1 à évoquer dans ce genre d’analyse. Pierre Servent analyse ensuite les perspectives de la Chine et la menace que représente cette dernière pour l’équilibre régional voire mondial. Dommage qu’il n’ait pas traité dans les deux premières parties les événements géopolitiques dans lesquels la Chine a été impliqué ces dernières années, sa démonstration en aurait été renforcée. L’analyse sur les conditions pour vaincre Daesh est très claire et peut susciter un consensus, même si l’on ne voit pas bien aujourd’hui comment inciter plus fermement les pays arabes à s’impliquer réellement dans la lutte contre cet ennemi qui s’étend à d’autres pays et régions.

Dans un second temps, l’auteur promeut les guerres spéciales et invisibles (du type cybernétiques) pour éliminer les menaces. Les opérations spéciales sont évidemment utiles et nécessaires pour neutraliser un ennemi précis, pour gagner des batailles, mais comme l’évoquait très justement le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France » (http://livres-et-geopolitique.fr/la-derniere-bataille-de-france-general-vincent-desportes-collection-le-debat-editions-gallimard-octobre-2015/), les opérations spéciales ne permettent pas de gagner des guerres si elles ne sont pas suivies d’objectifs politiques précis. Quant à la dimension cyber des conflits à venir, elle est indéniable mais elle ne demeurera qu’une dimension parmi d’autres, dont l’efficacité va aller à s’accroissant, sans pour autant suffire à elle-seule à remporter une victoire décisive.

Enfin, l’auteur se livre dans les derniers chapitres à la promotion d’un retour aux valeurs fondatrices de la nation, d’un peuple qui doit à nouveau vouloir s’engager pour défendre son pays pour éviter une nouvelle période de « drôle de guerre », car la paix se construit perpétuellement et la France demeure une cible de choix pour de nombreux ennemis, comme l’ont tristement rappelé les attentats de janvier et novembre 2015. Dommage que ce chapitre soit rempli de bons sentiments qui, tout en suscitant une adhésion de principe, ne sauraient constituer un socle suffisant pour remédier à la fragilité croissante de la France. C’est aux politiques d’élaborer de véritables stratégies, et non de simples tactiques qui perdent de leur force en peu de temps, et d’attribuer les budgets suffisants pour assurer le mieux possible à la France son intégrité physique et morale.

En résumé, « Extension du domaine de la guerre » est un livre à la fois intéressant et frustrant. Intéressant par la capacité de l’auteur à conter avec un certain talent les événements géopolitiques de ces dernières années avec une volonté de proposer une grille de lecture pour mieux en comprendre la complexité. Frustrant par la trop forte sélection des événements géopolitiques par l’auteur qui occulte des sous-continents entiers, des thèmes majeurs, un manque de hiérarchisation dans les priorités géopolitiques et un style qui affaiblit les analyses en nuance de l’auteur.


Recension réalisée le 29 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/extension_du_domaine_de_la_guerre_&100&9782221191224.html

L’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat (Olivier HANNE, Thomas FLICHY DE LA NEUVILLE; Editions Bernard Giovanangeli Éditeur; novembre 2014)

etatislamiqueLa littérature sur l’Etat islamique ou Daesh commence à être de plus en plus riche, ce qui est une bonne chose pour qui cherche à comprendre la menace que constitue cette entité et contre qui aucune réelle stratégie n’a porté ses fruits, voire n’a été réellement élaborée jusqu’à présent. On côtoie des livres décevants (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-califat-du-sang-alexandre-adler-editions-grasset-novembre-2014/) et des livres de qualité (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-retour-des-djihadistes-patrick-cockburn-editions-equateurs-documents-novembre-2014/). L’ouvrage qui fait l’objet ici d’une recension s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie.

Le titre du livre, l’Etat islamique, et surtout son sous-titre Anatomie du nouveau Califat promettent beaucoup et ne déçoivent guère : en effet, les deux auteurs, Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, ont adopté une approche multifactorielle (historique, culturelle, religieuse, sociétale) à même de donner des clés pour mieux cerner la réalité dangereuse que constitue l’Etat islamique.

Leur analyse rappelle à juste titre que Daesh est né du chaos irakien en 2003 ; la faillite de l’Etat irakien a permis l’émergence de groupes terroristes djihadistes qui ont pu se développer relativement rapidement, profitant au passage d’une gouvernance catastrophique avec Nouri al-Maliki qui a favorisé l’opposition chiite / sunnite par sa politique communautariste. Mais à la différence d’un groupe comme Al-Qaïda qui avait pour stratégie d’agir sur tous les continents sans un réel ancrage local, l’Etat islamique (EIIL pour Etat islamique en Irak et au Levant créé en 2013 qui a succédé à l’Etat islamique d’Irak fondé en 2006) a pour but de s’implanter localement et durablement dans un espace qui se trouve aujourd’hui à cheval sur la Syrie et l’Irak.

Sa montée en puissance et sa prise de leadership sur Al-Qaïda se sont réalisées « grâce » à la guerre en Syrie, où Daesh a montré de redoutables qualités : à la tête de troupes toujours plus nombreuses et très motivées (à la différence de l’armée irakienne qui s’est enfuie lors de la bataille de Mossoul par exemple alors qu’elle était bien plus nombreuse et mieux équipée), Daesh parvient à s’emparer grâce à un armement efficace de villes stratégiques (Raqqa en Syrie par exemple) et à y imposer ses règles de vie. Ses victoires rapides et sa capacité à imposer sa loi s’expliquent par deux facteurs majeurs : une brutalité dans les combats et dans le traitement réservé aux ennemis (militaires, religieux, etc…), ainsi qu’une guerre de propagande parfaitement orchestrée (Daesh est l’organisation la plus efficace en la matière aujourd’hui) qui inspirent la crainte au sein des populations civiles.

Ce proto-état qui se dessine est évidemment source d’un accroissement des tensions dans la région avec une redistribution des pouvoirs. Le problème est que bien que les Etats de la région considèrent Daesh comme une menace pour la stabilité de leur pouvoir, ils ne sont pas forcément d’accord sur les raisons de cette menace et surtout beaucoup se satisfont des crises que pourraient connaître leurs voisins. Pourtant, il y urgence à agir collectivement, car après l’Irak (qui n’a d’état que le nom désormais), la Syrie (qui résiste grâce à Bachar Al-Assad et aux forces kurdes), d’autres pays risquent d’être les prochaines cibles de l’Etat islamique : l’Arabie Saoudite, la Jordanie et sans doute des pays du Maghreb, où les groupes terroristes se développent de plus en plus.

Cet état en construction a une dimension historique et religieuse importante, qui participe de sa tentative de légitimation. Le terme de califat n’est pas anodin, de même que les mots et les symboles employés par l’émir Abu Bakr al-Baghdadi qui s’emploie à établir des connexions avec une version (biaisée il est vrai) d’un islam médiéval rigoriste, voire fanatique. C’est sans doute la partie de l’ouvrage la plus intéressante car elle apporte un degré d’analyse sur cette dimension religieuse et surtout sur cette propagande religieuse que l’on ne retrouve pas ailleurs, et ce sans tomber dans la caricature. Sa lecture est tout à fait complémentaire d’autres bons livres comme celui de Patrick Cockburn.

Publié en novembre 2014, l’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat est un livre rigoureux aux analyses pertinentes qui se vérifient. L’exercice est d’autant plus périlleux que les événements sont en cours et qu’il est difficile d’avoir du recul et de sortir du simple factuel. Pourtant, les deux auteurs réussissent brillamment l’exercice via une réflexion historique qui révèle les tendances lourdes de cette entité terroriste et des enjeux géopolitiques de la région. C’est suffisamment rare pour être souligné.

Très bien écrit, adoptant un plan classique mais efficace (l’avènement de l’Etat islamique, le Califat islamique, la recomposition du Moyen-Orient), ce livre mérite d’être lu et relu pour aider à la réflexion et compléter les informations des médias. Tout au plus regrettera-t-on la clarté des cartes (pourtant très utiles) et le niveau des scénarii en guise de conclusion qui, bien que très intéressants, auraient mérité quelques pages de détails supplémentaires.


Recension réalisée le 22 juin 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.bgedition.com/detailboutique.do?prod=BG145 

Le retour des djihadistes (Patrick COCKBURN; Editions Équateurs Documents; novembre 2014)

EI_COCKBURNL’Etat islamique ou Daesh occupe depuis un an une place spécifique dans les médias qui décrivent ses exactions, soulignent la surprise et les réactions peu efficaces des politiques, et participent indirectement à la reconnaissance de cette organisation terroriste en se bornant à du factuel au lieu d’analyser les véritables enjeux. Il est vrai que la tâche est difficile car le phénomène Daesh est récent et surtout dangereux à approcher. D’où des analyses d’ « experts » peu précises, et souvent fausses, entre exagération et sous-estimation.

Seule une poignée de personnes peuvent légitimement parler de Daesh. Il s’agit surtout de personnes ayant été « sur le terrain », ayant vécu plusieurs années en Syrie ou en Irak pour comprendre réellement les ressorts des sociétés et les rapports géostratégiques. Patrick Cockburn en fait clairement partie : correspondant au Moyen-Orient pour le quotidien The Independant, il connaît parfaitement la région et en particulier l’Irak, pays à qui il a consacré plusieurs ouvrages.

Son dernier livre qui fait ici l’objet d’une recension s’intitule « le retour des djihadistes » avec pour sous-titre « aux racines de l’Etat islamique ». Dans un ouvrage d’un peu moins de 180 pages, articulé autour de six chapitres, Patrick Cockburn dresse un remarquable (et grave !) panorama géopolitique de la zone Irak / Syrie / Arabie saoudite. Evitant le piège de simplement décrire les actions actuelles de Daesh, il s’intéresse aux tendances qui ont favorisé l’émergence de ce groupe terroriste qui entend s’ancrer dans un territoire pour mettre en pratique sa vision ultra-rigoriste de l’islam salafiste, à la différence d’Al-Qaïda qui souhaitait étendre le djihad au niveau mondial.

Passé le parallèle avec le nazisme des années 30 qui ne nous semble pas pertinent, l’analyse de Cockburn permet de comprendre que Daesh est né en partie des erreurs multiples des Occidentaux. En ne s’en prenant pas aux vrais financeurs du terrorisme après le 11 septembre 2001, à savoir l’Arabie saoudite et l’Afghanistan, les Américains se sont trompés d’ennemi et se sont aventurés dans une guerre en Afghanistan qui, au lieu de mettre fin au terrorisme, n’a fait que le renforcer. De même, l’intervention en Irak a été la première étape d’un chaos croissant dans la région, et qui va à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région (le rôle de l’Iran comme puissance régionale). En déstabilisant profondément et durablement l’Irak via la non-utilisation des forces armées irakiennes existantes, via la nomination de dirigeants qui ont divisé le pays d’un point de vue confessionnel, les Etats-Unis ont préparé le terrain pour des groupes terroristes qui ont pu profiter de la désorganisation générale des services de sécurité.

Le cas syrien est emblématique de l’incapacité stratégique des Occidentaux à favoriser la paix dans la région : en annonçant avec précipitation la chute de Bachar Al-Assad, sous-estimant sa force et ses soutiens régionaux, les Occidentaux ont plongé le pays dans une catastrophe humanitaire et politique. L’opposition, divisée, mal organisée, a été très rapidement gangrénée par des groupes terroristes djihadistes, ce qui a jeté le discrédit sur l’opposition dans son ensemble et limité au strict minimum l’aide logistique internationale.

Affaibli par une décennie de lutte sans merci contre les Etats-Unis, Al-Qaïda a perdu une bonne partie de ses cadres expérimentés et s’est vu débordé progressivement par d’autres groupes djihadistes terroristes, le plus important étant Daesh. Ce dernier dispose de troupes aguerries, d’un matériel de qualité souvent volé aux forces armées irakiennes ou aux Occidentaux lors des largages aux opposants à Bachar Al-Assad, d’une capacité sans égale à médiatiser son combat, adoptant les codes occidentaux en matière de communication. Son efficacité se vérifie sur le terrain, comme en atteste les récentes informations évoquant le choix tactique de Daesh d’attaquer frontalement Damas. Ce serait un moment historique et une nouvelle démonstration de la puissance militaire et stratégique de l’Etat islamique.

Mais Patrick Cockburn, dans une démarche d’historien, voit dans la date du 10 juin 2014, un moment historique clé dans ce conflit. A cette date, Daesh est parvenu avec environ 1300 hommes à s’emparer de Mossoul, l’une des plus grandes et importantes villes d’Irak, alors que l’armée irakienne comporte plus de 350000 soldats et bénéficie d’un budget supérieur à 40 milliards de dollars. L’auteur y voit « une des plus grandes débâcles militaires de tous les temps » ce qui est partiellement juste : en effet, si l’on se base sur le seul rapport de force, il est clair que c’est un exploit unique (et inquiétant). Mais si l’on entre dans le détail du fonctionnement de chaque protagoniste, on observe que l’armée irakienne est corrompue à tous les niveaux (c’est très bien décrit par l’auteur), démoralisée, mal formée. Tandis qu’en face, le recrutement en continu de nouveaux combattants motivés, formés avec du matériel récent, prêts à mourir dans des attentats suicides, permet à Daesh de prendre l’ascendant.

Très bien écrit (et traduit), parvenant à vulgariser des réalités complexes sans tomber dans le général et l’imprécis, l’ouvrage de Patrick Cockburn est à conseiller à tous ceux, étudiants, experts ou citoyens qui cherchent à comprendre le phénomène Daesh.


Recension réalisée le 2 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://editionsdesequateurs.fr/enLibrairie/Documents/LeRetourDesDjihadistes

Le Califat du sang (Alexandre ADLER; Editions Grasset; novembre 2014)

ADLER_CALIFAT_DU_SANGL’actualité internationale est en partie dominée depuis plusieurs mois par Daesh qui sévit au Moyen-Orient et qui semble demeurer un « objet géopolitique non identifié ». Outre le débat, un peu stérile il faut en convenir, quant à l’appellation même de cette organisation terroriste, beaucoup s’interrogent quant à sa réalité politique, son histoire et ses perspectives à moyen terme.

Peu de réponses sont apportées car il est extrêmement difficile d’avoir des informations de qualité et surtout le recul nécessaire à toute analyse pertinente. Entre ceux qui y voient un groupe terroriste un peu mieux organisé que d’autres plus anciens (ils sont peu nombreux) et ceux qui perçoivent Daesh comme une menace pour la sécurité régionale voire internationale, il est important d’essayer d’avoir un point de vue raisonnable et « froid », ce qui n’est guère évident lorsqu’il s’agit d’une « entité nouvelle » qui ne correspond pas à la grille d’analyse habituelle.

C’est ce que tente de faire Alexandre Adler dans son dernier ouvrage « Le Califat du sang ». Historien spécialiste des relations internationales, auteur de nombreux ouvrages sur les enjeux stratégiques, Alexandre Adler livre ici une analyse originale, que l’on soit d’accord ou pas avec ses conclusions. La nature même de l’ouvrage pose problème : les 125 pages correspondent-elles à un essai ? Un très long éditorial ? Une introduction à une analyse plus poussée ? Voire une lettre à un ami imaginaire ?

La réponse n’est guère évidente, et cela est en partie dû à la manière d’écrire de l’auteur. Possédant une connaissance encyclopédique du Moyen-Orient, de la géopolitique des religions, il part du principe que le lecteur comprendra les allusions et surtout les raccourcis opérés ici et là. Or, son analyse aurait été plus pertinente s’il avait pris le temps de développer certains arguments qui s’apparentent à des idées irréfragables dans son ouvrage. A titre d’exemple, lorsqu’il évoque les relations Etats-Unis / Frères musulmans en Egypte, il passe très vite sur le sujet alors que son idée ne va pas de soi.

Le livre se décompose en cinq chapitres numérotés mais non nommés, ce qui laisse à penser qu’il s’agit plus de paragraphes au sein d’une argumentation continue que de chapitres balisés et traitant d’un thème spécifique.

L’approche historique de l’auteur sur les différentes tentatives de restaurer le Califat (chapitres 1 à 3) est intéressante (à l’exception du parallèle avec le régime nazi et la 2ème guerre mondiale, peu pertinent au niveau de la réflexion stratégique) et permet une bonne mise en perspective du sujet.

Le chapitre 4 porte sur Daesh et a attiré l’attention des médias car l’auteur y voit la dernière résurgence de l’islamisme et son proche et futur échec dans le monde arabo-musulman. Insister sur les faiblesses de Daesh est pertinent, mais en n’y consacrant que trois pages, l’auteur fait perdre de la force à son analyse alors que l’on pouvait penser que ce serait le cœur du sujet. Il n’entre d’ailleurs pas suffisamment dans les détails au sujet de la nature même de Daesh et de ses perspectives à court et moyen terme.

Sa thèse est intéressante (les derniers soubresauts avant la fin de l’islamisme), quoique discutable à plus d’un titre, mais en ne la développant pas comme elle le mériterait, il la transforme malheureusement en simple opinion. Soulignons en revanche sa volonté louable de mettre en évidence le rôle fondamental que doit jouer l’Iran pour la stabilité régionale, c’est suffisamment rare dans les analyses pour être souligné.

En conclusion, le livre d’Alexandre Adler aurait pu être un apport intéressant à la réflexion sur Daesh et l’islamisme de manière générale (passons sur le titre trop « médiatique » et qui ne fait pas honneur au traitement du sujet), s’il avait été davantage détaillé dans son argumentation, enrichi d’exemples précis, afin de permettre au final la contradiction sur des bases de recherche saines.


Recension réalisée le 4 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/le-califat-du-sang-9782246854579