Smart, enquête sur les internets (Frédéric MARTEL; Editions Stock; avril 2014)

SMARTIl arrive parfois que l’on éprouve les plus grandes difficultés à faire la recension d’un ouvrage. Cela peut être dû au fait qu’il est de piètre qualité, ou au contraire qu’il est extrêmement riche dans son contenu et que l’analyse produite par l’auteur est remarquable. Le livre de Frédéric Martel, « Smart, enquête sur les internets » s’inscrit assurément dans cette seconde catégorie.

C’est clairement un livre unique, à part, qui peut être lu aussi bien par un lecteur curieux, soucieux de comprendre le monde d’Internet, que par un chercheur sur les enjeux géopolitiques du cyberespace qui cherche de la « matière première » de qualité pour construire une analyse. Le livre, fort de ses quatre cent pages agrémentées d’annexes numériques, se lit assez rapidement grâce à un style d’écriture pédagogique tout en demeurant toujours précis.

Beaucoup de livres sont sortis récemment sur la géopolitique d’Internet, sur les enjeux en général du cyberespace, mais aucun jusqu’à présent n’a proposé une analyse au niveau de l’être humain, de l’internaute, de l’homme comme acteur à son échelle du cyberespace. Frédéric Martel réussit ce tour de force en donnant aux réalités d’Internet des visages, afin de mieux en comprendre les interactions et les applications dans notre vie quotidienne.

Pour son enquête, l’auteur, par ailleurs présentateur de l’émission Soft Power sur France Culture, a voyagé dans de nombreux pays, rencontré des dizaines de blogueurs, de militants, de fondateurs de startup. Sans prétendre à l’exhaustivité, l’enquête de Frédéric Martel est la première aussi globalisante sur le sujet.

Articulé autour d’une dizaine de chapitres thématiques (dont « IT signifie Indian Technologies », My Isl@m, le régulateur, etc…), le livre défend la thèse d’un Internet en mouvement constant, « smart » (au sens d’intelligent), pénétrant les sociétés toujours plus, mais tout respectant les frontières, les territoires, les cultures. Contrairement aux cours d’histoire de la mondialisation qui lorsqu’ils abordent Internet le présentent comme une entité homogène et surtout homogénéisant, l’auteur démontre avec des exemples précis qu’il convient désormais de parler des internets et non d’Internet, pour mettre en évidence les réalités locales du cyberespace.

Tout en partageant l’enthousiasme de nombre de ses interlocuteurs qui voient dans le développement des nouvelles technologies un formidable vecteur de croissance économique et de développement social, l’auteur sait prendre de la distance quand nécessaire, en particulier lorsqu’il présente (et critique) les projets de « Silicon Valley bis » en Russie et au Kénya, pour lesquels il manque clairement une âme, un esprit à même de faire émerger de futures pépites technologiques. Il serait fastidieux de citer tous les pays, entreprises, groupes analysés par l’auteur, mais on relèvera la qualité de ses analyses sur le cas indien, les jeux de pouvoir et d’influence au Moyen-Orient, et surtout sa présentation à la fois technique et passionnante des régulateurs américains, la plus complète à ce jour.

Une fois le livre lu, on en ressort rempli d’anecdotes, de clés de compréhension pour ne plus être un spectateur des révolutions numériques, mais bien un acteur, certes à une petite échelle, éveillé.

Le livre de Frédéric Martel est destiné à être un grand succès public et scientifique et deviendra sans aucun doute un classique de l’analyse micro du cyberespace. On ne peut que souhaiter une suite à cet ouvrage exceptionnel.


Recension rédigée le 3 septembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editions-stock.fr/smart-9782234077348