#FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe (Philippe Gustin, Stephan Martens; Editions Lemieux éditeur; décembre 2015)

Franceallemagne_LemieuxLe contexte géopolitique européen est marqué par une crise polymorphe (économique, sociétale, etc…) qui fragilise par certains aspects l’Union européenne dans ses fondements mêmes. L’un des derniers remparts à son délitement pressenti évoqué par de nombreux observateurs est le fameux « couple » franco-allemand, présenté comme le moteur de la construction européenne et le seul élément à même de résoudre les crises graves et complexes. Or, son efficacité est liée à sa force, en d’autres termes à l’action coordonnée et puissante des deux autorités : des désaccords entre dirigeants et la machine se grippe, créant de la confusion, de la peur et de l’instabilité.

Aujourd’hui, le « couple » franco-allemand pâtit entre autres de divergences économiques et d’un décrochage de la France vis-à-vis de son partenaire, ce qui fragilise le bloc et doit nous inviter à réinventer cette association pour le moins singulière, eu égard au passé historique des deux puissances.

C’est dans ce contexte que s’apprécie la lecture du livre « #FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe » de Philippe Gustin et Stephan Martens. Le premier est préfet, ancien ambassadeur de France en Roumanie, le second est professeur de civilisation allemande à l’Université de Cergy Pontoise. L’ouvrage bénéficie d’une préface de qualité, rédigée par Bruno Le Maire, qui a été entre autres secrétaire d’Etat aux Affaires européennes. Ce dernier précise bien sa conviction à travers ce livre : « La relation franco-allemande doit redevenir le laboratoire de ce compromis et redonner le ton à la politique européenne, sans pour autant dicter ses choix » (p.9).

Ce court essai (cent pages) se décompose en trois grandes parties thématiques : la présentation des « fractures » au sein du « couple », un argumentaire pour montrer que ces deux puissances demeurent intimement liées malgré tout et enfin huit mesures pour relancer ledit « couple ».

Les auteurs constatent dans un premier temps une détérioration des relations depuis deux décennies avec un pic récemment atteint par certains politiques. Citons par exemple le leader de gauche Jean-Luc Mélenchon et son livre « Le poison allemand » (2015) qui participe à un climat de germanophobie croissant, allant à rebours d’une opinion publique qui a, à une écrasante majorité, une bonne image de l’Allemagne.

Les auteurs énumèrent avec précision et pédagogie les ambiguïtés qui participent à la fragilisation du moteur franco-allemand. Rappelant la sémantique différente des deux côtés, la France parlant de couple alors que l’Allemagne parle de tandem, ils expliquent que la relation franco-allemande était une donnée imposée avant l’unification de l’Allemagne, tandis que désormais elle repose sur une démarche volontaire, impliquant davantage de courage chez ses dirigeants pour aller de l’avant et renforcer l’ensemble.

L’exercice est d’autant plus compliqué que les deux protagonistes n’ont pas la même vision de leur place dans l’Europe. Les auteurs citent (p.20) Zbigniew Brzezinski qui dans son livre « Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde » (1997) pense qu’ « à travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne la rédemption ». Gustin et Martens vont même jusqu’à affirmer, peut-être de manière exagérée, que le couple franco-allemand est plus une image qu’une réalité concrète, en raison de méfiances et de malentendus.

Ainsi, le « non » français au référendum du 29 mai 2005 a constitué une véritable rupture, l’Allemagne ne comprenant pas les choix de son partenaire. Mais cette dernière n’est pas non plus exempt de reproches (les auteurs ont en effet le mérite de ne pas prendre parti pour tel ou tel pays), car elle défend avant tout ses intérêts nationaux tout en proposant un « européanisme de circonstance ».

Face à ce constat pour le moins négatif et pessimiste, les auteurs tiennent à rappeler que ces difficultés peuvent être surmontées grâce à des capacités structurelles puissantes. Ainsi, la France et l’Allemagne sont capables de dépasser les antagonismes et leur coopération peut fonctionner, malgré des divergences de fond, comme l’ont démontré plusieurs décennies d’action. De plus, le « couple » franco-allemand représente 55% du PIB de l’Union européenne et 30% de sa population, ce qui lui confère un poids économique et démographique unique dans l’espace européen, et surtout une forte responsabilité à l’égard des membres de l’Union européenne. Il n’y a pas d’autre alliance politique pour prendre le relais d’ailleurs, ce qui met le couple sous pression, car il est condamné à réussir, même partiellement. Les tentatives d’alliances de revers (France, Royaume-Uni par exemple) n’apportent pas de plus-value stratégique.

Pour renforcer le couple franco-allemand, Gustin et Martens proposent huit mesures qui, à leur lecture, font sens et l’on peut se demander pourquoi elles n’ont pas été mises en place plus tôt, si ce n’est à cause de freins politiques difficilement justifiables au regard de l’Histoire. Il est ainsi question de renforcer l’OFAJ, de mieux coordonner les échanges éducatifs et linguistiques dans les deux pays, d’œuvrer à une convergence fiscale pour l’impôt sur les sociétés et de créer dans chaque pays un ministère en charge de la coopération franco-allemande. De plus, de manière originale, Gustin et Martens avancent comme autres pistes le soutien de la France à la possibilité pour l’Allemagne d’avoir un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies et surtout la nécessité de ne pas exagérer la notion de « couple » qui, au final, exerce une trop forte pression sur les protagonistes pour agir avec une latitude suffisante.

Gustin et Martens concluent sur l’idée que la France et l’Allemagne ne doivent pas diriger mais faciliter les relations entre Etats européens. Ils ajoutent très justement que leurs différents relèvent davantage d’un problème intellectuel que réellement géopolitique. Ils complètent leur analyse par une bibliographie commentée, dont l’apport sera grandement apprécié pour toute personne souhaitant aller plus loin dans la compréhension de ce couple si particulier.

Très bien écrit, accessible à tous, « #FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe » est un livre fortement conseillé. Rigoureux dans leur analyse, les auteurs évitent les poncifs sur le fameux « couple » franco-allemand et proposent un argumentaire de qualité avec des propositions concrètes. Certaines peuvent sembler à première vue très difficiles à mettre en place, voire utopistes, mais leur mise en application sera liée au courage politique des dirigeants français et allemand. La France et l’Allemagne ont tout intérêt à se rapprocher davantage et à renforcer leur coopération ; il en va de leur place en Europe, dans le monde.


Recension réalisée le 22 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lemieux-editeur.fr/FranceAllemagne.html