Le cyberespace, nouveau domaine de la pensée stratégique (sous la direction de Stéphane DOSSE , Olivier KEMPF , Christian MALIS; Collection Cyberstratégie, Editions Economica; juin 2013)

CYBERESPACE_KEMPF_DOSSEL’actualité de ce dernier trimestre de l’année 2013 a été marquée entre autres par la médiatisation des informations fournies par Edward Snowden sur les pratiques de la NSA, qui a abusé de ses prérogatives pour mener des actions de cyberespionnage à très grande échelle. De cette affaire, beaucoup se sont interrogés quant à la nature de cet espace, où se déroulent des événements aux conséquences jusqu’à présent difficilement imaginables pour le grand public. Le cyberespace ne saurait se réduire au simple Internet, de même qu’il ne peut être pensé comme un espace hors de la réalité, exclusivement technologique.

En réalité, c’est un espace où l’humain a une importance majeure, puisque c’est lui qui l’a créé via une maîtrise toujours plus pointue des nouvelles technologies de l’informatique. C’est également l’espace où règne l’information, qui peut être diffusée à l’infini, cachée, manipulée, lui conférant un rôle politique majeur. Cela se voit avec la perméabilité toujours plus forte entre l’action politique et la vie du cyberespace, ce dernier étant à la fois un soft et un smart power qui aide aussi bien les intérêts stratégiques des Etats que les visées économiques et commerciales des entreprises qui s’en servent comme base pour leur expansion.

Le champ militaire n’est évidemment pas oublié dans cette réalité du cyberespace, de plus en plus de pays cherchant à acquérir des cyberarmes pour mener des actions hostiles (espionnage, sabordage, etc…) contre leurs ennemis et leurs alliés. Toutefois, nous nous garderons bien de parler de cyberguerre, concept médiatique qui fait certes « fureur », mais pour lequel ceux qui l’emploient font fi des délicats problèmes qu’il soulève.

En effet, l’étude du cyberespace est un domaine d’analyse encore très jeune ; nous en sommes donc réduits à des hypothèses qui s’appuient sur ce qui existe déjà dans d’autres secteurs stratégiques ou bien qui sont conçues dans un cadre conceptuel entièrement neuf. C’est à cette tâche compliquée, le mot est faible, que se sont attelés un ensemble d’experts issus d’horizons divers lors d’un colloque sur la cyberstratégie organisé le 29 novembre 2011.

Militaires, universitaires, chercheurs, responsables en entreprises ont ainsi présenté, en fonction de leur spécialité, leur vision d’une parcelle du cyberespace, qu’il s’agisse des enjeux juridiques de ce dernier, de sa militarisation, de son éventuelle comparaison avec d’autres domaines militaires.

Le livre se compose de trois grandes parties (Penser stratégiquement le cyberespace, Cyber géopolitique, Penser opérationnellement la cyberguerre) qui peuvent se lire de façon séparée, chaque article étant autonome dans sa compréhension. De ce corpus d’analyses, on retiendra au final qu’il existe bel et bien une cyberstratégie aujourd’hui, qui doit devenir une des priorités des responsables politiques, s’ils ne veulent pas se faire distancer sur la scène stratégique internationale, comme le démontre par ailleurs l’affaire Snowden.

On aurait pu s’attendre à un ouvrage purement théorique, avec un vocabulaire très axé « stratégie militaire », ce qui l’aurait réservé à une minorité d’initiés. Il n’en est rien : aussi surprenant que cela puisse paraître, les articles (certes, certains nécessitent une connaissance préalable des enjeux technico-stratégiques du cyber) expriment très clairement les idées des auteurs qui ne sont pas tous d’accord entre eux, en particulier sur la notion de cyberguerre, où le terme de guerre de l’informatique est privilégié, mais également sur le devenir du cyberespace. Sommes-nous aux prémices de conflits cybernétiques d’ampleur majeure, inconnus jusqu’à présent ? Si l’on reprend l’expression de Bertrand Boyer, « qui franchira le Rubicon » ?

Le livre n’a pas pour vocation à couvrir toutes les dimensions du cyberespace, il faut plus voir chaque article comme une sensibilisation chez le lecteur à un aspect stratégique du cyberespace, auquel il n’avait pas nécessairement pensé. Parmi l’ensemble des textes, ceux de François-Bernard Huyghe sur « une cyberstratégie ? », de Alain Esterle sur « la dissuasion nucléaire est-elle un modèle stratégique transposable au cyberespace ? » et de Barbara Louis-Sidney sur « l’encadrement juridique de la cyberdéfense » (même si on aurait préféré plus d’approfondissement sur les capacités juridiques étatiques) sont particulièrement éclairants.

Une fois l’ouvrage terminé, on se rend compte que les auteurs ont une vision globalement juste et précise de ce qui se passe dans le cyberespace, eu égard aux événements qui agitent ce dernier depuis quelques mois. C’est donc un excellent livre pour les initiés et les non-initiés aux enjeux du cyberespace, qui devrait être suivi par un autre livre, cette fois davantage axé sur le rôle des entreprises nationales aux influences internationales, car elles font parties intégrante du cyberespace et des stratégies qui s’y manifestent.


Recension rédigée le 5 novembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.economica.fr/le-cyberespace-nouveau-domaine-de-la-pensee-strategique,fr,4,9782717865684.cfm

Menace sur nos libertés, comment Internet nous espionne, comment résister (Julian ASSANGE; Editions Robert Laffont; mars 2013)

MENACES_SUR_NOS_LIBERTESDes livres sur Internet et le respect des libertés, on en trouve de plus en plus, et d’un niveau souvent inégal. Oscillant entre un alarmisme exagéré masquant un vide intellectuel et une succession de récits techniques brouillant le message initial, ils ne permettent pas aux lecteurs d’avoir les véritables outils de compréhension suffisants pour en faire des cyber acteurs.

C’est pourtant le tour de force que parvient à réaliser Julian Assange dans « Menace sur nos libertés ». On ne présente plus le fondateur de Wikileaks, personnalité majeure de l’histoire de l’Internet, admiré par certains, conspué par d’autres pour avoir mis en ligne des centaines de milliers de messages diplomatiques américains. Aujourd’hui réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres depuis juin 2012 pour éviter une extradition vers la Suède, il continue -malgré des difficultés de logistique évidentes- à poursuivre son combat pour la liberté des cybernautes sur la Toile et pour mettre en garde ces derniers contre la censure et l’espionnage qui y prospèrent, avec la complicité des Etats et des entreprises.

C’est clairement dans ce champ d’analyse que s’inscrit cet ouvrage. Composé d’une dizaine de chapitres traitant aussi bien de la censure que de la militarisation du cyberespace en passant par la place de l’économie et de la politique sur Internet, ce livre se présente sous la forme de plusieurs discussions entre Julian Assange et trois spécialistes des nouvelles technologies et d’Internet : Jacob Appelbaum oeuvrant pour le Tor Project, Andy Müller-Maguhn expert en cryptage sur Internet et enfin Jérémie Zimmermann, porte-parole de la « Quadrature du Net ».

Tous sont donc des acteurs engagés de la société civile du cyberespace qui cherchent au travers de leurs échanges à démontrer par quels moyens et dans quels buts les cybernautes font l’objet d’un espionnage de masse sur Internet. Ils constatent d’ailleurs à juste titre que la plupart des informations collectées sont en réalité données sans réelle autorité de coercition par les cybernautes eux-mêmes, qui baissent la garde devant les supposés bénéfices d’un plus grand partage de leurs données personnelles : travail, amis, voyages, loisirs, achats en ligne, etc…

Tout en validant l’argumentaire des auteurs, on peut toutefois leur reprocher de dédouaner trop rapidement les cybernautes, qui ont pourtant accès à un nombre important d’informations pour comprendre les conséquences de leurs actions dans le cyberespace, et de ne porter la responsabilité des menaces liberticides que sur les Etats et les entreprises qui répondent aux injonctions de ces derniers (Google, Facebook, etc…).

Évitant un jargon trop technique, les quatre « penseurs du Web », n’étant d’ailleurs pas toujours d’accord entre eux, réussissent cependant à entreprendre une réflexion riche et approfondie sur ce que doit être Internet et sur les moyens (la cryptographie principalement) disponibles pour les cybernautes afin de se prémunir d’une surveillance déjà présente et sans doute trop intrusive.

Riche d’anecdotes, de mises en perspective utiles, de rappels historiques indispensables, le livre « Menace sur nos libertés » doit être pensé comme un outil au « réveil du cybernaute », qui se doit de se protéger d’un cyberespace qu’aucun ne maîtrise vraiment.

On pourra trouver que les auteurs exagèrent certains traits de leurs analyses, mais c’est l’objectif recherché : provoquer le lecteur pour l’inciter à ne pas prendre les faits pour argent comptant et à se construire sa propre conception du cyberespace.


Recension rédigée le 10 avril 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/menace_sur_nos_libertes_&100&9782221135228.html

Menaces cybernétiques, le manuel du combattant (Yves-Marie PEYRY; Editions du Rocher Lignes de feu; mars 2013)

MENACES_CYBERNETIQUES_LE_MANUEL_DU_COMBATTANTLe cyberespace fait partie intégrante de notre existence. Nous le considérons même comme une part indispensable du fonctionnement de nos sociétés, aussi bien pour des activités professionnelles que personnelles. Pourtant, contrairement à notre vie « réelle », où nous en connaissons les us et coutumes, les possibilités et les interdits, les dangers pour notre sécurité, force est de constater que notre vie cybernétique est radicalement différente. Il y a comme un effet de libération, ou plutôt d’inconscience, qui s’éveille, avec pour effet principal que nous acceptons des réalités dans le cyberespace que nous refuserions sans hésiter dans notre vie de tous les jours. Par exemple, nous nous offusquons de projets de lois de sécurité intérieure visant à centraliser davantage d’informations nous concernant, mais nous donnons un accès illimité et quasi intemporel à ces dernières dans notre vie cybernétique.

Pourtant, le cyberespace n’est pas un espace sûr, sécurisé, aussi bien pour des raisons techniques que politiques et économiques. Dans son ouvrage « Menaces cybernétiques, le manuel du combattant », Yves-Marie Peyry, chercheur associé au CF2R, propose un guide à destination des cybernautes. L’objectif : nous mettre en garde contre des menaces dont nous ne soupçonnons parfois pas l’existence et qui peuvent avoir des conséquences nuisibles aussi bien dans notre vie cybernétique que dans notre vie réelle. Le livre se décompose en huit chapitres couvrant à la fois les acteurs du cyberespace, les menaces technologiques associées à des motivations politico-économiques, ainsi que les parades éventuelles mises à disposition du cybernaute. Mais comme l’indique à juste titre l’auteur, ces outils technologiques ont tous des failles, et ce qui doit prévaloir, c’est un comportement responsable et attentif chez le cybernaute, que ce soit dans sa vie privée ou dans sa vie professionnelle, ces deux vies se confondant désormais toujours plus. Il n’est pas rare que les terminaux numériques que nous utilisons servent aussi bien la journée au travail qu’en vacances !

Avec un style très clair et vivant, l’auteur explique avec pédagogie les différentes menaces qui pèsent sur la sûreté du cyberespace. De nombreux exemples viennent appuyer une démonstration solide, même si à certains moments, on peut ne pas suivre complètement l’auteur qui peut exagérer certaines menaces, en particulier lorsqu’il évoque la cyberguerre. On regrettera l’absence de mention des sources, qui auraient apporté un vrai plus aux histoires de cyberattaques et autres cyberespionnages, conférant à ces dernières une intensité accrue.

Ce livre, bien que son titre laisse supposer qu’il s’adresse à des connaisseurs, est en réalité destiné à tous. Ce manuel de mise en garde devrait assurément être une lecture obligatoire dans les administrations publiques, dans les entreprises, et même dans chaque foyer, pour faire prendre conscience des réalités de l’univers cybernétique que nous côtoyons sans nous interroger. Rappelons, comme l’auteur le fait remarquablement bien, que nous représentons nous aussi une menace pour le cyberespace, soit parce que nous ne savons pas, soit parce que nous utilisons avec légèreté des technologies qui ont un réel pouvoir. En lisant ce livre, nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas ! Le dernier chapitre donne quelques pistes pour que le cybernaute passe du statut d’observateur / consommateur aveugle à celui d’acteur vigilant.


Recension rédigée le 25 mars 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdurocher.fr/Menaces-cybernetiques_oeuvre_11023.html