Géopolitiquement correct & incorrect (Harold HYMAN; Editions Tallandier; octobre 2014)

Géopolitiquement_correct_et_incorrect_HYMANLa géopolitique est une discipline en plein essor, qui fait l’objet d’une médiatisation accrue. De plus en plus de médias (radio, télévision) y consacrent des émissions, plusieurs heures par semaine, avec un objectif : permettre à l’auditeur ou au téléspectateur de comprendre le sens des événements de l’actualité internationale. L’exercice est périlleux car en quelques minutes ou dizaines de minutes, le journaliste doit réussir à donner les clés de compréhension d’une réalité géopolitique apparemment complexe à comprendre. Qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, des tensions diplomatiques entre la Chine et les Etats-Unis, de la propagation du terrorisme, l’analyse géopolitique permet de contextualiser ces événements afin de leur donner l’importante qu’ils méritent.

Un des journalistes qui réussit le mieux cet exercice est Harold Hyman, journaliste à BFM TV qui parvient, à l’aide de cartes claires et précises, à illustrer ce que d’autres ne font que décrire de manière factuelle. En effet, ses explications associées aux cartes permettent au téléspectateur de voir rapidement les enjeux de telle ou telle crise et de se forger sa propre opinion.

Suivant sans doute la mode des ouvrages de géopolitique « à clés » (« X idées reçues sur le monde », etc…), Harold Hyman publie fin 2014 un ouvrage intitulé « Géopolitiquement correct & incorrect », avec Alain Wang. Le défi est grand car le livre se doit de se démarquer de ce qui existe déjà et surtout, il doit tenir les promesses de son titre qui laisse à penser que le contenu sera par moments impertinent, ou tout du moins qu’il ira au-delà des idées reçues. Et autant dire que l’exercice est en grande partie réussi !

Dans douze chapitres courts et incisifs, articulés chacun avec une introduction, un développement et des focus sur les concepts clés, Harold Hyman parvient à rendre accessibles au plus grand nombre des situations géopolitiques aux ramifications multiples. On retrouve à l’écrit sa même capacité de synthèse qu’à la télévision, même si l’absence suffisante de cartes se fait sentir par moments.

L’auteur a du faire des choix pour essayer de donner des pistes de réflexion sur de nombreux sujets, allant de la Russie au terrorisme, en passant par la Chine et des considérations sur l’Afrique. Globalement, le panorama est dressé avec intelligence même si l’on peut estimer que la part accordée au terrorisme est disproportionnée et qu’à l’inverse, les émergeants sont insuffisamment traités, de même que les Etats-Unis (bien que l’auteur s’en explique à la fin de l’ouvrage). Les chapitres sur la Russie, l’Union européenne et les passages sur les Balkans sont sans doute les mieux réussis, car très clairs pour des enjeux qui ne le sont pas toujours…

Le livre promettait un style « impertinent » et il ne ment pas : à plusieurs reprises, qu’il s’agisse des passages sur l’Afrique ou sur la Chine, l’auteur a une manière bien à lui d’amener le sujet, formulant ses problématiques de manière parfois osée (« faut-il placer une partie de l’Afrique sous tutelle internationale ? », « faut-il mettre en place une « ingérence environnementale »  pour sauver la Chine d’elle-même ? »), ce qui pourra évidemment susciter des réactions contrastées chez le lecteur. Néanmoins, c’est le but recherché par l’auteur : faire du lecteur un interlocuteur curieux, actif, critique.

Cette critique peut d’ailleurs se manifester lors des passages sur la Russie, la Chine et surtout sur le conflit israélo-palestinien, où l’auteur est davantage dans un rôle d’éditorialiste engagé que dans celui d’un journaliste. Sa vision de Netanyahu, sa manière de considérer les différents protagonistes peuvent susciter le désaccord chez ceux qui s’intéressent depuis plusieurs années au sujet. De même, sa vision pour le moins négative de la situation aussi bien interne qu’externe de la Chine conduit à une analyse caricaturale de la seconde puissance mondiale.

Cependant, ces remarques sur le fond sont en grande partie dépendantes de la structure même de l’ouvrage qui privilégie une approche globale, en un peu plus de deux cent pages, avec le risque irréfragable de survoler parfois certains sujets ou d’aller trop rapidement dans l’analyse, le lecteur pouvant être perdu s’il n’a pas déjà certaines notions.

Une plus stricte sélection des thèmes à aborder, quitte à séquencer l’ouvrage en plusieurs volumes, aurait sans doute mieux permis au livre de remplir sa fonction didactique. Gageons que l’auteur poursuivra son travail d’analyse et de vulgarisation à l’écrit, en allant sur des thèmes peu médiatisés mais aux conséquences géopolitiques majeures : question de l’eau, des enjeux climatiques, des migrations, etc… Cela pourrait constituer un excellent second volume !


Recension réalisée le 12 mars 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021005341.htm

Manifeste pour les Palestiniens (sous la direction de Rony BRAUMAN; Editions Autrement; octobre 2014)

POUR_LES_PALESTINIENS_BRAUMAN« Manifeste pour les Palestiniens », un énième livre sur le conflit israélo-palestinien ? A première vue, on serait pensé de le croire, tant ce conflit persistant a fait l’objet d’une littérature abondante et bien souvent inégale. Pourtant, de par sa nature, ses auteurs et son contenu surtout, l’ouvrage collectif de Rony Brauman est unique à plus d’un titre. En un mot, il est absolument remarquable. L’avis positif est d’autant plus mérité qu’écrire sur le sujet est extrêmement compliqué, l’auteur cherchant généralement à prendre toujours plus de distance pour éviter (sans effet) d’être accusé d’être partisan de tel ou tel camp, mais en agissant de la sorte, il s’éloigne parfois du sujet et ne met pas les mots adéquats sur les concepts clés.

Soulignons en premier lieu la forme de l’ouvrage qui a fait l’objet d’un vrai travail de la part de l’éditeur, avec une conception graphique de qualité, ce qui permet, pour certains chapitres, d’être véritablement mis en valeur.

L’ouvrage se décompose en dix parties, la première étant rédigée par Rony Brauman et s’intitulant « Sortir de l’Apartheid ». Ce spécialiste de l’action humanitaire s’est entouré de neuf personnalités aux parcours personnels et professionnels divers et complémentaires qui correspondent aux neuf autres chapitres de l’ouvrage. De façon générale, ce dernier, en dépit de son titre qui peut paraître par moments un peu réducteur, constitue un magnifique plaidoyer pour la paix, qui nécessite des conditions de vie décentes pour les Palestiniens et qui assurerait par voie de conséquence la sécurité même d’Israël.

Le premier chapitre écrit par Rony Brauman est une démonstration implacable des limites de la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens depuis plusieurs décennies. L’auteur rappelle qu’il n’y a pas de système binaire simple dans ce conflit et que la responsabilité des échecs multiples pour une paix durable est partagée (à égalité, certainement pas toutefois), mais il insiste à juste titre sur la notion de « deux poids, deux mesures » qui radicalise encore plus les positions de chacun. Il pointe les erreurs des Occidentaux qui utilisent des « concepts flottants » pour qualifier les actes des Palestiniens et des Israéliens, ce qui ne fait qu’alimenter la rancœur au sein des opinions publiques.

Le titre de son chapitre, « sortir de l’Apartheid », est marquant car il établit ainsi un parallèle net et très bien démontré des similitudes entre ce qui s’est passé en Afrique du Sud et ce que réalise Israël actuellement avec sa politique discriminante à l’égard des Palestiniens, toujours plus expulsés de leurs terres, privés des droits fondamentaux et vivant au final dans une prison à ciel ouvert. Le rappel minutieux fait par l’auteur des différentes tentatives de paix montre que plus l’on tarde, plus la situation devient intenable et les solutions moins nombreuses et plus difficiles à mettre en place.

Le second chapitre rédigé par Frank Eskenazi interroge de façon brève mais puissante l’identité juive et surtout le rapport à l’autre, c’est-à-dire au voisin palestinien que l’on ne nomme quasiment jamais, sans quoi (l’histoire personnelle de l’auteur le montre), son propre jugement se verrait morcelé face aux actes commis.

Le chapitre suivant du chercheur Gilbert Achcar traite le conflit israélo-palestinien à travers le prisme du droit international. Il réussit parfaitement le tour de force de faire apparaître les nombreux non respects du droit par Israël, y compris pour des néophytes. Israël est ainsi une puissance qui fait fi des règles internationales (sa fondation étant déjà à la base en contradiction avec six articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme), emprisonnant arbitrairement et indéfiniment des Palestiniens, faisant de ces derniers des citoyens de seconde zone. Mais le plus grave est que cette entreprise n’est que peu critiquée par les puissances internationales et les Nations unies qui ont fini par renoncer à un principe majeur en droit international, « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre » (p.62), laissant ainsi aux adversaires d’Israël penser que cet Etat pouvait agir à sa guise.

Le chapitre 4 est rédigé par Shlomo Sand, bien connu pour ses ouvrages sur les notions d’identité et de peuple juif. C’est un chapitre clé de l’ouvrage car il porte sur les réponses politiques à ce conflit et en particulier sur le futur de l’Etat d’Israël et de l’Etat palestinien. Selon lui, la solution ne peut résider dans l’existence de deux Etats, le rapport de force étant profondément inégal entre les deux protagonistes, ni dans un Etat binational où le racisme de la société israélienne hypothèque un avenir commun lié et où les Israéliens savent qu’ils seraient dans un temps proche minoritaires en raison de la démographie palestinienne. Sa proposition, peu médiatisée et qui pourtant mérite réflexion, résiderait dans la création d’une confédération, où les souverainetés de chacun seraient respectées mais où les échanges sur des projets communs se multiplieraient afin de créer des partenaires indiscutables. Le projet est intéressant mais quels interlocuteurs pourraient le porter ?

Le chapitre 5 de Caroline Abu Sa’Da apporte là encore un éclairage peu connu mais indispensable sur le conflit israélo-palestinien, à travers la question de la souveraineté alimentaire. Cette humanitaire raconte avec précision les conséquences en terme d’alimentation pour la population palestinienne qui dépend de l’aide des puissances occidentales, sans que cette dernière ne serve à autre chose qu’à palier pendant un instant à un problème structurel : les Palestiniens aujourd’hui ne peuvent produire librement leur nourriture ; en raison des murs érigés par Israël, il est même parfois moins cher d’acheter à des producteurs israéliens qu’à des Palestiniens ! On a imposé à ces derniers la culture des OGM, aux conséquences environnementales et économiques désastreuses, alors qu’il y a moyen d’assurer une alimentation pour tous via une production locale.

Le chapitre suivant est une mini BD de Guy Delisle, bien connu pour son succès « Chroniques de Jérusalem », qui traite du cas problématique de la zone E1, espace entre Jérusalem et Ma’aleh Adumim qui attise la convoitise des colons israéliens. Cette énième colonie, si elle voit le jour malgré les protestations américaines, couperait quasiment la Cisjordanie en deux, mettant fin à la continuité territoriale pour les Palestiniens. Ce projet n’est pas unique ; il participe à une stratégie globale d’Israël visant à prendre toujours plus de terres aux Palestiniens et à les isoler davantage.

Le chapitre 7 est de René Backmann, très connu par les lecteurs du Nouvel Observateur pour ses chroniques sur le Moyen-Orient, qui traite ici du mur à l’intérieur de la Cisjordanie, dont l’édification a commencé en 2002 et n’est toujours pas terminée d’ailleurs. S’agit-il d’une « barrière de sécurité » comme les officiels israéliens ont cherché à le présenter ? En partie seulement car même les stratèges de l’armée concèdent que cette initiative est loin d’être efficace et les trous dans son édification sont autant de faiblesses en matière sécuritaire, pour un coût colossal qui plus est (René Backmann parle de trois millions de dollars par kilomètre).

L’auteur y voit également une sorte de rideau, permettant aux Israéliens de se « protéger » de la vision de ce qu’il y a derrière, c’est-à-dire d’une population qui manque de tout, qui souffre, et dont une partie pourtant parvient à passer à travers les failles du mur pour aller travailler en territoire israélien…

Le chapitre suivant est une étude étourdissante des politiques architecturales israéliennes par Eyal Weizman. Ce dernier démontre brillamment que les constructions de colonies (par exemple celle de Shaked) répondent à des règles strictes qui sont aussi bien d’ordre urbanistique que politique, faisant de ces colonies des Mitzpe (des postes de guet), les colons devenant de facto des agents de surveillance qui se sentent investis d’une mission de sécurité.

L’avant dernier chapitre est une série de magnifiques photographies d’Anne Paq qui présente ici son regard sur les conséquences du mur pour les populations, ce mur qui défigure les paysages, qui contraint des écoliers à des détours absurdes, mais ce mur qui devient un symbole de la contestation, mais aussi de la honte pour un pays comme Israël.

Le dernier chapitre enfin est un exercice, plaisant et rigoureux d’un point de vue intellectuel, de prospective sur le conflit israélo-palestinien. Réalisé par Jean-Paul Chagnollaud, directeur de l’iReMMO, il s’agit d’une sorte de rêve retranscrit où l’auteur imagine la paix au 30 février 2016. En évoquant des incroyables bouleversements et surtout une temporalité complètement accélérée, l’auteur imagine l’union du Hamas et du Fatah, la victoire de Marwan Barghouti à la présidentielle (il est toujours en détention en Israël) qui appellerait à la paix avec Israël. Celui-ci connaît également une sorte de révolution avec la victoire du centre-gauche aux élections qui amènent Avraham Burg, ancien président de la Knesset, au pouvoir. En allant rencontrer le nouveau président palestinien dans sa prison, le Premier ministre israélien accomplit un acte fort, aux conséquences politiques et médiatiques internationales.

Pour conclure, « Manifeste pour les Palestiniens » est un livre magnifique, qui devrait être lu aussi bien par des étudiants que par des politiques afin d’avoir les mots justes pour voir un conflit qui n’a que trop duré. Il nous paraît clair que ce livre, sans aucun doute l’un des meilleurs sortis ces dernières années en France, a tout pour devenir un classique.


Recension réalisée le 6 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.autrement.com/ouvrage/pour-les-palestiniens-rony-brauman