Le déni climatique (Thomas Porchet, Henri Landes; Editions Max Milo; octobre 2015)

le-deni-climatiqueA la veille de la COP 22 qui se tiendra en novembre au Maroc, la lecture du livre qui fait ici l’objet d’une recension mérite toute notre attention. Dans un bref essai de 80 pages, Henri Landes (Maître de conférences à Sciences Po Paris et cofondateur de l’association CliMates) et Thomas Porchet (Professeur associé à Paris School of Business) livrent une analyse éclairante sur ce qu’ils appellent le déni climatique, qui est également le titre de l’ouvrage.

Leur constat est pour le moins tranché : nous sommes tous climato-sceptiques, en ce sens que nous refusons de changer nos modes de consommation et de production. Ils vont ainsi plus loin dans l’analyse qu’on lit souvent, consistant à distinguer deux camps, ceux niant la réalité du changement climatique et ceux la reconnaissant. En effet, parmi ceux qui sont conscients des dérèglements climatiques actuels, peu mettent en adéquation leur prise de conscience avec leur mode de vie. Cela se vérifie à tous les niveaux, du simple citoyen au dirigeant politique de premier plan.

Les auteurs déplorent surtout l’inertie des Etats qui, malgré la mise à disposition de connaissances scientifiques rigoureuses sur le dérèglement climatique, ne se pressent guère pour échanger et agir ensemble, seule solution véritablement viable. Ils ciblent leurs critiques sur les Etats-Unis (mais pas uniquement), coupables de placer leurs intérêts économiques au-dessus du « bien-être global » après avoir délégitimé les négociations internationales et mis à mal la gouvernance mondiale sur le climat avec l’après Kyoto. On peut cependant tempérer ce jugement suite à la ratification en septembre 2016 par les Etats-Unis et la Chine de l’accord de Paris ; certes, l’accord ne résoudra pas l’ensemble des problèmes mais la signature des Etats-Unis a une forte portée symbolique.

Ces avancées diplomatiques se heurtent toutefois à des choix économiques et stratégiques qui participent à l’aggravation de la situation. Les énergies polluantes dont il faudrait en théorie limiter l’utilisation en subventionnant les énergies renouvelables bénéficient en réalité d’aides financières colossales, estimées en 2014 à plus de 4740 milliards d’euros d’après les auteurs. Ce montant représente plus de vingt fois l’ensemble des investissements dans les énergies renouvelables. Un autre facteur limite l’essor des énergies renouvelables : la libéralisation du marché de l’énergie en Europe qui implique des conditions de concurrence extrêmement défavorables aux énergies renouvelables. Enfin, les auteurs soulignent les effets néfastes des traités de libre-échange, dont les dimensions environnementale et commerciale sont pensées séparément, ce qui met de côté les enjeux climatiques dans les négociations stratégiques.

Henri Landes et Thomas Porchet développent par la suite un argumentaire complet et solide sur les indicateurs de mesure des phénomènes économiques liés au climat qu’ils jugent inadaptés. Ils prennent ainsi pour exemple le PIB qui ne tient pas compte des différents types de pollution. Dans le même esprit, ils soulignent le problème des fixations des prix qui occultent les réalités de production et de consommation, citant par exemple l’utilisation des pesticides sur les légumes qui constituent un coût indirect en matière de santé. Pour compléter le tableau, ils rappellent que le mode de comptabilisation des émissions de CO2 ne prend en compte que celles émises sur le territoire, système pour le moins absurde et discutable d’un point de vue intellectuel, la pollution ne s’arrêtant pas aux frontières administratives ! De manière logique, les auteurs proposent de compléter la mesure des émissions de gaz à effet de serre par celle des émissions consommées. Il y aurait ainsi une quantification plus fine, qui permettrait de sensibiliser davantage les citoyens, la pollution ne se limitant pas seulement à la fabrication ou à la destruction, mais bien également à l’utilisation.

Pour sortir d’une « posture du déni » et aller vers une « posture du défi », les auteurs formulent dix « propositions de rupture » que l’on peut citer en partie tant elles semblent de bon sens et participer d’une démarche constructive à la lutte contre le dérèglement climatique : rappeler que la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas l’ennemi de l’activité économique, agir pour obtenir un accord plutôt que d’attendre un accord pour agir, développer les énergies renouvelables qui sont moins coûteuses parfois que les autres énergies, promouvoir l’efficacité et la maîtrise de la consommation énergétique, donner un prix juste et équitable au carbone (en fonction de l’IDH et des émissions de CO² consommées), protéger la biodiversité et les écosystèmes (la valeur des services écosystémiques est de 33000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale soit près du double du PIB mondial), favoriser l’économie circulaire et enfin soumettre l’OMC et les traités de libre-échange aux objectifs du GIEC.

Pour compléter l’analyse, on aurait souhaité que les auteurs questionnent les moyens à disposition pour mettre en œuvre ces propositions, afin de sortir du conformisme qu’ils dénoncent et qui mène selon eux « au mieux à l’hypocrisie climatique et au pire au simple déni ». En effet, il nous semble qu’une majeure partie du constat fait par les auteurs est partagé aussi bien par les citoyens que les décideurs politiques, le problème étant de passer d’une prise de conscience à une action concertée. En plus du courage nécessaire à ces transformations économiques et sociétales en profondeur, quels leviers devrait-on actionner pour inverser la tendance ? C’est sur cette dimension que l’on reste un peu sur sa faim une fois l’ouvrage terminé.

Toujours est-il que le livre de Thomas Porcher et Henri Landes est une excellente mise en perspective des failles individuelles et collectives pour affronter réellement le défi du changement climatique. En confrontant le lecteur, les responsables politiques et économiques à leurs propres contradictions, les auteurs appellent à une prise de conscience réelle, qui n’a de sens que si elle est suivie d’actions concrètes. L’accord de Paris signé en décembre 2015 constitue une belle avancée, mais demeure insuffisant au regard des enjeux évoqués par les auteurs. Pour être à la hauteur du défi climatique, c’est à une véritable révolution conceptuelle qu’il faut s’atteler, où les fondamentaux de l’économie mondiale et de nos modes de vie doivent être repensés intégralement, avec pour fil rouge la préservation de la biodiversité.

Extrêmement pédagogue, sans être caricatural ou doctrinal, « Le déni climatique » est un livre qui doit interpeller aussi bien le citoyen que les décideurs politiques, qui plus est à la veille de l’élection présidentielle. Sa lecture est vivement recommandée.


Recension réalisée le 3 octobre 2016

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Le monde au défi (Hubert Védrine; Editions Fayard; mars 2016)

Le_monde_au_défi_VEDRINEParmi le brouhaha des experts en géopolitique, quelques voix se distinguent dans le paysage intellectuel français pour apporter de la hauteur et des analyses originales. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, en fait assurément partie et dévoile avec son dernier livre, « Le monde au défi », un nouvel élément à sa réflexion singulière sur l’état du monde.

Dans un essai d’une centaine de pages articulé autour de quatre chapitres thématiques, Hubert Védrine parvient brillamment à dresser un panorama des enjeux stratégiques mondiaux de manière concise mais non caricaturale tout en dénonçant quelques idées préconçues et en essayant de proposer une stratégie, à même de sortir par le haut notre monde décidément très chaotique.

Il commence par déconstruire le concept de « communauté internationale », expliquant de manière très directe qu’elle n’existe pas encore, allant à rebours des incantations politico-médiatiques qui utilisent ce concept sans s’interroger sur sa réalité concrète. Que ce soit en matière culturelle, économique, politique ou stratégique, il n’y a au mieux que des bribes de communauté internationale, mais rien de suffisamment solide et puissant pour accréditer cette idée.

L’auteur insiste sur la situation des Occidentaux qui semblent être désemparés devant un monde qui n’est pas ce qu’il devrait être selon leurs modes de pensée non universalistes. Il poursuit sur les causes de l’échec d’une communauté internationale en revenant entre autres sur la construction européenne avec une analyse forte, que peu de dirigeants osent dire : à savoir qu’elle s’est faite en niant les nations, les identités des peuples, l’idée même d’une puissance européenne (p.31). Son jugement peut paraître trop tranchant, car il néglige l’approche transnationale pourtant indispensable à une Union européenne autre qu’une simple association d’Etats mais la situation actuelle de cet ensemble tend à lui donner raison, avec la résurgence de divers nationalismes.

En listant tous les freins actuels à la mise en place d’une communauté internationale, Hubert Védrine en vient à souhaiter un choc créateur pour relancer un processus jamais vraiment abouti, jamais totalement soutenu, et qui ne répond d’ailleurs pas aux (trop nombreuses) attentes des populations. L’auteur, fidèle à son approche réaliste des relations internationales, constate que « nous allons devoir vivre durablement dans un système mondial chaotique, en permanence instable » (p.76). Pour résister à ce système négatif, il propose quelques solutions dont pour l’Union européenne un scénario en trois étapes : une pause, une mise à plat et un renforcement limité. Tout en adhérant à cette idée pleine de bon sens, on peut objecter que l’auteur sous-estime la faiblesse des dirigeants politiques, qui n’agissent qu’à court terme et dont le courage politique est trop souvent aux abonnés absents.

Face cette apparente aporie de solutions, Hubert Védrine défend une idée novatrice : favoriser un processus d’écologisation, c’est-à-dire passer « de la géopolitique à la géo-écologie » pour aboutir à terme à une véritable communauté internationale. En effet, l’auteur fait le constat (terrible) que seule la nécessité, vitale à proprement parler de garder la terre habitable pourra créer une convergence de points de vue. Mais cela ne se fera pas facilement et ce pour plusieurs raisons. Le risque écologique n’est pas apprécié de la même façon par tous, il est trop souvent résumé au changement climatique, négligeant la biodiversité qui est pourtant l’un sinon l’enjeu majeur de ce début de siècle. Au passage, l’auteur critique sévèrement le parti écologiste français, dont le dogmatisme a desservi les causes qu’il était censé défendre, rendant difficile l’acceptation par tous de changements sociétaux pourtant nécessaires. Il identifie au final trois résistances à cette révolution humaine : une idéologique liée à l’idée de progrès qui a structuré nos modèles de société depuis deux siècles, une pratique liée à un impératif de croissance (il est en effet difficile dans un contexte de crise de demander à des personnes de renoncer à ce modèle économique) et enfin une de précaution liée à la protection de l’emploi.

Hubert Védrine insiste fortement quant à la nécessité d’agir sur le long terme, évoquant un processus de plusieurs décennies qui ne réussira qu’avec une gestion consensuelle d’un processus systématique d’écologisation (p.104). De manière judicieuse, il propose même la création d’un nouvel indicateur de richesse, le PIB-E (comme écologique), qui permettrait de mieux apprécier les politiques des Etats et surtout d’inciter ces derniers à mettre au cœur de leurs stratégies l’approche écologiste. A terme, en cas de succès, nous pourrions avoir une « communauté écologique internationale » (p.112).

Très bien écrit, accessible à tous et stimulant d’un point de vue intellectuel, « Le monde au défi » détonne dans un paysage médiatique et intellectuel aseptisé, miné par une aporie de propositions, de stratégies. Le dernier livre d’Hubert Védrine démontre qu’en peu de pages, on peut proposer une analyse de qualité qui met des mots sur des difficultés trop souvent occultés tout en proposant des voies de sortie possibles. Sa lecture est à conseiller à tous, et en particulier à nos dirigeants politiques qui ont en effet un grand besoin de visions prospectives.


Recension réalisée le 6 mai 2016

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