Hackers, au cœur de la résistance numérique (Amaëlle GUITON; Editions Au diable Vauvert; février 2013)

HACKERS_AU_COEUR_DE_LA_RESISTANCE_NUMERIQUELes médias en raffolent, intrigués par la discrétion dont beaucoup se parent, par leurs actions souvent fascinantes lorsqu’elles sont couronnées de succès, et enfin par l’univers culturel qu’ils véhiculent (films entre autres…). Il s’agit bien évidemment des hackers, acteurs trop souvent sous-estimés du cyberespace en raison de leur faible nombre, du peu de moyens dont ils disposent, mais qu’ils compensent par des connaissances sans équivalent des aspects techniques (mais également intellectuels) des réseaux et surtout par un message fort : chacun doit pouvoir communiquer, partager et s’informer librement, sans que son droit à la vie privée soit remis en cause.

Il existe peu de livres sur les hackers, car il est souvent difficile de les approcher et eux-mêmes ne sont pas toujours prompts à expliquer en détails leurs initiatives. Certains livres par ailleurs sont caricaturaux, présentant les hackers comme des adolescents boutonneux asociaux, tandis que d’autres ne font qu’insister avec exagération sur les menaces qu’ils peuvent créer pour le fragile équilibre du cyberespace.

Le livre d’Amaëlle Guiton est d’un tout autre genre : comme l’indique le sous-titre « au cœur de la résistance numérique », la journaliste a réussi à conduire une enquête sur les hackers directement à la source, en interrogeant ces derniers, en se rendant dans les hackerspaces où ils se retrouvent pour discuter de leurs projets. Un peu à la façon d’un journal de bord, l’auteur explique les spécificités du monde des hackers, démontrant avec efficacité combien l’ensemble est hétérogène. Articulé en cinq chapitres (« ce que hacker veut dire », « circulez, y a tout à voir (ou presque) », « culture du partage, partage de la culture », « démocratie 2.0 », « du bazar dans les cathédrales »), Amaëlle Guiton insère à chaque début de partie un extrait de la déclaration d’indépendance du cyberespace de 1996, incitant le lecteur à s’interroger constamment sur la réalité de ce texte dix-sept ans après.

Partant d’idées générales sur les hackers pour les affiner grâce aux entretiens qu’elle a effectués avec ces derniers, aussi bien en France (Telecomix par exemple) qu’en Allemagne ou en Suède, elle parvient à expliquer en quoi les hackers ne sauraient être confinés dans un univers purement technique. En effet, derrière leurs compétences informatiques se dessine une conception de la vie, qui veut que chacun doit s’approprier les objets, les connaissances pour en comprendre par lui-même le fonctionnement et ainsi les enrichir, toujours dans un souci de partage. Contrairement à ce que l’on pourrait à première vue penser, les hackers sont ouverts à la discussion et à l’aide technique, à condition que l’on cherche également par soi-même.

Les présentations des réalités du monde des hackers au Maghreb et en Allemagne sont très fouillées et permettent d’appréhender un phénomène nouveau (l’essor des hackers en Tunisie, en Egypte suite au Printemps arabe) méconnu de nos sociétés. De la même façon que l’on peut être surpris par le degré de réflexion des hackers allemands avec le concept de «démocratie liquide », se situant à mi-chemin entre la démocratie directe et la démocratie représentative, très intéressant à tester mais dont il faudra voir sur le long terme l’efficacité réelle.

On aurait aimé connaître la pensé des différents groupes de hackers interrogés vis-à-vis des cybermenaces qui sont une réalité du cyberespace et qui justifient, à tort ou à raison d’ailleurs, certaines politiques étatiques jugées dangereuses pour la vie privée des cybernautes. De même qu’une présentation des hackers hors Europe / Maghreb, en s’intéressant aux hackers de la zone Asie par exemple qui pour des raisons géopolitiques évidentes doivent avoir une autre approche du hacking, aurait été très appréciée… Sans doute le Tome 2 !

En conclusion, le livre d’Amaëlle Guiton est remarquable : il est le premier, dans un style dynamique et accessible, à proposer une analyse poussée du monde des hackers, sans préjugés et avec le recul nécessaire pour évaluer le travail de ces derniers, salutaire pour éviter une altération néfaste du cyberespace. Leur tâche demeure immense toutefois…


Recension rédigée le 12 mai 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.audiable.com/livre/?GCOI=84626100263950&fa=description

La Cyberguerre, la guerre numérique a commencé (Nicolas ARPAGIAN; Editions Vuibert; août 2009)

CYBERGUERRE_ARPAGIANA première vue, si l’on devait ne s’arrêter qu’au titre de l’ouvrage, on pourrait penser que c’est un énième livre surfant sur l’actualité et dramatisant à escient une dimension du cyberespace, champ d’analyse relativement complexe pour ne l’aborder que sous l’angle d’une telle spécificité, à savoir la cyberguerre. Pourtant, force est de constater à la lecture de l’ouvrage de Nicolas Arpagian, spécialiste des questions d’influence et d’intelligence économique, que le titre ne reflète en rien la qualité d’analyse du livre et qu’il va bien au-delà d’une simple présentation de la cyberguerre, terme que nous avons pour habitude d’utiliser avec prudence car dans sa dimension militaire (la première envisageable), il ne revêt jusqu’à présent rien de concret.

Dans son livre préfacé par Alain Bauer, l’auteur se livre à une analyse riche et précise des acteurs du cyberespace (en particulier les Etats et les entreprises), des liens qui les unissent (stratégie commune, nécessite de collaborer…), et surtout des menaces qui pèsent sur le cyberespace. Ces dernières, si elles ne sont pas suffisamment prises en compte, sont sources de problèmes sécuritaires majeurs pour nos sociétés, avertit l’auteur. Celui-ci évite l’écueil d’un langage trop technique pour décrire les différentes sortes de virus par exemple, tout en demeurant relativement clair dans ses présentations des menaces numériques.

L’ouvrage s’articule en cinq chapitres : le premier porte sur le concept de cyberguerre que l’auteur reconnaît délicat à employer à tout bout de champ, le second sur une histoire du cyberespace sous l’angle sécuritaire avec le cas du conflit russo-géorgien de 2008, le troisième explique en quoi la cyberguerre est une composante majeure de la stratégie des Etats dans leur guerre d’influence à l’échelle internationale, le quatrième met en garde contre la cybercriminalité qui peut, via sa croissance inquiétante, fragiliser les cybernautes / citoyens, les entreprises et les Etats. Enfin, le dernier chapitre est consacré à un panorama des cyber politiques conduites par plusieurs pays / organisations : Chine, USA, UE…

Pour un livre publié en 2009, force est de constater qu’il demeure toujours d’actualité et que les grandes tendances pressenties par Nicolas Arpagian il y a quatre ans sont encore visibles : une hausse de la cybercriminalité qui inquiète des Etats agissant en ordre dispersé, une volonté de ces derniers de se doter des outils adéquats en cas de cyberguerre, une impasse juridique manifeste qui laisse certains penser que la chaos prédomine dans le cyberespace. Une réédition de l’ouvrage, augmentée, serait assurément la bienvenue, au regard de l’appropriation toujours plus forte du cyberespace par les Etats qui y voient un instrument à la fois politique et diplomatique. Sinon, que penser par exemple des stratégies iranienne et syrienne avec le contrôle à outrance du Web que ces deux pays exercent ?

L’auteur invite le lecteur / l’analyste à faire preuve de prudence lorsqu’il s’agit de données chiffrées pour quantifier les phénomènes agissant dans le cyberespace, démontrant à plusieurs reprises que des manipulations peuvent exister pour être au service de stratégiques étatiques ou d’entreprises.

La présentation des différentes structures américaines en charge de la cyberguerre montre que la France partage avec son allié américain l’art de créer des services dont l’efficacité reste suspecte, en raison d’un manque de précision dans les missions demandées, si bien que des services peuvent être amenés à effectuer les mêmes tâches, sans se concerter qui plus est ! On aurait aimé à ce titre une annexe sous la forme d’un tableau ou d’un organigramme par exemple, listant toutes ces structures : l’impression de millefeuille administratif en aurait été renforcée.

En conclusion, le livre de Nicolas Arpagian est bien plus qu’un ouvrage sur la cyberguerre, ou plutôt sur les stratégies en place pour se préparer à cette dernière. C’est un travail de qualité, précis, avec à chaque fois les sources, distant quand nécessaire pour ne pas tomber dans le cliché ou la reprise d’informations de propagande de tel ou tel acteur du cyberespace.

Pessimiste quant à l’accroissement des cybermenaces / cybercrimes, l’auteur souhaite un retour en force de « l’Etat stratège », qui soit capable de mettre en place des politiques de sécurité et de compétitivité renforcées, afin d’éviter qu’ « au XXIème siècle, la soumission politique passe(era) certainement par l’inféodation numérique » (p.234-235).


Recension rédigée le 11 mai 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.cyberguerre.eu/