La dernière bataille de France (Général Vincent Desportes; Collection Le Débat; Editions Gallimard; octobre 2015)

DESPORTES_FRANCE_ARMEELa Défense française est sur le devant de la scène depuis plusieurs années maintenant : guerres en Afghanistan, Libye, Mali, RCA, forte participation à la protection des citoyens via le plan Vigipirate dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En d’autres termes, elle est mobilisée sur de nombreux fronts, intérieurs et extérieurs avec une amplitude de missions toujours plus grande. On pourrait s’attendre à ce que ses moyens soient proportionnels à ses missions ; or il n’en est rien et même pire : plus les armées françaises sont sollicitées, plus on leur demande de procéder à des économies majeures dans leur fonctionnement, leur maintien et leur développement, à tel point que la question de la possibilité de mener à bien leurs missions, dont la guerre, est aujourd’hui clairement posée. Cette question se joint à une autre encore plus essentielle : la France a-t-elle encore à sa disposition une armée capable de la protéger durablement ?

C’est ce thème qu’aborde avec un brio peu commun le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France ». Général de division de l’Armée de terre, directeur du Centre de doctrine et d’emploi des forces, puis du Collège interarmées de Défense, le Général Desportes quitte le Ministère de la Défense après avoir été sanctionné pour des propos critiques sur la stratégie américaine en Afghanistan. Il a désormais une parole libre, dont il fait judicieusement profiter le lectorat francophone.

Son livre se compose d’une dizaine de chapitres imbriqués les uns aux autres au service d’une démonstration implacable qui ne peut qu’interroger le citoyen. Elle se résume schématiquement de la façon suivante : 1. La France a désormais une armée sans moyens adéquats pour remplir ses missions 2. Pourtant elle doit faire face à un nombre accru de menaces et d’ennemis qui ne peuvent être vaincus que sur le long terme 3. La France est seule en réalité avec une Europe aux abonnés absents en matière de défense et des Etats-Unis qui pensent d’abord à leurs propres intérêts stratégiques 4. Les armées françaises sont fortement déconsidérées par le pouvoir politique alors qu’elles constituent un pilier de la Nation et qu’investir dans son industrie (cf « cœur de souveraineté industrielle »)  est positif d’un point de vue financier tout en assurant une autonomie stratégique 5. La Grande muette porte malheureusement trop bien son nom et son manque d’expression laisse croire qu’elle peut supporter toujours plus les limites alors que les armées françaises sont au bord de la rupture.

De manière plus détaillée, l’auteur part des différents livres blancs, des lois de programmation militaire et de leurs rectifications budgétaires pour alerter sur le danger qui nous guette : les armées françaises ne sont plus en mesure d’assurer les cinq fonctions stratégiques définies par le Livre blanc à savoir le renseignement, la prévention, la dissuasion, la protection et l’intervention. Le discours ne suit pas la réalité des faits, poussant même l’auteur à affirmer qu’il y a une contradiction entre notre politique extérieure et notre politique militaire. Or, pour être efficaces, celles-ci doivent se faire écho, sans quoi elles perdent mécaniquement de leur puissance.

Mais ce qu’il critique le plus, c’est en quelque sorte l’impossibilité, l’incapacité des dirigeants à penser autrement le fonctionnement de la Défense qu’en termes financiers. L’auteur rappelle que le Ministère de la Défense est celui qui a le plus souffert des coupes budgétaires ces dernières années, des réformes qui n’ont rien apporté d’autre que des complications perturbant le bon fonctionnement des armées. Il démontre clairement que l’idée selon laquelle on peut remplir les mêmes missions avec toujours moins de soldats, mais avec plus de technologie, est une utopie dangereuse qui participe à la fragilisation des armées.

En effet, l’incorporation de technologies a un coût conséquent qui est répercuté sur le nombre de personnels militaires disponibles. On arrive donc à une diminution des formats, à abandonner des pans entiers de capacités au nom d’une dérive technologique qui creuse les comptes du budget de la Défense et qui constitue selon l’auteur une « contre-productivité globale ».

D’un point de vue conceptuel, l’auteur estime que « nous avons structuré nos armées pour des guerres doctrinalement courtes ; or, nous conduisons des guerres concrètement longues. » La France aujourd’hui gagne des batailles mais perd ses guerres faute d’une stratégie clairement définie au départ et de moyens humains suffisants pour la réaliser. Car comme le rappelle le Général, ce n’est qu’au moyen de forces d’une quantité suffisante que l’on peut réellement gagner une guerre. Rappelons au passage que nous sommes passés pour l’armée de terre d’un effectif de 350 000 soldats en 1984 à 120 000 aujourd’hui. La guerre ne peut se faire avec les seuls commandos. Il faut une occupation de l’espace ciblé par des troupes nombreuses, ce dont la France n’est plus capable aujourd’hui.

Cette incapacité est en partie liée au manque de cohérence stratégique de la Défense française qui sacralise par exemple le budget de la dissuasion nucléaire, sans s’interroger sur sa finalité objective. Y consacrant entre 10 et 20% de son budget, selon les modes de calcul, elle fait de la dissuasion une fonction stratégique isolée. L’auteur, sans remettre nullement en cause le principe de dissuasion, rappelle cependant qu’ « en stratégie de défense, ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. » Il questionne ainsi la pertinence stratégique de la composante aéroportée, la nécessité de normes trop élevées en termes d’efficacité pour la dissuasion qui ont des impacts économiques énormes, au détriment d’autres pans de la Défense française qui sont en souffrance.

L’auteur rappelle ainsi que de nombreux équipements (véhicules blindés) sont largement suremployés, que les personnels militaires voient leur entraînement réduit afin de répondre aux missions toujours plus nombreuses qui leur sont demandées dans des temps toujours plus courts. Ces conditions de vie des soldats et du mode de fonctionnement global de la Défense sont une faiblesse grave de nos armées, dont l’efficacité, l’attractivité pourraient en être affectées à moyen terme. Seule la possibilité donnée aux militaires de s’exprimer réellement pourrait redonner de l’espoir à des armées qui ne se sentent ni écoutées, ni comprises.

L’auteur soulève un autre problème pas forcément connu du grand public : le cantonnement aux questions purement techniques des militaires qui ont perdu de l’influence et dont on ne fait guère plus appel pour les questions d’ordre stratégique. Or, ces derniers possèdent une vision d’ensemble des réalités de la Défense contrairement aux politiques et personnels civils qui ont une autre culture de fonctionnement. Ce n’est qu’en rééquilibrant les rapports politiques / civils / militaires dans les structures de décision que l’on parviendra peut-être à trouver des solutions pour éviter à l’armée française une nouvelle débâcle.

Toutefois, l’espoir n’est guère de mise pour le Général Desportes qui déplore l’absence de vision de la France et soulève trois défauts majeurs de la défense militaire : le manque d’épaisseur stratégique, les « discontinuités » capacitaires et le déficit d’autonomie stratégique. Pour éviter la catastrophe, il faut un sursaut qui doit venir du pouvoir politique, même si ce dernier a tendance à privilégier les discours aux réformes concrètes pourtant indispensables. Seule une grave crise alerterait l’opinion publique, mais dans ce cas, cela signifierait que l’on aurait échoué en amont et que la défense de la France ne serait plus réellement assurée.

C’est d’ailleurs tout le mérite de ce livre très bien écrit et accessible à tous : nous interroger sur notre défense, sur ce pilier qui nous assure notre sécurité et dont nous pensons à tort que c’est un acquis qui n’a pas besoin d’être consolidé. Ce livre est fortement recommandé car il donne également des pistes de réflexion sur la place de la France dans le monde, sur le mode de fonctionnement de nos armées et sur notre incapacité quasi structurelle à formuler des stratégies dans le monde d’aujourd’hui.

« La dernière bataille de France » est amenée à devenir un classique de la réflexion stratégique. Souhaitons qu’il soit lu par le plus grand nombre pour éviter le pire.


Recension réalisée le 30 novembre 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/La-derniere-bataille-de-France 

L’Aigle égyptien, Nasser (Gilbert SINOUE; Editions Tallandier; février 2015)

NASSER_TALLANDIERL’Egypte est un des pays qui a été le plus impacté par les Printemps arabes. Le départ forcé d’Hosni Moubarak a laissé place aux Frères musulmans (arrivés de manière légale et démocratique, ce qui est trop souvent oublié) qui ont été chassés du pouvoir par un coup d’Etat perpétré le 3 juillet 2013, permettant au Général al-Sissi de s’emparer de la présidence. Cette instabilité politique a plongé le pays dans un chaos économique sans précédent et ruiné les aspirations de ceux qui ont « fait » le Printemps arabe égyptien, qui se retrouvaient sur la place Tahrir au Caire pour signifier leur souhait d’un profond changement avec une vraie république démocratique. Cette situation politique et géopolitique singulière, fruit d’intérêts puissants et divergents au sein d’une Egypte où le poids de l’armée est considérable, est difficile à comprendre réellement si on ne se place pas dans une démarche d’historien. A ne se concentrer que sur les quatre dernières années de l’histoire de l’Egypte, on ne peut que se borner à du factuel et à des conjectures pour le moins hasardeuses.

Essayer de comprendre l’Egypte, cela peut se faire via l’étude de ceux qui ont cherché à la « façonner », à lui donner un sens et une direction. L’une des figures marquantes de l’Egypte est assurément Gamal Abdel Nasser (appelé en général simplement Nasser) qui a marqué de son empreinte pour de bonnes et de mauvaises raisons l’histoire de l’Egypte au XXème siècle. Le genre biographique n’est pas toujours le plus approprié pour avoir une réflexion géopolitique mais Gilbert Sinoué y parvient de manière remarquable dans sa biographie de Nasser intitulée « L’aigle égyptien ». Avec un vrai talent d’écriture, l’auteur fait du lecteur un spectateur de premier plan et averti de la vie de Nasser, personnage au final assez méconnu et souvent cantonné à des caricatures. Gilbert Sinoué a fait le choix de commencer sa biographie dès l’enfance de Nasser et d’y consacrer une partie conséquente, ce qui est judicieux car cela permet de comprendre les traits de caractère du futur président de la République d’Egypte. A l’inverse, on peut regretter que les dernières années de sa vie soient insuffisamment développées et qu’il n’y ait pas de véritable réflexion de l’auteur sur ce qu’est le « nassérisme » bien qu’il distille tout au long de l’ouvrage des éléments de réponse.

Suivant son père fonctionnaire durant l’enfance, Nasser décide ensuite de demeurer au Caire pour poursuivre ses études. Pas vraiment destiné à la carrière militaire, il va pourtant poursuivre dans cette voie, démontrant très rapidement des qualités de courage, de réflexion, qui lui seront bien utiles pour la suite. C’est également une personne qui veut s’opposer contre les injustices et permettre à l’Egypte de redevenir une grande nation, un tel changement passant nécessairement par le départ des Britanniques. Parfaitement conscient que ces derniers sont les vrais détenteurs du pouvoir en Egypte avec un roi Farouk n’ayant pas les qualités nécessaires pour être un grand dirigeant et surtout une armée mal organisée, corrompue à tous les niveaux, Nasser va méthodiquement mettre en place une stratégie visant à expulser les Britanniques de l’Egypte et à réduire les inégalités structurelles et dramatiques que connaissent les Egyptiens.

Militaire depuis 1938, Nasser participe à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 où il fait montre d’un courage et d’une détermination sans faille, mais il constate l’état déplorable de l’armée, mal équipée, mal dirigée, et qui essuie de lourdes défaites qui brisent le moral des troupes et de la population. Décidant d’agir de son propre chef (les canaux classiques de communication étant inefficaces), il fonde le mouvement des officiers libres où figure d’ailleurs Anouar el-Sadate, qui succèdera à Nasser à sa mort.

Patiemment, avec le risque permanent d’être dénoncés, les officiers libres s’organisent, se structurent malgré leurs différences idéologiques que parvient à apaiser Nasser, et qui est parfaitement décrit par l’auteur. Le passage sur le rôle des Frères musulmans et leur perception négative par Nasser est particulièrement éclairant vu le rapport de forces Armée / Frères musulmans aujourd’hui.

En juillet 1952, un coup d’état militaire est déclenché par les officiers libres qui réussissent au prix de peu de morts à faire abdiquer le roi Farouk mettant ainsi fin à la monarchie. Mais de manière prudente (et calculée ?), Nasser propulse sur le devant de la scène le Général Mohammed Naguib qui devient le premier président de la République d’Egypte un an après le coup d’état. Les deux hommes, bien que travaillant ensemble (Nasser est le Premier ministre adjoint de Naguib qui cumule les fonctions de Premier ministre et de Président), s’opposent de plus en plus sur la manière de conduire les affaires de l’Egypte, dont la situation économique est particulièrement préoccupante. Le président Naguib est contraint de démissionner en novembre 1954, laissant ainsi le champ libre à Nasser, qui crée une assemblée constituante chargée de rédiger la Constitution républicaine. Le référendum de 1956 valide la nouvelle constitution et permet à Nasser d’accéder à la présidence.

Son arrivée aux plus hautes fonctions suscite l’enthousiasme de la population et la crainte chez les Occidentaux qui se méfient de la politique panarabe qu’il souhaite mette en place. L’auteur explique très bien que la décision de Nasser de se tourner vers l’URSS pendant la Guerre Froide est moins dictée par un partage d’idées communes que par un délaissement des Etats-Unis qui n’ont pas pris Nasser au sérieux et qui ont joué le rapport de force au lieu d’avoir des relations diplomatiques apaisées avec le leader égyptien. Ce dernier provoque également la colère des Britanniques par son refus d’adhérer au Pacte de Bagdad (ou Traité d’organisation du Moyen-Orient), censé bloquer l’influence de l’URSS dans la région. Nasser y voit une manifestation de l’impérialisme occidental qui va à l’encontre de sa stratégie, qui consiste au contraire à ce que les pays arabes s’extraient des influences occidentales pour s’affirmer comme de véritables puissances indépendantes. Les tensions s’accroissent fortement avec le refus des Occidentaux de financer la construction du barrage d’Assouan, pourtant jugé utile pour le développement économique de l’Egypte (électricité, agriculture…).

S’en suit la crise de Suez avec la nationalisation de la compagnie du canal en 1956. Cette partie du livre est très intéressante car elle permet de voir un événement historique assez connu d’un autre point de vue que celui exprimé en général, à savoir celui des Occidentaux. La gestion calculée de cette crise par Nasser qui résiste suffisamment pour que la pression change de camp et porte sur la France, le Royaume-Uni et Israël qui seront contraints par les Etats-Unis et l’URSS à se replier permet au leader de l’Egypte d’accroître sa renommée dans l’ensemble du monde arabe (même si des pays demeurent opposés à sa stratégie à l’instar de l’Arabie saoudite). L’auteur évoque par ailleurs la création de la RAU ou République arabe unie en 1958 (qui disparaîtra en 1961), qui lie la Syrie et l’Egypte. C’est un épisode assez peu connu de l’histoire de ces deux pays et Gilbert Sinoué a bien fait de l’évoquer car il montre aussi bien l’étendue de l’aura de Nasser dans la région que les limites de sa vision panarabe qui ne répondait pas nécessairement aux aspirations des populations concernées.

Sur le front intérieur, Nasser entend moderniser l’économie et procède à plusieurs réformes à partir de 1962, mais elles se feront de manière brutale, en particulier pour celle sur la redistribution des terres agricoles, où les propriétaires de vastes superficies résisteront à la politique du président. Nasser semble prendre conscience que l’Egypte, bien qu’ayant besoin de réformes en profondeur, est un pays qui a besoin de temps pour changer. Ses difficultés au niveau national se cristallisent avec sa réélection en 1965, où le suspens était pour le moins absent puisqu’il n’y avait pas d’autres candidats autorisés à se présenter.

Celui qui fut président du mouvement des non-alignés en 1964 va connaître avec la guerre des Six jours de 1967 son pire revers, aussi bien politique, militaire, stratégique que diplomatique. Israël, en réaction au blocus du détroit de Tiran par l’Egypte le 23 mai 1967, va attaquer cette dernière, ainsi que la Jordanie et la Syrie. Nasser s’était préparé à cet affrontement et avait accumulé une quantité d’armements (soviétiques), de matériels qui étaient censés lui permettre d’infliger des lourdes pertes à l’ennemi. Au lieu de cela, en une journée, l’aviation égyptienne est détruite et les autres jours correspondent à des replis désordonnés de l’armée égyptienne qui essuie des pertes nombreuses. Nasser est anéanti : en plus de cette défaite militaire (cf responsabilité d’Abdel Hakim Amer), l’Egypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï. Lui qui entendait faire de l’Egypte une puissance forte et incontournable dans la région décide de démissionner après cette déflagration politico-militaire. Cependant, il se maintient au pouvoir suite à de grandes manifestations (organisées ?) de la population qui ne veut pas perdre celui qui a cherché à insuffler un nationalisme à l’Egypte. Les dernières années de son mandat sont pour le moins troubles avec des dérives autoritaires qui ralentissent le développement du pays. Il meurt en 1970 après le sommet de la ligue arabe, remarquablement décrit par l’auteur au passage.

Gilbert Sinoué a réussi un exercice compliqué : raconter l’histoire politique d’un personnage complexe, qui a divisé et qui divise encore. Il évite de tomber dans le piège de la glorification de son sujet et n’hésite pas à détailler les critiques qui ont été faites à Nasser. Il permet de comprendre le poids de cet homme qui souhaitait une plus grande justice sociale (la partie réformes sociales / économiques est peu détaillée malheureusement), la fin de l’impérialisme occidental et la grandeur de l’Egypte. Il est clair qu’à la lecture de l’ouvrage le bilan est très contrasté, mais un seul homme, même bien entouré, pouvait-il relever de tels défis ?

Agréable à lire, très bien documenté, « L’aigle égyptien » est une très bonne biographie qui évite de manière intelligente les limites structurelles du genre. C’est un ouvrage utile pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Egypte, au panarabisme et de manière générale à l’histoire de la région MENA au XXème siècle. Certes, Nasser est mort depuis plus de quarante ans, mais de nombreux aspects de l’Egypte de son temps se retrouvent aujourd’hui, aussi bien positivement que négativement.


Recension réalisée le 30 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021008533.htm

Israël contre le Hezbollah, Chronique d’une défaite annoncée 12 juillet – 14 août 2006 (Michel GOYA, Marc-Antoine BRILLANT; Collection Lignes de feu, Editions du Rocher; décembre 2013)

ISRAEL_CONTRE_HEZBOLLAHL’armée d’Israël, Tsahal, est considérée comme l’une des meilleures au monde. Elle a fait la démonstration de son efficacité lors de nombreux conflits et guerres (Guerre des six jours, Guerre du Kippour…), permettant d’assurer la sécurité et la survie de l’Etat d’Israël, menacé de disparition à plusieurs reprises. Une certaine aura entoure cette armée, où hommes et femmes doivent accomplir leur service militaire, et où chaque famille a au moins un parent ayant servi sous les drapeaux et donc des histoires souvent dures à partager.

C’est pourtant cette même armée qui semble aujourd’hui inadaptée aux nouveaux théâtres d’opération, suivant des méthodes de combat ne permettant pas de remporter de victoires significatives dans des conflits de plus en plus asymétriques. Pour beaucoup d’experts, c’est la « guerre de 33 jours » entre Israël et le Hezbollah pendant l’été 2006 (12 juillet – 14 août) qui a marqué un tournant dans l’histoire militaire du pays, montrant aux yeux du monde entier qu’une armée, aussi perfectionnée technologiquement soit-elle, si elle n’a pas une connaissance précise de son ennemi et un commandement clair et réactif, elle ne peut gagner.

C’est à cette histoire que se sont attelés Marc-Antoine Brillant, diplômé de Saint-Cyr et analyste pour le retour d’expérience au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre, et Michel Goya, actuel directeur du bureau de recherche du Centre de doctrine et ancien directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Le sous-titre de l’ouvrage « chronique d’une défaite annoncée » peut laisser sceptique à première vue, car il est toujours aisé de prédire une réalité qui a déjà eu lieu… Néanmoins, à la lecture de l’ouvrage, on ne peut qu’être impressionné par la démonstration implacable des deux spécialistes militaires.

Ces derniers, dans un style très accessible, ce qui est surprenant pour ce genre de sujet, ne se contentent pas de raconter l’histoire de cette guerre : ils en tirent de façon constante des enseignements stratégiques concernant aussi bien les forces israéliennes que celles du Hezbollah de Hassan Nasrallah. Sans prendre parti pour tel ou tel camp, ce qui aurait à coup sûr délégitimé leur travail scientifique, les auteurs se livrent à un réquisitoire sévère contre Tsahal et nuancent la surinterprétation de la résistance du Hezbollah.

Du côté israélien, on retiendra plusieurs facteurs qui ont participé à cette non-victoire, devenue par la suite une défaite médiatique : un renseignement défaillant (les forces de Nasrallah ont été sous-estimées), des troupes mal organisées et insuffisamment entraînées (les réservistes, faute de moyens pour les entraîner correctement, n’ont guère été efficaces), une grave confusion des rôles entre les pouvoirs militaire et politique avec un manque de communication flagrant entre les deux, et enfin une doctrine militaire inadaptée, faisant la part belle à l’aviation et aux apports technologiques, mais sans assurer un vrai suivi sur le terrain, indispensable pour vraiment porter un coup au Hezbollah.

Du côté de ce dernier, la situation est toute autre. Les auteurs nous démontrent que les membres de l’organisation ont acquis des compétences militaires certaines, leur permettant de mener des opérations de renseignement au nord d’Israël, de connaître les positions exactes des forces adverses et enfin de se jouer des parades technologiques, telles que les drones. Leur force ne peut se comprendre sans l’aide extérieure, et en particulier de l’Iran et de la Syrie qui semblent bien leur avoir fourni des missiles et des roquettes. Leur nombre a surpris les forces israéliennes, plus que leur efficacité d’ailleurs en raison d’un manque de précision notable. Mais ce qui frappe le plus, c’est la capacité du Hezbollah à s’être approprié la géographie du sud du Liban, construisant des tunnels, s’assurant des points de repli dans les villes et villages situés à proximité de la frontière nord d’Israël. En intégrant dans leur stratégie les forces et faiblesses de Tsahal, ils ont pu avec des moyens peu onéreux (des charges explosives par exemple pour détruire les chars) faire douter un adversaire qui dépense des sommes considérables dans son budget de défense.

De façon assez cynique et juste, les auteurs rappellent que les pertes du Hezbollah sont facilement remplaçables, en raison de l’attirance pour le mouvement qui est aussi un acteur de la scène politique libanaise, contrairement à celles de Tsahal, où cela demande beaucoup de temps et d’argent pour former des soldats de qualité.

Ils notent également que l’on a affaire dans cette histoire à une résistance du Hezbollah qui s’est traduite en victoire indirectement, en dépit des pertes et des destructions des lanceurs. Pour Israël, qui cherchait à venger la mort de huit de ses soldats et à récupérer deux pris en otages, c’est un véritable échec à tous les niveaux : politique, militaire et surtout stratégique. A la fin de la guerre, les deux otages ne seront pas rendus ; il faudra attendre 2008 pour que leurs cercueils soient renvoyés en Israël. Cette guerre a été faite dans un empressement coupable, qui a coûté la vie à plus d’une centaine de soldats et une centaine de civils. Elle est également une honte pour Tsahal qui en a été réduit à utiliser des bombes à sous-minutions, ce qui ne manquera pas de causer de graves blessures aux locaux dans le sud Liban par la suite. De plus, la disproportion des moyens utilisés par Tsahal pour répondre à l’acte initial (une attaque du Hezbollah qui visait sans doute à un échange de prisonniers) a provoqué une crise politique, économique et humanitaire dans le Liban avec la destruction de nombreuses infrastructures sensibles, alimentant par la même occasion la propagande du Hezbollah.

Les auteurs, dans une dernière sous-partie évoquent l’opération Plomb durci (2008-2009) pour voir si Israël a su apprendre de ses erreurs, mais ils mesurent leur jugement devant les grandes différences existantes, aussi bien au niveau de la géographie (Gaza d’un côté, Liban de l’autre) que des caractéristiques des forces visées par Tsahal (Hamas et Hezbollah).

Le livre comporte des annexes de qualité avec des cartes, une chronologie des événements, des tableaux expliquant les armes en présence.

Très agréable à lire, le livre de Goya et Brillant est amené à devenir un classique, aussi bien pour le thème qu’il traite, que pour la méthodologie employée, qui le rend à la fois riche d’analyses pertinentes et simple dans sa compréhension. On ne peut que souhaiter que les auteurs poursuivent leur travail sur d’autres conflits, permettant ainsi au lecteur d’aller au-delà de ce qui est toujours énoncé dans les médias ou dans des ouvrages généralistes.


Recension rédigée le 23 février 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdurocher.fr/Israel-contre-Hezbollah_oeuvre_10977.html