Le déni climatique (Thomas Porchet, Henri Landes; Editions Max Milo; octobre 2015)

le-deni-climatiqueA la veille de la COP 22 qui se tiendra en novembre au Maroc, la lecture du livre qui fait ici l’objet d’une recension mérite toute notre attention. Dans un bref essai de 80 pages, Henri Landes (Maître de conférences à Sciences Po Paris et cofondateur de l’association CliMates) et Thomas Porchet (Professeur associé à Paris School of Business) livrent une analyse éclairante sur ce qu’ils appellent le déni climatique, qui est également le titre de l’ouvrage.

Leur constat est pour le moins tranché : nous sommes tous climato-sceptiques, en ce sens que nous refusons de changer nos modes de consommation et de production. Ils vont ainsi plus loin dans l’analyse qu’on lit souvent, consistant à distinguer deux camps, ceux niant la réalité du changement climatique et ceux la reconnaissant. En effet, parmi ceux qui sont conscients des dérèglements climatiques actuels, peu mettent en adéquation leur prise de conscience avec leur mode de vie. Cela se vérifie à tous les niveaux, du simple citoyen au dirigeant politique de premier plan.

Les auteurs déplorent surtout l’inertie des Etats qui, malgré la mise à disposition de connaissances scientifiques rigoureuses sur le dérèglement climatique, ne se pressent guère pour échanger et agir ensemble, seule solution véritablement viable. Ils ciblent leurs critiques sur les Etats-Unis (mais pas uniquement), coupables de placer leurs intérêts économiques au-dessus du « bien-être global » après avoir délégitimé les négociations internationales et mis à mal la gouvernance mondiale sur le climat avec l’après Kyoto. On peut cependant tempérer ce jugement suite à la ratification en septembre 2016 par les Etats-Unis et la Chine de l’accord de Paris ; certes, l’accord ne résoudra pas l’ensemble des problèmes mais la signature des Etats-Unis a une forte portée symbolique.

Ces avancées diplomatiques se heurtent toutefois à des choix économiques et stratégiques qui participent à l’aggravation de la situation. Les énergies polluantes dont il faudrait en théorie limiter l’utilisation en subventionnant les énergies renouvelables bénéficient en réalité d’aides financières colossales, estimées en 2014 à plus de 4740 milliards d’euros d’après les auteurs. Ce montant représente plus de vingt fois l’ensemble des investissements dans les énergies renouvelables. Un autre facteur limite l’essor des énergies renouvelables : la libéralisation du marché de l’énergie en Europe qui implique des conditions de concurrence extrêmement défavorables aux énergies renouvelables. Enfin, les auteurs soulignent les effets néfastes des traités de libre-échange, dont les dimensions environnementale et commerciale sont pensées séparément, ce qui met de côté les enjeux climatiques dans les négociations stratégiques.

Henri Landes et Thomas Porchet développent par la suite un argumentaire complet et solide sur les indicateurs de mesure des phénomènes économiques liés au climat qu’ils jugent inadaptés. Ils prennent ainsi pour exemple le PIB qui ne tient pas compte des différents types de pollution. Dans le même esprit, ils soulignent le problème des fixations des prix qui occultent les réalités de production et de consommation, citant par exemple l’utilisation des pesticides sur les légumes qui constituent un coût indirect en matière de santé. Pour compléter le tableau, ils rappellent que le mode de comptabilisation des émissions de CO2 ne prend en compte que celles émises sur le territoire, système pour le moins absurde et discutable d’un point de vue intellectuel, la pollution ne s’arrêtant pas aux frontières administratives ! De manière logique, les auteurs proposent de compléter la mesure des émissions de gaz à effet de serre par celle des émissions consommées. Il y aurait ainsi une quantification plus fine, qui permettrait de sensibiliser davantage les citoyens, la pollution ne se limitant pas seulement à la fabrication ou à la destruction, mais bien également à l’utilisation.

Pour sortir d’une « posture du déni » et aller vers une « posture du défi », les auteurs formulent dix « propositions de rupture » que l’on peut citer en partie tant elles semblent de bon sens et participer d’une démarche constructive à la lutte contre le dérèglement climatique : rappeler que la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas l’ennemi de l’activité économique, agir pour obtenir un accord plutôt que d’attendre un accord pour agir, développer les énergies renouvelables qui sont moins coûteuses parfois que les autres énergies, promouvoir l’efficacité et la maîtrise de la consommation énergétique, donner un prix juste et équitable au carbone (en fonction de l’IDH et des émissions de CO² consommées), protéger la biodiversité et les écosystèmes (la valeur des services écosystémiques est de 33000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale soit près du double du PIB mondial), favoriser l’économie circulaire et enfin soumettre l’OMC et les traités de libre-échange aux objectifs du GIEC.

Pour compléter l’analyse, on aurait souhaité que les auteurs questionnent les moyens à disposition pour mettre en œuvre ces propositions, afin de sortir du conformisme qu’ils dénoncent et qui mène selon eux « au mieux à l’hypocrisie climatique et au pire au simple déni ». En effet, il nous semble qu’une majeure partie du constat fait par les auteurs est partagé aussi bien par les citoyens que les décideurs politiques, le problème étant de passer d’une prise de conscience à une action concertée. En plus du courage nécessaire à ces transformations économiques et sociétales en profondeur, quels leviers devrait-on actionner pour inverser la tendance ? C’est sur cette dimension que l’on reste un peu sur sa faim une fois l’ouvrage terminé.

Toujours est-il que le livre de Thomas Porcher et Henri Landes est une excellente mise en perspective des failles individuelles et collectives pour affronter réellement le défi du changement climatique. En confrontant le lecteur, les responsables politiques et économiques à leurs propres contradictions, les auteurs appellent à une prise de conscience réelle, qui n’a de sens que si elle est suivie d’actions concrètes. L’accord de Paris signé en décembre 2015 constitue une belle avancée, mais demeure insuffisant au regard des enjeux évoqués par les auteurs. Pour être à la hauteur du défi climatique, c’est à une véritable révolution conceptuelle qu’il faut s’atteler, où les fondamentaux de l’économie mondiale et de nos modes de vie doivent être repensés intégralement, avec pour fil rouge la préservation de la biodiversité.

Extrêmement pédagogue, sans être caricatural ou doctrinal, « Le déni climatique » est un livre qui doit interpeller aussi bien le citoyen que les décideurs politiques, qui plus est à la veille de l’élection présidentielle. Sa lecture est vivement recommandée.


Recension réalisée le 3 octobre 2016

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Extension du domaine de la guerre (Pierre Servent; Editions Robert Laffont; janvier 2016)

Extension_du_domaine_de_la_guerre_SERVENTDe plus en plus de livres essaient de proposer des analyses géopolitiques prospectivistes pour remettre de l’ordre dans un monde qu’il est de plus en plus difficile à comprendre dans sa globalité. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’y fait pas exception et offre en plus une synthèse globalisante des faits géopolitiques marquants de ces dernières années. Intitulé « Extension du domaine de la guerre », ce livre focalise l’étude sur la dimension conflictuelle des relations internationales dans sa spécificité guerrière, laissant de côté les aspects économiques et sociétaux, ce qui nous semble empêcher toute analyse fine globalisante. L’auteur, Pierre Servent, est connu du grand public pour ses nombreuses participations à des émissions de débat (C dans l’air sur France 5 principalement) ; il a également derrière lui une carrière de militaire qui lui permet d’apporter son expertise sur les questions militaires stratégiques.

Le livre est organisé en trois grandes parties que l’on peut résumer schématiquement de la sorte : la première traite du « monde d’hier » et revient sur la première décennie du XXIème siècle en insistant sur les surprises stratégiques qui ont remis en cause les analyses prospectivistes de la fin des années 90. Dans un second temps, Pierre Servent traite du « monde d’aujourd’hui », mais en se focalisant sur les fondamentalismes qui selon lui, constituent la grille de lecture la plus pertinente des événements géopolitiques actuels (ce dont nous doutons en partie) pour enfin dans une dernière partie proposer une réflexion sur ce que sera le « monde de demain » en présentant également des pistes pour éviter une aggravation des conflictualités que nous connaissons actuellement.

Chaque partie est décomposée en une série de chapitres aux titres à la formulation pour le moins particulière : citons par exemple « Vladimir imperator », « Quand la Chine débordera », « Extension du domaine de la bigoterie », etc… Ces formulations sont caractéristiques du style de l’auteur qui a un avantage et un inconvénient : il permet une accessibilité au plus grand nombre, utilisant un vocabulaire simple (de temps en temps simpliste) et parfois très familier (« des branleurs pathologiques »), mais dans un même temps, son style nuit à l’argumentation qui devient parfois dépourvue de nuances. Certes, l’auteur apporte des précisions ici et là qui pondèrent son jugement, mais le style dans sa globalité divisera clairement le lectorat entre ceux qui en feront fi et ceux qui auront du mal à passer outre pour porter un regard critique sur le contenu. Il nous semble que l’auteur adopte le même style à l’écrit qu’à l’oral lors de ses interventions médiatiques, ce qui n’est pas forcément un choix pertinent lorsqu’on prétend apporter des clés de lecture argumentées à la géopolitique du monde.

Autre reproche structurel que nous pouvons formuler : le manque de hiérarchie des chapitres et la sélection trop limitée de l’auteur sur les événements géopolitiques qui peut donner l’impression qu’à part le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique et la Russie, il ne se passe pas grand-chose dans le reste du monde qui mérite d’être analysé ! Ainsi, dans la première partie, l’auteur met sur un même plan le Krach de 2008, Daesh et Vladimir Poutine : un plan plus rigoureux aurait clairement permis de mettre en valeur le récit de l’auteur.

Ce dernier réussit son exercice dans la première partie, où son récit (sélectif) des événements géopolitiques de ces dernières années est pertinent, clair et permet au lecteur qui aurait oublié certaines chronologies, certains enchaînements, de se les remémorer. C’est dans la seconde partie que l’auteur se démarque du reste des publications actuelles en se focalisant les différents fondamentalismes qui se développent. Il évoque ainsi dans un premier temps « le retour des messianistes » avec les portraits d’al-Baghdadi (le « fou de Dieu »), de Georges W Bush (le « born gain »), de Vladimir Poutine (le « tsar ») et enfin de Recep Tayyip Erdogan (le « sultan ». On peut être interpellé par ce rassemblement de personnalités aussi diverses dans une même catégorie mais Pierre Servent parvient à expliquer sa logique en détaillant les spécificités de chacun. L’analyse a le mérite d’exister, à défaut de susciter une adhésion collective, l’auteur étant à la limite parfois de la caricature, en particulier concernant Vladimir Poutine, où il reprend de nombreux poncifs à son encontre sans véritablement prendre de la hauteur.

Les chapitres suivants suivent une logique thématique même s’ils se reportent quasiment tous sur la question syrienne et Daesh. Ils se mélangent avec des chapitres thématiques de qualité, dont « L’esthétique du diable », où l’auteur décrit bien la stratégie de communication de Daesh. Dommage que le chapitre sur « la panne américaine » n’ait pas eu droit à un développement plus important car l’analyse était intéressante et aurait permis au lecteur de comprendre en profondeur la part de responsabilité des Etats-Unis dans le chaos que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

La dernière partie, la plus attendue pour ceux aux faits des enjeux géopolitiques précédemment cités, est assez déroutante dans son approche. L’auteur évoque ainsi en premier « la grenade à fragmentation algérienne », mettant en garde contre la fragilité de l’Etat algérien et le risque de déstabilisation qu’il crée. Sans nier les difficultés de ce pays, on peut douter qu’il s’agisse de l’enjeu géopolitique majeur numéro 1 à évoquer dans ce genre d’analyse. Pierre Servent analyse ensuite les perspectives de la Chine et la menace que représente cette dernière pour l’équilibre régional voire mondial. Dommage qu’il n’ait pas traité dans les deux premières parties les événements géopolitiques dans lesquels la Chine a été impliqué ces dernières années, sa démonstration en aurait été renforcée. L’analyse sur les conditions pour vaincre Daesh est très claire et peut susciter un consensus, même si l’on ne voit pas bien aujourd’hui comment inciter plus fermement les pays arabes à s’impliquer réellement dans la lutte contre cet ennemi qui s’étend à d’autres pays et régions.

Dans un second temps, l’auteur promeut les guerres spéciales et invisibles (du type cybernétiques) pour éliminer les menaces. Les opérations spéciales sont évidemment utiles et nécessaires pour neutraliser un ennemi précis, pour gagner des batailles, mais comme l’évoquait très justement le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France » (http://livres-et-geopolitique.fr/la-derniere-bataille-de-france-general-vincent-desportes-collection-le-debat-editions-gallimard-octobre-2015/), les opérations spéciales ne permettent pas de gagner des guerres si elles ne sont pas suivies d’objectifs politiques précis. Quant à la dimension cyber des conflits à venir, elle est indéniable mais elle ne demeurera qu’une dimension parmi d’autres, dont l’efficacité va aller à s’accroissant, sans pour autant suffire à elle-seule à remporter une victoire décisive.

Enfin, l’auteur se livre dans les derniers chapitres à la promotion d’un retour aux valeurs fondatrices de la nation, d’un peuple qui doit à nouveau vouloir s’engager pour défendre son pays pour éviter une nouvelle période de « drôle de guerre », car la paix se construit perpétuellement et la France demeure une cible de choix pour de nombreux ennemis, comme l’ont tristement rappelé les attentats de janvier et novembre 2015. Dommage que ce chapitre soit rempli de bons sentiments qui, tout en suscitant une adhésion de principe, ne sauraient constituer un socle suffisant pour remédier à la fragilité croissante de la France. C’est aux politiques d’élaborer de véritables stratégies, et non de simples tactiques qui perdent de leur force en peu de temps, et d’attribuer les budgets suffisants pour assurer le mieux possible à la France son intégrité physique et morale.

En résumé, « Extension du domaine de la guerre » est un livre à la fois intéressant et frustrant. Intéressant par la capacité de l’auteur à conter avec un certain talent les événements géopolitiques de ces dernières années avec une volonté de proposer une grille de lecture pour mieux en comprendre la complexité. Frustrant par la trop forte sélection des événements géopolitiques par l’auteur qui occulte des sous-continents entiers, des thèmes majeurs, un manque de hiérarchisation dans les priorités géopolitiques et un style qui affaiblit les analyses en nuance de l’auteur.


Recension réalisée le 29 mars 2016

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Géopolitiquement correct & incorrect (Harold HYMAN; Editions Tallandier; octobre 2014)

Géopolitiquement_correct_et_incorrect_HYMANLa géopolitique est une discipline en plein essor, qui fait l’objet d’une médiatisation accrue. De plus en plus de médias (radio, télévision) y consacrent des émissions, plusieurs heures par semaine, avec un objectif : permettre à l’auditeur ou au téléspectateur de comprendre le sens des événements de l’actualité internationale. L’exercice est périlleux car en quelques minutes ou dizaines de minutes, le journaliste doit réussir à donner les clés de compréhension d’une réalité géopolitique apparemment complexe à comprendre. Qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, des tensions diplomatiques entre la Chine et les Etats-Unis, de la propagation du terrorisme, l’analyse géopolitique permet de contextualiser ces événements afin de leur donner l’importante qu’ils méritent.

Un des journalistes qui réussit le mieux cet exercice est Harold Hyman, journaliste à BFM TV qui parvient, à l’aide de cartes claires et précises, à illustrer ce que d’autres ne font que décrire de manière factuelle. En effet, ses explications associées aux cartes permettent au téléspectateur de voir rapidement les enjeux de telle ou telle crise et de se forger sa propre opinion.

Suivant sans doute la mode des ouvrages de géopolitique « à clés » (« X idées reçues sur le monde », etc…), Harold Hyman publie fin 2014 un ouvrage intitulé « Géopolitiquement correct & incorrect », avec Alain Wang. Le défi est grand car le livre se doit de se démarquer de ce qui existe déjà et surtout, il doit tenir les promesses de son titre qui laisse à penser que le contenu sera par moments impertinent, ou tout du moins qu’il ira au-delà des idées reçues. Et autant dire que l’exercice est en grande partie réussi !

Dans douze chapitres courts et incisifs, articulés chacun avec une introduction, un développement et des focus sur les concepts clés, Harold Hyman parvient à rendre accessibles au plus grand nombre des situations géopolitiques aux ramifications multiples. On retrouve à l’écrit sa même capacité de synthèse qu’à la télévision, même si l’absence suffisante de cartes se fait sentir par moments.

L’auteur a du faire des choix pour essayer de donner des pistes de réflexion sur de nombreux sujets, allant de la Russie au terrorisme, en passant par la Chine et des considérations sur l’Afrique. Globalement, le panorama est dressé avec intelligence même si l’on peut estimer que la part accordée au terrorisme est disproportionnée et qu’à l’inverse, les émergeants sont insuffisamment traités, de même que les Etats-Unis (bien que l’auteur s’en explique à la fin de l’ouvrage). Les chapitres sur la Russie, l’Union européenne et les passages sur les Balkans sont sans doute les mieux réussis, car très clairs pour des enjeux qui ne le sont pas toujours…

Le livre promettait un style « impertinent » et il ne ment pas : à plusieurs reprises, qu’il s’agisse des passages sur l’Afrique ou sur la Chine, l’auteur a une manière bien à lui d’amener le sujet, formulant ses problématiques de manière parfois osée (« faut-il placer une partie de l’Afrique sous tutelle internationale ? », « faut-il mettre en place une « ingérence environnementale »  pour sauver la Chine d’elle-même ? »), ce qui pourra évidemment susciter des réactions contrastées chez le lecteur. Néanmoins, c’est le but recherché par l’auteur : faire du lecteur un interlocuteur curieux, actif, critique.

Cette critique peut d’ailleurs se manifester lors des passages sur la Russie, la Chine et surtout sur le conflit israélo-palestinien, où l’auteur est davantage dans un rôle d’éditorialiste engagé que dans celui d’un journaliste. Sa vision de Netanyahu, sa manière de considérer les différents protagonistes peuvent susciter le désaccord chez ceux qui s’intéressent depuis plusieurs années au sujet. De même, sa vision pour le moins négative de la situation aussi bien interne qu’externe de la Chine conduit à une analyse caricaturale de la seconde puissance mondiale.

Cependant, ces remarques sur le fond sont en grande partie dépendantes de la structure même de l’ouvrage qui privilégie une approche globale, en un peu plus de deux cent pages, avec le risque irréfragable de survoler parfois certains sujets ou d’aller trop rapidement dans l’analyse, le lecteur pouvant être perdu s’il n’a pas déjà certaines notions.

Une plus stricte sélection des thèmes à aborder, quitte à séquencer l’ouvrage en plusieurs volumes, aurait sans doute mieux permis au livre de remplir sa fonction didactique. Gageons que l’auteur poursuivra son travail d’analyse et de vulgarisation à l’écrit, en allant sur des thèmes peu médiatisés mais aux conséquences géopolitiques majeures : question de l’eau, des enjeux climatiques, des migrations, etc… Cela pourrait constituer un excellent second volume !


Recension réalisée le 12 mars 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021005341.htm

L’éveil d’un continent, Géopolitique de l’Amérique latine et de la Caraïbe (Christophe VENTURA; Editions Armand Colin; juin 2014)

GEOPOLITIQUE_AMERIQUE_LATINE_VENTURAL’Amérique latine est sous le feu des projecteurs actuellement avec la Coupe du Monde au Brésil, le récent Sommet Net Mundial, et de façon générale depuis plusieurs années grâce à son essor économique et social, sa vie politique qui a fait émerger des personnalités marquantes sur la scène internationale telles que Chavez ou Lula. Pourtant, curieusement, l’écrasante majorité des ouvrages sortis sur cet ensemble géographique porte sur un ou deux pays au maximum (Brésil et Argentine surtout) et il est extrêmement difficile, voire impossible de trouver un livre proposant une analyse géopolitique du sous-continent américain.

Ce manque est désormais comblé avec brio par le premier livre de Christophe Ventura, chercheur associé à l’IRIS, collaborateur régulier du Monde diplomatique et acteur associatif. Le titre et le sous-titre de l’ouvrage illustrent parfaitement le positionnement de l’auteur : l’objectif est de comprendre la place croissante qu’occupe ce continent sur la scène internationale, en évitant au passage l’écueil fréquent d’ « oublier » la Caraïbe.

Le livre se compose de cinq chapitres thématiques, permettant ainsi une analyse d’ensemble, ce qu’un plan pays par pays n’aurait pas permis. Le premier chapitre, portant sur la place de l’Amérique latine et de la Caraïbe dans le capitalisme mondialisé est sans doute le plus compliqué à suivre pour un non initié aux questions économiques. En effet, l’auteur démontre avec intérêt les disparités économiques dans la région et les rapports de force économiques entre pays sud-américains et le reste du monde, mais au prix d’une avalanche de chiffres. Davantage de tableaux synthétiques auraient amélioré la clarté de la présentation ; de même, il est dommage qu’il n’y ait pas de cartes. Une carte des flux entre pays ou une carte représentant les intégrations régionales multiples auraient été un vrai plus.

Le second chapitre est remarquable car en quelques pages, on arrive à comprendre la singularité de l’émergence des dirigeants sud-américains des années 90-2000, qui pour la plupart ne sont pas des politiciens de formation. Ils ont succédé à des dirigeants souvent autoritaires qui avaient freiné le développement économique de la région et qui surtout n’avaient pas de politique sociale efficace.

Le troisième porte sur les multiples (on est surpris par leur nombre !) intégrations régionales qui font penser à un millefeuille et à une certaine cacophonie, dans la mesure où certaines associations font doublon, où il n’y a pas de vision globale et stratégique qui se dégage. C’est à la fois la force et la faiblesse de cet ensemble : sa capacité à opérer des rapprochements sur des sujets précis (souvent d’ordre économique mais pas seulement) mais sa difficulté à afficher un front uni, afin de peser davantage sur les négociations internationales.

Les deux derniers chapitres s’attardent sur les relations qu’entretient ce continent plein de promesses (à la lecture de l’ouvrage, on peut y voir un laboratoire d’idées, le lieu d’expériences politiques, économiques et surtout sociales nouvelles et innovantes) d’autres ensembles géographiques (surtout du « Sud ») / pays comme l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Inde ou la Russie. L’auteur veille à montrer systématiquement les disparités dans les échanges qui sont très souvent dissymétriques et incite à ne pas oublier la pluralité de ce continent, encore très inégalitaire aussi bien sur la scène régionale que dans l’espace mondial.

Les sous-parties sur les relations Chine / Amérique latine & Etats-Unis / Amérique latine sont remarquables en raison de la finesse d’analyse de l’auteur qui dresse un tableau subtil des rapports de force, démontrant que l’Amérique latine a une carte à jouer face aux deux premières puissances économiques. La Chine y voit un moyen d’assurer ses approvisionnements énergétiques tout en développant un nouveau marché pour l’exportation de ses produits, tandis que les Etats-Unis entendent rétablir leur influence (sur des bases plus saines espérons-le), conscients que leur hégémonie est fortement discutée aujourd’hui.

Il aurait été vain de chercher à produire un livre couvrant tous les aspects de ce continent, mais Christophe Ventura réussit le tour de force de donner au lecteur une idée précise et originale de ce que sont l’Amérique latine et la Caraïbe aujourd’hui. Il fait preuve de suffisamment de recul pour que nous comprenions non seulement la spécificité de cet ensemble géographique et géostratégique, mais également les interactions qu’il façonne sur l’échiquier international.

Le livre de Christophe Ventura est à recommander aux initiés et aux non-initiés, à tous ceux qui ont un intérêt pour ce continent dont l’éveil aura dans les prochaines années des conséquences toujours plus profondes pour les puissances historiques du Nord et pour les autres puissances du Sud.


Recension réalisée le 15 juillet 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/livre/565451/l-eveil-d-un-continent–geopolitique-de-l-amerique-latine-et-de-la-caraibe.php

A nous d’écrire l’avenir, Comment les nouvelles technologies bouleversent le monde (Eric SCHMIDT, Jared COHEN; Editions Denoël; octobre 2013)

A_NOUS_DECRIRE_AVENIR_SCHMIDT_COHENLe titre de l’ouvrage présenté suscite à la fois la curiosité et la méfiance. S’agit-il d’un discours de « gourou » ou bien d’une volonté de présenter les grandes tendances qui vont bouleverser la vie des hommes ? Si c’est cette dernière hypothèse qui prévaut, les auteurs se mettent en danger, dans la mesure où ils cherchent à anticiper un futur proche, prenant le risque de se tromper lourdement (ou pas…).

Néanmoins, à première vue, leurs CV respectifs parlent pour eux. Eric Schmidt, après en avoir été le PDG, est aujourd’hui à la tête du conseil d’administration de Google, tandis que Jared Cohen dirige Google Ideas, le think tank de Google, après avoir travaillé auparavant au Département d’état et promu « la diplomatie numérique ». En d’autres termes, nous avons deux représentants de Google qui vont s’employer dans un livre à expliquer en quoi les nouvelles technologies sont capables de changer le monde. Notons déjà une singularité importante : les entreprises des NTIC, et Google en tête, ne sont pas que des entreprises du numérique. Par les outils qu’elles fabriquent, qu’elles partagent avec un nombre toujours croissant d’internautes, elles s’assurent une influence économique et politique irréfragable, allant même jusqu’à avoir des initiatives diplomatiques, en accord ou pas d’ailleurs avec celles de leurs Etats.

L’ouvrage commence par un chapitre intitulé « notre avenir personnel » qui séduira ou effraiera le lecteur, en fonction de son rapport aux nouvelles technologies. Les auteurs nous projettent dans quelques années, où tout sera numérique, avec une connectivité si élevée que quasiment chacune de nos actions sera assistée par un outil numérique. Ils dissimulent mal leur émerveillement devant cette (soi-disant) facilité pour améliorer notre existence, négligeant un peu trop selon notre point de vue la part de liberté d’action qui caractérise la nature humaine. Certes, les nouvelles technologies vont permettre des progrès importants, que ce soit pour les transports, la santé, l’éducation, mais cela ne se fera qu’avec une participation active des citoyens numériques qui devront consentir à renoncer à leur vie privée, partageant toujours plus d’informations personnelles, avec des identités numériques stockées pour toujours.

C’est ce que les auteurs expliquent avec une grande clarté dans leur second chapitre « l’avenir de l’identité, de la citoyenneté et du journalisme de reportage ». Ils affirment, et sans doute ont-ils malheureusement raison, que l’identité numérique sera prochainement une norme et que par la force des choses, ceux qui ne laisseraient aucune trace dans le cyberespace deviendraient des anomalies, des suspects. A cette dimension pour le moins inquiétante, voire dangereuse en termes de dérives possibles, les auteurs pensent que les citoyens vont agir davantage grâce aux outils numériques à leur disposition, participant à la vie de leur communauté et devenant à la fois des spectateurs, mais surtout des acteurs.

Cette transformation ne pourra se faire qu’avec un outil en particulier : le téléphone portable / smartphone ! Avec aujourd’hui environ deux milliards de personnes connectées, les auteurs entendent accroitre le nombre d’internautes en visant les cinq milliards restants grâce au téléphone portable, outil de moins en moins onéreux et permettant d’accomplir un nombre de tâches croissant : téléphoner, se repérer par GPS, payer en ligne, s’instruire, etc…

Sans nier le fait que les technologies ne sauraient être à elles seules la solution aux maux qui sévissent dans de nombreux pays, les auteurs les pensent comme des moyens permettant le progrès, leur conférant un pouvoir dont beaucoup n’en ont pas encore conscience, à commencer par les Etats qui, pour certains, les craignent et cherchent à les contrôler.

Les autres chapitres (« l’avenir des Etats », « l’avenir de la révolution », « l’avenir du terrorisme », « l’avenir du conflit, du combat et de l’ingérence ») rappellent au lecteur la dimension fortement géopolitique, voire géostratégique de l’ouvrage. Les auteurs se sont basés sur leur expérience professionnelle personnelle, mais également sur de nombreux échanges avec différents types d’acteurs (politiques, hacktivistes, chefs d’entreprises, militants, etc…), qui fournissent des arguments de poids à leur démonstration. De façon plus ou moins indirecte, les auteurs nous dressent un panorama des rapports de force dans le cyberespace, prenant soin de toujours revenir au citoyen / internaute, permettant au lecteur de comprendre les différentes strates d’enjeux qui caractérisent le cyberespace.

On notera avec une certaine ironie que les Etats-Unis ne semblent guère faire l’objet de critiques de la part des auteurs qui évoquent pourtant des dérives futures qui se sont déjà matérialisées avec l’affaire Snowden. Dans le même esprit, l’obsession des auteurs quant à la menace chinoise a des relents de Guerre froide, ce qui est dommage vu la qualité et la finesse d’analyse par ailleurs. En focalisant leurs critiques sur les régimes non-démocratiques qui feront un usage déraisonné des nouvelles technologies tel que ces dernières seront dans certains cas dangereuses pour leurs populations, ils minimisent (sans doute trop) les dérives qui peuvent exister dans les démocraties, faisant confiance à des cadres législatifs pourtant fragiles.

Le dernier chapitre (« l’avenir de la reconstruction ») est sans doute le meilleur du livre. Tout d’abord, c’est assurément le plus optimiste tant dans les autres chapitres, les auteurs craignent que le formidable potentiel des nouvelles technologies ne soit perverti par tel ou tel acteur (Etat, entreprise, groupe terroriste…). C’est aussi celui qui exprime le plus clairement les bouleversements possibles causés par les nouvelles technologies. En prenant l’exemple du travail des ONG dans des situations comme à Haïti, les auteurs démontrent aisément que l’emploi renforcé des nouvelles technologies, sans résoudre à lui seul les difficultés, serait un levier essentiel pour améliorer les conditions de vie des populations touchées par une catastrophe naturelle par exemple.

Le livre de Schmidt et Cohen est remarquable à plus d’un titre : très bien écrit (et très bien traduit !), il réussit le tour de force de proposer en un peu moins de quatre cent pages une prospective géopolitique des nouvelles technologies appliquées à l’humanité, rien de moins ! En mêlant analyses de phénomènes locaux et mises en perspective de tendances plus grandes, ils arrivent à couvrir l’ensemble des idées posées par le débat sur la place des nouvelles technologies dans nos sociétés.

Certains commentateurs se sont arrêtés sur quelques citations plus ou moins provocantes, en partie liées à la place de la vie privée, mais cela reviendrait à ne comprendre qu’une infime partie du travail opéré par Schmidt et Cohen dans ce livre. Certes, on peut facilement ne pas être d’accord avec les conceptions du cyberespace des auteurs (le Cloud est présenté comme une solution magique, sans que ses failles ne soient explicitées par exemple) et douter de certaines de leurs intuitions qui ne prendraient pas assez en compte les facteurs culturels, mais cela n’empêche pas ce livre d’être redoutablement intéressant, et utile pour avoir quelques clés d’analyse sur les prochaines tendances géopolitiques en matière de nouvelles technologies. En cherchant à comprendre les implications pour le cybernaute et non pas que pour les Etats ou les entreprises, les auteurs se démarquent des nombreux ouvrages sur le sujet.

On espère une prochaine réédition, prenant en compte les révélations de Snowden. Les nouveaux chapitres sur la cyberpuissance américaine, sur le rôle des lanceurs d’alerte seront très intéressants à analyser.


Recension rédigée le 7 avril 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Impacts/A-nous-d-ecrire-l-avenir

Cyber China (Xiaolong QIU; Editions Liana Levi; mai 2012)

Le mandarin est aujourd’hui la langue la plus utilisée sur la Toile. La Chine est l’un des rares pays au monde à avoir su prendre le meilleur des services numériques américains (Google, ebay…) pour les adapter à sa culture, et accessoirement les contrôler. Bien que scrutée par beaucoup, la Chine demeure un pays mystérieux, en particulier dans sa dimension cybernétique. On fait d’elle une puissance utilisant à l’excès la censure, privant une population de plusieurs centaines de millions de cybernautes de la liberté de commenter, d’interagir, mais cet argument ne résiste pas à la réalité des faits. On la considère également comme le pays capable de provoquer une cyberguerre, au sens militaire du terme, mais les preuves manquent, et peu sont ceux qui rappellent que la Chine ne fait que répondre à un état de fait général.

Il est vrai que les autorités chinoises ne sont guère prolixes lorsqu’il s’agit de définir leur cyberespace, leur conception réelle du rapport cybernaute / Internet. Pourtant, par des voies détournées, on peut avoir un aperçu de ce qu’est le cyber chinois, et c’est ce que parvient à faire avec talent Qiu Xiaolong dans son roman policier Cyber China. L’histoire, assez classique dans sa structure, part de la mort de Zhou, un responsable politique de la municipalité de Shanghai qui aurait été impliqué dans de sombres affaires immobilières. Suicide ? Meurtre ? L’inspecteur principal Chen, bien que simple conseiller sur cette affaire, est le seul en réalité à mener l’enquête, les autres services cherchant à privilégier la thèse du suicide, qui affaiblirait moins le Parti. Le démarrage de l’affaire remonte à la diffusion sur Internet d’une photo montrant Zhou avec un paquet de cigarettes onéreuses, ce qui alimente à une vitesse fulgurante les critiques sur différents forums. Aurait-on cherché à faire payer au cadre son mode de vie, en décalage complet avec les préoccupations d’une population connaissant des difficultés croissantes pour se loger ? L’inspecteur Chen semble perdu au départ, ne voyant pas le caractère particulier, voire sensible de l’affaire. Ce n’est qu’avec la mort de son collègue Wei qu’il est convaincu que cette histoire a des ramifications qui vont au –delà de ses compétences de policier, mais également de poète, ce qui confère à son personnage une sensibilité unique et un mode d’action à part.

Ne connaissant pas le monde du cyber, l’inspecteur Chen fait appel à une journaliste, Lianping, qui travaille pour un journal proche du pouvoir et qui a enquêté sur l’inflation du marché de l’immobilier qui accentue un phénomène de paupérisation déjà visible. La collaboration entre les deux se double d’un désir qu’ils ne peuvent assouvir, de par leurs fonctions et les engagements personnels de chacun. La rencontre de l’inspecteur avec un responsable de site internet, Melong, présenté comme un cyber-activiste, permet au premier de comprendre que des jeux d’influence complexes se déroulent dans le cyberespace : des doutes s’insinuent rapidement quant au rôle exact de cet activiste, qui en dépit de ses diatribes anti-régime, ne semble pas être réellement inquiété par les autorités.

La fin de l’histoire prend le lecteur de court, et incite à réfléchir quant aux actions des cybernautes sur la Toile, qui n’ont pas toujours conscience des implications possibles. Le livre évite l’écueil du conflit bien / mal, liberté / censure, pour présenter une photographie de la société chinoise, confrontée à des problèmes économiques et sociétaux majeurs, et qui se sert du cyber comme d’un exutoire pour dénoncer des fléaux comme la corruption.

Ayant fait l’objet d’une traduction soignée, Cyber China est un très bon roman policier, à multiples entrées, où chacun pourra piocher dans les descriptions de personnages, de lieux, dans les extraits de poème, et se forger ainsi une idée, même éphémère de ce qu’est la société chinoise et de ce que sont les cybernautes chinois.


Recension rédigée le 11 mars 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lianalevi.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=438