Proclamation sur la vraie crise mondiale (François MEYRONNIS; Editions Les liens qui libèrent; septembre 2014)

Proclamation_vraie_crise_mondialeDes ouvrages sur la crise de 2008 et ses conséquences depuis, on en trouve des dizaines dans des disciplines allant de l’économie à la politique, en passant par la sociologie, voire la géopolitique. L’ouvrage qui fait l’objet ici d’une recension n’entre pas vraiment dans une catégorie ; il a été pensé davantage dans une démarche de transversalité, même si l’approche économie / sciences politiques semble prédominer. L’auteur, François Meyronnis, est avant tout un écrivain, il n’est pas expert dans un domaine spécifique, ce qui lui permet d’avoir un regard différent, sans doute plus engagé d’ailleurs, sur le thème traité. Le titre du livre « Proclamation sur la vraie crise mondiale » peut sembler au premier abord prétentieux, voire teinté d’une tendance « complotiste », vu son intitulé. Mais il faut plutôt penser ce livre bref (107 p.) comme une déclaration visant à remettre en cause le discours général sur la crise.

Séquencé en une trentaine de chapitres très courts (format éditorial), le livre de François Meyronnis réussit le tour de force d’expliquer avec des mots simples les raisons de la crise financière de 2008, et surtout de montrer que malgré ce qui est de plus en plus écrit, les -lourdes- conséquences de la crise sont encore à venir. Il livre une critique puissante du capitalisme intégré, qui a posé les jalons de la crise actuelle, en financiarisant à outrance, au détriment des échanges économiques « classiques », les relations humaines et professionnelles. Il rappelle à juste titre la stratégie moralement répréhensible des banques qui, bien que responsables en grande partie de la crise de 2008, ont bénéficié de l’aide de leurs Etats respectifs sans réelle contrepartie et qui désormais font pression sur leurs sauveurs pour répondre à leurs propres impératifs professionnels.

L’auteur inscrit ce processus de crise économique (et humaine) dans un temps long (une trentaine d’années), revenant sur la stratégie économique américaine avec la suspension en 1971 par Nixon de la convertibilité du dollar en or, qui a conduit par la suite à ce que le dollar repose sur un système d’endettement colossal, où les dettes se transforment en lignes de crédit. Dénonçant avec brio les conséquences de l’initiative de Nixon au niveau du lien même qui unissait une monnaie avec sa réalité économique, il réserve cependant ses critiques les plus virulentes pour l’Europe et la France.

Se référant à de nombreuses reprises à un des pères fondateurs de l’Europe, Jean Monnet, il montre que l’Europe d’aujourd’hui n’est pas vraiment celle qui avait été imaginée dans les années 60. La crise a révélé au grand jour ses faiblesses, dont un manque manifeste d’intégration et de solidarité des Etats membres entre eux. Comme le rappelle à juste titre l’auteur, le mot même d’ « Europe » n’a plus le même sens en France, en Allemagne, en Pologne ou dans les derniers pays admis au sein de l’Union européenne. Le projet européen semble même à l’arrêt, l’absence de stratégie ne permettant pas de se sortir par le haut de la crise qui affecte durement certains Etats, dont la Grèce principalement. L’auteur critique l’intransigeance de l’Allemagne vis-à-vis de ses partenaires en difficulté, ce qui à moyen terme pourrait affecter l’unité européenne et renforcer les projets d’Europe à la carte, avec le problème de cohérence que l’on peut aisément imaginer.

Bien que se livrant à un réquisitoire très (trop ?) sévère à l’encontre de l’Europe, il ne tombe pas dans le piège de certains partis politiques qui souhaitent la sortie de l’Union européenne et le retour à des Etats-nations puissants. Tout en rappelant l’intérêt de l’Europe aujourd’hui, il estime que cette dernière est désormais un acteur de seconde zone, simple témoin ou spectateur du match que se livrent les Etats-Unis et la Chine au nom du capitalisme intégré.

Les dernières parties, sur la France et le problème de ses élites jugées incompétentes et sur la dimension cybernétique qui s’implante chaque jour un peu plus dans nos sociétés, sont les moins convaincantes. On aurait aimé que l’auteur entre plus en détails dans la dénonciation des maux français qui nuisent au développement de la France, au lieu de se focaliser sur une analyse, intéressante certes, de la cartographie politique française. De même, on peut être déçu par la partie sur le monde cyber qui se met en place, l’auteur se contentant de lieux communs, alors qu’une critique puissante de l’association cyber & capitalisme pouvait être présentée, dans la continuité de la première partie du livre.

Néanmoins, l’ouvrage de François Meyronnis mérite amplement d’être lu et débattu. Très bien écrit, accessible à tous, précis dans ses mots sans alourdir son discours de références facilement consultables par ailleurs, « Proclamation sur la vraie crise mondiale » est le récit d’un monde en transition, d’un monde financiarisé à l’extrême et endetté, qui semble se diriger à une vitesse folle vers un chaos global. Le plus inquiétant à la lecture de ce livre, c’est que l’on ne voit guère comment éviter la route qui mène vers ce précipice. L’absence de politiques compétents et courageux, autres que ceux qui se réfugient derrière des institutions pour expliquer leur inaction, est une des raisons de la catastrophe à venir. On pourrait espérer la poursuite de ce remarquable essai par un autre sur les conséquences au niveau mondial de la faillite à venir. Peut-être cela ferait-il réagir les politiques, ou au moins les citoyens…


Recension réalisée le 22 mars 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Proclamation_sur_la_vraie_crise_mondiale-399-1-1-0-1.html

Le nouveau capitalisme criminel, Crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence (Jean-François GAYRAUD; Editions Odile Jacob; février 2014)

CAPITALISME_GAYRAUDIl arrive souvent que des brèves dans la presse fassent état d’actes de corruption, de criminalité de la part d’institutions privées ou publiques, mais dans de trop nombreux cas, le lecteur n’a accès qu’à des bribes d’informations, sans réelle analyse ou mise en perspective. Le livre de Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel, peut être perçu comme un manuel particulièrement utile pour déchiffrer ce que l’on ne voit pas, ce que l’on ne sait pas mais que l’on suppose.

Haut fonctionnaire de la police nationale, Jean-François Gayraud est un fin connaisseur des mafias et du crime organisé en général, comme en témoignent ses premières publications. Plus récemment, ses recherches se sont portées sur la dimension criminelle du capitalisme financier. L’ouvrage qui fait ici l’objet de la recension s’inscrit clairement dans cette dynamique.

Le livre se compose de six chapitres, mais on peut diviser le livre en deux grandes parties : la première, composé des chapitres 1 et 2, traite de différentes crises financières et de cas de criminalité organisée ; la seconde porte plus spécifiquement sur le trading de haute fréquence, pratique financière de plus en plus utilisée par les banques et dont l’auteur dissèque les mécanismes pour mieux les dénoncer.

Dans le chapitre 1, Jean-François Gayraud analyse la récession Yakusa au Japon et les « pyramides » albanaises. A la lecture des explications fournies, on comprend l’ampleur du désastre causé par ces actes criminels au sein des sociétés, et on est frappé de voir qu’en fin de compte, les vrais coupables ne sont guère punis et que ce sont les citoyens de chaque pays qui paient pour les erreurs volontaires ou non des organismes financiers corrompus, et qui ont des ramifications dans toutes les strates de la société.

Le chapitre 2 s’attarde sur les «narco-banques », c’est-à-dire des banques ayant financé directement ou indirectement les narcotrafics, l’auteur les accusant même, avec des arguments précis et irréfutables, d’être dévoyées et au service du crime organisé. Les histoires de la Wachovia, de la HSBC et en particulier de sa branche mexicaine liée au trafic de drogue montrent la perméabilité de ces banques, dont la pérennité dépend de leur réputation et leurs capacités financières. Or, il semble bien, du moins dans les cas évoqués par l’auteur, que leur réputation ne soit ternie que de façon momentanée et qu’elle poursuive par la suite leurs activités, sans être réellement inquiétées. On pourrait donc y supposer une certaine forme d’impunité que les amendes et les procès étalés sur plusieurs années ne sauraient empêcher sérieusement.

Mais le cas le plus emblématique de ces banques dévoyées est assurément celui de la BCCI (Bank of Credit and Commerce International), banque fondée en 1972 par un Pakistanais chiite du nom d’Agha Hasan Abedi, et qui a connu la faillite en 1991. Présentée comme « la banque du et pour le monde en développement », elle prônait la finance islamique, élaborant un marketing religieux audacieux aussi bien dans et en dehors de l’entreprise. Mais dès ses origines, la prudence aurait dû être de mise. Avec des financements peu clairs, des implantations juridico-financières (Luxembourg, Caïmans) pour le moins habiles, la banque ne correspondait pas à l’image qu’elle véhiculait. Usant et abusant du système de Ponzi, elle n’a été qu’un colosse aux pieds d’argile qui a travaillé main dans la main avec des groupes criminels, blanchissant de l’argent sale, œuvrant aux trafics de cocaïne sud-américains. Le plus problématique dans cette affaire est qu’il ne s’agissait pas d’une petite banque : à la veille de sa disparition, elle comptait plus de 800 000 clients, 400 succursales. Parmi ses clients figurait des Etats (la plupart africains), des collectivités (Grande Bretagne par exemple…). Selon l’auteur, elle figurait parmi les dix plus grandes banques au monde et l’analyse des récents scandales financiers impliquant des banques nous laisse clairement penser que la leçon n’a pas été retenue !

La seconde partie de l’ouvrage pourrait en fait faire l’objet à elle seule d’un livre tant elle est à la fois spécifique, riche mais aussi un peu déconnectée des deux premiers chapitres. Elle porte intégralement sur le trading de haute fréquence, technique adoptée massivement par les banques qui se livrent une guerre impitoyable sur les marchés financiers. Cette technique consiste à avoir les outils technologiques les plus rapides et puissants possibles afin d’avoir l’information juste au moment T et de pouvoir ainsi influencer le cours d’une valeur X. L’auteur nous apprend d’ailleurs que les opérateurs en charge du trading de haute fréquence effectuent des millions d’opérations dans un temps extrêmement bref, mais que seulement une infime partie d’entre elles se réalisent effectivement (sans réel contrôle, les informations étant classées confidentielles). Cela leur permet d’influencer le cours d’une valeur dans un but purement spéculatif, pervertissant ainsi les fondamentaux des échanges boursiers.

L’apport technologique au trading de haute fréquence est évident, mais l’auteur insiste sur deux aspects importants : la course aux machines toujours plus puissantes qui diminue graduellement la marge de manœuvre de l’humain, ce dernier se retrouvant lié à l’algorithme régissant les machines, mais aussi la possibilité de commettre des erreurs graves (le fameux « gros doigt ») qui peuvent déstabiliser fortement les marchés financiers. Ces derniers ressemblent désormais à une jungle, où seuls les plus forts survivent, ayant la capacité de résister à des effondrements partiels, voire systémiques, comme le craint l’auteur.

Ce dernier s’interroge de façon rhétorique quant à la possibilité que le trading de haute fréquence ne soit en fin de compte qu’une vaste fraude. Il met en évidence le fait que ce système favorise la spéculation, rend la fraude systémique, fait fuir les investisseurs à long terme, et participe à l’émergence de « dark pools », places financières connues des initiés, dépourvues de contrôle, et véritables plaques-tournantes de la criminalité internationale.

Le tableau dressé par l’auteur est noir, sans doute trop d’ailleurs, mais ses arguments sont si précis et justes qu’il est difficile de les nuancer. Sa mise en perspective de l’incapacité des pouvoirs publics à contrôler un pouvoir financier globalisé qui agit à sa guise, payant de façon sporadique des amendes pour recommencer de plus belle ses dérives, donne l’impression que le citoyen se trouve seul face à un capitalisme financiarisé, mondialisé et dérégulé.

L’auteur fait le vœu (pieux ?) d’une « définanciarisation » de l’économie mondiale, seul moyen de redonner un sens à l’économie et de canaliser le pouvoir des entreprises financières qui sont aujourd’hui, pour certaines d’entre elles, largement plus puissantes que des Etats.

Le livre de Jean-François Gayraud est assurément amené à devenir un classique sur le thème du capitalisme criminel. Fruit d’un long travail de recherche (les sources sont nombreuses et de qualité), il offre au néophyte comme à l’initié les clés de compréhension d’événements qui ne font pas la Une des journaux mais qui ont des conséquences énormes sur nos modes de vie. Très bien écrit quoique par moments un peu complexe à suivre en raison de la densité des informations données, on ne pourra que « reprocher » que les notes se trouvent enfin d’ouvrage et non à chaque page.


Recension réalisée le 21 août 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/droit-justice/nouveau-capitalisme-criminel_9782738130723.php