Le nouveau capitalisme criminel, Crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence (Jean-François GAYRAUD; Editions Odile Jacob; février 2014)

CAPITALISME_GAYRAUDIl arrive souvent que des brèves dans la presse fassent état d’actes de corruption, de criminalité de la part d’institutions privées ou publiques, mais dans de trop nombreux cas, le lecteur n’a accès qu’à des bribes d’informations, sans réelle analyse ou mise en perspective. Le livre de Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel, peut être perçu comme un manuel particulièrement utile pour déchiffrer ce que l’on ne voit pas, ce que l’on ne sait pas mais que l’on suppose.

Haut fonctionnaire de la police nationale, Jean-François Gayraud est un fin connaisseur des mafias et du crime organisé en général, comme en témoignent ses premières publications. Plus récemment, ses recherches se sont portées sur la dimension criminelle du capitalisme financier. L’ouvrage qui fait ici l’objet de la recension s’inscrit clairement dans cette dynamique.

Le livre se compose de six chapitres, mais on peut diviser le livre en deux grandes parties : la première, composé des chapitres 1 et 2, traite de différentes crises financières et de cas de criminalité organisée ; la seconde porte plus spécifiquement sur le trading de haute fréquence, pratique financière de plus en plus utilisée par les banques et dont l’auteur dissèque les mécanismes pour mieux les dénoncer.

Dans le chapitre 1, Jean-François Gayraud analyse la récession Yakusa au Japon et les « pyramides » albanaises. A la lecture des explications fournies, on comprend l’ampleur du désastre causé par ces actes criminels au sein des sociétés, et on est frappé de voir qu’en fin de compte, les vrais coupables ne sont guère punis et que ce sont les citoyens de chaque pays qui paient pour les erreurs volontaires ou non des organismes financiers corrompus, et qui ont des ramifications dans toutes les strates de la société.

Le chapitre 2 s’attarde sur les «narco-banques », c’est-à-dire des banques ayant financé directement ou indirectement les narcotrafics, l’auteur les accusant même, avec des arguments précis et irréfutables, d’être dévoyées et au service du crime organisé. Les histoires de la Wachovia, de la HSBC et en particulier de sa branche mexicaine liée au trafic de drogue montrent la perméabilité de ces banques, dont la pérennité dépend de leur réputation et leurs capacités financières. Or, il semble bien, du moins dans les cas évoqués par l’auteur, que leur réputation ne soit ternie que de façon momentanée et qu’elle poursuive par la suite leurs activités, sans être réellement inquiétées. On pourrait donc y supposer une certaine forme d’impunité que les amendes et les procès étalés sur plusieurs années ne sauraient empêcher sérieusement.

Mais le cas le plus emblématique de ces banques dévoyées est assurément celui de la BCCI (Bank of Credit and Commerce International), banque fondée en 1972 par un Pakistanais chiite du nom d’Agha Hasan Abedi, et qui a connu la faillite en 1991. Présentée comme « la banque du et pour le monde en développement », elle prônait la finance islamique, élaborant un marketing religieux audacieux aussi bien dans et en dehors de l’entreprise. Mais dès ses origines, la prudence aurait dû être de mise. Avec des financements peu clairs, des implantations juridico-financières (Luxembourg, Caïmans) pour le moins habiles, la banque ne correspondait pas à l’image qu’elle véhiculait. Usant et abusant du système de Ponzi, elle n’a été qu’un colosse aux pieds d’argile qui a travaillé main dans la main avec des groupes criminels, blanchissant de l’argent sale, œuvrant aux trafics de cocaïne sud-américains. Le plus problématique dans cette affaire est qu’il ne s’agissait pas d’une petite banque : à la veille de sa disparition, elle comptait plus de 800 000 clients, 400 succursales. Parmi ses clients figurait des Etats (la plupart africains), des collectivités (Grande Bretagne par exemple…). Selon l’auteur, elle figurait parmi les dix plus grandes banques au monde et l’analyse des récents scandales financiers impliquant des banques nous laisse clairement penser que la leçon n’a pas été retenue !

La seconde partie de l’ouvrage pourrait en fait faire l’objet à elle seule d’un livre tant elle est à la fois spécifique, riche mais aussi un peu déconnectée des deux premiers chapitres. Elle porte intégralement sur le trading de haute fréquence, technique adoptée massivement par les banques qui se livrent une guerre impitoyable sur les marchés financiers. Cette technique consiste à avoir les outils technologiques les plus rapides et puissants possibles afin d’avoir l’information juste au moment T et de pouvoir ainsi influencer le cours d’une valeur X. L’auteur nous apprend d’ailleurs que les opérateurs en charge du trading de haute fréquence effectuent des millions d’opérations dans un temps extrêmement bref, mais que seulement une infime partie d’entre elles se réalisent effectivement (sans réel contrôle, les informations étant classées confidentielles). Cela leur permet d’influencer le cours d’une valeur dans un but purement spéculatif, pervertissant ainsi les fondamentaux des échanges boursiers.

L’apport technologique au trading de haute fréquence est évident, mais l’auteur insiste sur deux aspects importants : la course aux machines toujours plus puissantes qui diminue graduellement la marge de manœuvre de l’humain, ce dernier se retrouvant lié à l’algorithme régissant les machines, mais aussi la possibilité de commettre des erreurs graves (le fameux « gros doigt ») qui peuvent déstabiliser fortement les marchés financiers. Ces derniers ressemblent désormais à une jungle, où seuls les plus forts survivent, ayant la capacité de résister à des effondrements partiels, voire systémiques, comme le craint l’auteur.

Ce dernier s’interroge de façon rhétorique quant à la possibilité que le trading de haute fréquence ne soit en fin de compte qu’une vaste fraude. Il met en évidence le fait que ce système favorise la spéculation, rend la fraude systémique, fait fuir les investisseurs à long terme, et participe à l’émergence de « dark pools », places financières connues des initiés, dépourvues de contrôle, et véritables plaques-tournantes de la criminalité internationale.

Le tableau dressé par l’auteur est noir, sans doute trop d’ailleurs, mais ses arguments sont si précis et justes qu’il est difficile de les nuancer. Sa mise en perspective de l’incapacité des pouvoirs publics à contrôler un pouvoir financier globalisé qui agit à sa guise, payant de façon sporadique des amendes pour recommencer de plus belle ses dérives, donne l’impression que le citoyen se trouve seul face à un capitalisme financiarisé, mondialisé et dérégulé.

L’auteur fait le vœu (pieux ?) d’une « définanciarisation » de l’économie mondiale, seul moyen de redonner un sens à l’économie et de canaliser le pouvoir des entreprises financières qui sont aujourd’hui, pour certaines d’entre elles, largement plus puissantes que des Etats.

Le livre de Jean-François Gayraud est assurément amené à devenir un classique sur le thème du capitalisme criminel. Fruit d’un long travail de recherche (les sources sont nombreuses et de qualité), il offre au néophyte comme à l’initié les clés de compréhension d’événements qui ne font pas la Une des journaux mais qui ont des conséquences énormes sur nos modes de vie. Très bien écrit quoique par moments un peu complexe à suivre en raison de la densité des informations données, on ne pourra que « reprocher » que les notes se trouvent enfin d’ouvrage et non à chaque page.


Recension réalisée le 21 août 2014

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