Le tsunami numérique (Emmanuel DAVIDENKOFF; Editions Stock; mars 2014)

TSUNAMI_NUMERIQUELe cyberespace est un lieu d’affrontements, soumis à de puissantes influences venant à la fois des Etats, des entreprises, mais également des cybernautes qui sont aussi bien acteurs et spectateurs de cet environnement. Trop souvent (pour de bonnes et de mauvaises raisons), les livres abordent les thématiques de sécurité, de défense, d’économie, le tout appliqué au cyber, délaissant la dimension du « Savoir », pourtant fondamentale.

C’est à ce manque au sein de la réflexion stratégique sur le cyberespace que porte en partie l’ouvrage d’Emmanuel Davidenkoff (directeur de la rédaction de l’Etudiant), intitulé Le tsunami numérique. On comprend déjà aisément que l’auteur considère l’évolution de la manière d’enseigner, de transmettre des savoirs et des savoirs faires via les NTIC comme un bouleversement aux conséquences multiples et potentiellement puissantes et négatives pour ceux qui ne les auront pas anticipées.

Dans une dizaine de chapitres courts, très bien écrits et clairs, l’auteur démontre avec brio que la France, et plus précisément l’Education nationale, n’est pas en mesure de rattraper le train en marche qu’ont conçu et utilisent de plus en plus aussi bien les Etats-Unis que des pays comme l’Inde qui testent de nouvelles manières d’enseigner intelligemment.

On pensera évidemment aux MOOC qui permettent de toucher un immense auditoire, surmontant la barrière des frontières terrestres, faisant ainsi découvrir à des enfants vivant dans des pays où la scolarité est défaillante des savoirs et donnant dans le sens inverse aux créateurs des MOOC les outils pour cibler dans le monde entier des élèves au fort potentiel. On peut regretter cependant que l’auteur n’apporte qu’une critique partielle aux MOOC, dont les dérives sont potentiellement dangereuses : perte de la propriété intellectuelle pour le cours conçu par un professeur, création d’immenses bases de données avec des informations personnelles par les entreprises offrant la structure technologique pour diffuser les MOOC, rapport à l’autre se faisant désormais systématiquement via une passerelle numérique…

Il y a également des projets comme la Khan Academy (dont les cours mis en ligne gratuitement portent sur les mathématiques) ou Hole in the wall de Sugata Mitra en Inde (ordinateur encastré dans un mur, accessible à tous, sans manuel, pour forcer ses utilisateurs à apprendre par eux-mêmes) qui rappellent que des tentatives sont lancées partout dans le monde pour permettre à toujours plus de personnes de suivre un enseignement grâce aux outils technologiques.

L’auteur évite cependant la caricature, qui aurait consisté à faire des Etats-Unis un modèle parfait de l’enseignement adapté aux nouvelles technologies et condamnant la France par exemple, présentée souvent dans les médias comme incapable de tenter quoique ce soit en matière d’éducation. Il démonte une par une les contre-vérités sur l’enseignement en général, rappelant qu’il y a des professeurs rétifs au changement aussi bien aux Etats-Unis qu’en France. Néanmoins, il explique que de l’autre côté de l’Atlantique, on a davantage tendance à privilégier ceux qui essaient, quitte à se tromper, car ils finiront par apporter des solutions innovantes. De la même façon, l’interdisciplinarité est clairement mise en valeur aux Etats-Unis avec la création de structures souples, où des étudiants venants de disciplines littéraires et scientifiques sont invités à travailler sur des projets communs.

De façon générale, l’auteur anticipe une diminution drastique des écoles supérieures (type universités) qui seront amenées soit à disparaître, soit à fusionner, face à une concurrence exacerbée où des écoles très compétitives naîtront, avec des cours du type MOOC issus des meilleures universités du monde. La prudence est de mise cependant, car il faudra attendre encore plusieurs années pour que les entreprises considèrent ces formations comme un vrai plus pour leurs futurs employés. Des outils sont en train de voir le jour pour certifier ces formations, pour informatiser davantage les corrections de travaux par exemple, ce qui pose d’ailleurs la question de la place de l’enseignant face à cette révolution en marche.

Et force est de constater que l’Education nationale ne permet pas encore cette adaptation, et sans doute pour des raisons à la fois idéologiques et structurelles, ce qui est encore plus inquiétant. L’auteur, fin connaisseur des rouages de l’éducation en France, dresse un constat accablant : au lieu d’innover, l’enseignement en France repose sur des dogmes qui ne donnent aucune liberté à des enseignants qui, pour certains d’entre eux, cherchent malgré tout à tester d’autres approches pédagogiques, à même de mieux répondre aux besoins des élèves qui sont les oubliés des discours des ministres. On aurait aimé d’ailleurs à ce sujet de plus amples développements de l’auteur sur le rapport des élèves au numérique car, par leur maîtrise de l’outil technologique, ils peuvent inciter leurs professeurs à adopter de nouveaux outils.

De toute façon, si rien n’est fait, le fossé entre ce que l’Education nationale proclame en termes d’objectifs pédagogiques et la réalité du terrain se creusera toujours plus avec le risque d’une situation sans retour, à l’image de l’histoire de la société Kodak prise en exemple avec pertinence par l’auteur. Plus grave encore, en conservant ce modèle éducatif, l’école devient toujours plus inégalitaire, permettant à une petite minorité d’exceller (car se fondant dans le moule) alors qu’une majorité ne parvient plus à acquérir les compétences nécessaires pour entrer sur le marché du travail. L’auteur ne se contente pas de critiquer le système, il donne des pistes pour le réformer (revalorisation du travail manuel, sélection après le BAC, meilleure appréciation des filières techniques…) tout en reconnaissant que c’est une tâche quasi impossible face à l’appareil ultra bureaucratique qu’est devenue l’Education nationale.

Le tsunami numérique est un excellent essai, riche de l’expérience de l’auteur et des multiples regards portés sur les initiatives à l’international. Très facile d’accès, il n’en demeure pas moins précis et fort dans son argumentaire. L’auteur cherche clairement à alerter sur le danger qui nous guette, si rien n’est fait, dans un monde où le savoir a une valeur économique et financière certaine, d’être totalement déconnectés des autres pays qui auront su anticiper le tsunami numérique en cours et qui en tireront les bénéfices aussi bien humains qu’économiques. Il en va de l’influence et de la place de la France dans le monde.


Recension rédigée le 1er mai 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editions-stock.fr/le-tsunami-numerique-9782234060548

La condition numérique (Jean-François FOGEL & Bruno PATINO; Editions Grasset; avril 2013)

CONDITION_NUMERIQUEComment définir l’homo sapiens à l’heure d’Internet et plus largement de la croissance exponentielle du numérique ? A première vue, la seule réponse correcte serait l’homo numericus, être dont l’existence serait exclusivement déterminée par ses relations et interactions avec le monde numérique. Cette affirmation, souvent reprise dans les médias, ne satisfait pourtant pas les deux auteurs de l’ouvrage « La condition numérique » Jean-François Fogel et Bruno Patino, deux spécialistes des médias et du numérique et qui ont entre autres à leur actif la conception et le développement du site lemonde.fr.

Dans leur essai difficilement résumable en raison d’une richesse de concepts abordés et d’une érudition sans faille, les auteurs s’interrogent sur la relation qui existe entre l’homme / internaute et les réseaux dans leur ensemble, en démontrant avec quelle rapidité et intensité l’humain s’est approprié le virtuel numérique, qui n’est en fait que le prolongement du réel, et non pas un miroir déformé ou un espace à part.

Battant en brèche tous les poncifs sur Internet et les activités numériques des cybernautes, les auteurs se livrent à une analyse sociologique, voire philosophique à plusieurs reprises, de l’internaute qui évolue dans sa nature à mesure qu’il est connecté. Les notions de géographie, de positionnement vis-à-vis d’autrui et surtout le concept de temps se voient ainsi profondément bousculés par cette révolution numérique qui fait de l’homme un être connecté en permanence au réseau, l’incitant avec un sens de la persuasion sans équivalent, à veiller en ligne, lui enlevant sa faculté d’être un acteur comme dans la vie réelle pour devenir un commentateur quasi omniprésent de tout et n’importe quoi. Les auteurs soulignent à juste titre que le surplus d’activités numériques, la croissance des réseaux sociaux, ne signifient pas pour autant que des liens plus forts se tissent entre internautes, et donc entre humains. Au contraire, un certain cloisonnement s’opère, voire une « tribalisation » comme évoquée dans le livre, avec des regroupements par centres d’intérêts, un peu comme s’il y avait une peur d’aller vers l’autre.

Au-delà de cette méfiance, il y a surtout un narcissisme exacerbé chez l’internaute qui pense pouvoir tout savoir grâce à la concentration phénoménale d’informations sur la Toile, bien que celles-ci ne fassent pas toujours l’objet de contrôles, comme c’est le cas dans la vie extra-numérique. Les hiérarchies sont ainsi bouleversées, l’intellectuel devenant une poussière dans l’espace numérique face à des millions de points de vue, le politique a du mal à rivaliser avec la rapidité de l’information en ligne qui fixe bien souvent l’agenda à suivre pour ne pas être à contre-courant.

Organisé en neuf chapitres correspondant à neuf facettes de la condition numérique, l’ouvrage se lit avec plaisir (surtout le chapitre 7 sur le Capital), tant les auteurs sont parvenus à aller loin dans l’analyse des faits et gestes des internautes qui n’ont pas conscience bien souvent de leurs actes. Cette situation profite d’ailleurs pleinement aux grands groupes comme Google, Facebook, Apple et Amazon qui, comme le soulignent les auteurs, ne se perçoivent pas comme de simples concepteurs et vendeurs de solutions numériques mais bien comme des bâtisseurs de civilisations.

Il y a peu d’études sur la place de l’homme sur Internet ; cet ouvrage comble ce vide et a tous les atouts pour devenir un classique de la pensée du numérique. Une très belle citation en guise de conclusion (p.193) : « C’est la position présente de tout internaute qui, sans être Dieu, agit au fond en romantique du numérique. Il crée son univers, éprouve la sensation d’en être le seul maître, puis considère les événements du monde avec ce vertige que procure la distance pour parvenir enfin à ce constat incommode : en regard des émotions numériques, le réel déçoit ».


Recension rédigée le 21 juin 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/la-condition-numerique-9782246768012

Hackers, au cœur de la résistance numérique (Amaëlle GUITON; Editions Au diable Vauvert; février 2013)

HACKERS_AU_COEUR_DE_LA_RESISTANCE_NUMERIQUELes médias en raffolent, intrigués par la discrétion dont beaucoup se parent, par leurs actions souvent fascinantes lorsqu’elles sont couronnées de succès, et enfin par l’univers culturel qu’ils véhiculent (films entre autres…). Il s’agit bien évidemment des hackers, acteurs trop souvent sous-estimés du cyberespace en raison de leur faible nombre, du peu de moyens dont ils disposent, mais qu’ils compensent par des connaissances sans équivalent des aspects techniques (mais également intellectuels) des réseaux et surtout par un message fort : chacun doit pouvoir communiquer, partager et s’informer librement, sans que son droit à la vie privée soit remis en cause.

Il existe peu de livres sur les hackers, car il est souvent difficile de les approcher et eux-mêmes ne sont pas toujours prompts à expliquer en détails leurs initiatives. Certains livres par ailleurs sont caricaturaux, présentant les hackers comme des adolescents boutonneux asociaux, tandis que d’autres ne font qu’insister avec exagération sur les menaces qu’ils peuvent créer pour le fragile équilibre du cyberespace.

Le livre d’Amaëlle Guiton est d’un tout autre genre : comme l’indique le sous-titre « au cœur de la résistance numérique », la journaliste a réussi à conduire une enquête sur les hackers directement à la source, en interrogeant ces derniers, en se rendant dans les hackerspaces où ils se retrouvent pour discuter de leurs projets. Un peu à la façon d’un journal de bord, l’auteur explique les spécificités du monde des hackers, démontrant avec efficacité combien l’ensemble est hétérogène. Articulé en cinq chapitres (« ce que hacker veut dire », « circulez, y a tout à voir (ou presque) », « culture du partage, partage de la culture », « démocratie 2.0 », « du bazar dans les cathédrales »), Amaëlle Guiton insère à chaque début de partie un extrait de la déclaration d’indépendance du cyberespace de 1996, incitant le lecteur à s’interroger constamment sur la réalité de ce texte dix-sept ans après.

Partant d’idées générales sur les hackers pour les affiner grâce aux entretiens qu’elle a effectués avec ces derniers, aussi bien en France (Telecomix par exemple) qu’en Allemagne ou en Suède, elle parvient à expliquer en quoi les hackers ne sauraient être confinés dans un univers purement technique. En effet, derrière leurs compétences informatiques se dessine une conception de la vie, qui veut que chacun doit s’approprier les objets, les connaissances pour en comprendre par lui-même le fonctionnement et ainsi les enrichir, toujours dans un souci de partage. Contrairement à ce que l’on pourrait à première vue penser, les hackers sont ouverts à la discussion et à l’aide technique, à condition que l’on cherche également par soi-même.

Les présentations des réalités du monde des hackers au Maghreb et en Allemagne sont très fouillées et permettent d’appréhender un phénomène nouveau (l’essor des hackers en Tunisie, en Egypte suite au Printemps arabe) méconnu de nos sociétés. De la même façon que l’on peut être surpris par le degré de réflexion des hackers allemands avec le concept de «démocratie liquide », se situant à mi-chemin entre la démocratie directe et la démocratie représentative, très intéressant à tester mais dont il faudra voir sur le long terme l’efficacité réelle.

On aurait aimé connaître la pensé des différents groupes de hackers interrogés vis-à-vis des cybermenaces qui sont une réalité du cyberespace et qui justifient, à tort ou à raison d’ailleurs, certaines politiques étatiques jugées dangereuses pour la vie privée des cybernautes. De même qu’une présentation des hackers hors Europe / Maghreb, en s’intéressant aux hackers de la zone Asie par exemple qui pour des raisons géopolitiques évidentes doivent avoir une autre approche du hacking, aurait été très appréciée… Sans doute le Tome 2 !

En conclusion, le livre d’Amaëlle Guiton est remarquable : il est le premier, dans un style dynamique et accessible, à proposer une analyse poussée du monde des hackers, sans préjugés et avec le recul nécessaire pour évaluer le travail de ces derniers, salutaire pour éviter une altération néfaste du cyberespace. Leur tâche demeure immense toutefois…


Recension rédigée le 12 mai 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.audiable.com/livre/?GCOI=84626100263950&fa=description

Menace sur nos libertés, comment Internet nous espionne, comment résister (Julian ASSANGE; Editions Robert Laffont; mars 2013)

MENACES_SUR_NOS_LIBERTESDes livres sur Internet et le respect des libertés, on en trouve de plus en plus, et d’un niveau souvent inégal. Oscillant entre un alarmisme exagéré masquant un vide intellectuel et une succession de récits techniques brouillant le message initial, ils ne permettent pas aux lecteurs d’avoir les véritables outils de compréhension suffisants pour en faire des cyber acteurs.

C’est pourtant le tour de force que parvient à réaliser Julian Assange dans « Menace sur nos libertés ». On ne présente plus le fondateur de Wikileaks, personnalité majeure de l’histoire de l’Internet, admiré par certains, conspué par d’autres pour avoir mis en ligne des centaines de milliers de messages diplomatiques américains. Aujourd’hui réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres depuis juin 2012 pour éviter une extradition vers la Suède, il continue -malgré des difficultés de logistique évidentes- à poursuivre son combat pour la liberté des cybernautes sur la Toile et pour mettre en garde ces derniers contre la censure et l’espionnage qui y prospèrent, avec la complicité des Etats et des entreprises.

C’est clairement dans ce champ d’analyse que s’inscrit cet ouvrage. Composé d’une dizaine de chapitres traitant aussi bien de la censure que de la militarisation du cyberespace en passant par la place de l’économie et de la politique sur Internet, ce livre se présente sous la forme de plusieurs discussions entre Julian Assange et trois spécialistes des nouvelles technologies et d’Internet : Jacob Appelbaum oeuvrant pour le Tor Project, Andy Müller-Maguhn expert en cryptage sur Internet et enfin Jérémie Zimmermann, porte-parole de la « Quadrature du Net ».

Tous sont donc des acteurs engagés de la société civile du cyberespace qui cherchent au travers de leurs échanges à démontrer par quels moyens et dans quels buts les cybernautes font l’objet d’un espionnage de masse sur Internet. Ils constatent d’ailleurs à juste titre que la plupart des informations collectées sont en réalité données sans réelle autorité de coercition par les cybernautes eux-mêmes, qui baissent la garde devant les supposés bénéfices d’un plus grand partage de leurs données personnelles : travail, amis, voyages, loisirs, achats en ligne, etc…

Tout en validant l’argumentaire des auteurs, on peut toutefois leur reprocher de dédouaner trop rapidement les cybernautes, qui ont pourtant accès à un nombre important d’informations pour comprendre les conséquences de leurs actions dans le cyberespace, et de ne porter la responsabilité des menaces liberticides que sur les Etats et les entreprises qui répondent aux injonctions de ces derniers (Google, Facebook, etc…).

Évitant un jargon trop technique, les quatre « penseurs du Web », n’étant d’ailleurs pas toujours d’accord entre eux, réussissent cependant à entreprendre une réflexion riche et approfondie sur ce que doit être Internet et sur les moyens (la cryptographie principalement) disponibles pour les cybernautes afin de se prémunir d’une surveillance déjà présente et sans doute trop intrusive.

Riche d’anecdotes, de mises en perspective utiles, de rappels historiques indispensables, le livre « Menace sur nos libertés » doit être pensé comme un outil au « réveil du cybernaute », qui se doit de se protéger d’un cyberespace qu’aucun ne maîtrise vraiment.

On pourra trouver que les auteurs exagèrent certains traits de leurs analyses, mais c’est l’objectif recherché : provoquer le lecteur pour l’inciter à ne pas prendre les faits pour argent comptant et à se construire sa propre conception du cyberespace.


Recension rédigée le 10 avril 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/menace_sur_nos_libertes_&100&9782221135228.html

Menaces cybernétiques, le manuel du combattant (Yves-Marie PEYRY; Editions du Rocher Lignes de feu; mars 2013)

MENACES_CYBERNETIQUES_LE_MANUEL_DU_COMBATTANTLe cyberespace fait partie intégrante de notre existence. Nous le considérons même comme une part indispensable du fonctionnement de nos sociétés, aussi bien pour des activités professionnelles que personnelles. Pourtant, contrairement à notre vie « réelle », où nous en connaissons les us et coutumes, les possibilités et les interdits, les dangers pour notre sécurité, force est de constater que notre vie cybernétique est radicalement différente. Il y a comme un effet de libération, ou plutôt d’inconscience, qui s’éveille, avec pour effet principal que nous acceptons des réalités dans le cyberespace que nous refuserions sans hésiter dans notre vie de tous les jours. Par exemple, nous nous offusquons de projets de lois de sécurité intérieure visant à centraliser davantage d’informations nous concernant, mais nous donnons un accès illimité et quasi intemporel à ces dernières dans notre vie cybernétique.

Pourtant, le cyberespace n’est pas un espace sûr, sécurisé, aussi bien pour des raisons techniques que politiques et économiques. Dans son ouvrage « Menaces cybernétiques, le manuel du combattant », Yves-Marie Peyry, chercheur associé au CF2R, propose un guide à destination des cybernautes. L’objectif : nous mettre en garde contre des menaces dont nous ne soupçonnons parfois pas l’existence et qui peuvent avoir des conséquences nuisibles aussi bien dans notre vie cybernétique que dans notre vie réelle. Le livre se décompose en huit chapitres couvrant à la fois les acteurs du cyberespace, les menaces technologiques associées à des motivations politico-économiques, ainsi que les parades éventuelles mises à disposition du cybernaute. Mais comme l’indique à juste titre l’auteur, ces outils technologiques ont tous des failles, et ce qui doit prévaloir, c’est un comportement responsable et attentif chez le cybernaute, que ce soit dans sa vie privée ou dans sa vie professionnelle, ces deux vies se confondant désormais toujours plus. Il n’est pas rare que les terminaux numériques que nous utilisons servent aussi bien la journée au travail qu’en vacances !

Avec un style très clair et vivant, l’auteur explique avec pédagogie les différentes menaces qui pèsent sur la sûreté du cyberespace. De nombreux exemples viennent appuyer une démonstration solide, même si à certains moments, on peut ne pas suivre complètement l’auteur qui peut exagérer certaines menaces, en particulier lorsqu’il évoque la cyberguerre. On regrettera l’absence de mention des sources, qui auraient apporté un vrai plus aux histoires de cyberattaques et autres cyberespionnages, conférant à ces dernières une intensité accrue.

Ce livre, bien que son titre laisse supposer qu’il s’adresse à des connaisseurs, est en réalité destiné à tous. Ce manuel de mise en garde devrait assurément être une lecture obligatoire dans les administrations publiques, dans les entreprises, et même dans chaque foyer, pour faire prendre conscience des réalités de l’univers cybernétique que nous côtoyons sans nous interroger. Rappelons, comme l’auteur le fait remarquablement bien, que nous représentons nous aussi une menace pour le cyberespace, soit parce que nous ne savons pas, soit parce que nous utilisons avec légèreté des technologies qui ont un réel pouvoir. En lisant ce livre, nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas ! Le dernier chapitre donne quelques pistes pour que le cybernaute passe du statut d’observateur / consommateur aveugle à celui d’acteur vigilant.


Recension rédigée le 25 mars 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdurocher.fr/Menaces-cybernetiques_oeuvre_11023.html

Pris dans la Toile, l’esprit aux temps du web (Raffaele SIMONE; Editions le Débat Gallimard; novembre 2012)

PRIS DANS LA TOILETout commence avec un voyage en train, où l’auteur observe avec intérêt les autres passagers et fait le constat suivant : comme pour se protéger de l’ennui, voire d’un vide, ses voisins écrivent message sur message sur leur téléphone, écoutent de la musique avec leurs baladeurs numériques, consultent des articles ou visionnent des films sur leurs ordinateurs, « forçant » d’une certaine façon les passagers qui n’utilisent pas ces outils à participer d’une façon ou d’une autre à leurs activités. L’auteur parle même de « pollution » pour désigner ce phénomène qui lui sert de base à son analyse, très pointue, de la médiasphère dans son ensemble.

Le titre de l’ouvrage donne le ton. Il n’est pas question ici d’une critique d’Internet au sens général où nous l’entendons, d’autres s’en sont déjà chargés avec plus ou moins de succès. L’objectif ici est tout autre : comprendre comment notre esprit, notre façon de penser en temps qu’homo sapiens, peut se retrouver emprisonné, voire aliéné, comme une proie dans une toile d’araignée, par les médias numériques. En d’autres termes, ce n’est pas tant la médiasphère qui est décrite que notre rapport, à la fois bénéfique et dangereux, qui nous lie à elle, sans que nous ne puissions réellement y échapper.

L’auteur, Raffaele Simone, professeur de linguistique à l’Université Roma Tre de Rome, sait pertinemment que son ouvrage va créer un débat, car sa vision de la situation est relativement pessimiste. Considérant qu’Internet et les médias numériques constituent la troisième révolution cognitive, après celle de l’écriture et de l’imprimerie, il estime que nous traversons une période dangereuse, capable de remettre en cause les facultés de l’homme qui, pour faire simple, est tellement assisté dans sa vie quotidienne par ces outils numériques qu’il en vient à ne plus faire d’efforts et à ne plus faire appel à son intellect (réflexion, examen de l’information, mémorisation…).

L’ouvrage se décompose en quatre grandes parties de longueur inégale : le sens et l’intelligence, le texte et son auteur, apprendre, se rappeler et oublier, le vrai, le faux et le trucage, avec un épilogue sur les démocraties numériques. L’auteur se livre à une véritable analyse minutieuse du fonctionnement de notre esprit vis-à-vis de nos sens et de notre capacité à s’en servir pour accomplir des actions telles que lire, écrire, regarder… Après en avoir fait une étude historique, il cherche à chaque fois à voir en quoi la médiasphère influe sur ces réalités et quels comportements nouveaux elle crée chez l’homme, mais aussi quels comportements elle fait perdre à l’homme (la mémorisation, la patience…). A travers le texte, l’on comprend que l’auteur fait l’éloge du livre qui, de par ses spécificités (format, potentiel, partage avec autrui…), semble demeurer l’un des rares moyens sûrs de diffuser des connaissances. A juste titre, l’auteur souligne le travail indispensable des maisons d’édition qui constituent une barrière irréfragable à toute publication jugée peu digne d’intérêt, alors qu’Internet incite chacun à écrire, même pour des banalités, renforçant un narcissisme dissimulé.

Le livre a ceci de fascinant qu’il arrive avec une acuité certaine à disséquer la moindre de nos actions sur la Toile et à en montrer les implications pratiques. A la lecture du livre, on se rend compte que notre activité de cybernaute répond à des automatismes qui n’ont rien d’évident, qui se sont créés en un laps de temps très court, sans que l’on puisse réellement déterminer s’il s’agit d’un progrès, l’auteur affichant clairement son scepticisme.

Ce dernier rappelle à plusieurs reprises qu’il n’a pas les compétences techniques suffisantes pour apprécier les nouvelles technologies qui rendent attractifs les outils d’Internet. Sans doute aurait-il été intéressant d’associer quelques experts du sujet qui auraient évité quelques approximations de l’auteur, en particulier sur la partie distinguant le livre classique du livre numérique. De même, l’épilogue sur les démocraties numériques laisse sur sa fin, car court et lançant quelques vagues pistes de réflexion sans apporter le regard critique nécessaire qui rend le reste du livre si intéressant.

Le livre de Raffaele Simone, que l’on adhère à l’ensemble de ses points de vue ou pas, est clairement à recommander. Il est l’un des rares ouvrages capable d’inciter le « cybernaute lecteur » à autant s’interroger sur son lien avec la médiasphère et sur soi-même en fin de compte.


Recension rédigée le 27 janvier 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/Pris-dans-la-Toile