Extension du domaine de la guerre (Pierre Servent; Editions Robert Laffont; janvier 2016)

Extension_du_domaine_de_la_guerre_SERVENTDe plus en plus de livres essaient de proposer des analyses géopolitiques prospectivistes pour remettre de l’ordre dans un monde qu’il est de plus en plus difficile à comprendre dans sa globalité. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’y fait pas exception et offre en plus une synthèse globalisante des faits géopolitiques marquants de ces dernières années. Intitulé « Extension du domaine de la guerre », ce livre focalise l’étude sur la dimension conflictuelle des relations internationales dans sa spécificité guerrière, laissant de côté les aspects économiques et sociétaux, ce qui nous semble empêcher toute analyse fine globalisante. L’auteur, Pierre Servent, est connu du grand public pour ses nombreuses participations à des émissions de débat (C dans l’air sur France 5 principalement) ; il a également derrière lui une carrière de militaire qui lui permet d’apporter son expertise sur les questions militaires stratégiques.

Le livre est organisé en trois grandes parties que l’on peut résumer schématiquement de la sorte : la première traite du « monde d’hier » et revient sur la première décennie du XXIème siècle en insistant sur les surprises stratégiques qui ont remis en cause les analyses prospectivistes de la fin des années 90. Dans un second temps, Pierre Servent traite du « monde d’aujourd’hui », mais en se focalisant sur les fondamentalismes qui selon lui, constituent la grille de lecture la plus pertinente des événements géopolitiques actuels (ce dont nous doutons en partie) pour enfin dans une dernière partie proposer une réflexion sur ce que sera le « monde de demain » en présentant également des pistes pour éviter une aggravation des conflictualités que nous connaissons actuellement.

Chaque partie est décomposée en une série de chapitres aux titres à la formulation pour le moins particulière : citons par exemple « Vladimir imperator », « Quand la Chine débordera », « Extension du domaine de la bigoterie », etc… Ces formulations sont caractéristiques du style de l’auteur qui a un avantage et un inconvénient : il permet une accessibilité au plus grand nombre, utilisant un vocabulaire simple (de temps en temps simpliste) et parfois très familier (« des branleurs pathologiques »), mais dans un même temps, son style nuit à l’argumentation qui devient parfois dépourvue de nuances. Certes, l’auteur apporte des précisions ici et là qui pondèrent son jugement, mais le style dans sa globalité divisera clairement le lectorat entre ceux qui en feront fi et ceux qui auront du mal à passer outre pour porter un regard critique sur le contenu. Il nous semble que l’auteur adopte le même style à l’écrit qu’à l’oral lors de ses interventions médiatiques, ce qui n’est pas forcément un choix pertinent lorsqu’on prétend apporter des clés de lecture argumentées à la géopolitique du monde.

Autre reproche structurel que nous pouvons formuler : le manque de hiérarchie des chapitres et la sélection trop limitée de l’auteur sur les événements géopolitiques qui peut donner l’impression qu’à part le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique et la Russie, il ne se passe pas grand-chose dans le reste du monde qui mérite d’être analysé ! Ainsi, dans la première partie, l’auteur met sur un même plan le Krach de 2008, Daesh et Vladimir Poutine : un plan plus rigoureux aurait clairement permis de mettre en valeur le récit de l’auteur.

Ce dernier réussit son exercice dans la première partie, où son récit (sélectif) des événements géopolitiques de ces dernières années est pertinent, clair et permet au lecteur qui aurait oublié certaines chronologies, certains enchaînements, de se les remémorer. C’est dans la seconde partie que l’auteur se démarque du reste des publications actuelles en se focalisant les différents fondamentalismes qui se développent. Il évoque ainsi dans un premier temps « le retour des messianistes » avec les portraits d’al-Baghdadi (le « fou de Dieu »), de Georges W Bush (le « born gain »), de Vladimir Poutine (le « tsar ») et enfin de Recep Tayyip Erdogan (le « sultan ». On peut être interpellé par ce rassemblement de personnalités aussi diverses dans une même catégorie mais Pierre Servent parvient à expliquer sa logique en détaillant les spécificités de chacun. L’analyse a le mérite d’exister, à défaut de susciter une adhésion collective, l’auteur étant à la limite parfois de la caricature, en particulier concernant Vladimir Poutine, où il reprend de nombreux poncifs à son encontre sans véritablement prendre de la hauteur.

Les chapitres suivants suivent une logique thématique même s’ils se reportent quasiment tous sur la question syrienne et Daesh. Ils se mélangent avec des chapitres thématiques de qualité, dont « L’esthétique du diable », où l’auteur décrit bien la stratégie de communication de Daesh. Dommage que le chapitre sur « la panne américaine » n’ait pas eu droit à un développement plus important car l’analyse était intéressante et aurait permis au lecteur de comprendre en profondeur la part de responsabilité des Etats-Unis dans le chaos que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

La dernière partie, la plus attendue pour ceux aux faits des enjeux géopolitiques précédemment cités, est assez déroutante dans son approche. L’auteur évoque ainsi en premier « la grenade à fragmentation algérienne », mettant en garde contre la fragilité de l’Etat algérien et le risque de déstabilisation qu’il crée. Sans nier les difficultés de ce pays, on peut douter qu’il s’agisse de l’enjeu géopolitique majeur numéro 1 à évoquer dans ce genre d’analyse. Pierre Servent analyse ensuite les perspectives de la Chine et la menace que représente cette dernière pour l’équilibre régional voire mondial. Dommage qu’il n’ait pas traité dans les deux premières parties les événements géopolitiques dans lesquels la Chine a été impliqué ces dernières années, sa démonstration en aurait été renforcée. L’analyse sur les conditions pour vaincre Daesh est très claire et peut susciter un consensus, même si l’on ne voit pas bien aujourd’hui comment inciter plus fermement les pays arabes à s’impliquer réellement dans la lutte contre cet ennemi qui s’étend à d’autres pays et régions.

Dans un second temps, l’auteur promeut les guerres spéciales et invisibles (du type cybernétiques) pour éliminer les menaces. Les opérations spéciales sont évidemment utiles et nécessaires pour neutraliser un ennemi précis, pour gagner des batailles, mais comme l’évoquait très justement le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France » (http://livres-et-geopolitique.fr/la-derniere-bataille-de-france-general-vincent-desportes-collection-le-debat-editions-gallimard-octobre-2015/), les opérations spéciales ne permettent pas de gagner des guerres si elles ne sont pas suivies d’objectifs politiques précis. Quant à la dimension cyber des conflits à venir, elle est indéniable mais elle ne demeurera qu’une dimension parmi d’autres, dont l’efficacité va aller à s’accroissant, sans pour autant suffire à elle-seule à remporter une victoire décisive.

Enfin, l’auteur se livre dans les derniers chapitres à la promotion d’un retour aux valeurs fondatrices de la nation, d’un peuple qui doit à nouveau vouloir s’engager pour défendre son pays pour éviter une nouvelle période de « drôle de guerre », car la paix se construit perpétuellement et la France demeure une cible de choix pour de nombreux ennemis, comme l’ont tristement rappelé les attentats de janvier et novembre 2015. Dommage que ce chapitre soit rempli de bons sentiments qui, tout en suscitant une adhésion de principe, ne sauraient constituer un socle suffisant pour remédier à la fragilité croissante de la France. C’est aux politiques d’élaborer de véritables stratégies, et non de simples tactiques qui perdent de leur force en peu de temps, et d’attribuer les budgets suffisants pour assurer le mieux possible à la France son intégrité physique et morale.

En résumé, « Extension du domaine de la guerre » est un livre à la fois intéressant et frustrant. Intéressant par la capacité de l’auteur à conter avec un certain talent les événements géopolitiques de ces dernières années avec une volonté de proposer une grille de lecture pour mieux en comprendre la complexité. Frustrant par la trop forte sélection des événements géopolitiques par l’auteur qui occulte des sous-continents entiers, des thèmes majeurs, un manque de hiérarchisation dans les priorités géopolitiques et un style qui affaiblit les analyses en nuance de l’auteur.


Recension réalisée le 29 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/extension_du_domaine_de_la_guerre_&100&9782221191224.html

Le cyberespace, nouveau domaine de la pensée stratégique (sous la direction de Stéphane DOSSE , Olivier KEMPF , Christian MALIS; Collection Cyberstratégie, Editions Economica; juin 2013)

CYBERESPACE_KEMPF_DOSSEL’actualité de ce dernier trimestre de l’année 2013 a été marquée entre autres par la médiatisation des informations fournies par Edward Snowden sur les pratiques de la NSA, qui a abusé de ses prérogatives pour mener des actions de cyberespionnage à très grande échelle. De cette affaire, beaucoup se sont interrogés quant à la nature de cet espace, où se déroulent des événements aux conséquences jusqu’à présent difficilement imaginables pour le grand public. Le cyberespace ne saurait se réduire au simple Internet, de même qu’il ne peut être pensé comme un espace hors de la réalité, exclusivement technologique.

En réalité, c’est un espace où l’humain a une importance majeure, puisque c’est lui qui l’a créé via une maîtrise toujours plus pointue des nouvelles technologies de l’informatique. C’est également l’espace où règne l’information, qui peut être diffusée à l’infini, cachée, manipulée, lui conférant un rôle politique majeur. Cela se voit avec la perméabilité toujours plus forte entre l’action politique et la vie du cyberespace, ce dernier étant à la fois un soft et un smart power qui aide aussi bien les intérêts stratégiques des Etats que les visées économiques et commerciales des entreprises qui s’en servent comme base pour leur expansion.

Le champ militaire n’est évidemment pas oublié dans cette réalité du cyberespace, de plus en plus de pays cherchant à acquérir des cyberarmes pour mener des actions hostiles (espionnage, sabordage, etc…) contre leurs ennemis et leurs alliés. Toutefois, nous nous garderons bien de parler de cyberguerre, concept médiatique qui fait certes « fureur », mais pour lequel ceux qui l’emploient font fi des délicats problèmes qu’il soulève.

En effet, l’étude du cyberespace est un domaine d’analyse encore très jeune ; nous en sommes donc réduits à des hypothèses qui s’appuient sur ce qui existe déjà dans d’autres secteurs stratégiques ou bien qui sont conçues dans un cadre conceptuel entièrement neuf. C’est à cette tâche compliquée, le mot est faible, que se sont attelés un ensemble d’experts issus d’horizons divers lors d’un colloque sur la cyberstratégie organisé le 29 novembre 2011.

Militaires, universitaires, chercheurs, responsables en entreprises ont ainsi présenté, en fonction de leur spécialité, leur vision d’une parcelle du cyberespace, qu’il s’agisse des enjeux juridiques de ce dernier, de sa militarisation, de son éventuelle comparaison avec d’autres domaines militaires.

Le livre se compose de trois grandes parties (Penser stratégiquement le cyberespace, Cyber géopolitique, Penser opérationnellement la cyberguerre) qui peuvent se lire de façon séparée, chaque article étant autonome dans sa compréhension. De ce corpus d’analyses, on retiendra au final qu’il existe bel et bien une cyberstratégie aujourd’hui, qui doit devenir une des priorités des responsables politiques, s’ils ne veulent pas se faire distancer sur la scène stratégique internationale, comme le démontre par ailleurs l’affaire Snowden.

On aurait pu s’attendre à un ouvrage purement théorique, avec un vocabulaire très axé « stratégie militaire », ce qui l’aurait réservé à une minorité d’initiés. Il n’en est rien : aussi surprenant que cela puisse paraître, les articles (certes, certains nécessitent une connaissance préalable des enjeux technico-stratégiques du cyber) expriment très clairement les idées des auteurs qui ne sont pas tous d’accord entre eux, en particulier sur la notion de cyberguerre, où le terme de guerre de l’informatique est privilégié, mais également sur le devenir du cyberespace. Sommes-nous aux prémices de conflits cybernétiques d’ampleur majeure, inconnus jusqu’à présent ? Si l’on reprend l’expression de Bertrand Boyer, « qui franchira le Rubicon » ?

Le livre n’a pas pour vocation à couvrir toutes les dimensions du cyberespace, il faut plus voir chaque article comme une sensibilisation chez le lecteur à un aspect stratégique du cyberespace, auquel il n’avait pas nécessairement pensé. Parmi l’ensemble des textes, ceux de François-Bernard Huyghe sur « une cyberstratégie ? », de Alain Esterle sur « la dissuasion nucléaire est-elle un modèle stratégique transposable au cyberespace ? » et de Barbara Louis-Sidney sur « l’encadrement juridique de la cyberdéfense » (même si on aurait préféré plus d’approfondissement sur les capacités juridiques étatiques) sont particulièrement éclairants.

Une fois l’ouvrage terminé, on se rend compte que les auteurs ont une vision globalement juste et précise de ce qui se passe dans le cyberespace, eu égard aux événements qui agitent ce dernier depuis quelques mois. C’est donc un excellent livre pour les initiés et les non-initiés aux enjeux du cyberespace, qui devrait être suivi par un autre livre, cette fois davantage axé sur le rôle des entreprises nationales aux influences internationales, car elles font parties intégrante du cyberespace et des stratégies qui s’y manifestent.


Recension rédigée le 5 novembre 2013

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Géopolitique d’Internet, qui gouverne le monde? (David FAYON; Editions Economica; mars 2013)

GEOPO_INTERNET_FAYONInternet est souvent étudié sous l’angle des outils qui permettent d’y accéder, d’interagir avec d’autres cybernautes. On ne compte plus les ouvrages plus ou moins polémiques sur Google, Facebook et autres, à la fois fascinants et dérangeants de par le pouvoir et l’influence qu’ils incarnent. Il y a cependant depuis un an un élan vers des livres cherchant à comprendre dans sa globalité le processus de gouvernance qui régit Internet, avec une dimension géopolitique toujours plus présente. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’ouvrage de David Fayon, administrateur des postes et télécommunications, auteur de plusieurs ouvrages relatifs aux questions numériques.

« Géopolitique d’Internet, qui gouverne le monde ? » peut sembler à première un titre polémique, qui pourrait faire croire à une présentation d’éventuelles théories du complot. Il n’en est rien : il s’agit clairement d’un livre extrêmement bien documenté qui a le grand mérite d’aborder la question de la gouvernance d’Internet avec une forte connotation technique, ce qui est suffisamment rare dans les livres traitant de la géopolitique d’Internet pour être souligné. Toutefois, il y a également le risque d’un ouvrage difficile d’accès, ce qui est le cas en particulier dans le chapitre 3 portant quasi exclusivement sur la description des mécanismes techniques et technologiques permettant de faire fonctionner Internet.

Le livre se décompose en huit chapitres : historique et notions fondamentales du numérique, de la géopolitique d’Internet, des considérations techniques et politiques préalables, les zones d’influence et les acteurs, des enjeux économiques considérables, la transformation de la société avec Internet, des menaces qui pèsent sur Internet, éléments de prospective sur Internet. A la lecture de ce sommaire, on constate la tâche immense et délicate à laquelle s’est livrée David Fayon, choisissant un champ d’analyse relativement large, au point que certains chapitres pourraient faire l’objet d’un livre. L’auteur a eu le souci de schématiser au maximum ses analyses, via des tableaux, des rappels en fin de chapitres qui peuvent se lire de façon autonome. C’est un moyen certes pratique pour avoir l’information rapidement recherchée, mais cela a aussi pour travers de nombreuses redites entre chapitres.

La description des mécanismes techniques est très claire et devrait être lue et interrogée par tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique du cyberespace. Ce qui pouvait sembler réservé à un public d’ingénieurs devient accessible à un public plus large grâce à la pédagogie de l’auteur. Celui-ci parle d’Internet comme du cinquième pouvoir, qui a connu jusqu’à présent trois âges : l’ère du matériel de 1945 à 1985 avec IBM, l’ère du logiciel de 1985 à 2005 avec Microsoft et enfin l’ère des données de 2005 à aujourd’hui avec Google. Certes, on pourrait s’interroger quant à la pertinence des bornes chronologiques retenues, mais cette mise en perspective conserve toute sa légitimité.

Décrivant avec minutie les géants numériques tels que Facebook ou Google, l’auteur montre qu’ils sont jusqu’à présent les grands gagnants sur Internet, les entreprises en charge de la construction des infrastructures numériques ne profitant que dans une faible mesure de la croissance d’Internet, tandis que les Etats cherchent désespérément à « attraper le train en marche », avec un appareil législatif qui ne pourra jamais devancer les avancées technologiques.

David Fayon livre par ailleurs une analyse brillante des organismes en charge d’Internet, et en particulier de l’ICANN, où il fait état de ses forces et faiblesses, donnant des pistes pour une éventuelle réforme, mais tout en mettant en garde contre les conséquences d’un changement trop brutal. A la lecture de l’ouvrage, on peut penser que l’auteur privilégie globalement la piste d’une co-régulation, à même de préserver les fondamentaux d’Internet (accessibilité, ouverture, interopérabilité, neutralité) tout en rendant plus démocratique une entité en proie à des influences multiples, et parfois néfastes. Néanmoins, force est de constater que le chemin à parcourir est semé d’embûches, chacun cherchant à conserver sa sphère de pouvoir, que ce soient les Etats-Unis, l’ICANN ou les géants du numérique.

La situation actuelle est amenée de façon irréfragable à évoluer pour deux raisons au minimum : une croissance forte et constante chez les pays émergents pour les technologies liées à Internet (ce qui risque de bouleverser par exemple l’ordre des langues utilisées sur Internet par exemple, où l’anglais, le chinois et l’espagnol prédominent), mais également un développement de ce qu’on appelle l’Internet des objets qui changera nécessairement la gouvernance d’Internet avec de nouvelles normes et outils (dont l’ONS, object naming service, pendant du DNS).

On peut regretter que l’ouvrage n’aborde pas réellement la problématique de la géopolitique d’Internet sous l’angle des Etats, d’individus, car en fin de compte, Internet a connu ses bouleversements grâce à de grandes personnalités qui ont su imposer leurs idées, aussi bien dans des secteurs comme l’économie qu’au niveau politique. C’est d’autant plus frustrant que l’auteur fonctionne par allusions à plusieurs reprises quant à ces rapports de force numériques et qu’il émet des idées très intéressantes concernant la géopolitique des câbles sous-marins qui font passer Internet d’un continent à l’autre ou lorsqu’il fait de la bande-passante une ressource comme l’est le pétrole dans le monde physique. De plus, certains concepts ne sont pas suffisamment interrogés, comme celui de cyberguerre, de Web 3.0 ou 4.0 (déjà que la définition du Web 2.0 pose problème en elle-même).

Il n’en demeure pas moins que le livre de David Fayon est d’un intérêt certain, qu’il apporte une pierre essentielle aux travaux sur la géopolitique du cyberespace, surtout dans sa dimension technique. A la lecture de l’ouvrage, on peut s’interroger quant à la place du « pronétaire », cet internaute qui a un pouvoir démocratique défini par Joël de Rosnay dans sa préface, dans un Internet qui semble par certains aspects faire fi de l’humain pour se focaliser sur des considérations purement mercantiles. L’idéal d’Internet n’est-il pas ainsi trahi ?

Terminons par cette belle et juste citation reprise par l’auteur pour introduire son chapitre 7 : « Internet est à la fois globalement robuste et localement faible ». (Pierre Col)


Recension rédigée le 12 juillet 2013

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La Cyberguerre, la guerre numérique a commencé (Nicolas ARPAGIAN; Editions Vuibert; août 2009)

CYBERGUERRE_ARPAGIANA première vue, si l’on devait ne s’arrêter qu’au titre de l’ouvrage, on pourrait penser que c’est un énième livre surfant sur l’actualité et dramatisant à escient une dimension du cyberespace, champ d’analyse relativement complexe pour ne l’aborder que sous l’angle d’une telle spécificité, à savoir la cyberguerre. Pourtant, force est de constater à la lecture de l’ouvrage de Nicolas Arpagian, spécialiste des questions d’influence et d’intelligence économique, que le titre ne reflète en rien la qualité d’analyse du livre et qu’il va bien au-delà d’une simple présentation de la cyberguerre, terme que nous avons pour habitude d’utiliser avec prudence car dans sa dimension militaire (la première envisageable), il ne revêt jusqu’à présent rien de concret.

Dans son livre préfacé par Alain Bauer, l’auteur se livre à une analyse riche et précise des acteurs du cyberespace (en particulier les Etats et les entreprises), des liens qui les unissent (stratégie commune, nécessite de collaborer…), et surtout des menaces qui pèsent sur le cyberespace. Ces dernières, si elles ne sont pas suffisamment prises en compte, sont sources de problèmes sécuritaires majeurs pour nos sociétés, avertit l’auteur. Celui-ci évite l’écueil d’un langage trop technique pour décrire les différentes sortes de virus par exemple, tout en demeurant relativement clair dans ses présentations des menaces numériques.

L’ouvrage s’articule en cinq chapitres : le premier porte sur le concept de cyberguerre que l’auteur reconnaît délicat à employer à tout bout de champ, le second sur une histoire du cyberespace sous l’angle sécuritaire avec le cas du conflit russo-géorgien de 2008, le troisième explique en quoi la cyberguerre est une composante majeure de la stratégie des Etats dans leur guerre d’influence à l’échelle internationale, le quatrième met en garde contre la cybercriminalité qui peut, via sa croissance inquiétante, fragiliser les cybernautes / citoyens, les entreprises et les Etats. Enfin, le dernier chapitre est consacré à un panorama des cyber politiques conduites par plusieurs pays / organisations : Chine, USA, UE…

Pour un livre publié en 2009, force est de constater qu’il demeure toujours d’actualité et que les grandes tendances pressenties par Nicolas Arpagian il y a quatre ans sont encore visibles : une hausse de la cybercriminalité qui inquiète des Etats agissant en ordre dispersé, une volonté de ces derniers de se doter des outils adéquats en cas de cyberguerre, une impasse juridique manifeste qui laisse certains penser que la chaos prédomine dans le cyberespace. Une réédition de l’ouvrage, augmentée, serait assurément la bienvenue, au regard de l’appropriation toujours plus forte du cyberespace par les Etats qui y voient un instrument à la fois politique et diplomatique. Sinon, que penser par exemple des stratégies iranienne et syrienne avec le contrôle à outrance du Web que ces deux pays exercent ?

L’auteur invite le lecteur / l’analyste à faire preuve de prudence lorsqu’il s’agit de données chiffrées pour quantifier les phénomènes agissant dans le cyberespace, démontrant à plusieurs reprises que des manipulations peuvent exister pour être au service de stratégiques étatiques ou d’entreprises.

La présentation des différentes structures américaines en charge de la cyberguerre montre que la France partage avec son allié américain l’art de créer des services dont l’efficacité reste suspecte, en raison d’un manque de précision dans les missions demandées, si bien que des services peuvent être amenés à effectuer les mêmes tâches, sans se concerter qui plus est ! On aurait aimé à ce titre une annexe sous la forme d’un tableau ou d’un organigramme par exemple, listant toutes ces structures : l’impression de millefeuille administratif en aurait été renforcée.

En conclusion, le livre de Nicolas Arpagian est bien plus qu’un ouvrage sur la cyberguerre, ou plutôt sur les stratégies en place pour se préparer à cette dernière. C’est un travail de qualité, précis, avec à chaque fois les sources, distant quand nécessaire pour ne pas tomber dans le cliché ou la reprise d’informations de propagande de tel ou tel acteur du cyberespace.

Pessimiste quant à l’accroissement des cybermenaces / cybercrimes, l’auteur souhaite un retour en force de « l’Etat stratège », qui soit capable de mettre en place des politiques de sécurité et de compétitivité renforcées, afin d’éviter qu’ « au XXIème siècle, la soumission politique passe(era) certainement par l’inféodation numérique » (p.234-235).


Recension rédigée le 11 mai 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.cyberguerre.eu/